CHAPITRE II
L'histoire
La promeoade préférée des ducs — La forêt préliistorique : Ses premiers habitants. — La période gallo-romaine — Les légendes : Suint Hubert à Tervueren ; Charlemagne à Uccle ; Jésus- Christ en Brabant. — La foret consacrée au soleil.
— Antoine de Bonrgofme. — Jean IV. — Philippe de Saint- Pol. — Aventure de Philippe le Bon. — Philippe le Hardi et Jean sans Peur. — Maximilien d'Autriche. — La « trayrie » des arbalétriers à Tervueren. — Philippe le Beau. — Charles-Quint. — Un cortège de douze mille cavaliers. — Marie de Hongrie. — « L'Eslackette ». — Le délassement des bourgeois de Bruxelles — Philippe II. — La Révolution — Complot contre le duc d*Albc. — Albert et Isabelle.
— Marie de Médicis. — « Les chansons ». -— La guerre de la succession d'Augsbourg : Jacques Pasteur. — L'affaire de Waterloo : i8 août 1705. — L'électeur Maximilien de Bavière. — L'archiduchesse Marie-Elisabeth. — Charles de Lorraine et Marie-Anne. — Guerre de la succession d'Autriche : Louis XV. — Un raid de Joseph II. — Les Patriotes. — La guerre des Paysans : Charles de Loupoigne.
— La bataille de Waterloo. — La Révolution de i83o : Charles Rogier.
Le passé de la forêt de Soigne est indissolublement lié à celui Lejoyaududuchd. du Brabant. L'histoire du bois domanial et l'histoire du duché lui-même se confondent. Dès la plus haute antiquité la forêt appartenait à l'Etat, représenté par le souverain ; Sonienbosch fut donc toujours un bien ducal et il est vraisemblable qu'il n'a jamais été donné en fief. Les tout premiers ducs de Brabant le considèrent déjà comme un bienpropre;laforêt est désormais la meilleure source de leurs revenus. Edmond Poulet nous apprend que Henri II, voulant sauvegarder le patrimoine et les intérêts de sa postérité, et animé aussi de sentiments religieux, ordonna par son testament, écrit en i^fyj, notamment « de prendre chaque année cinq cents livres de Louvain sur ses revenus, et de les distribuer aux nécessiteux à titre de restitution et d'aumône. Elles doivent être prises sur les revenus de Louvain,
Bruxelles, Tirlemont et sur Sylva nostra So/iia, la forêt de Soigues (i) ». Egalement par son testament daté de 1260, le successeur de ce prince, Henri III, « ordonne de prélever annuellement mille livres sur la forêt de Soignes, et autant sur les revenus de la terre de Brabant : ad restituendas injurias nostras (2) », c'est-à-dire pour réparer les injures, les torts qu'il aurait pu causer durant son règne.
Nos monarques, depuis les temps les plus reculés, ont donc toujours aimé la forêt; elle constituait le plus beau et aussi le plus utile joyau de la Couronne. S'ils en tiraient des revenus considérables, tous recherchaient, d'autre part, le calme et la fraîcheur de ses ombrages, la joie cynégétique de ses chasses extrêmement giboyeuses et le recueillement inspirateur de ses monastères merveilleux. C'était leur bien préféré, celui dont ils s'enorgueillissaient sans cesse. Ils avaient rédigé pour son administration des ordonnances spéciales qui pendant des siècles restèrent inviolées. Ses taillis, ses futaies, ses méandrcux chemins leur procuraient des plaisirs si précieux et si constamment variés, qu'ils s'en sont toujours réservé l'absolue jouissance... Soigne fut la propriété essentielle de nos ducs. Pour augmenter sa magnificence ils ne reculaient devant aucun sacrifice. Les seules parcelles qu'ils en aliénèrent jamais, furent au bénéfice des moines et des religieuses. Mais c'était pour y créer des couvents, des abbayes et des chapelles ; la multiplicité de ces maisons chrétiennes sous les frondaisons chantantes et mystérieuses précisait le caractère sacré de la forêt. Les sentiments si profondément pieux des vieux maîtres du glorieux duché de Brabant s'intensifiaient davantage dans sa mystique splendeur.
Période prohistorique. Il cst Scientifiquement démontré aujourd'hui que la forêt de
Soigne et la forêt Charbonnière, à laquelle elle se rattachait, étaient habitées par l'homme préhistorique. De minutieuses explorations accomplies depuis une vingtaine d'années dans le Brabant par des anthropologistes tels que MM. Georges Cumont et^auardelli, les docteurs Victor Jacques et Lucien Tiberghien, ont prouvé de façon péremptoire l'existence de stations dans le voisinage des étangs subsistants ou disparus du massif et près des sources qui les alimentent ou les alimentaient. En ces endroits, ainsi que le fait remarquer judicieusement le très distingué ancien président de la Société d'Archéologie de Bruxelles, l'homme primitif trouvait en abondance du gibier et
(i) Académie Royale DE Belgique. Mémoires couronnés: Mémoire sur V ancienne Constitution brabançonne, t. XXXI ; 1862-1863. (a) Ibidem,
da poisson (i). Les établissements découverts jusqu'à présent, et qui présentent le caractère néolithique, semblent suivre les lisières de la forêt de Soigne comme elle était au commencement du règne de Charles-Quint. MM. Jacques, Tiberghien et Zanardelli ont surtout dirigé leurs recherches vers les bornes orientales et méridionales du domaine, alors que M. Cumont se préoccupait d'étudier la partie occidentale. C'est au hameau de Verrewinckel, sous TJccle, que ce savant a tout d'abord recueilli, épars, sur une vaste superficie autrefois couverte par la futaie, de multiples objets en silex de Spiennes. Plus au sud, toujours aux confins de la forêt actuelle, sur le territoire de Rhode Saint- Genèse, parmi des terres encore arborées au xviii® siècle, il a ramassé ensuite d'autres objets de silex, en quantités bien plus considérable.**.
Selon M. Cumont, la station de Verrewinckel peut être considérée comme une dépendance de l'importante station de Rhode Saint-Genèse. Les deux endroits ne sont distants l'un de l'autre que de i,5oo mètres. Ces vestiges de sociétés antiques ont été relevés sur des versants inclinés vers le sud ou le sudouest, et à proximité des sources. A Verrewinckel on a trouvé plus de huit cents ustensiles en silex de Spiennes, en grès, en phtanite, en roche verdâtre, enroche quartzeuse : haches, pointes de flèches, polissoirs, grattoirs, couteaux, percuteurs, marteaux, broyeurs, nucléi, éclateurs, scie, poinçons. La commune de Rhode Saint-Genèse a donné, elle, près de 3,6oo pièces préhistoriques façonnées dans les matières pareilles et comprenant même une dizaine de silex taillés de l'époque quaternaire. Tous ces silex néolithiques se répartissent en : haches, pointes de flèches, percuteurs, marteaux, broyeurs, pics, poinçons, forets, alênes, éclateurs, ciseaux, poignards, lames, couteaux, grattoirs, scies, polissoirs, lissoirs, nucléi. Les quelques instruments plus anciens dont nous parlions plus haut, et trouvés notamment au sud de la forêt de Soigne, attestent clairement que l'homme a habité dès la dernière grande époque géologique les plateaux du Brabant et particulièrement celui sur lequel la vénérable forêt se dresse. Tous les autres objets témoignent de l'occupation de ces mêmes localités à une date postérieure, l'époque des haches polies. Cette occupation a dû être longue, n'aura pris fin qu'aux approches de l'âge du bronze ; cela ressort péremptoirement de l'existence d'un fragment de hache en silex, perforée, qui pourrait bien être contemporaine de ce temps-là. A. cette période,
Stations néolithiques.
Verrewinckel.
Rhode Satnt-iienèse.
(I) Georges Cumont : Stations néolithiques de Verrewinckel et de Rhode Sai nt- Genèse "EnirBlt du Bulletin de la Société d'Anthropologie de Bruxelles, 1892-1893, p. 5.
dit M. Cumont, «tout le plateau couvert actucllomeiit par la forêt de Soigne était parcouru par l'homme préhistorique, à la poursuite du gibier, car il n'est pas rare de trouver des iuBlruments préhistoriques dans le sol de cotte forêt (i) ». Coiitentons-noua de signaler à ce propos nu admirable objet, sorte de gouge ou ciseau, poli avec soin et aiguisé à ses deux extrémités, découvert naguère dans la direction de Groenendael, eu déracioant un arbre. Il nous a été donné de l'examiner dons les riches collections de M. Georges Cumont.
L'étude de tous ces monuments est abondante en considérations, en déductions précises. Il est permis d'en conclure que le silex était d'ordinaire colporté à l'état brut et taillé sur place.
Les matériaux provenaient de la Hesbaye et du Limbourg, de Spiennes et d'Obourg, en Hainaut. Et nous pouvons nous figurer le pittoresque spectacle de nos lointains et barbares ancêtres traversant les épaisses frondaisons de Soigne, pour regagner, après de difficiles et longues étapes, les rives des sept étangs de Rhode Saiut-Geuèse, ou les bords de la source de Linkebeek, où se dressaient leurs cabaueb et leurs tentes. Le dos plié sous la charge des blocs obtenus chez des tribus amies, blocs de pierre dure enfermés sans doute dans de grossiers paniers ou des sacs de peau, ils apportaient à la famille la matière précieuse dont elle façonnait les armes nécessaires à sa défense, nécessaires à sa vie, et que la contrée ne pouvait leur fournir. L'aller n'était pas moins difficile que le retour ; le
(i) Georges Cumont : Stations néoliShiquts de Verreioinckel et de Rhode Sainl-Genise.Extrait da Biilletindela Société d'Anthropologie de Braxetles, iii<ja 1893, p. 33.
voyageur devait se charger, en effet, des marchandises qu'il offrirait aux peuples avec lesquels il traitait. En échange des fragments de silex, il donnait probablement des cornes de cerfs et des défenses de sangliers, bêtes fauves qui pullulaient alors en Soigne, et aussi des fruits, car les pommiers et les néfliers poussaient on abondance dans la forêt immense. Pendant toute Texpédîtion, dont la durée devait être longue à cause des difficultés du chemin, le danger auquel s'exposait l'homme primitif était grand. En plaine il pouvait aisément se défendre, gagner des hauteurs, se cacher dans des cavités ; mais sous les frondaisons sylvestres sans cesse il était exposé aux attaques des animaux féroces qu'il craignait plus que la ruse de ses semblables. Combien de drames ne se déroulèrent point à l'ombre des chênes et des hêtres post-diluviens, que de luttes atroces aux péripéties soulignées par des cris terribles dont tremblaient les mystérieuses profondeurs émeraudes I. .
C'est tout ce passé obscur et effarant que nous évoquent les Relations commerciales objets rassemblés parles anthropologiste.s dans le Sonienbosch et à ses frontières. Si nos ancêtres se fournissaient d'armes et d'instruments dans les célèbres ateliers de Spiennes ou du Limbourg, d'où ils les apportaient parfois dégrossis pour les achever et les polir dans leurs villages, il leur arrivait d'employer des ustensiles de provenance bien plus lointaine et qui probablement se colportaient de proche en proche. D'après la nature de ces objets, les premiers habitants de notre forêt domaniale étaient eo relations, par l'intermédiaire de multiples stations, avec les peuplades contemporaines installées en Suisse, sur les rives du Rhin, de la Meuse et du Rhône. C'est ce qui explique notamment la présence de haches, de javelots en roche verte ou de formes chez nous inusitées. Tout un système d'échange, toute une organisation commerciale existait donc déjà à cette époque reculée, jalons timides mais significatifs d'une civilisation qui était encore loin de vouloir sortir de la barbarie. Des traces d'établissements de l'époque néolithique ont encore été relevées à Genval, à La Hulpe, à Rixensart, à Auderghem, à Boitsfort. Ici, l'exploration a été accomplie, aux bords des étangs, par M. Victor Jacques, qui a découvert, parmi beaucoup d'objets, dos hachettes, des tronçons de meules en grès bruxellien, ce qui démontre à l'évidence que les aborigènes travaillaient en certaines circonstances les matériaux locaux. D'autres pièces en cette pierre ont été trouvées à La Hulpe, à Groenendael, par M. Lucien Tiberghien. Mais l'homme de la période néolithique n'a utilisé cette matière que pour des objets assez grands, le silex restant réservé aux instruments plus délicats, plus précieux, plus fragiles.
Itoltsfort.
Genval.
Poterie préhistorique.
En étudiant la station préhistorique de Boitsfort (i), M.Victor Jacques a tracé un parallèle entre celle-ci et la station de Maubroux, près de Genval, explorée par MM. Tiberghien et Zanardelli. A Boitsfort il existe des traces de nombreux établissements néolithiques. Mais le plus considérable est celui situé au sud-ouest du grand étang, sur un promontoire sablonneux assez escarpé, limité par les premiers arbres de Soigne. Autrefois donc une tribu était fixée là, en pleine forêt. Le vaste étang, qui n'était alors qu'un immense marécage, lui procurait du poisson, et les nombreuses sources jaillissant dans la contrée alimentaient le clan d'eau potable. Ce villnge devait être en rapports continus avec le bourg de Verrewinckel. En effet, aujourd'hui un chemin traversant la futaie en ligne presque droite et appelée : drève Entre-les-Montagnes, met les deux endroits en communication facile; vu la conformation topographique des terrains que traverse cette voie, il est permis de supposer qu'elle est construite sur le tracé d'un chemin antique. Le site où se dressait le village néolithique de Genval a une analogie curieuse avec celui où était installée la tribu de Boitsfort. Car à l'endroit nommé Maubroux c'est au confluent de la Lasne et de la Silverbeek, sur une haute terrasse du promontoire formant la pointe des deux vallées, que les vestiges de l'âge de la pierre ont été découverts.
L'outillage de ces deux stations est franchement robenhausien, pour nous exprimer comme les spécialistes. Il consiste en haches polies, en grattoirs, en lames et lamelles, en pointes de flèches. Mais ces dernières sont moins belles, moins bien façonnées qu'à la lisière occidentale de la forêt. Par contre, à l'orient on a retrouvé des tessons de vases se rapportant à l'époque qui nous occupe. Ces fragments appartiennent à une poterie grossière, noirâtre ou grisâtre, souvent épaisse d'un centimètre et dont la pâte contient des débris de quartz ou de roches dures. A Genval et à Boitsfort le caractère de la poterie était identique. Les tronçons de cette seconde station sont informes, alors que ceux provenant de la première permettent de démontrer que les vases dont ils constituent les restes étaient sphériqueset avaient le col rabattu (2). C'est de Genval encore que nous tenons des perçoirs et des poinçons de silex, objets inconnus dans les autres sites sylvestres néolithiques. Des pièces, assez rares cependant, dont l'une a été ramassée à Boitsfort et les autres à Verrewinckel et Rhode Saint-Genèse, révèlent la coquetterie des
(i) Victor Jacques : Mémoires B ru X elles f II; 1899- 1900.
(2) Ibidem, pp. i3 et a6.
de la Société d'Anthropologie dé
hommeii de cos époques éloignées, qui aimaient la parure comme tous les peuples sauvages ou arriérés. Ces pièces, bijoux Bijoux primitifs. élémentaires et barbares, sont des pendeloques de forme triangulaire, ayant l'aspect d'une petite hachette plate et parfois taillée dans une plaquette de schiste. Un trou, percé du côté de la queue, permettait de suspendre la pendeloque au cou, au moyen d'un fil. Le rôle de cet objet peut avoir été double : on serait autorisé à le considérer aussi comme une amulette. Partout enfin on amis au jour des morceaux de meules en grès et des broyeurs en grès ou en silex.
Au sujet des trouvailles faites à Boitsfort, M. Victor Jacques émet certaines considérations personnelles, mais qui sont tellement intéressantes que nous ne résistons pas au désir de les reproduire intégralement ici : « Les habitants du village proprement dit, assure ce savant, sabotiers, bûcherons, gens vivant de la forêt, n'appartiennent pas à la race germanique, comme pourrait le faire supposer le patois flamand qu'ils parlent. Leur type ethnique est tout à fait différent : les cheveux sont très foncés, la tête est plutôt brachycéphale, pour autant que l'on puisse en juger sans avoir fait de mensurations; les traits du visage, ceux des femmes notamment, ne rappellent en rien les populations flamandes des hameaux voisins. Pour nous, les habitants de Boitsfort, isolés depuis des siècles dans une clairière au milieu de la forêt, constituent un noyau de l'ancienne Descendants population à laquelle M. Houzé a donné le nom de Pré-Aryens : ce sont les descendants directs des néolithiques qui ont abandonné sur le promontoire du grand étang leurs armes et leurs instruments de silex... » Il serait, à notre humble avis, téméraire, quant à présent, de partager cette opinion de l'érudit professeur de l'Université libre de Bruxelles Aussi longtemps que des explorations nouvelles n'auront pas fait surgir des vestiges de civilisations postérieures, il sera prudent de ne voir là qu'une hypothèse aussi ingénieuse que séduisante. Si les forestiers de Boitsfort descendent de ces obscurs néolithiques, leurs ancêtres ont dû laisser là, où de père en fils à travers des milliers d'années ils vécurent, des traces de leur existence, traces révélant le développement de leur intelligence, et l'appropriation de plus en plus raisonnée de leurs facultés. Seuls des ustensiles par exemple de l'âge du bronze, voire de la période romaine, recueillis en ces lieux, en nous convainquant des lents degrés successifs de l'évolution de l'homme primitif, seraient de nature à confirmer l'opinion de l'éminent anthropologiste qu'est le docteur Jacques. Car si la station de Boitsfort fut un établissement temporaire, l'hypothèse de l'ascendance tombe d'ellemême. Or, selon M. Georges Cumont, Rhode Saint-Genèse seul
des néolithiques.
fournirait les prenves d'une longue occupation. Néanmoins toutes les stations sylvestres réprésentent également le type de la plupart des stations néolithiques de la moyenne Belgique.
Ce village de Rliode Saint-Genèse devait être en relations
suivies avec une station moins importante fondée, à trois quarts
de lieue de là, sur un promontoire situé à l'extrémité nord-est de
Touroeppe. la commune de Tourneppe, aux confins d'Alsembcrg. M . Georges
Cumont a également exploré, pendant deux ans et demi, cet établissement qui, d'après ses déductions, a dû n'être que passager (i). Sur ce promontoire, appelé Meigemheyde parce qu'il était autrefois recouvert de bruyètes, le savant archéologue a trouvé de nombreux ustensiles en silex de Spiennes de l'âge néolithique, et quelques-uns en silex noir translucide d'Obourg. Si l'on n'y a recueilli ni haches ni autres objets polis, on a trouvé par contre, en cet endroit, plus de deux cents grattoirs, nuclci, perçoirs, tranchels, lames, percuteurs, broyeurs, pointes de flèches et lames. M. Cumont croit que Meigemheyde n'aura servi de refuge temporaire qu'à des individus peu nombreux qui, lorsque la région fut devenue moins riche eu gibier, conformément aux instincts nomades des hommes préhistoriques, nuront émigré vers des contrées plus favorisées. De là les faibles traces du passage des néolithiques aux environs de Tourneppe. Notons au sujet de cette localité une observation curieuse faîte par M. Cumont. Celui-ci a remarqué que le néolithique de Rhode Saint-Genèse a utilisé pour la confection de ses polissoirs du quartzite cambrien qui affleure près de Tourneppe, et à gauche de la route menant de ce village à Alsemberg. Cette l'oclie convenait parfaitement au polissage des haches (2).
De l'ensemble de ces découvertes remarquables et qui concernent, comme on le voit, le territoire entier de Soigne, il résulte que la forêt était autrefois hantée par des groupes d'hommes, peu denses naturellement, vivant en des localités assez distantes les unes des autres, d'ordinaire proches des lacs et des ruisseaux, de manière à s'assurer du poisson quand le gibier faisait défaut : lorsqne la chasse avait été infructueuse, la pêche suppléait au manque de nourriture par des produits plus certains. Représentons-nous l'existence de ces êtres arriérés, en leurs bourgs de huttes, de tentes, autour de foyers dont toute trace, au cours des siècles, a été effacée de la surface du sol par le soc de la charrue, ce soc qui aura dispersé aussi et anéanti
(i) Bulletin de la Société d'Anthropologie de Braxelles.t. XVII, 1898-1899, pp. 22 ! à 227.
(2) Bulletin et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Bruxelles^ t. XVIII, i8<j9-i90o, p. cvui.
fi
les ossements travaillés et les restes de poterie. Â moitié vêtus de peattx de bêtes, le corps peînt probablement de terre d'ocre, ils passent des heures patientes à aiguiser, au moyen de snble mouillé, les arêtes de leurs haches et de leurs couteaux de silex. Pais ils s'en vQnt aux profondeurs de la forêt ou sur les coteaux dominant la plaine, guettant la proie qui passe et lui jetant d'une main assurée et experte le javelot ou la flèche dont la pointe de pierre blessera l'animal qu'ils achèveront à coups de marteaux... Les femmes et les jeunes gens sont restés au village avec les enfants. Tandis que les aînés chassent, les cadets pèchent dans les rivières ou les lacs aux bords desquels les maisons de branchages s'alignent; armés de harpons, ils prennent des poissons. D'autres, sur des meules dormantes, broient, au moyen d'un mortier de roche, le grain pour le réduire en farine. Puis, vers le soir, les anciens revenus de leur expédition, les familles se réunissent autour du foyer. Un brasier s'allume, au-dessus de la flamme ou cuira le gibier; dans des bols de terre façonnés à la main et durcis au feu, les convives boiront l'eau de la source voisine. Puis le silence viendra, la nuit enveloppera dans son manteau les êtres et les choses. Les dernières lueurs du brasier s'éteindront avec les dernières lueurs du soleil. Tous les hommes sommeilleront, tandis qu'un de la tribu, posté en gardien a l'entrée du village, prêtera l'oreille au bruit amorti causé dans le hallier par le suprême et tardif passage d'un cerf ou d'une biche qu'il songera à poursuivre demain.,.
Si l'on n'a pas mis au jour, à Boitsfort (i) ni à Khode Saint- Genèse, des vestiges de civilisations postérieures aux temps néolithiques, on a cependant trouvé trace, plus au sud, aux limites actuelles du domaine boisé, de nombreux établissements romains, En premier lieu on a découvert, il y a trente-cinq ans, à Hoeylaert, uu autel votif curieux, démontrant que cet endroit, alors au centre de la forêt, fut occupé, peu de temps après l'invasion de nos provinces par les légions de César. Cet autel votif fut trouvé, assez profondément enfoncé dans le sol, en juillet 1870, pendant la reconstruction de l'église de cette
Evocation d'un village néolithique
Période romaine.
Autel votif de Hoeylaert.
(i) On ne peut tirer argument, en faveur de la thèse du docteur Jacques, de ce fait qu'on a découvert à Boitsfort, en mai 1904, une jarre belgoromaine dans les travieiux de la tranchée du Jagersveld, Il serait tout aussi dangereux de déclarer que Genval a été une station romaine parce qu'on y a trouvé, la même année, une grande monnaie en bronze à l'effigie de Lucille, fille de Marc Aurèle et femme de Lucius Veras, et portant au revers une figure de Vénus debout tenant une pomme et ramenant son vêtement sur son épaule.
eommuue (i); il fat édifié en cet endroit, ainsi qu*cn atteste l'inscription presque intacte, pour reconnaître les bienfaits accordés par des divinités appelées Maironae Cantrusteihiae. C*est Tunique monument de Tespèce recueilli en Belgique; il en a été étudié de semblables sur les bords du Bbin. Or, le rapprochement est curieux : Hoejlaert est la dernière commune brabançonne où Ton j)arle le flamand ; passé cette localité commence la région wallonne. 11 faut ajouter à cette constatation ce fait que la stèle est taillée dans un bloc de grès provenant des environs de Maestricht. Les gallo-romains de Hoeylaert étaient donc en relations avec les peuples du Limbourg. La route suivie par ces gallo-romains était celle peut-être que les primitifs polisseurs de silex avaient tracée plusieurs milliers d'années auparavant pour accomplir leurs difficiles voyages. Ces Matronae Cantrusteihiae honorées par les primitifs habitants de Hoeylaert n'étaient autres que des deae maires^ déesses mères, divinités locales qui devaient très probablement leur nom aux Condriisi, rangés par César parmi les peuples d'origine germanique ayant expulsé les Celtes de notre territoire (2}. Son Inscription. Cet autcl de Hoeylaert porte l'inscription latine que voici :
Matronis Cantrusteihiabus Caius Appianius Pacatus pro se et suis (votum sol vit) / (ubens) m (erito).
Celte stèle votive aura très probablement été remplacée plus tard par le premier autel chrétien, fort ancien, car on a trouvé là où elle fut recueillie des fondations antérieures à l'église reconstruite, église au vocable de saint Clément, datant du début des temps gothiques, c'est-à-dire du xii« siècle. Un autel, peut-être même un édifice chrétien, aura été substitué au monument du culte révolu, dressé là, en plein bois, par des Belges ayant imité les habitudes des envahisseurs. En effet, a pourquoi aurait-on cherché au loin une pierre votive de l'époque romaine pour la transporter à grands frais et à grande peine à travers la forêt de Soignes, dans le seul but de la jeter dans les fondations de l'église de Hoeylaert (3) ». L'auteur auquel nous empruntons cette opinion, dit un peu plus loin que « l'autel de Hoeylaert prouve que les Belges de l'époque romaine, adoptant les mœurs, les usages et la langue de Rome, avaient approprié le culte de la métropole à des divinités
(i) Rapport adressé à M. le ministre de riutérieur sur une inscription trouvée à Hoeylaert (Brabant), par MM. Jaminé et H. Schuermans. Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie, t. IX; 1870.
(a) Bulletin des Commissions Royales d'art et d'archéologie^ 1870. II. SciiUERBiANS : Les Matronae Cantrusteihiae,
(3) Ibidem, p. 387.
topiques d'origine probablement rhénane, en souvenir du pays qui avait donné naissance à leurs ancêtres... Caius Appianus Pacatus était sans doute un soldat vétéran, ou bien un affranchi de quelque grand personnage du nom d'Appiauus... Peut-être, d'après une idée suggérée par M. Galesloot, qui est allé voir l'inscription àHoeylaert, cet Appianus était-il quelque percepteur des revenus de la forêt de Soignes qui aurait été dès lors un domaine du fisc, comme elle l'est restée jusqu'à nos jours » (i).
Le regretté archéologue ajoutait, en terminant son étude sur cette intéressante trouvaille : «... L'existence d'un autel belgo-romain à Hoeylaert démontre l'existence d'habitations ou d'un établissement rural ou forestier, a^^ant existé aux environs, aux premiers siècles de l'ère chrétienne : maintenant que l'attention est appelée sur ce point, on trouvera probablement quelque jour les substructions de ces habitations, comme on retrouvera aussi la nécropole où reposent les cendres de ceux qui y ont vécu, et, remuée, la terre complétera les déductions tirées de notre inscription (2). » Nous ne sachons pas que depuis lors les hypothèses de l'aiiteur se soient vérifiées. Mais si l'on n'a pas jusqu'à présent rencontré de sépulture dans ce coin extrême de la contrée flamande de notre province, on a été plus heureux dans la région wallonne qui la prolonge immédiatement, de l'autre côté de ce large bras de verdure que la forêt de Soigne semble tendre vers Rixensart... Depuis bien longtemps des vestiges de stations gallo-romaines ont été relevés à Rixensart et a La Hulpe, localités où les traces de stations néolithiques sont nombreuses, comme on sait : Ici on a trouvé deux tumuli, à l'extrémité septentrionale du grand étang ; là, au milieu des bois périphériques de Soigne, d'habitude au bord d'affluents de la Lasne ou de la Lasne elle-même, vingt ou vingt-cinq de ces tertres artificiels ont été observés. En les explorant, on a découvert des ossements calcinés et des cendres (3). Le petit nombre de ces tombeaux semble démontrer que les établissements de Rixensart et de La Hulpe ont été passagers et d'ailleurs peu considérables, si l'on remarque aussi l'absence de monuments quelconques.
Le souvenir de saint Hubert évoque la forêt au viii® siècle. C'est à Tervueren que mourut le prélat en l'année 727, le
Percepteur romain de la forêt.
Les tumuli de Rixensart et de La Hulpe.
Saint Hubert.
(i) Balletin des Commissions Royales cCart et dC archéologie. H. ScHUER- MANS : Les Matronae Cantrusteihiae, pp. 388-.3<}o.
(a) Ibidem^ p. 390.
(3) J0LE8 Tablier et AlLPHONSe Wauters : Géographie et histoire des communes belges, t. II. Canton de Wavre. Additions et corrections, pp. aSu-aSS.
3o août, selon Jean Bobertz et Willebrod BosscLaert, chanoine de Tongerloo, lo 3 novembre Belon Molanusfi). S'il faut en croire le frère Wîcliinan9, le patron des chasseurs y rendit râmeàl'époqaeoùilaccoinplissait une tournée dans son diocèse de Brnbant. La femme du futur évêque de Liège, la princesse Floribane, fille du comte de Loavain, lui avait apporté en dot une maison bâtie à l'endroit où s'élèverait plus tard le cbâteuu de nos ducs. C'est par ane circonstauce fortuite que saint Hubert décéda à Tervuereu. Il n'y était jamais venu auparavant et sa vie n'est pas autrement liée à l'Listoire des bois do Soigne.
Une délicieuse et naïve légende conte que l'ancien duc d'Aquitaine, venu en Brabant pour consacrer une église nouvelle à
Lonvain, ait remonté en bateau la Fure, ce petit ruisseau étroit qui, prenant sa source près de Tervuereu, donne son nom au village, et se jette dans la Dyle. Déjà malade, et abattu par la fièvre, il s'était endormi dans la barque. Il fut éveillé au milieu de la nuit, mit pied à terre à quelque distance du bourg, et gagna sa maison à cheval, soutenu par deux serviteurs. Il se coucha aussitôt ; le jour vint : c'était dimanche. Hubert ne se portait pas mieux; sou fils Floribert accourut à. son chevet. Lu printemps emplissait la forêt de mille murmures; le chant des oiseaux et le bramement des cerfs arrivaient jusqu'aux oreilles du patient. Ils lui rappelaient les lointains exploits de sa jeunesse et sa conversion, après un merveilleux incident de chasse...
(i) Cités par AntoiDe Sandoms et Christophre Butkens. Celui-ci n'a fait que déniarquer l'anteur de Chorographia Sacra Brabantiie. II semble pourtant très vraisemblable que saint Hubert soit mort le^ag ou le 3o mal de cette année 737.
Les bruits d'ailes des cygnes se poursuivant sur les eaux des lacs s'harmonisaient avec la musique de la brise parmi les feuilles nouvelles et dont le manteau, dans le cadre des fenêtres, là-bas, s'épaississait chaque matin autour des troncs tout verdis par l'humidité des vents septentrionaux. Saint Hubert, souffrant, laissait entrer en lui, tel un baume, toute cette poésie profonde et consolante de la forêt. Son âme, jadis païenne, était restée attentive à la vie des choses, à la palpitation de la nature. Sa religion était plus tendre même à cause de l'attention qu'il prêtait aux moindres objets. Et il devinait mieux que les autres les splendeurs du mystère universel, car il y avait été longtemps plongé jadis avant d'embrasser le christianisme. Il savait la forêt vaste et prestigieuse, pleine de silence et d'ombre. Il la vit, en imagination, l'admira sans s'y promener et, dans sa songerie, il eut sans doute l'intuition du caractère sacré qui effacerait un jour son passé profane. Tout le charme des bois le berçait; le balancement continuel des hautes cimes qu'il apercevait de sa couche était comme des gestes tutélaires et célestes. Et saint Hubert, un peu mélancolique à l'idée qu'il ne connaîtrait point cette forêt où tant de monastères allaient surgir, s'endormait pour jamais, en priant le Seigneur, et les yeux remplis de toute la beauté sylvestre qui magnifiait de son réveil la contrée d'alentour.
La tradition veut que saint Hubert ait pris la forêt de Soigne sous sa protection : nul forfait ne se commet dans les bois où le duc d'Aquitaine, selon certains auteurs, allait poursuivre le gibier, bien qu'il ne paraisse jamais les avoir parcourus, sans que là-haut, l'ancien évèque de Liège n'en soit informé. En vertu d'une légende antique, rapporte l'abbé Auguste Mertens, saint Hubert, « ung jour par les boys et fores t chassant », accrocha son olifant aux branches d'un arbre mystérieux. Ce cor y est toujours; il veille dans la solitude immense sur le voyageur attardé. « Malheur à qui y tramerait un complot malfaisant; une formidable sonnerie de trompe ébranle la forêt et jette le nom du coupable à tous les échos d'alentour. Ce fut grâce à cette sécurité que le saint y assure que, le vendredi 6 décembre 1426, le duc Jean IV, à la chasse du daim dans la forêt, près de son castel, échappa aux mains des hommes appostés pour l'assassiner et l'enlever (i). » Le baron de Reinsberg-Diiringsfeld, dans ses Traditions et Légendes de la Belgique (2), s'occupe également de cette attachante question de folklore : « C'est grâce à l'intervention miraculeuse de saint Hubert que la sécurité la
Mort de saint Hubert :
Saint Hubert protecteur de Soigne.
(i) Etude gar l'église de Teroaeren. Appendices, p. 108. (2) 1870, p. 243.
Le cor mystérieux.
Charlemagne à Uccle.
Légende du (Christ.
plus parfaite a toiijoars régné dans les environs de Tervueren. Un meurtre allait s'y commettre, un malheureux voyageur était au moment d'y périr sous les coups d'un assassin, lorsqu'une formidable sonnerie de trompe se fit entendre et le patron des chasseurs apparut, à cheval, accompagné de sa meute. Le brigand, terrifié, s'enfuit, et renonça à la vie coupable qu'il menait, et depuis lors aucun crime ne souilla plus la forêt qui semblait protégée tout spécialement par saint Hubert. »
Certaines circonstances de la vie de Charlemagne permettent à des historiens de supposer que l'empereur traversa la forêt de Soigne. Voici ce que rappelle à ce propos l'abbé Mann : '( Année 804. — Léon III, élu pape en 796, vint trouver Charlemagne pour la deuxième fois. Ils se rencontrèrent près de Soissons, à Quiercy, et y passèrent les fêtes de Noël. De là, l'empereur mena le pape à Aix-la-Chapelle. On assure qu'ils passèrent à Bruxelles et y restèrent quelques jours, pendant lesquels le pape, assisté de Gerbald, évêque de Liège, consacra l'église Saint-Pierre, à Uccle (i). » A Tournai, une légende très populaire a conservé le souvenir de ce voyage de l'empereur d'Occident à travers les forêts hennyère et brabançonne. En effet, lorsque les habitants de cette ville, réunis en repas de fête, mangent du lapin, ils le font selon des rites traditionnels dont l'institution remonterait à Charlemane dins Vforêt d*Soiianne.
Le vaste territoire de la forêt de Soigne devait fatalement servir de berceau à beaucoup de légendes. La plus ancienne et la plus exquise, datant de ce treizième siècle qui vit naître la puissance des premiers ducs de Brabant, est rapportée par Thomas de Cantimpré. Avec une crédulité reflétant l'ardent enthousiasme de cette foi qui est le sceau du moyen âge, il nous raconte les faits dans une langue simple et colorée, dont la traduction n'a pas détruit la saveur : « En Brabant, on a veu la très-devote Elisabeth de Gravia, laquelle un jour, accompagnée d'une autre, de semblable vertu et dévotion (que je ne nomme, à cause qu'elle est encore vivante, et supérieure de deux mille béguines), de Nivelle allant à Lenlos, distant d'environ deux lieues, se trouvèrent près d'un bois, avoir perdu leur chemin, et ne voir personne pour estre adressez à le recouvrer : ainsi donc, elles se prennent à pleurer. Cependant un jeune homme de très rare beauté les approche, les saliie, et leur demande où elles prétendoient aller. L'une de ces saintes filles me dit, qu'il estoit couvert d'habits blancs, avec la chevelure annelée, et res-
plendissante comme Tor. Elles demandent le chemin de Lenlos, il les assure de les mener, elles le suivent avec joie et liesse très grande, et telle révérence, qu'elles n'eurent l'asseurance de lui parler d'avantage. Puis, lorsqu'elles virent le village, il disparut soudain; et elles se ressentirent avec des grands regrets, de n'avoir autrement parlé à cette guide céleste : et puis avec larmes, bénédictions, et actions de grâces, d'une si signalée faveur, louèrent la Divine Bonté. D'avantage, aussi, depuis, elles ne se souvenoiêt jamais de cette grâce céleste, sans estre ensemble, excitées à plus grande ferveur, au service de notre Seigneur (i). »
Au temps du duc Henri III, c'est-à-dire vers T25o, la lisière liso
de la forêt de Soigne s'arrêtait à une lieue peut-être de la ville de Nivelles. C'est donc probablement à un tournant du domaine arboré que l'évêque de Cambrai place le théâtre de la délicieuse apparition du Christ. Quant au village de Lenlos, il n'existe plus sur aucun document. Les siècles auront certainement déformé l'orthographe de ce nom si musical, au point de le rendre méconnaissable.
Un jeune écrivain, mort prématurément, et qui a consacré à la forêt quelques pages érudites auxquelles nous ferons d'utiles emprunts, se demande s'il ne faut pas voir dans la vie des bois la source de la défiance, de Tespèce de superstition des habitants des bourgs sylvestres : u La croyance aux sortilèges, la foi dans Superstition
certaines légendes (l'auteur en question signale parmi celles-ci, sans les exposer cependant : les Enfants noyés, le Rond chêne de la drève de Lorraine, la légende du prince Charles, la légende concernant la maison Depnge à Boitsfort, c'est-à-dire het Spoekhiiis ou het Kaboiiier-mannekenhuis), la crainte des lieux hantés, sont-elles autant de résultats de l'ignorance et de l'abrutissement de l'homme des bois? Car tel était l'état moral de l'habitant de la forêt de Soigne, malgré les nombreux couvents qu'elle contenait; ceux-ci eurent aussi une certaine influence sur l'habitant, mais cette influence, que je pourrais appeler matérielle, fut sans effets salutaires. Ainsi, ce fut l'esprit religieux qui présida à l'institution des divers pèlerinages de la forêt de Soigne, qui établit l'usage des « saints du chemin » en plaçant des niches aux arbres; le passant les invoquait comme protecteurs de sa route. Ce fut encore l'influence religieuse du moyen sge qui organisa les chapelles de la Vénerie ducale à
des forestters.
(i) Le Bien Unioersel ou les Abeilles mystiques. Tr. Fr. Vincent Willaert, i65o, p. 395.
Antiquité de S(>igne.
La rorél consacrée au soleil.
Boitsforty à Trois-Fontaines et à Tervueren (i). » Georges Verhaegen constate cependant que ces quelques résultats de la présence des monastères dans la forêt furent sans action bienfaisante sur les populations : « Les sociétés de moines occupés du perfectionnement moral, de prières, de sciences, et même de culture, n'empêchèrent pas l'habitant de rester insouciant de son bien-être, superstitieux, ombrageux, ignorant et entêté dans son ignorance (2J. »
Tous les auteurs qui ont étudié l'ancienne Belgique ont consacré à la forêt de Soigne des notices considérables. Antoine Sanderus a écrit sur ce sujet quelques pages très documentées, où il résume l'opinion d'un grand nombre d'historiens (3). Il constate que ces bois ne sont qu'un fragment de la forêt Charbonnière, elle-même un tronçon de la forêt des Ardennes. « Entamée peu à peu par la hache,' elle devint propre à être habitée, à recevoir des habitations sur son sol. Elle renferme de petites montagnes et des vallons agréables, de verdoyantes prairies et de poissonneux étangs. » L'étymologiedu mot Soigne a donné lieu à beaucoup de controverses. La version la plus vraisemblable est celle qui attribue son origine à Son ou Zo/i, c'est-à-dire Soleil, puisque dans les monuments les plus anciens le bois est appelé Zonien bosch ou Soinien bosch : bois du Soleil. Il est probable que la forêt du temps des païens était dédiée à l'astre éclatant. Il est permis de supposer aussi qu'elle aura pris le nom de la rivière qui la côtoyait ou la traversait jadis. La Senne, autrefois, s'appelait Soine ou Zeune, Un nom identique s'appliquerait judicieusement aux bois et au cours d'eau principal de la contrée où ils se dressent. Les premiers peuples peuvent avoir logiquement consacré tout le pays choisi par eux au bienfaisant globe de feu qu'ils adoraient. Tacite, d'ailleurs, en parlant des mœurs des Germains, assure qu'ils consacraient les forêts et les bois aux dieux, dont ils donnaient le nom au lieu le plus secret des massifs impénétrables.
L'origine du mot Soigne, dit Georges Verhaegen (4), doit être attribuée, selon beaucoup d'écrivains, au mot su/i, son^zon, soleil. « Tacite rapporte que les habitants de la Gaule Belgique faisaient de la forêt de Soigne une forêt sacrée : dicatum sali liicum dicebant. De là sont venues les expressions retrouvées
(i) Georges Verhaegen : La Forêt de Soigne. Dans la Revue de Belgique, t. XV, 1873.
(2) Ibidem, pp. 35 et 36.
(3) Regiae Domus Belgicae,
(4) Revue de Belgique. Livraison du i5 septembre 1873 : La Forêt de Soigne, p. 3o.
à diverses époques de l'histoire, ztingia syloa, zungien boscit, ztynia, soiiiia, sonia ayloa, soinien, sonien, zttyningen boscli, forêt de sony, forêt de soigne. » Sur toute l'ancienne superficie de la forêt de Soigue, on n'a décoDvfart.nucun monument mégalithique, aucun vestige non plus de la civilisation druidique : ni autels, ni dolmens, ni cromleclis, ni menhirs, ni pierres destinées aux sacrilices humains. Cette absence de monuments anteromnins est duo sans donte au culte sacré du soleil, au sentiment spécial des peuplades qui vivaient à l'ombre dos bois profonds et mystérieux. 11 est difficile d'avancer quoi que ce soit sur le Sonienboach an delà du moyen âge -Il est même impossible de déterminer approximativement l'étendue de la forêt
liornement de La torél de SoJune.'pnT'
avant les premières croisades. Sous les premiers ducs de Brabant, elle était encore immense. Et il est fort vraisemblable que la futaie recouvrait à cette époqjue les territoires qu'occupent aujourd'hui le parc et le palais de Bruxelles, les communes d'Ixelles, d'Etterbeek, de Wolnwe-Saint-Pierre et de Woluwc- Saint- Lambert, de Stockel, de Tervuercn, de Duysbourg, de Kixensart, d'OverysPche, de Wavre, dOttignies, de l.asnc, de Couture-Saint Germnin, de Plancenoit, do lîrainc l'AIIeud, de Waterloo, d'OIiain, de La Hulpe, defîroonendncl, de H(icylaert, de Boitsfiirt, d'Andorghem, de Watermael, de lïhode Saint- Genèse, d'UccIe, de Forest, d'AIserobergb, de Saint Gilles, et s'étendait jusqu'à Anderleclit et Koekelberg.
Au VI' siècle, paraît-il, la foret de Soigne s'êtcnduit encore jnsqn'à l'entrée do Bruxelles. Les derniers arbres i)oii»saient là où s'élève aujourd'hui l'église Saint-Jaeqiios sur le Caudeiiberg. Dès le xit" siècle, elle appai-tenait à nos ducs; ils en
Grand ToresUer.
Antoine de Bourgogne.
BolUfort.
Jean IV
tenaient une partie en fief des rois ou empereurs d'Allemagne (i). Ils en confièrent, dès le début, la surveillance au woudineester ou grand forestier, qui présidait le banc de Woluwe. C'est celui-ci qui connaissait des délits commis sur le domaine sylvestre. La forêt était le lieu favori des excursions de nos ducs. Elle jouissait d'une réputation universelle; dans les cours étrangères, la célébrité de son charme faisait l'objet d'entretiens parmi les seigneurs adorant la chasse et parmi les dames adorant la poésie...
Le duc Antoine de Bourgogne avait une vive prédilection pour le château de Tervueren, dont la situation à l'entrée de la forêt lui plaisait infiniment. En 1407» il y séjourne presque quotidiennement, le quittant pour chasser en Soigne ou pour faire une rapide apparition à Bruxelles. Il héberge dans le palais, entouré d'étaugs, une nombreuse et jo3'^euse comi)agnic : Mynheer die hertoghe van Borgoiignen eiide veel andere ridders endejonckers. Il s'éprend aussi de Boitsfort, alors infime bourgade, où il reste toute une semaine, au cœur de l'hiver, du 16 au 22 décembre. L'année suivante, ses nombreux déplacements ne lui permettent pas do donner libre cours à sa soif d'excursions sous les hauts arbres. Cependant, en mars, il est à Boitsfort, en avril et au début de mai à Tervueren. A la fin de juillet, il séjourne de nouveau» Boitsfort; en août, il réintègre Tervueren, où nous le retrouvons après chacun de ses voyages, après chacune de ses campagnes, jusqu'en i4i5. Il chasse régulièrement tous les matins; à midi il est à table, faisant honneur à la venaison en société des f-eigneurs de sa cour. Souvent, ne se préoccupant i^as des distances franchies par les chevaux entraînés à la suite des meutes, il s'éloigne et s'attarde. Il loge alors à 6enappe,à liai et, en maintes occasions, à Boitsfort. Eu septembre i4i5, il ne quitte pas la forêt pendant toute une quinzaine; il consacre à la chasse tout son temps et loge tour à tour dans ce dernier village et à Tervueren. Le 3 octobre, on signale sa présence au prieuré de Val-Duchesse. C'est la seule visite dans un des monastères de la forêt qu'enregistre l'itinéraire publié par Gachard et Piot dans leur Collection des Voyages des Souverains des Pays-Bas (2). Ce fut d'ailleurs la dernière. Trois semaines après, le 25 octobre, le duc trouve la mort sur le champ de bataille d'Azincourt.
Son successeur, Jean IV, hérite de l'amour de sou père pour le vieux domaine boisé. Il continue à demeurer à Tervueren tout le temps que lui laissent les affaires du duché. Lui aussi adore les exercices cynégétiques; il s'y adonne avec un tel
(1) Alphonse Wauters : Histoire des environs de Bruxelles, t. III, p. 371.
(2) Vol. IV. Supp., p. 597.
emportement que nous le voyons chasser sans inteiTuption dans la forêt de Soigne durant quatre jours, du 26 au 2g mai i4i7- Il poursuit les bêtes sauvages en plein été. Il chasse du 23 au 26 juin et du 4 ^^ 10 juillet. Il ne se confine pas comme son devancier dans une partie de ses biens; il étend le terrain de ses exploits jusqu'à Wavre, Braino-rAlleud et Genappe, alors à l'entrée de la forêt. Il ne néglige pas de se reposer à Boitsfort, où il passe beaucoup de journées agréables. Le i®^ octobre, par exception, il va à la Cambre. A partir de cette époque, il néglige Tervueren pour Boitsfort, où il s'installe des semaines entières, à la fin do 1419 et au commencement de 1420. Pourtant, à partir de cette époque jusqu'à sa mort, survenue le 17 avril 1427, c'est derechef Tervueren qu'il choisit. Pas plus que son prédécesseur, il ne rechercha le silence des cloîtres, auquel, toutefois, il accordait toute sa protection et* toutes ses largesses.
Philippe de Saint-Pol conserve Tervueren comme lieu de résidence. Mais il témoigne une faveur spéciale à Genappe, où on le rencontre fréquemment et plusieurs jours de suite. Mais il chasse peu et la chronique ne parle d'aucun de ses exploits. Le successeur de Philippe de Saint-Pol, Philippe le Bon, néglige la forêt. Il la connaît peu, tellement peu qu'il s'y perd dans des circonstances fort amusantes. Un jour, au palais de Bruxelles, le duc de Bourgogne avait eu une dispute violente avec son fils, le comte de Charolais. Le jeune prince s'était montré si irrespectueux que le monarque l'avait poursuivi l'épée à la main. Pour faire passer sa colère, en proie à un grand accès de fureur, le duc quitte en coup de vent la cour. Ayant gagné la forêt, dont les fraîches frondaisons l'attiraient, il s'égara, tandis que tombaient les ombres du soir. Philippe erra longtemps. Il aperçut une lueur. Elle filtrait à travers la porte d'une masure occupée par un pauvre charbonnier. Philippe frappa. Le besogneux locataire, reconnaissant son souverain, le conduisit à travers bois dans la maison d'un des valets de la vénerie, à proximité du château de TroisFontaines. Le duc se coucha sur un lit misérable. Les gens de la cour, prévenus durant la nuit, vinrent le chercher le lendemain à l'aurore.
C'est probablement pour avoir le plaisir de traverser ces superbes bois de Soigne dont ils avaient souvent entendu parler, et dont leurs descendants deviendraient les possesseurs en leur qualité de ducs de Brabant et de Bourgogne, que Philippe le Hardi et Jean sans Peur, à quinze années d'intervalle, venant de France par Mons, prirent le chemin de Hal pour gagner la ville. Le premier arriva dans la capitale le 27 août 140 1, le second le 25 février 1416. Celui-ci contempla les arbres sous leurs féeriques atours d'hiver, blanchis par le givre; celui-là
Philippe de Satnt-Pol.
Philippe le Hardi.
Jean sans Peur.
Maxlmilieii d'Autriche.
La « trayrfe »
de Tervueren.
admira les futaies dans la majestueuse séduction de leur parure estivale. Philippe le Hardi, lui, était déjà venu une fois à Bruxelles, mais nous pensons qu'il ne vit point la forêt en cette circonstance. Le père et le fils n'avaient plus que trois ans à vivre; on sait que le héros de Poitiers mourut dans cette même cité de Hal jusqu'aux murs de laquelle la forêt de Soigne s'étendait encore.
Maximilien d'Autriche, à peine installé chez nous, s'éprend de la forêt. Il continue à la hanter après la fin inopinée et tragique de son épouse Marie de Bourgogne. Les comptes de Louis Quarré, receveur général des finances, conservés aux archives du département du Nord à Lille, contiennent des renseignements précis sur les excursions du vainqueur de Guinegate (i). Le 7 juin 14^49 <lit l'Itinéraire auquel nous faisons allusion, l'archiduc,* qui avait passé la semaine précédente à Bruxelles, « alla à la Vurre, à la trayrie des arbalétriers de Louvain, Bruxelles, et autres villes, disner audit lieu, et avec lui et à sa table, monseigneur le bastard de Bourgogne, monseigneur Philippe de Clèves, monseigneur de Nassau et autres : par quoy fut fait crue (2) ». Cette trayrie de Tervueren avait été établie un demi-siècle auparavant par le duc Jean IV. Autrefois les habitants des deux villes brabançonnes, jaloux les uns des autres, se portaient une haine réciproque et dangereuse. Le prince créa une coutume en vertu de laquelle les anciens rivaux après s'être donné de part et d'autre des gages démontrant qu'il n'y aurait plus désormais ni querelles, ni disputes, tireraient pour une certaine récompense avec des arbalètes façonnées à l'antique. Louys Guicciardin, dans sa Description des Pays-Bas, en parle en ces termes : « Vueren est sur l'entrée et le commencement du bois de Sonien... En ce mesme lieu, par l'ordonnance du duc de Brabant qui vouloit nourrir paix et amitié entre les deux citez de Louvain et Bruxelles, ordonna un jeu de pris à qui le mieux tireroit au but de certaines sortes d'arbalestres faites de bois à la vieille mode; et ce affin que sans querelles, ils passassent le temps alègrement entre les deux parties » (3).
(1) Gachard : Collection des Voyages des SouDerains des Pays-Bas.
(2) Le mot crue est employé ici dans le sens de « extra ». C'est-à-dire que le repas fut plus copieux qu'à l'ordinaire.
(v3) P. 154. Edition de Calais, 1609 Ch Van Hulthem ignorait cette édition. Dans son catalogue il dit que la première traduction française du fameux ouvrage du gentilhomme florentin, due à Beleforet, parut à Paris en î6i2. On sait que l'édition originale en italien fut imprimée à Anvers, en i5()7, par Guil. Silvius. Celui-ci publia quelques semaines après une traduction française de l'ouvrage, sans nom de traducteur. La deuxième édition française parut également à Anvers, en i5G8, comme Alexandre Pinchart l'a démontré dans ses Archives des Arts et des Sciences^
Onze joars après, le i8 juin, Mnximilien chassa dans la forêt de Soigne. Il alla loger au château de Genappe, encore situé à cette éj^oque à peu de distance de la lisière. Le 3o juin, au commencement de l'après-midi, il partit de Bruxelles pour aller chasser. Le soir, à Tervueren, « il festoya le duc de Clèves, messire Inglebert de Clèves. son frère, monseigneur Charles et mademoiselle de Gheldres, et plusieurs autres chevaliers, escuiers, dames et demoiselles que icellui seigneur feit illec venir, pour estre au banquet : pour quoy y eult plusieurs platz de crue, et grant desroy par tous offices ». te futur empereur d'Autriche chasse le gros gibier dans la forêt de Soigne, les 6, iiy 12, 17, 21, 24 et 25 juillet. Les i3, 16 et 22 juillet, s'étant probablement attardé sous les frondaisons, il va loger à Tervueren. Ce qui démontre combien les bois l'attiraient, c'est l'empressement qu'il met à s'y rendre dès qu'il se retrouve on Brabant. Ainsi, le 7 septembre, au retour d'un voyage d'un mois en Hollande, venant d'Anvers par Malines, avant même d'entrer à Bruxelles, il va directement à Rouge-Cloître. Le lendemain, il se repose à Tervueren, et le 9, toute la journée, il chasse en forêt. Le 10 il est à Bruxelles et, le 11, pour récompenser leur zèle, sans doute, au cours de la chasse, <c au disnez, il fist festoyer en son hostel ses braconniers de six platz de crue, et, au soupper, ses fauleonnicrs d'un plat de crue ».
S'il s'adonnait à la chasse avec une véritable ivresse, le prince n'oubliait cependant pas les exigences de son haut pouvoir. Il savait concilier comme pas un ses devoirs avec ses plaisirs, assignant à chacun d'eux les heures les plus favorables. En i486, le 12 juillet, mis en bonne humeur par la nouvelle de son élection en qualité de roi des Romains, nouvelle qui lui était parvenue la veille, il partit pour Tervueren dèâ le matin. Il organisa une grande chasse dans la forêt, et dîna à l'abbaye de Groenendael. Avant la nuit il était de retour à Bruxelles et « il fit festoyer l'embassade de Bretagne au disner : pour quoy furent fait deux platz de crue ». L'archiduc chassait par tous les temps. Nous le retrouvons dans la forêt jusqu'en plein hiver : les 28 et 29 septembre, et les 5, 6, 16 et 17 décembre, logeant tour à tour chez le prieur de Groenendael et à Tervueren.
Philippe le Beau n'aimait pas moins que son père la forêt de Soigne; mais ce qui l'y attirait, c'étaient moins les plaisirs de la chasse que l'austère recueillement des couvents, alors dans tout l'éclat de leur prospérité majeure. Le compte manuscrit de Jean Naturel, conseiller et maître de sa Chambre, nous relate quelques-uns des déplacements du gendre d'Isabelle de
Dîners de chasse.
Philippe le Beau.
Castille durant Tanné 1497 (i)* Le prince a épousé depuis quelques mois à peine l'infante Jeanne d'Espagne. Le 21 janvier, il va à Groenendael; les deux jours suivants, il se repose à « la Vure ». Le 6 mars, il retourne prier à Groenendael. Il passe les trois dernières journées de juillet à Tervueren. Les i^^ et 2 août, les 3, 5 et II septembre, il fait de nouveau ses dévotions parmi les moines de Groenendael. Le 3 octobre il est à Tervueren; le jour d'après il est à Groenendael; le 18 du môme mois il va plus loin, à l'abbaye de Sept-Fontaines. Le 23 octobre et le i5 décembre; les religieux de Groenendael le reçoivent derechef. Sa dévotion semble diminuer un peu avec l'âge. Le Deuxième voyage de Philppe le Beau en Espagne, publié par Gacliard, contient à ce propos quelques lignes, dans les pages relatant le séjour à Bruxelles des envoyés du roi de France. C'est à Bois-le-Duc, où il se trouvait avec sa suite, que le souverain apprit l'arrivée de ces ambassadeurs : « Et fist le Roy telle diligence qu'il fut à Bruxelles au disner le jour de la Nostre Dame my aoust : auquel lieu les François dessus nommez estoient desjà arrivés ; et le suyvist l'empereur; et fust, deux ou trois jours après, à la Wure et aultres maisons de Bruxelles, pour chasser et prendre son passe temps. »
r.harie.s.guint. La prédilection de Charles-Quint pour la forêt est notoire.
Ce fut un promeneur et un chasseur incomparable. Après la charge colossale de ses lourds travaux, il n'est rien qui lui I)laisait tant que le court séjour à l'ombre des futaies, que la musique des cors au fond des taillis, que le cortège féerique de sa cour harmonisant le velours, le brocart et la soie des costumes avec l'or et l'émeraude des feuilles mortes ou des verdures printanières. Il faut lire les comptes de Pierre Borsot, le conseiller et le maître de sa chambre (2), pour se rendre comi^te de la fréquence des excursions en forêt du grand empereur. Ces comptes pourtant n'embrassent que quelques années. Mais ils nous apprennent que Charles tout entant aimait déjà Soigne d'une passion instinctive qui devait s'aviver à tel point que, sous son règne, les bois deviennent le théâtre indiqué et presque exclusif des plus belles fêtes ducales. Le fils de Philippe le Beau vient à peine d'entrer dans sa dixième année, lorsqu'il accomplit ses premiers exploits cynégétiques, et cela avec une ardeur qui laisse deviner l'impétuosité de l'âge adulte. En iSog, le 7 mai, et les 3 et 11 août, il est à
VEHUu'uuette. Tcrvucren. Le 20 août l'archiduc va chasser à « l'Estacquette »,
où il dîna avec sa tante, Marguerite de Savoie. Le mois suivant,
(i) Bibliothèque Goethals-Vercruysse, Courtrai.
(a) Archives du Département du Nord, a Lille ; publiés par Gachard.
c'est-à-dire le 5 septembre, noaa le troaTons à proximité du couvent des Dominicains. Il chasse à <i Val-Duc ». Sacrifiant à la tradition inaugurée par son prédécesseur Jean IV, il
assiste, le 9 juin i5ii, à Tervneren, à la « tiairie » des arbalétriers de Louvaiu et de Bruxelles. Sa foi s'exprime de bonne heure. Le i5 décembre i5i4, il se rend au cloître de Groeneu-
dacl. Le 27 janvier suivant, la veille de sa réception officielle dan» sa capitale, il se repose à Ter vueren, où il revient du 21 au 24 août après avoir fait ses Joyeuses Entrées en Hollande. Désormais, jusqu'à sa majorité, il chassera rarement, délaissant la course et les hallalis pour le silence et la méditative solennité des monastères sylvestres. En effet, nous le rencontrons parmi les moines à des époques rapprochées : le 17 septembre a Groenendael, les 7 et 8 novembre i5i5 à Sept- Fontaines; en i5i6,les 7et8 avril à Sept-Fontaines:le 23 septembre, les 20 et 21 octobre, lo 14 novembre à Groenendael; le i3 novembre à Sopt-Fontaines ; en i5i7, les 26, 28 et 29 mars, les 9 et 10 avril à Groenendael. En i52o, les quatre jours qui suivent le retour do son voyage en Espagne, les 16, 17, 18 et 19 juin, il s'enferme à Groenendael pour y prier. Cette abba^-e est celle qu'il choisira désormais pour y faire ses dévotions. Il y va les 6 et 7 septembre i52i, les 17 et 18 mars, les i5, 16, 17, 18, 19 et 20 avril i522. En revenant une nouvelle fois d'Espagne en i53i, il s'y transporte sur-le-champ, le 14 février ; en avril, à Pâques, il y reste toute une semaine, du 5 au 12, et réintègre sa cellule le 21 juin.
D'autres renseignements se trouvent dans les a Voyaiges faiclz par Charles, cincquicsme de ce nom, recoucilliz et mis par cscript par Jean De Vandenesse, contrerolleur, ayant suiviz sa majesté en tous lesdicts voyaiges ». L'empereur ne sépare pas les plaisirs de la chasse de ses devoirs religieux :
Hepasdansu forêt. « Le premier jour d'octobre i544 sadicte majesté fut disner aux
Sept-Fontaincs, qu'est ung cloistre en la forcst de Soigne, où la royne sa sœur luy donna le disner et le passe-temps de la chasse; il vindrenttous coucher à Bruxelles (i). » La cour a pris l'habitude de se transporter tout entière dans la forêt les jours où y va le souverain. Jamais les avenues ne virent équipages si somptueux, cortèges plus prestigieux. Quelques semaines après, « le mardy, 28, à neuf heures du matin, Sadicte majesté, les roynes, soigneurs et dames montarent à cheval et furent à la chasse en une maison qu'est en la forest de Soignes, où la royne régente leur donna le disner et leur fait avoir le passe-temps de la chasse. Après laquelle fut faict une escarmouche, de cinquante contre cinquante, fort bonne : laquelle achevée, chascun s'en revint en la ville (2) ».
Marie de Hongrie. La sœur de CliarlesQuiut, qui recherchait passionnément ces
plaisirs pittoresques, y participa avec une satisfaction sans égale. Elle suivait les x)éripéties de ces exercices charmants et
(i) Gaciiaud ; Ouvrage cité, p. 2cj4, vol. II. (2) P. 297.
mouvementés avec une attention vraiment augoishée, ne ko souciant pas de la fraîcheur des sous-bois et du danger auquel elle s'exposait en se mettant absolument en nage, comme nous dirions à présent. Ce jour-là Marie de Hongrie avait été plus imprudente que d'ordinaire. Elle tomba malade en revenant au palais de Bruxelles : « Laquelle uuict la royne régente print la fièbvre continue, qui luy dura six jours. »
Le 8 novembre, l'empereur alla passer la nuit à « Greunendale ». Le 7 avril i545, « Sadicte Majesté partist de Bruxelles, vint coucher à la Veuere, qui est en la forest de Soignes ». Le 22 août, après un voyage en Allemagne, « Ses Maj estez vindrent par ensemble à la Vure, où ilz sont demeurez jusques au 25®, qu'ilz sont arrivez à Bruxelles ». Un mois auparavant la nouvelle était parvenue à Bruxelles de la mort de la femme de Philippe II, « la princesse d'Espaigne », survenue quatre jours après ses couches. Le deuil que Charles-Quint adopte pour sa belle-fille n'interrompt pas les réunions dans le bois : « Le g dudict moys de septembre la royne régente donna à disner à Sa Majesté à TEstaekette, qu'est en la forest de Soignes, et à toute la Compaignie, avec le passe-temps de la chasse ; et puis revindi'cnt coucher audict Bruxelles. » Il est vrai que la veille Charles-Quint avait appris que sa fille, la duchesse Camerin, avait donné le jour, à Rome, à deux fils, donc l'un fut Alexandre Farnèse.
UEstackette était une construction bâtie sur le territoire de Situauonder£«tocJte/to. Watermael, dans le massif septentrional de la furet, non loin de Boendael. En effet, dans un des procès- verbaux de la commission chargée, en i547, par Charles-Quint, de procéder à l'aboruement complet du domaine, nous lisons que la 81® borne a été placée tout près du petit bois appelé Cleynen Trist ou Elsenbosch, entre la maison de Stacketsele et de Groote Hutte, plus tard la Grande-Espinette. (Den LXXXP^ pael staet west opten anderen hoeck over die strate, opten hoeck vân bosch dijen vân Cameren toebehoirende, genoempt den Cleynen Trist oft Elsenbosch, tusschen thuys van den voirscreuen Stacketsele ende de Groote Hutte (i). Le fameux endroit où, dès son enfance, l'empereur allait chasser, se trouvait exactement à rentrée de Watermael. Les renseignements fournis par le registre des Archives l'établit de façon absolument ^éremptoire (Den Jersten pael wesende gecruyst staet daer die prochie van Watermale beghint opten hoeck van huyse vân Staketsel, tusschen derve
(i) Archives générales du Royaume. Chambre des Comptes, n^ 491*
fol. 22.
van die vander Cameren voirscreven, ende derve van meesieren WiUemen Pensaeri, président (i).
C'est aussi en pleine chasse, le dernier jour de septembre, qu'on informa le souverain de la mort du cardinal-électeur de Maj'ence, Albert IV de Brandebourg.
Rentrant en Brabant, d'un voj-age de deux années, Charles- Quint descend tout d'abord à «la Vuere». Le surlendemain il va prier à Groenendael; le 22 il dîne à « Rouge Cloistre et coucher à Bruxelles le reste du moys ». Le dernier jour de mars 1549, « stil de Rome », l'empereur ne quitta point Bruxelles. Il Philippe M. avait envoyé à la rencontre de son fils, don Philippe, a travers
la forêt de Soigne, de façon à le joindre près de Wavre, les plus illustres seigneurs et prélats de sa maison, ce Le lendemain matin, c'était un lundi et le premier avril, le prince quitta Wavre, bien content d'être enfin arrivé à la dernière étape de ce long et fatiguant voyage, accompli au cœur d'un hiver âpre et rigoureux; il alla dîner à Tervueren, village qui possède un château ou palais fort agréable, entouré de nombreux fossés et d'étangs où l'on entretient une foule de cygnes. Il touche à la célèbre forêt de Soignes, à deux lieues de Bruxelles. Lasérénissime reine Marie de Hongrie et de Bohême, avec ses dames et sa cour, y attendait le prince son neveu, qu'elle alla recevoir à la première porte du château presque au moment qu'il y arrivait. Le prince mit pied à terre avant d'arriver à la porte, et s'avança à pied vers la reine : on ne pourrait se figurer les marques d'affection, de respect et de courtoisie qu'ils échangèrent entre eux. On avait préparé pour le prince un banquet somptueux, non moins amusé par la joie de la reine que par l'allégresse et la gaieté de tous les convives (2).
Le 6 septembre, Philippe vint loger une nuit à Tervueren, après avoir passé quelques heures à Groenendael, où son père l'avait présenté au prieur. En avril i55o, « Sa Majesté alla de Bruxelles le premier de ce moys disner et coucher à Gruuneuthal, qui est un cloistre en la forest de Soingni, s'y arrestant presques à la veille de Pasques, qu'elle s'en revint à Bruxelles, où elle Sa Majesté demeura jusques au dernier jour de ce moys.
(i) Archives générales du Royaume. Chambre des Comptes, n» 49^» fol. 25, verso.
(2) Le Très heureux voyage fait par Très-haut et très puissant prince don Philippe, fils du grand empereur Charles-Quint, depuis V Espagne jusqu* à ses domaines de la Basse Allemagne, avec la description de tous les Etats de Brabant et de Flandre.Earit en quatre livres par Juan Christoval Calvete DE ESTRELLA. Traduit par Jules Petit. Bruxelles, Fr. J. Olivier, 1878. Vol. I, p. iG3.
qu'elle retourna avec le prince audict Grunnentbal, lieu fort plaisant et salubre (i) ».
La fête que Charles-Quint donu a, en i556, dans la forêt est classique. Elle dépasse tout ce qu'on peut imaginer de prestigieux et de splendide. Sept souverains xjarticipèrent à une chasse où l'on tua du gibier en quantités considérables. Etaient présents, sans compter l'empereur : Philii)pe II, son fils, roi de Naples ; Maximilien, roi de Bohême, et son épouse : l'infante Marie d'Espagne; Marie de Hongrie, reine-douairière et gouvernante des Pays-Bas; Eléonore, reine de France, veuve de François P*"; et Muley-Hassem, roi de Tunis. Dans la suite de ces monarques on remarquait les ducs et les duchesses de Savoie et de Lorraine, et une multitude d'autres princes, de marquis, de comtes, de barons et de chevaliers de maisons célèbres, qui avaient entre eux, s'il faut en croire les chroniqueurs du temps, plus de douze mille chevaux. Vers le soir, le merveilleux cortège, tout empourpré par les lueurs du couchant, s'arrêta au prieuré de Groenendael. Les princes descendirent de cheval et se reposèrent sous un chêne énorme, à l'entrée de l'abbaye. Aussi longtemps que l'arbre vécut, il resta l'objet de l'admiration des promeneurs. On l'appelait le Chêne des Sept têtes couronnées.
Philippe II garde un souvenir ému de ces heures écoulées daos la forêt. Après l'abdication de son père, arrivant d'Espagne, il tient à revivre ces moments qui lui rappelleront sans cesse les dernières années du règne de l'illustre empereur. Le 28 juin i556, il dort à Rouge-Cloître et le lendemain a à la Vue ». Le I®' novembre i558, Philippe II apprend la mort de son père. Il visite pendant la semaine différents cloîtres du Ilainaut, et le 10 il est « Grunendale, cloistre en la forest de Soigne, où Sa Majesté demeura jusques le tout fusse prest pour lesdits obsèques ».
Ce n'étaient pas seulement les princes et les grands seigneurs qui parcouraient le bois. La forêt paraît se démocratiser ; chacun veut jouir des charmes gratuits autant que délicieux qu'elle procure. Le populaire en connaît le chemin et il prend un goût non moins profond que ses maîtres à parcourir le domaine en tous sens. C'est à cette époque que Guicciardin écrivait ces lignes : (c L'estenduc de ce bois embrasse plusieurs villages, et ensemble le chasteau des trois Fontaines, avec si grand nombre d'abbayes et monastères, que c'est un plaisir et merveille : de sorte qu'au temps d'Esté il y a plusieurs gentilshommes et citoyens, desquels
Sept souverains.
(k)rtège de 12.000 cavaliers.
Les bourgeois de Bruxelles.
(i) Jean Vandsnesse : Journal des Voyagea de Charles- Quint ^ publié par Gachard, p. 3g6.
Les troubles religieux.
Altentat
contre le duc d'Albe:
les uns par plaisir, les autres s'cstans vouez, voyagent, l'espace de trois semaines ou un mois, avec leurs femmes et suite, par ce bois très plaisant, visitans les monastères avec grande dévotion, et non sans sentir une consolation inestimable en leurs esprits (i). » •
Les événements tragiques de la révolution dirigée entre r£spagne mit brusquement fin a cette habitude qu'avait prise les Bruxellois d'organiser de joyeuses parties familiales dans la forêt de Soigne. Celle-ci fat tout le temps des troubles le tbéâtre de scènes plus ou moins dramatiques. Les chemins y devenaient peu sûrs, et même tout à fait dangereux. Les promeneurs désertèrent ses sites enchantés; les cloîtres et les monastères, attaqués par les hérétiques, furent incendiés et dévastés. Les moines aussi et les religieuses s'enfuirent; la forêt ne retentit plus que du cliquetis des armes, et du bruit des insurgés abattant des arbres pour alimenter leurs feux. En i568 se déroula dans la forêt un incident peu connu et qui, sans la trahison d'un soldat, aurait épargné à notre patrie les horreurs perpétrées par le Conseil de Sang; car du coup on supprimait l'artisan essentiel de la honteuse tragédie qui marqua le gouvernement d'Alvarez de Tolède. Voici les faits, dans lu sécheresse de style avec laquelle un historien de l'époque les raconte : « Quelques gentilshommes réfugiez et bannis, sachans que le duc d*Alve devoit aller passer sa semaine Saincte au cloistre de Groenendal dans le bois de Soigne, pour mieux y fiiire ses dévotions, arrière tout le bruit de la Cour, délibererêt de l'y attraper. Les entrepreneurs furent les sieurs de Kisoir et de Carlo frères, ae la maison de Noot, et quelques autres gentilshommes, lesquels avoyêt envirô six cens chevaux et cincq cent hommes de pied, qui le plus du temps se tenoyêt secrettement au Chasteau du sieur d'Ohain, près de là. Mais comme le Duc estoit t)rest d'y aller, leur entreprise fut descouvorte par un de leur trompette mesme, autrefois serviteur du sieur de Ligues, et fut le Duc arresté : car s'il y fust allé, il estoit sans doute atrappé (2). »
L'ancêtre des barons de Carloo, les organisateurs de cette ambuscade malheureuse et cependant si bien préparée, Wautier van Careloe, s'était illustré, un siècle auparavant, dans les fonctions de grand forestier du duché de Brabant.
(i) Edition de Calais, 1609, p. 37.
(2) j£AM-FRANÇ0is Le Petit, greffier de Bethune en Artois : V Histoire des Pays-Bas, t. I, livre II, p. 323. Ëditiou Jean Vignon, Saint-Gervais, 1604. Cet épisode de notre histoire semble avoir fourni à Victorien Sardou ridée de son drame : Patrie,
Avec lo gonverncmentd'Albort et Isabelle s'inaugure inio èi-o de prospérité et de paix. La vie de la capitale reprend son conrs ordinaire; l'inqniétude disparaît, le souvenir des raauvais jours s'émotisse.
Insensiblement le peuple et la noblesse reprennent le chemin de la forêt de Soigne, où l'on répare tant bien que mal les ravages cansés par les bandes d'hérétiques et par les maraudeurs. Par nue attention qui démonlre assez combien il avait déjà appris à aimer le domaine ducal, l'archiduc, revenant le 28 février 1600 d'Espagne, oi!i il était allé épouser la fille de Philippe II, parcourut avec sa jeune femme la forêt, avant de pénétrer dans Bruxelles. Ils la traversent sur sa plus vaste étendue, alors que le gel et la neige la paraient féeriqucment, comme pour plaire à ces doux princes dont le rôgno brillant allait voiler dans le cœur des Belges, sans jamais les effacer toutefois,
Marie de Mcdfcls.
4 Les (Uiansons
Le cornette Jacques Pastu*.
taut d'évocations affreuses et sanglantes. « Leurs Altezes disnèrent à demy chemin de Bruxelles, en ung villaige dict Waterlo. Quelques seigneurs, avant que de venir et entrer à Bruxelles, les vindrent rencontrer; entrèrent en coche en Court (i). »
Grâce aux gouverneurs, lorsque Marie de Médicis arrive à' Bruxelles, s'échappant de Compiègne où Louis XIII, son fils, l'avait envoyée en exil, la forêt de Soigne a retrouvé tout son lustre d'autrefois. La veuve d'Henri IV en fait tout de suite l'objet de ses excursions favorites. Le correspondant bruxellois de la Gazette de France fait part aux habitants de Paris des promenades de la souveraine : « Le 27,1a Reine mère donna la collation dans la forest (sa promenade favorite) à la princesse Marguerite, à la princese de Pfalsbourg, aux duchesses d'Ornano, et d'Havrec, et autres Dames : puis les fit dancer aux Châsons, où les demoiselles d'Arsi et Minieux firent merveilles (2). » Quel était ce lieu portant le nom délicieux de « Les Chansons »? Nous n'avons pu l'établir; nous avons été moins heureux dans nos recherches que pour « l'Estackette », aux environs de laquelle Charles-Quint chassait souvent et où sa sœur, la reine-régente Marie de Hongrie, donnait des dîners en son honneur.
La guerre de la succession d'Augsbourg entre l'Espagne et l'Autriche transforme la forêt de Soigne en un champ de bataille, que domine l'étrange et pasisionnante figure de Jacques Pastur, un des plus admirables héros qu'ait portés la terre brabançonne, si prodigue cependant en hommes illustres. Ses aventures extraordinaires n'ont jamais tenté la plume d'un historiographe. Quelques rares notices lui ont été consacrées. Mais sa vie n'a pas été mise en pleine lumière. Pourtant, son nom est indissolublement attaché à toute une époque troublée; les mémoires du temps nous narrent ses exploits avec une abondance de détails qui témoignent du respect et de l'admiration qu'inspirait sa conduite à tous ses contemporains. Pastur naquit au début de la seconde moitié du xvii® siècle, à Brainel'Alleud; ses parents étaient probablement des forestiers; on ne possède toutefois sur les siens aucun renseignement précis. Sa jeunesse est enveloppée dans un mystère impénétrable.
(i) Voyage de l'archiduc Albert en Espagne, par messire Giles duFaing, publié par Gachard, p. 559.
(2) Recueil des Gazettes. Nouvelles relations extraordinaires et autres récits des choses avenues toute l'année i634, dédié au Roy parTHÉOPHRASTE Renaudot, conseiller et médecin de Sa Majesté, maistre et intendant des bureaux d'adresse de France; n^ 68 du Journal. Lettre datée de Bruxelles le icr juillet, parue le 8 du même mois, p. 278.
Lorsqae le personoage surgit pour la première fois, c'est sous les dehors d'un cornette sans emploi.
Par une patente décernée le 8 octobre 1691, l'ancien porteétendard Jacques Pastur fut chargé de lever, en sa qualité de capitaine, une compagnie d'infanterie wallonne libre (1). Le cornette réformé dû « Terce de feu M^ de Camp Bondy », devait réunir deux cents <c testes, gens de pied wallons, naturels et sujects des Pays de pardeça des plus aguerriz, dispots et expérimentez a la guerre ». Le nouveau corps, créé pour (c affraohir la forest de Soigne des Insultes et courses frauçoises », comprenait le capitaine, un lieutenant, un fourrier, quatre sergents, quatre caporaux et cent nonante-deux soldats. Jacques Pasteur, ou plutôt Jacques Pastur, comme il signe lui-même au bas des conditions du contrat (2), leva la compagnie à ses frais. Sa Majesté cependant lui fournit les habits et les armes et s'engagea naturellement à verser les « primes qu'ils jouyront pour solde ». Pastur répondait, par contre, des désordres que ses hommes pouvaient occasionner; ceux-ci étaient contraints de faire le service a de Sa Ma*^ par tout où il sera commandé lorsqu'il ne sera pas nécessaire audit Bois ». Mais au capitaine revenait tout le butin. Cependant, un tiers des prises excédant 3oo florins, appartenait au monarque.
Les Relations Véritables du 9 juin 1698, journal où nous puiserons la plupart des renseignements qui vont suivre, impriment en huitième page : « Le major Jacob Pasteur commandant les Fusiliers commis à la garde de la forest de Soigne, battit le 4 de ce mois entre la Hulpe et Waterloo avec 60 de ses Fusiliers un Parti ennemi de i3o Suisses, soutenus de 200 chevaux, qui étaient commandez pour faire quelqu'exécution. Il en tua cinq ou six dans la première décharge, et les Suisses se voyant enveloppez dans l'embuscade se rendirent sans faire autre résistance que de tirer quelques coups sur lesdits fusiliers, qui amenèrent ici le même soir tout le Parti ennemi d'Infanterie prisonnier avec le Capitaine et les autres Officiers qui le commandoient. »
Dans la seconde quinzaine d'août, l'armée française vient camper en deçà de Nivelles, la gauche près de cette ville, et la droite à Bois-Seigneur-Isaac. Elle est commandée par le maréchal de Luxembourg en personne. Le numéro du 28 août des Relations Véritables parle des ennemis, « dont les maraudeurs
La compagnie libre de Soigne.
Premier combat 4 juin 1693.
(i) Archives générales du Royaume. Papiers cTEfat et de V Audience; regiatre ioc4» n^ i4i-
(2) Archives générales ou Royaume. Papiers d'Etat et de V Audience; registre 1004, n<> i43.
qui commettent des grands brigandages, x)illent et saccagent
les Cliateaux et Abbaies aux environs de Nivelles sans respecter
Janvier 1694 les Sauvegardes ». Le 5 janvier, le même journal écrit : « Un
parti ennemi de 3i fantassins de la garnison de Mons aiant ces jours passez fait une exécution au village de Hcembeeck sur le canal, à une lieu de cette ville, et y enlevé quelques chevaux de censiers avec le Bourguemaitre et Ecbevins du lieu pour assurance des Contributions, fut rencontré dans le Faubourg de Hall, où le parti crut aller rafraîchir, par le Major Jaques Pasteur qui étoit allé en course de ce cotélà avec une parti de ses Fusiliers, et aïant crié qui vive, et les ennemis aïant répondu France, on leur lâcha quelques coup de fusil, ensuite de quoi les ennemis demandèi^ent quartier et furent faits prisonniers à la réserve de 4 qtii se sont sauvez par la fuite. »
L'hiver se passe sans incidents. Le printemps revenu, les Mal 1694. escarmouches recommencent : « Un parti ennemi de 6o à
70 fantassins de la garnison de Namur étant vendredi matin dans la Forest de Soigne et y aïant dételé plusieurs chevaux des charrettes qui y chargeoient du bois, le major Jaques Pasteur qui étoit en cette Ville monta aussitôt à cheval, fut joindre une partie de ses fusiliers, et fit tant de diligence qu'il atteignit près de Wavre ceux qui conduisoient lesdits chevaux à Namur, qui furent repris, et les Français conduits ici samedi prisonniers, le Partisan ennemi aïant pris une autre route avec la pluspart de ses gens i)our se retirer en seureté (i). »
Au début de juillet 1694, Tarmée des alliés étant entrée en campagne, son Altessse Electorale de Bavière établit son camp à Neer-Ische. Le 3 août nous lisons dans les Relations Véritables : (( Le major Jacques Pasteur commandant des Fusiliers commis à la garde de la Forest de Soigne, amena ici vendredi Go.prisonniers d'un parti ennemi de 100 fantassins qu'il avoit battu entre Fraisne etGosselies.Ët samedi ledit commandant en amena encore plus grand nombre d'un autre parti que ses gens avoient défait. » La semaine suivante, le héros se distingue , d'une façon plus éclatante : a Un parti ennemi de 5o hommes du Corps du Maréchal fie Boufiers, commandé par le S'* de Massiac, Lieutenant des Grenadiers du Régiment de la Reine, et deux autres Lieutenants du même Régiment, s'étant avancé dans le bois de Villers, pour tâcher d'attraper quelques fourageurs de l'armée des Alliez, fut environné par le Major Jaques Pasteur, qui se trouvoit de ce côté-la avec i5o fantassins et 22 dragons, et les aïant attaqué par quatre endroits, et après un combat assez rude, le S^ de Massiac aïant eu son cheval tué sous lui, et
(1) Relations Véritables, numéro du 4 mai i694>
voiant plusieurs de ses gens tuez et blessez se rendit, et fut ici mené prisonnier avec tous ses gens vendredi matin, le Major Jaques Pasteur aîant été blessé au bras dans cette action. »
Le lundi 6 septembre de cette année la foret de Soigne fut le théâtre d'une nouvelle bagarre : « Un détachement ennemi de 5oo chevaux avec quelque infanterie a exécuté ledit jour divers villages pour les contributions. Le même jour le comte de Guiscard, Gouverneur de Namur, s'est avancé à Wavre avec 5oo chevaux pour soutenir le Partisan la Haye qu'il avait envoie avec un bon parti dans la Forest de Soigne, et y aiant dételé 60 chevaux de charrettes qui y chargeoient du bois, le major Jaques Pasteur y accourut avec une partie de ses Fusiliers, chargea les Ennemis, reprit le butin et les poussa hors de la Forest, ledit Major aiant eu deux chevaux tuez sons lui. )> L'officier téméraire s'expose sans cesse; dans toutes les rencontres il est à la tête de ses soldats, donnant l'exemple d'une audace incroyable et bravant la mort avec la bravoure d'un condottiere de la Renaissance italienne.
En reconnaissance de ses services, par un arrêté du 22 novembre 1694, Maximilien de Bavière honora Jacques Pastar d'une patente de « sergeant-mayor » d'infanterie wallonne (i). Cela redouble son ardeur : a Le 20 de ce mois de juin (1695) un détachement de 3 ou 400 Français et entre autres 100 hussars de la Garnison de Mons, s'est approché de cette ville par des chemins couverts et entré dans le faubourg d'Ixelles, dans le même tems qu'un autre détachement s'est avancé du coté de Waterloo pour tenir en haleine les Fusiliers commis à la Garde de la Forest de Soigne : les Ennemis y pillèrent quelques maisons, ce qui n'étoit pas difficile se fiant sur le droit de la Contribution qu'ils paient. Le major Jaques Pasteur y étant accourru avec sa Compagnie de Dragons, qui est eu quartier à Etterbeek joignant ledit faubourg d'Ixelles, chargea les Ennemis avec tant de valeur qu'il les chassa et nonobstant l'inégalité du nombre les poursuivit jusques audelà de Braine-la-Leu; et chaque poste occupé par ses gens dans la Forest a été si bien deffendu qu'aucun n'ait été forcé; s'étant trouvé par tout avec beaucoup de distinction et même mêlé parmi les. Ennemis jusques à avoir reçus différens coups qui ont fendu son chapeau et rompu ses habits. Le prince de Berghe gouverneur de cette Ville {2), qui étoit monté à cheval fit sortir quelque monde pour soutenir ledit Major, qui amena quelques prisonniers en cette Ville. Il y a eu dans cette action le Major des Hussars tué et un
6 septembre 1694.
Promotton de Pastur.
Combat de Waterloo 20 juin 1695.
(i) Archives générales du Royaume. Audience; registre ioo5, n° 2i3. (a) Bruxelles.
Genappe :
29 novembre 1695.
8 janvier 1696.
A lia ire de Torabecq 27 avril 1696.
lieutenant colonel blessé et conduit à mort à Nivelle et deux autres officiers blessez dangereusement, et plus de 3o soldats tant tuez que blessez, sans que nous aions perdu un seul homme, le frère du Major Pasteur seul aiant été blessé de deux coups de carabine. »
Cependant, ces constantes défaites que lui inflige le capitaine brabançon ne décourage pas Tennemi. Sans cesî^e les avant-postes de l'armée française reviennent à la charge; sans cesse aussi ils sont taillés en pièces. Les Relations Véritables, à la date du mardi 29 novembre, impriment : (( Le major Jacques Pasteur, commis à la garde de la Forest de Soigne, amena ici avanthier au soir le Partisan deBeauregard deMons prisonnier, avec 3o soldats de son parti, qui étoit composé de 35 grenadiers, commandez de ladite garnison, le reste aiant été tué sut* la place près de Gcnap, où ledit parti s'étoit avancé pour entrer dans ladite Forest, et tacher d*y enlever les chevaux des charrettes qui y vont charger du bois. » Les ennemis, campés dans rEutre-Sambrè-et-Meuse, continuent leurs iucursions belliqueuses, leurs pillages et leurs razzias dans le sud du Brabant. Des mesures radicales deviennent indispensables. Et c'est au cœur de l'hiver, le vendredi 9 décembre, que Maximilicn, gouvernant les provinces belges au nom de l'Espagne, se détermine à les exécuter : « On a résolu de mettre garnison dans quelques châteaux du Wallon- Brabant pour réprimer les courses des l)artis ennemis dans la Forest de Soigne et le voisinage de cette Ville. » Cette mesuré porte bientôt des fruits : ce Ceux de la garnison du château de Grai près de Wavre battirent jeudi (28 janvier 1696) à Limale, le Partisan la Haye de Mons, qui avoit enlevé quelques chevaux du coté de la Forest de Soigne avec son parti de 28 fantassins, dont ils en tuèrent quelques uns et firent 22 prisonniers, le Partisan aiant eu le bonheur de se sauver avec un seul soldat de son parti. »
En avril, le major Pasteur rentre en scène. Cette fois il esta un pas de la mort : « Le Cornette Henri, fameux Partisan de Charleroi, étant sorti le 27 du passé avec 40 dragons de laditte Garnison, vint le lendemain jusques à VosCapelle à mi chemin de Bruxelles à Louvain, où il fit un lieutenant colonel et un capitaine Suisses des troupes Alliées prisonniers, avec lesquels il crut s'en retourner à sa garnison. Le Major Jacques Pasteur en étant averti, marcha à l'instantpour couper chemin aux Ennemis à leur retraitte, avec 29 ou 3o Dragons qu'il put amasser à la haste, et les aiant atteint près du Moulin de Tombecq, les attaqua vigoureusement en rase campagne quoi qu'inférieur en nombre ; mais le malheur, d'avoir eu à la première décharge des Ennemis son bras gauche cassé au coude d'une balle de mous-
queton, son cliovnl blessé, le cheval du Lieutcnaut Do-Jean tué sous lui, ainsi que celui de son Sergeant, et ceux de 4 autres de ses Dragons, un de ses soldats tué et deux blessez, les autres se retirèrcut, que le Cornette Thibau qui étoit de la partie rallia avec beaucoup d'adresse, et étant retourné à la charge attaqua si brusquement les Ennemis qu'il les défit entièrement après une très rude escarmouche, en fit quelques prisonniers, et poursuivit les autres dans leur fuite avec tant de bravoure, qu'il fit ledit Coi-nette Henry prisonnier avec un Maréchal de logis et 28 dragons qu'il amena le lendemain en cette Ville avec un butin de 36 chevaux; le Major Jacquos Pasteur a aussi été porté eu cette Ville où on le fait panser avec tout le soin imaginable dans l'espérance qu'il restera avec le bras en état de conlinucr ses services. »
Trois semaines suffisent ponv remettre le héros sur pied. Ses exploita merveilleux lui valent la confiance du prince et des
chefs des armées alliées. Il monte rapidement en grade et s'apprête à participer d'une façon plus active et plus conséquente aux événements qui vont suivre.
Le i5 avril 1G96, le roi, voulant reconnaître les services que lui rend Jacques Pastur, l'élève au grade de maître de camp. Le souverain ayant fait lever un « terce » de neuf compagnies de dragons « en pied d'arquebusiers à cheval de quarante hommes », en confie le commandement au major d'infanterie. Daus sa patente, le monarque ne tarit pas d'éloges à l'adresse de Pastur. II juge qu'il est indispensable de donner la charge à quelque personnage « idoine et qualiffié; Pour ce est-il » que
le prince est « confiant entièrement et à plain » en les « Tcrtuz, valeur, leauté et bonne diligence » de Pastur (i).
15 mai 1696. Un mois après, le i5 mai, les Relations Véritables annoncent :
(c On bat ici la caisse pour le Régiment de Dragons que le Mestre de Camp Jacques Pasteur lève depuis peu pour faire des courses dans le" pays Ennemi, et y étendre les contributions. Ledit Régiment sera com^^osé de trois escadrons, dont le premier sera commandé par ledit Mestre de Camp, le second par le Major de la Torre, et le troisième par le capitaine Thibaut. Ledit Mestre de Camj) se guérit de la blessure qu'il a receu au bras dans la rencontre qu'il a eu du côté de Wavre avec un parti ennemi, et on espère qu'il n'en sera pas estropié. » Le 3o mai, l'armée de l'Electeur, prête à entrer en campagne, quitte Louvain pour aller camper à Issche. Elle contourne la forêt de Soigne pour s'établir le lo juin entre Wavre et Limale. A quelque temps de là, le mardi 23 octobre, le Gouverneur alla passer la revue du régiment du maître de Camp Jacques Pastur, rangé hors de la Porte de Hal. Durant j^lusieurs mois les escadrons avaient causé, au cours d'expéditions nombreuses, des pertes considérables aux Français.
Avec décembre, les belligérants ayant pris leurs quartiers d'hiver, les environs de Bruxelles redeviennent plus sûrs. Le lundi 10, l'électeur de Bavière et son épouse, accompagnés des seigneurs et dames de la cour, se risqur^rent, après une longue abseuce,à chasser le sanglier dans la forêt de Soigne. Ils ne rentrèrent à Bruxelles qu'à la tombée de la nuit. Dès les premiers
17 avril 1097 bcaux jours la forêt revoit les soldats de Pasteur. Le mercredi
17 avril, le major traverse les bois jusqu'à Waterloo et va accoml)lir un extraordinaire coup de main contre la place de Binche. Cependant les ennemis, bien que l'armée alliée campât à Genappe, Braine-le-Château, Hal et Lennick-Saint-Quentin, envoient des éclaireurs jusque dans les massifs sylvestres : « Le Mestre do Camp Jaques Pasteur, aiant appris qu'un Parti de i5o François s'ctoit glissé dans la Forest de Soigne le Si du passé (mai), amassa ses gens qui étoient à. la main et fut charger les Ennemis quoi que trois fois plus forts que lui, avec tant de bravoure, qu'il dégagea plus de 60 prisonniers qu'ils avoient faits dans l'armée des Alliez, et reprit 3o chevaux qu'ils avoient enlevé dans ladite Forest, et les aiant chargé à diverses reprises dans la poursuite depuis Waterlo jusques à l'Abbaye de Villiers, en tua quelques uns, blessa plusieurs autres, et fit quelques prisonniers, sans avoir eu que trois des siens blessez dans ce rencontre. »
(i) Archives générales du Royaume. Audience ; registre 1006, jï9 79.
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La présence des fusiliers ne met cependant pas à Tabri des brigands les voyageurs qui s'aventurent sous les frondaisons domaniales. Ainsi, le 21 juin 1696, les Relations Véritables rapportent que le secrétaire du prince Louis de Baden, parti de Bruxelles pour rejoindre son maître alors au camp de Genapi)e avec le roi d'Angleterre, eut le malheur de tomber de nuit entre les mains de quelques voleurs. Ceux-ci fouillèrent leur victime, la dépouillèrent « de son argent et de ses hardes, à la réserve de ses dépêclies qu'il avoit caché dans une de ses bottes ». Le traité de Ryswyck signé, la paix proclamée au milieu des cérémonies d'usage, les gouverneurs reprennent les plaisirs que la longue guerre entre la France et l'Espagne avaient interrompus : le mardi 26 novembre, deux mois après la fin des hostilités, l'Electeur Maximilien va chasser le sanglier dans la forêt de Soigne, avec quelques seigneurs de la cour.
Le 19 février 1708, plu«» de six années après le licenciement des fusiliers de Jacques Pasteur, le gouverneur, au nom du roi, décide la création d'une nouvelle compagnie de gens de guerre (uan Volkeren van Oorloghe)^ qui séjourneront nuit et jour dans la forêt de Soigne. Ils faciliteront le travail des bûcherons, empêcheront les délits, Tenlèvement illicite du bois et protégeront les marchands dans leur travail. Pour couvrir les frais que la levée de cette compagnie accasionnera au trésor, on arrête que nussi longtemps qu'elle restera en activité, il sera perçu sur chaque cheval ayant traversé la forêt de Soigne, la moitié de plus du droit ancien, et cela aux barrières que voici : la grande chaussée, Vleurgat, Diesdelle, Kauters hutte, la route d'Ixelles, la route d'Etterbeek et la route de Boitsfort (i).
Nous retrouvons Jacques Pasteur, avec le grade de colonel, en 1704. La guerre a éclaté à propos de la succession d'Espagne. Il est au service de l'armée des Deux Couronnes et devient un des meilleurs soutiens de ce même maréchal de Villeroi dont les soldats, naguère, le craignaient tant. A la tête de cent drngons et de cent grenadiers, il accomplit des prodiges. Il est à moitié tué par exemple, le 26 juin, dans une rencontre avec sept escadrons hollandais ennemis, autrefois ses alliés, entre Gheel et Tongerloo. Il se conduisit là plus bravement que jamais. Pendant sa retraite, disent les inépuisables Relations, ses officiers le prièrent de se retirer, à cause du sang qui coulait abondamment de sa plaie. Il était tellement faible qu'il ne pouvait presque plus se tenir en selle. Mais il refusa d'écouter les siens. Pour comble de malheur, son cheval culbuta et le héros faillit
Fin de la campagne.
Nouvelle compagnie forestière : 1703.
Pasteur colonel : 1704.
(i) Bibliothèque Royale. Section des Manuscrits : Recueil d'ordonnances, n» i533i.
Les bols délaissés.
Bravoure de Pasteur.
Eiirant trouvée.
être écrasé soiis lui. Se relevant il gagna une petite chaumière et rejoignit ses hommes en reculant de haie en haie, « de bled en bled », échappant ainsi à ceux qui le poursuivaient, quoi qu*il fût couvert de blessures. Mais il en réchappa derechef.
La forêt est une fois de plus délaissée par les princes, par les nobles et par le peuple. Le hasard seul, pour ainsi dire, y amène l'Electeur. Le i®' octobre 1704, ce dernier, revenant de Metz en compagnie de son frère, l'Electeur de Cologne, s'arrête à Waterloo, « où il y avoit une grande foule de caresses remplis de noblesse ». Suivi de ce somptueux cortège, le prince traversa Soigne pour arriver à Bruxelles vers le soir. Le samedi II octobre suivant il passa une journée et une nuit au château de Tervueren, ce qui ne lui était plus arrivé depuis longtemps. Le lundi 4 novembre, l'Electeur y revient; le lendemain il « tient la Saint-Hubert » à Tervueren. Le mercredi i5 janvier, l'Electeur chasse le cerf dans la forêt de Soigne et couche à Tervueren.
Sur ces entrefaites, Jacques Pastur parcourt le pays, en irrégulier hardi, complètement guéri de ses blessures. La forêt de Soigne, apaisée, ne lui offre plus aucune surprise.. Aussi cherche-t-il au loin les sensations violentes qu'il n'y peut trouver désormais. On raconte que passant par hasard, et tout seul, entre Valenciennes et le Quesnoy, il battit et fit prisonnier, avec le concours de quelques paysans munis de fusils et qu'il avait déterminés à monter en selle, un parti ennemi de vingt- cinq cavaliers (i). Son prince, lui, se reprend à aimer Tervueren, aux environs duquel il chasse le vendredi 20 mars, et où il reste pendant trois jours, ce qui ne s'était jamais produit. Le mercredi 22 avril Maximilien chasse encore en forêt; le mercredi 29, « S. A. E. donna aux Dames le divertissement de la chasse du Cerf dans le Parc de Tervueren, et ensuite celle du Héron dans la Forest de Soigne ».
Quelques semaines auparavant, un garde avait trouvé dans la futaie une fille nouveau-née. L'Electeur, prévenu de ce fait au retour d'une partie de chasse, adopte le mioche, au nom de son souverain. Dans un registre des Archives générales du Royaume, à Bruxelles, est transcrite 1' « Authorisation à la Chambre de pourvoir à la nourriture d'un enfant femel exposé dans la forest de Soigne ». Cet acte est curieux : « Le Roy en son Conseil, sur la remonstrance faite par Philippe de Malineus, woutmaistre de Brabant, que le forestier Pierre Rousseau, demeurant à Waterloo, luy avoit fait rapport le vingt-troisièsme de mars dernier que le jour précédent vingt-
(i) Relations Véritables^ année 1705, n" du 17 mars.
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deuxièsme dito au soir, certain Lambert Fontigny résidant audit Waterloo lui auroit dit qu'il avoit veu sur le chemin d'Esté de la grande chaussée au delà de la Hutte de S^-Hubert un enfant femelle exposé, led^ forestier a fait baptiser led^ enfant par le Piisteur de Linckebeke : Sa Ma^ considérant la conséquence et ce que mérite la charité pour pourvoir à l'aliment de ce pauvre enfant, a par advis de son Conseil, à la délibération de son Vicaire général de ces pays, authorisé et authorise par cette les Adoption parie roi. Président et gens de la Chambre des Comptes pour pourveoir à la nourriture, entretien et habillement de cet enfant, le plus menasgerement que faire se pourra et ce tant et si longtemps qu'il ne sera en estât de gaigner sa vie; dont le payement se fera de trois en trois mois par le Cons'' Receveur général des Domaines de Brabant présent ou autre à venir au quel Sa Ma^ ordonne ainsy qu'à tous autres qu'il appartiendra de se régler selon ce. Fait à Bruxelles le 12 de marz 1705. » (i) Qu'est devenue cette fillette; at-elle vécu; quelle fut sa carrière? Le prince continua- t-il à s'intéresser à elle; lui dut-elle un avenir brillant? Nul ne le sait. Les archives ne fournissent point de détails ultérieurs sur Texistence de cette « enfant de la forêt de Soigne », et nous ignorons quelle a du être sa destinée.
Sept jours après l'adoption de la fillette trouvée, la forêt est le théâtre d'une scène dramatique; nous en trouvons le récit fidèle dans les Relations Véritables du mardi 19 mai : « Le 10 de ce mois le S' du Tilleul sous lieutenant au Régiment du Baron du LeiieutenantduTtHeui Mont allant en recrue pour sou capitaine, et pnssant par un bois ^^^
avec un sergeant du même régiment sans autres aimes que répée au cotéipfurent rencontrez et faits prisonniers par cinq soldats ennemis du parti du nommé Franqueur, qui les conduisirent fort avant dans le bois, d'où l'un des cinq soldats ennemis se détacha pour aller chercher le reste du parti qui avoit été défait par un des nôtres, et les autres se couchèrent sur l'herbe et s'endormirent à la réserve d'un qui veilloit. Le S'" du Tilleul lui arracha son pistolet, lui cassa la tête, prit son fusil, tua le second, et de la crosse le troisième qui se levoit^ tua le quatrième qui ne voulut 2)oint se rendre, et le cinquième venant rejoindre ses camarades se rendit à discrétion, et fut mené à Nivelle où étoit la garnison diidit régiment, d'où il a été conduit prisonnier en cette ville. L'action est d'autant plus hardie et surprenante, que cet officier n'a que dix-huit ans, et qu'il a su prendre si adroitement son tems pour se délivrer des mains de ses ennemis, qui avoient bien eu soin de lui oter dix-huit ducats qu'il avoit, mais pas la précaution de se bien garder avec le
(i) Registre ii<» 5 10, folio 240
(îuarre de la succession d'Ësiiagne.
L'urmoe anglo-hollandaise.
Affaire de Waterloo 17 juin 1705.
sergeant, non plus que de leur faire donner la parole comme prisonniers, ce que le soldat qu'ils ont fait prisonnier a avoué. »
Deux mois après, à la fin de juillet, les corps de Marlborougb et du maréchal d'Overkerque opèrent un mouvement au sud de la foret, qu'ils coatournent pour essayer vainement de traverser la Dyle, entre Neer-Issche et Florival. Le i5 août ils installent leur quartier-général entre Genappe et Gerabloux, tandis que TElecteur de Bavière établit le sien à Over-Issche, à Teutrée du bois de Soigne. C'est donc en pleine forêt que va t^e dérouler un des plus attachants épisodes de la campagne.
L'armée anglo-hollandaise s'était ébranlée le i5 août; les jours précédents elle avait reçu des vivres longtemps attendus. Quittant le camp de Meldert et de Bossuy t, dans le but d'entreprendre une attaque simulée contre Bruxelles, comme les chefs en avaient répandu le bruit, les régiments marchent jusqu'à Corbaix d'une seule traite. Ils s'y reposent. Le lendemain à Genappe ils passent la Dj^le, que Maxiinilien ne leur dispute plus. Le 17 ils s'établissent en deçà de la Lasne, la droite tournée vers La Hulpe, et la gauche atteignant Genval, vers Bois-Soigneur-Isaac.
L'Electeur, prévenu des mouvements de l'ennemi, jugea tout d'abord indispensable de pourvoir à la sûreté de Bruxelles. Dès le 16 août, il avait appuyé la droite de son armée à la forêt de Soigne, à gauche de la Dyle, le ruisseau d'Issche indiquant le front. Il détacha le lieutenant-général Grimaldi avec deux brigades d'infanterie et douze escadrons de dragons, et lui donna l'ordre de prendre position à Vivier-d'Oye. C'est « Tendroit où les deux chaussées de Waterloo et de IJulpe, qui vont par la forêt de Soigne à Brusselle, se joignent ensemble; ce passage étant le plus aisé à garder, parce qu'on ne le peut tourner dans la forêt, aiant à la gauche des étangs, et à la droite des ravins et des fonds impossibles à passer, de sorte qu'il n'y a que la route de la chaussée à garder ». Le colonel Jacques Pastur avait reçu, lui, du prince une mission difficile et bien à la hauteur de sa réputation : Depuis le 14 il était établi à Watet loo, pour y surveiller la chaussée et observer les ennemis. Ces derniers s'étaient étendus jusqu'à Braine-la-Leu; l'après-midi du 17 août, conformément aux prévisions, un détachement considérable attaqua le poste de AVaterloo. Le colonel Pastur occupait la tête de la foi^et de Soigne avec son régiment de dragons ; sous ses ordres se trouvaient aussi le régiment de Bretagne, le second bataillon de Béaru, commandé par le chevalier de Montandre, propre colonel de ce régiment, et 5oo hommes d'infanterie. Vers 6 heures du soir, le duc de Marlborough fit attaquer ce poste.
Les nôtres se défendirent avec beaucoup de valeur, pendant une heure et demie. Mais le colonel Pasteur, accablé par le nombre des assaillants, fut obligé de battre en retraite : les eunemis, sur plusieurs colonnes, pénétraient sous bois par la droite de la chaussée. Leur intention était de prendre Pastur de flanc et de dos. Mais le colonel déjoua habilement cette manœuvre; il se retira à une demi-licue de là en très bon ordre, accablant les Anglais et les Hollandais de continuelles et meurtrières décharges. Les ennemis, si bien reçus, ne cessèrent pas seulement la poursuite, mais ils jugèrent dangereux de conserver plus longtemps le village de Waterloo. Jacques Pastur averti de leur départ reprit le même soir ce poste, et avec une telle rapidité qu'il fit dans le bourg plus de cent prisonniers. Il avait en outre tué et blessé un grand nombre de combattants, <( que les ennemis ont en partie retiré selon le rapport des déserteurs et des paisans dudit lieu, en laissant quantité d'autres sur la place ».
La marche en avant de l'armée ennemie débuta le i8 août, à l'aurore ; elle commença par la droite entre la Lasne et l'Issche. La tête parut sur les hauteurs d'Over-Issche, au delà du ruisseau; elle grossit rapidement. Bientôt s'avança une colonne de cavalerie, sur la rive droite de la rivière. Une imposante masse d'infanterie, partie de La Hulpe, pénétrait en même temps dans la forêt, par la chaussée. L'Electeur rangea son armée en bataille depuis Soigne jusqu'à Neer-Issche.
En voyant la gauche ennemie évoluer vis-à-vis de La Hulpe, But de lennemi il jugea parfaitement bien que Marlborough et Overkerque pourraient introduire un corps de troupes par le chemin du prieuré de Groenendael à Boitsfort. De là ils gagneraient les derrières de la forêt ; une fois le passage forcé vers la plaine de Watermael, ils s'avanceraient sur lai hauteur dominant Bruxelles. Le généralissime sut prévenir leur dessein; il adressa l'ordre au lieutenant-général de Grimaldi,. ton jours à Vivier-d'Oj^e, d'occuper et de défendre le poste de Boitsfort avec les troupes qu'il commandait. En même temps l'officier supérieur recevait avis qu'un gros détachement ennemi sous les ordres de Churchil, qui devait être suivi d'un autre corps plus considérable, galoppait vers le prieuré de Groenendael. On envoya sur-le-champ un détachement, conduit par le maréchal de camp et quartier-maître général de Verboom, au delà de Boitsfort, pour faire tête aux ennemis au débouché de Groenendael. Son avant-garde rencontra ces derniers comme ils commençaient à défiler. Une escarmouche eut lieu aux abords de l'antique monastère. Les ennemis avaient déjà rempli la chaussée et une partie des bois en deçà de Groenendael.
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(Combat de Groenendael 18 juin.
Retraite de Mariborough.
Les Flamands, soutenus par la brigade irlandaise de milord Clar, envoyée à leur rescousse par Maximilien, défendirent le passage victorieusement. Pendant cela, de Grimaldi et le baron de Câpres, maréchal de camp, s'avançaient en toute diligence avec la brigade du chevalier de Lede, pour les soutenir au besoin. En même temps, le j)rince ordonnait au maréchal de camp d*Archi de marcher avec ses dragons ; à de Merci et Selve, brigadiers d'infanterie de Bavière et de France, de suivre avec la brigade de Picardie; et au brigadier d'infanterie d'Espagne d'Alvelda, de se maintenir avec la brigade du jeune Grimaldi dnns les ret^-anchements qu'on avait exécutés récemment au Vivier-d'Oye, et que, selon des avis apportés par des émissaires, l'infanterie de Mariborough était déjà parvenue à détruire en partie. Les avant-gardes ennemies avaient été accueillies de telle façon que les commandants étrangers estimèrent prudent de ne pas pousser plus loin la tentative. Les soldats se retirèrent en désordre.
Dans l'après-midi de cette mémorable journée du i8 août, tous les ennemis avaient rallié leurs drapeaux. Tous n'est pas exact. Car Pastur et les autres chefs engagés en même temps que lui avaient fait un nombre considérable de prisonniers. Le maréchal de camp Verboom s'était particulièrement distingué au cours des escarmouches à l'ombre des hauts arbres. Les détachements lancés par lui dans la foret, à droite et à gauche des adversaires, s'étaient emparés de beaucoup de soldats britanniques et aussi des chasseurs de Churchil et du lieutenant général hollandais Salisch, qui conduisaient les meutes de leurs maîtres. Le général de Grimaldi, par une attention infiniment galante, les envoya tout de suite à son prince l'Electeur Maximilien.
Le mouvement accompli, après l'échauf f ourée de Groenendael, par l'armée de Mariborough et d'Overkerque, démontra que l'intention de ceux-ci n'était pas d'opérer contre Bruxelles ce jour-là. Ils espéraient que le gros des régiments belges et français se serait porté vers le défilé du cloître, pour couvrir la capitale. Il leur eût été loisible alors de commencer une attaque mûrie et longtemps étudiée. Désabusé, l'ennemi essaya, avant le soir, de livrer bataille; il se déploya depuis la Dyle jusqu'à la lisière de la forêt. Quelques centaines d'hommes descendirent même jusqu'à proximité de l'Issche, aux environs du château de Huldenberg. Mais une abondante décharge d'artillerie les dispersa; des gardes françaises et suisses les mirent complètement en déroute. Maximilien occupait des positions très favorables; ne parvenant pas à en déloger ses troupes ni à les attirer dans la vallée pour les combattre, Mariborough, d'Overkerque et Dopft
jie s*obstinèront point. Le 19 août, au matin, ils partirent avec armes et bagages, sans rouvrir les hostilités. Le soir ils campaient sur une ligne, de la Lasne à la Dyle, entre Laurensart et Limalle. C'est dans ce premier village que toute l'armée ennemie traversa la rivière, sur six ponts, construits hâtivement. Ainsi se termina, sans grande effusion de sang, cette affaire pleine de péripéties. Elle avait failli transformer la forêt de Soigne eu un vaste champ de bataille et cola exactement cent et dix années, jour pour jour, avant la défaite de Napoléon au même endroit.
C'est la dernière fois que nous voyons le génénilPasturdans ce domaine boisé où il conquit si souvent une gloire éclatante. Après le désastre de Ramillies, en véritable condottiere, assoiffé d'aventures et de joies violentes, à la tête de ses mercenaires, il court là où règne le danger. Son.épée est toujours au service du prince qui se plut à récon^penser ses exploits et le combla de faveurs.
Mais tous ces honneurs rendent l'ancien petit paysan orgueil- Pasteuranobii : 1706. leux. Il faut croire qu'en 1706 l'Electeur Maximilien l'a anobli. Dans les comptes de son corps de dragons do l'année suivante, nous trouvons quelques lignes d'une écriture volontaire et arrondie : « J'ay Receu de Monsieur Donpierre, major de Mon Régiment, La Somme de Trois cens quarante cincq livres monnoye de France, pour mes appointements de Cohmel et d'Aumosnier pendant le mois de Mars 1707. » En dessous, une signature autographe anguleuse et irrégulière : « Le chevalier de Pastur ». Chaque mois le paraphe se renouvelle, inséparable du titre, et cela jusqu'en décembre 1712 (i). C'est pendant cette année 17 12 que le « brigadier Jaques Pasture » pille et brûle les villages du a païs de Tertolen », sans que les détachements lancés à sa poursuite parviennent à le rattraper. Le peuple brabançon ne cesse de l'admirer, de l'aimer. C'est en souvenir du héros que les habitants d'Uccle donnent le nom de fort Jaco, ou Le < fort Jaco ». fort Jacques, à la redoute que, pendant les journées d'août 1705, l'Electeur Maximilien avait fait construire par le général Verboom au-dessus du Vivier d'Oye, pour assurer la défense de cet important poiut stratégique de la forêt de Soigne (2).
(i) Archives générales du Royaume. Contadorie et Pagadorie, n»« 628 et 629.
(2) Dans les premiers temps du régime néerlandais ce travail d'art se voyait encore : « Vivier d*Oies, hameau sous Uccle, à une lieue de Bruxelles, sur la chaussée de Waterloo. Un peu au-dessus, à droite de cette chaussée, on découvre quelques ruines qui sont les restes de Tancien fort Jaco, célèbre partisan espagnol, longtemps redoutable aux Français. » Bruxelleê ancien et moderne et ae» environs ^ par P.-J. Brunelle, prote d'imprimerie, 1819, p. a5o.
IIO —
Pastur
maréchal de camp
de Louis XV : 1718.
Mort de Pastur.
Les chasses.
Marle-Eltsabetli.
Charles de Lorraine.
Marie-Anne d'Autriche.
Bientôt tout rentre dans Tordre, à Bruxelles du moins. Pastur, versatile autant que valeureux, va alors prendre du service en France. En 1718 il est maréchal de camp de Louis XV ; le roi Ta créé chevalier de Tordre de Saint-Lazare. A partir de cette date on n'entend plus parler de lui. Mais ses occupations guerrières ne lui font pas oublier sa patrie. Il a la nostalgie de la forêt de Soigne. Et c'est dans ce village de Waterloo, où il connut la fièvre de ses plus beaux exploits victorieux et qui fut le berceau de sa gloire, qu'il vient passer ses dernières années. Sa vie s'éteint à Tombre des vieux arbres de la lisière domaniale. Sur la carte manuscrite de Wautier de Beren, conservée au Cabinet des Estampes, Tancien officier de l'artillerie autrichienne a tracé de son écriture précise cette ligne laconique, à peu de distance de Torée, à gauche de la chaussée vers EUruxelles : a Vieux château du général Jaco, bâti 1698, où il est mort. » L'anuée de son trépas nous est inconnue. Sa fin est entourée d'un mystère qui rend plus attachante encore la merveilleuse figure de Tancien fusilier des bois.
Tandis qu'on continue à se battre dans le nord de la Belgique, le gouverneur retourne de temps à autre chasser à Tervueren, sans cependant résider au château. Pendant plus d'un quart de siècle la forêt de Soigne reste paisible. Les chasses princières s'y redonnent avec un nouvel entrain. Parmi les plus fervents amateurs de sport de cette époque, il faut citer surtout l'archiduchesse Marie-Elisabeth, gouvernante. Elle chasse de préférence le héron et le cerf, non seulement dans la forêt de Soigne, mais encore dans le bois de Mariemont. Le 29 juillet, âgée de plus de 60 ans, elle tue de sa propre main un cerf qui pesait 36o livres. Ce fut sa dernière apertise : la princesse mourait moins d'un mois après.
Dès les premiers temps de son séjour de Bruxelles, le prince Charles de Lorraine et sa femme, l'archiduchesse Marie-Anne d'Autriche, sont séduits par les sites pittoresques de la forêt de Soigne. Les gouverneurs-généraux arrivent le 26 mars 1744» deux semaines après, le 7 avril, incomplètement installé dans son palais, le beau-frère de Marie-Thérèse se rend à « Tervure, accompagné du Prince de Hornes, grand Ecuyer de la Cour, et de quelques cavaliers ». L'été venu, alors que son mari — qu'elle ne devait plus revoir — est à l'armée du Rhin, la gouvernante entreprend une promenade dans le domaine ducal et visite un monastère sylvestre : « S. A. S. fut hier matin se promener au Couvent des R. R. P. P. Capucins, situé dans la Forêt de Soigne, d'où Elle se rendit pour la première fois au château de Tervueren, séjour jadis des anciens Duc de Brabant, où Elle dîna,
et revient sur le soir en cette ville (i). » Ce fut sa seule excursion dans les bois. La pauvre archiduchesse mourut, comme on sait, à la suite de l'opération césarienne, le i6 décembre suivant, à peine âgée de 26 ans, après une maladie de plusieurs semaines.
La guerre entre la France et les Alliés, placés sons les ordres du duc de Cumberland, transforma de nouveau la forêt en un vaste théâtre de combats. Le mai'di 1^** septembre 1745, le feldmaréchal comte de Konigsegg, commandant les troupes autrichiennes, arrivé la veille à Bruxelles, alla visiter les avenues et débouchés de la forêt que menaçaient les régiments du lieutenant-général comte d*Estrées, venant d'Atli. Le i5 novembre se produit une escai*mouche, que raconte \a Gazette de Bruxelles : « S. A. S. le prince de Waldeck aiant eu avis lundi dernier, qu'un détachement du Régiment de Grassins, envoyé par le marquis d'Armentières, commandant de la Ville d'Atli^ étoit passé Nivelle pour s'approcher de la forêt de Soigne, pour exiger de nouveaux blancs, et de nouvelles contributions, détacha la nuit de lundi au mardi le colonel Cornabé, son adjudant général avec quelques troupes réglées, les Houssards Bavarois, et quelques détachemens des compagnies franches pour enlever ce détachement ennemi qui avoit pénétré jusqu'à Moriensart, où ils avoient déjà conduits trois mayeurs des villages voisins; le colonel Cornabé en a ramené mercredi le soir cinquante-six prisonniers ennemis sans compter les blessés, de ceux qui s'étoient retirés dans ce château. » La campagne de 1745 s'achève. Pourtant, le maréchal de Saxe forme le secret dessein d'assiéger Bruxelles dans une saison peu favorable d'habitude à pareille entreprise, alors que déjà les troupes ont gagné leurs quartiers d'hiver respectifs. L'histoire nous dit que Bruxelles se rendit le 20 février 1746, à 6 heures du soir.
Pendant l'investissement de la capitale, les villages situés sur le territoire de la forêt de Soigne furent occupés par des corps nombreux. Cinq escadrons des dragon s de Beauf remont logeaient à la Cambre ; quatre escadrons de Penthièvre cantonnaient à Watermael; les trois Woluwe étaient aux mains de douze escadrons de Noailles, de Basset et de Berry ; quatre escadrons des Royal Cravattes logeaient à Wesembeek. Dans Tervueren on comptait dix escadrons de carabiniers. Depuis le 28 janvier jusqu'à la prise de la ville, les bois avaient été sillonnés sans cesse, en tous sens, par des détachements français; en effet, le maréchal de Relingue, resté à Genappe avec des renforts, établit
Sa mort : 1744
La guerre en :re la France et les Allies
Première escarmouche:
15 novembre.
Prise (le Bruxelles 20 rovrier 1746.
Occupation militaire de la forêt
(i) Gazette de Bruxelles, Bupp. du mardi a5 juin 1744.
des communications conatantCB avec le lieutenant-général de Clermonl^Gallerande, qui avait installé son quartier à l'abbnyo
FOnÈT L>K ,'jolGNE EN IMS. Corlo lBVi>f [jur J.-D. D« Bii)'. gi^uiiiètre-furesllor. ((;jibiiiri ,\n litump
de la Cambre (i). Leurs messagers se servaient principalement de la chaussée de Namur.
C'est aux lisières de la forêt de Soigne que vint camper une des trois divisions de l'armée française, au début de la campagne de 1746. La droite des deux lignes formant ce corps était à Tervueren. En avant de cette aile droite se trouvaient, à Tervueren même et à Opliem, quatre régiments de hussards. A Auderghem et à Vleurgat vinrent cantonner deux brigades d'infanterie et
(1) Journaux dttêiégea de la campagne dt 17^6 dan* Ut PaU-Bat, p. bQ.
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an régiment de dragons. Ils assuraient, derrière la droite, les communications vers Bruxelles et masquaient la forêt de Soigne (i). La première colonne de la droite, comprenant seize bataillons et vingt-deux escadrons, placés sous les ordres du lieutenant-général de Clermont-Gallerande, arrivait de Maubeuge. Elle avait traversé la forêt par Waterloo, venant de Bincbe. Mais toutes ces troupes ne restèrent dans la forêt ou à sa proximité que pendant quelques jours : le 9 mai, Louis XV, arrivé à Bruxelles récemment, donna ordre à ses soldats de marcber sur l'ennemi, posté aux enviroos de Diest.
Après la prise d'Anvers et de Lierre, Tarmée du maréchal de Saxe rétrograda sur Bruxelles. La Maison du Boi campa, dès le 25 juillet, le long de la chaussée de Louvain, faisant face aux bois. Les alliés se rassemblaient au delà de Jodoigne, où le prince Charles de Lorraine les avait rejoints. Quatre cents volontaires de l'infanterie française furent envoyés dans la forêt de « Soignies » avec mission d'en chasser les hussards, qu'on assurait s'y être embusqués; mais on ne les retrouva point. Le théâtre des combats se transporta ailleurs cette année-là; Rocoux mit un terme à la campagne. Mais elle recommence avec les premiers beaux joufs. Le 3i mai, Louis XV arrive derechef à Bruxelles. Six cents dragons à pied gardaient Nivelles et la forêt de Soigne, depuis Waterloo jusqu'aux portes de la capitale (2). Le maréchal de Saxe et le maréchal de Noailles allèrent au devant du roi jusqu'au milieu de la forêt.
Dès le 2 juin, quatre bataillons des gardes françaises allèrent cantonner depuis ITccle-Stalle et Forest, « sur la haute Senne », jusqu'à Auderghem et Tervueren. Mais le mouvement de la cavalerie française avait laissé la haute Dyle à découvert. Des hussards alliés, enhardis, parurent sur la chaussée de Louvain ; les incursions ennemies cessèrent bientôt. Les gardes suisses reçurent, le 18 juin, Tordre de s'allonger vers Vossem, et les gardes françaises celui d'occuper la ce haute Seine et l'entre-deux de la Forêt de Soignies ». Quatre jours après, Louis XV alla visiter l'abbaye de Parc. A cet effet, pour couvrir la route qu'il suivrait, la brigade des gardes partit au petit jour; quatre cents cinquante hommes de cette brigade restèrent jusqu'à 4 heures du soir dans la forêt de Soigne, où des détachements autrichiens pénétraient incessamment. Depuis la Cambre jusqu'à Ophem, les bois étaient surveillés par le régiment de Beausabre. Il ne
Le maréchal de Saxe.
Louis XV.
(i) Chevalier d'Espaonag : Journal historique de la dernière campagne de l'armée du Koi, p. 8.
(■-») Relation de la Campagne en Rrabant et en Flandres de Van ij^y^ p. 56.
Fscarmouche :
28 aoiit 1747.
Poursuite dans les fourres.
Ketour
(le Charles de Lorraine
23 avril 17V.).
se produisit aucun încideut. Le souverain parvint sans difficultés au monastère.
Tandis que Louis XV promenait ses armes victorieuses dans le Limbourg, le domaine ducal continuait à être le théâtre d'exploits violents. Le 28 août, à rentrée de la forêt, vers la chaussée de Louvain, une escarmouche mit aux prises une compagnie à cheval de la garnison de Bruxelles et un détachement de hussards autrichiens, qui avaient traversé la Dyle.Les Français battirent tout d'abord une petite troupe de cinquante antagonistes, faipant plusieurs prisonniers; mais, ayant été altaquép par le gros dos nationaux, ils voulurent se replier sur les troupes escortant un convoi ; ces dernières confondirent amis et adversaires et firent feu sur les uns et sur les autres. Les Autrichiens profitèrent du désordre pour s'enfuir. Le maréchal de Saxe, mis au courant de cette aventure, et voulant assurer les rapports réguliers entre Bruxelles et Louvain, envoya, le 3o août, à Cortenberg, un détachement de deux cents hussards et quatre cents volontaires à pied, avec mission de préserver la forêt de Soigne des courses des soldats alliés. Ces détachements eurent d'ailleurs fort à faire : « Nos volontaires avoient t'^llement donné la chasse dans la Forêt de Soignies aux Hussards ennemis, qui s'y étoieut nichés, <fue la plupart abandonnèrent leurs chevaux pour se sauver plus aisément par le fourré du bois (i). M
Le 6 octobre, l'armée du maréchal de Saxe longeait la forêt à l'orient; elle se dirigeait sur les garnisons du sud, lorsqu'un parti de 5oo hussards belgo-autrichiens se glissa dans la forêt. Ils y tiraillaient et y causaient de grands ravages. Encouragés par leurs succès, ils s'avancèrent jusque sur la chaussée de Bruxelles. Mais on lança à leurs trousses, le 8 octobre, les compagnies de Fischer et de Rosemberg, un parti de volontaires à pied, et cent dragons ou uhlans du régiment de cavalerie légère de Saxe. Le comte d'Estrées envoj^a en même temps des détachements par Genappo, pour prendre de revers la forêt. Mais les hussards, prévenus sans doute des mesures prises pour les snrprendie et pour les envelopper, se sauvèrent avant l'arrivée des détnchements. Trois jours après, le régiment des Croates vint occuper Watermael, dans la forêt de Soigne; les Autrichiens ne parurent plus sur le territoire du domaine ducal jusqu'à la fin de la campagne.
Après l'évacuation de notre territoire par les armées étrangères, le prince Charles de Lorraine rentre à Bruxelles le mer-
(i) Relation de la Campagne en Brabant et en Flandres de Van 17^7^ p. 170.
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credi 23 avril 1749- Pourtant, lui, qui devait faire de Tcrvueren sa résidence favorite et lui donner une prospérité inoubliable» il visite tout d'abord le cliâteau de Boitsfort, le samedi 3 mai, comme nous le rapporte la Gazette de Bruxelles, dont le rédacteur est revenu de Texil (i). Le supplément du vendredi 9 mal, du même journal, écrit : « 8. A. R. le duc de Lorraine et de Baar, notre gouverneur général, alla mardi dernier se promener au Château Royal de Tervueren; Elle trouva sur son passage à Audergem les Paysans rangés sous les Armes, dont une partie étoit à Cheval, proprement habillés : ils avoient fait dresser au milieu de ce. village, un Arc de Triomphe; arrivé à Tervueren, les Habitants y étoient aussi sous les Armes pour recevoir S. A. B. ; ils ont donné en cette occasion les. témoignages de leur Joie, et ressenti les premiers fruits de la Paix, qui rend à tous les Pays-Bas un Prince chéri. »
Le mardi 3 juin, Charles de Lorraine inaugure la série de ses fameuses chasses au cerf dans la forêt de Soigne, chasses qui devaient durer plus de trente ans. Une fois installé à Bruxelles, le duc gngne presque quotidiennement la forêt, traquant tour à tour le faisan, le chevreuil et le sanglier, dînant avec les seigneurs de la cour à Boitsfort ou à Tervueren, et parfois à Over-Issche. Aucun événement regrettable ou malheureux ne se produit dans la forêt durant sa régence. Les gens y vivent paisibles, car les guerres ont cessé et la quiétude n*a pas été un seul instant troublée.
Quelque temps avant l'achèvement du règne de Charles de Lorraine, selon une anecdote assez répandue, les Jésuites belges auraient demandé à Marie-Thérèse la donation d'un petit bois situé à proximité de Bruxelles et qu'on appelait la forêt de Soigne. L'impératrice, qui demeurait à Vienne, ne connaissait pas les environs de notre capitale; elle pensa qu'il ^'agissait d'un bosquet de valeur peu considérable. Aussi, son étonnement fut-il grand lorsqu'elle apprit la vérité. « Ce récit, remarque Alphonse Wauters, est faux de tons points. Le consentement de l'impératrice ne suffisait pas pour l'aliénation du domaine du Brabant; le concours des Etats était indispen-
Roceptlon à Audergem,
Les chasses du duc
Légende de la vente (le la Torêt.
(i) Ce joumaliste avait craint sans doute d'être inquiété par les Français, car, la veille de la reddition de Bruxelles, il s'était empressé de prendre le large. Il ne rentre dans la capitale qu'avec le prince de Lorraine. Voici les lignes manuscrites qu'on lit sur la feuille de garde du volume réunissant, reliée, la collection de l'année 1749, volume conservé à la Bibliothèque Royale : ce Nota que depuis le 28 janvier 1746 on n'a plus imprimé des Gasettes à Bruxelles jusqu'au 7 mars 1749 ce pourquoi elles manquent. Monsieur Claudinotto, faiseur de La Gazette estoit fugitive. »
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Joseph 11 : 1781.
L'ËdJtdeTolorance
Bagarre à BoUsfort
sable, et, dans cette circonstaDce-ci, il aurait certainement fait défaut (i). »
A la mort do Marie Thérèse et de Charles de Lorraine, Joseph II prend le chemin de la Belgique pour se faire couronner comme duc de Brabant à Bruxelles. Il atteint la capitale en traversant la forêt. Il avait passé la journée du dimanche 22 juin à Tervueren, où il s'était arrêté « pour se soustraire aux démonstrations officielles et à Tinflueuce du monde dont ses ordres exprès n'auraient probablement pu le préserver (2) ». Il quitta le château des ducs à 11 heures du soir, sans escorte. Selon cer(ains écrivains, l'empereur aurait accompli, nuitamment, un véritable raid sous les frondaisons ténébreuses : « L'Empereur, monsieur le comte, est enfin à Bruxelles; il y est arrivé la nuit du 21 au 22 après avoir parcouru la forêt de Soigne sur un cheval de poste avec lequel il est entré à Nivelle; c'est de cette ville qu'il est venu à Bruxelles, où il est arrivé excédé de fatigue (3) ». Ce récit est inexact, sans doute, car Joseph II n'a point pénétré dans la ville du Brabant wallon. Il doit cependant avoir un fonds de vérité, car la rapide course nocturne du fils de Marie Thérèse à travers les bois n'a pu être inventée.
La fin du règne de Joseph II est marquée par des incidents houleux. Les habitants des vill/iges sylvestres sont plus montés que les autres contre celui qui signe l'Edit de Tolérance. Les représentants du pou voir sont fort mal reçus partout. A la fin de novembre 1788, le brigadier Philippe Schoonheyt, et les deux soldats du « Convoy » Streuss et Vander Linde « allant en acquit de leur office, ajourner des particuliers qu'ils avoient calangés pour mesus commis dans la forêt, OQt été insultés dans le village de Boitsfort, par des habitants de l'endroit attrouppés au son d'un tambour, qui leur ont jette des pierres dont heureusement ils n'ont pas été atteints, mais qui les ont obligés de prendre la
(i) Histoire des Environs de Bruxelles, t. III, p. 374.
(2) Eugène Hubert : Le Voyage de V Empereur Joseph II dans les Pays- Bas, p, 62.
(3) Dépêche du comte d'Adhomar, ministre de France, au comte de Vergennes. Archives du Ministère des Affaires Etrangères, a Paris Correspondance des Pays-Bas .
Une dépêche du nonce Busca au cardinal-secrétaire d*£tat Pallavicini, conservée aux Archives du Vatican, raconte l'arrivée du souverain dans des termes presque identiques. Nous en empruntons également le texte au professeur Eugène Hubert :
Al dopo pranzOy facendo diqua cercare li cavalli di posta audiende a fare un giro per la gran seloa di SoignCt contigua al detto Castello^ e sortendo a un piccolo villaggio detto VaterloOy diede di là una scorsa alla città di Xiuclles
fuite pour échapper au danger auquel ils ee sont vus exposés ^>. Le Comité pour l'admiuistratiou des Forêts et Bois Domaniaux s'alarma de ces faits séditieux, qui avec la guerre des Paysans se renouvelleront, mais terriblement ; d'autant plus qu'on avait déjà « 2)rÎB des inCormations sur des excès de même nature, commis depuis environ deux ans, nommément par des habitauij de Boitbfurt qui ont btisé les portes de la prison de Trois Fontaines (i) ».
rt Un an après, les Brabançons rompent leurs chaînes. Ku effet, la Révolution éclate à Bruxelles le jeudi lodécembre l'jHg; la nuit suivante, la garnison autrichieune, commandée par le général d'Alton, quitte la capitale, sans opposer de rétiistance aux Patriotes.
Dans leur rctiuite vers le sud les soldats massacrent les curés elles villageois; les lionimes du régiment de Bender se distinguent particulièrement dans ces actes barbares; d'Ixelles il Genappe, par la forêt du Boigne, ils tuent tous ceux qu'ils rencontrent :
u- cii*iiu Je jAmB. mais quatre cents de ces
^''''à-Tni^î^^&^MÔZr^'MoTZ'^.s'''''''''^' soudards impitoyables
sont désarmés par les citoyens de Hal (a). Au premier appel des Etats de Brabant, ce sont les habitants d'une partie de la forêt de Soigne, ceux de Boitsfort, qui viennent offrir leurs Hcrvices. Ils « paroisscnf aussi bien exercés que des militaires vieillis sous les armes ». Ils se rassemblent sur la Grand'Flace et n'y r.ingent le matin, sons les yeux des membres du Congrès Souverain : i< Les villageois d'Ohain, de Honilleberg, de Duysbourg et de Tervaeren,
(i) Arthives oÈn6bai.BS du Royaume. Chambre de» Complet, n" 5i4. (a) Gatetle dea Pmy»-BaB, numéro «lu ao décembre 1789,
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Loopuld il.
(iuerro des Pavsans 1798. ■
Les * Brigands > .
avec ceux de Vossem et de Neereyssche, au nombre de plus de quatre mille hommes tous bien armés et exercés, ont également mérité des applaudissements de toute la ville. » Parmi les personnages qui s'empressent d'adresser leur souscription à (( la liste des Dons patriotiques pour Taugmentation de TArtillerie », nous voyons figurer M. de Beugem de Capelle, woutmaitre, ou grand forestier du Brabant sous le précédent régime.
Mais l'insurrection est étouffée. La domination autrichienne est restaurée. Le règne éphémère de l'empereur Léopold II commence. Le feld>maréâhal de Bender, tandis que les troupes rentrent à Bruxelles, étflkblit son quartier général à la Cambre dès le i®^ décembre. L% paix cependant ne sera pas longue. Sous la domination française, la forêt de Soigne redevient le théâtre d'événements particulièrement tragiques et infiniment pénibles pour tous ceux qui aiment la Patrie : Beaucoup de héros de cette guerre affreuse appelée des Paysans y trouvèrent la mort, après y avoir tenu longtemps le maquis. On sait que la loi organique de la conscription fut votée définitivement le 5 septembre 1798 : elle eut pour résultat d'irriter vivement les esprits libres de nos provinces annexées et devenues départementales. Dès le 26 fructidor, s'il faut en croire le journal Le Rapporteur de l'an VI, « une troupe de Brigands armés avait établi son quartier général dans la forêt de Soignes ». Celle-ci, d'ailleurs, avait servi de refuge, dès les premiers jours de l'occupation française, à des bandes armées, hostiles an régime nouveau. La révolte ayant grandi et fortifié trouve des adeptes jusqu'aux environs de la capitale; en brumaire de Tan YI, elle avait gagné tous les cantons du Brabant wallon et s'étendait sur la forêt de Soigne en entier. A telles enseignes que la municipalité française d'Isque, constamment menacée par les patriotes belges, se vit contrainte de se sauver à La Hulpe. Tout autour de la forêt, comme une voix de détresse aux appels irrésistibles, le tocsin retentit dans les villages qui ceignent les bois.
Dans les moindres localités on maltraitait les fonctionnaires et les acquéreurs de biens nationaux. Parfois aussi, aveuglés par leur soif de vengence, les « brigands », comme on les appelait, allaient jusqu'à se livrer à des représailles inutiles et regrettables. Des réfractaires, qui tenaient la campagne et la futaie pour se soustraire aux recherches des agents de la République, tournent bientôt leur légitime ressentiment contre des compatriotes innocents. Ils désarment des gardes forestiers et menacent de les tuer. Mais ce ne sont là que des actes isolés, qui ne se répètent heureusement pas. Un procès-verbal de l'administration centrale de la Dyle nous apprend que, durant la
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nuit du 20 au 21 juillet 1799, les bandes de la forêt de Soigne s*enliardisBent jusqu'à paraître aux portes de Bruxelles. Ils traversent les communes de Woluwe et enlèvent les agents municipaux et trois dragons; puis ils rentrent sous bois et gagnent Boitsfort. Ici les brigands s'emparent de Zinner, le si artiste inspecteur des forêts, auquel nous devons le parc de Bruxelles, et de deux gardes. Poussant devant eux leurs prisonniers, les révoltés prennent vers le sud. Un de leurs affiliés, venus à toute rapidité de Bruxelles, les rejoint. Il annonce que Vinfanterie et la cavalerie arrivent pour les châtier. En effet, le détachement conduit par Rouppe, commissaire du Directoire près du département de la Dyle, et qui devait devenir bourgmestre de Bruxelles sous le régime français, a tôt fait de rejoindre les rebelles.
Nos héros traversaient en ce moment un fourré, à une demilieue de Boitsfort, tout près de la romantique chapelle de Notre- Darae-de-Bonue-Odeur, placée à cette époque déjà lointaine à la bifurcation des chemina de traverse menant l'un de Boitsfort à Hoeylaert, le second de Groenendael vers Notre-Dame-au- Bois. Les patriotes, qui avaient sagement quitté la chaussée de Boitsfort à La Hulpe, pour se jeter en pleine forêt, parvinrent à s'échapper, grâce à la nature mouvementée du terrain. Embarrassés par leurs prisonniers, ils s'étaient empressés, dès la première alerte, de rendre la liberté à Zinner et à ses gardes. Pourtant, les soldats français les traquent, les délogent de Notre-Dame-au-Bois et les forcent à se replier sur Tervueren, où les fugitifs fusillent un jeune paysan qui ne voulait pas embrasser leur cause.
Pendant une semaine ils continuent à parcourir la forêt, reprenant leurs exploits de guérillas. Mais un traître a juré leur perte. Un soir, la petite bande, forte d'une quarantaine d'hommes, campait dans un petit bois de Neer-Yssche, au canton de Tervueren. Une douce fraîcheur tombait de l'épais feuillage des hauts arbres. Ce crépuscule de juillet dégngeait une langueur mélancolique et les poudreux compagnons buvaient distraits et songeurs, à lentes gorgées, l'eau-de-vie que leur chef Charles Jacquemin, dit Charles de Lou poigne, du nom de son village préféré, leur servait, pour les récompenser sans doute d'une journée bien consacrée au service de la chère indépendance.
Un grand bruit éclate soudain dans le silence, que seul rompaient jusqu'alors les suprêmes chants des oiseaux bocagers. C'est un cliquetis d'armes : le bois est cerné. Il faut vaincre ou mourir! Tous combattent désespérément, tandis que l'ombre des grands arbres s'allonge, les drape comme dans un linceul
Enlèvement de /Inner
Combat de Notre-Dameau Bots. 21 juillet 1799.
(lharies de [.rupol^ne
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La bande exterminée.
La tête du Patriote
exposée sur la Grand'Place.
préalable et voile l'éclat vermeil du Bang qui coule sur les fanes d'or et se confond avec leur masse chaude. Trente-cinq braves expirent sous les coups ennemis. Cinq sont épargnés et menés triomphalement à Bruxelles par l'armée. Précédant le bataillon, comme le rapporte Auguste Orts (i), un officier portait la tête coupée du chef, le valeureux Charles de Loupoigue, tombé un des premiers sur ce champ de bataille sylvestre.
La tête de Charles* Jacquemin, personnage ambigu mais héros incontestablement valeureux, fut exposée chez Nicolas-Jean Rouppe, ainsi qu'en témoigne un placard collé le lendemain de la c( victoire » sur tous les murs de la capitale, et ensuite attachée durant trois heures, horrible dans son masque grimaçant et rougi par les blessures, à un poteau au milieu de la Grand'- Place. De nombreuses personnes, qui avaient été en rapport avec Charles de Loupoigne, vinrent reconnaître ses traits. Un procès-verbal officiel nous a conservé leurs témoignages : « Et a, nous apprend le dit procès-verbal, le citoyen Jacques llowies, garde forestier, demeurant à Boitsfort, canton d'Uccle, également ici présent, déclaré qu'il reconuaissoit cette même tête pour être celle de l'individu qui commandoit la horde de brigands, par laquelle il fut arrêté avec son fils, dans la journée du 3 de ce mois, et qu'olors lui adressoit ces mots : C*esf moi^ Charles de Loupoigne^ sur la tête duquel on a mis tant d'argent^ en le menaçant de mort. »
La mémoire de Jacquemin, qui se faisait d'ordinaire appeler Cousin Charles, est restée vivace dans la pensée des populations du roman pays et des villages forestiers. Insensiblement, comme celle de Jacques Pastur, sa figure devient légendaire et s'enveloppe de ce mystère attirant et un peu singulier qui nous séduit tant chez les héros vers lesquels vont nos sympathies instinctives. Il aimait son pays; l'ayant vu heureux sous le gouvernement autrichien, il s'était promis de le garder à l'empereur François II. Les ombrages de la forêt de Soigne, où il mourut en vaillant, la poitrine et la cuisse traversées de balles, nous parlent de lui après un long siècle; ils nous évoquent le masque un peu sauvage et farouche de cet homme digne d'inspirer un chantre, et qui était lié, assurent certains historiens, avec le chouan Georges Cadoudal.
La forêt de Soigne fut hantée quelque temps par des débris dispersés de la bande de Charles Jacquemin. La masse de taillis et de futaies entremêlés qui débordait vers Bruxelles, jusqu'au delà de l'abbaye de la Cambre, et recouvrait même l'actuel parc du Cinquantenaire, au bout de la rue de la Loi, était parsemée de
(i) La Guerre des Paysans, p. 357.
gorges, de vallonets, de ruisseaux, de hameaux, d*étaugs, de couvents, de ruines aussi, mille endroits propices où les ennemis du régime républicain trouvaient des refuges excellents contre leurs oppresseurs. « Une auréole sombre et mélodramatique, a écrit Auguste Orts, ajoutait son prestige au mystère naturel des vastes forêts. » Mais les suprêmes excès des -révolutionnaires belges, des combattants de la guerre des Paysans sur la terre brabançonne, furent vite réprimés. Et quelques mois suffirent pour permettre aux forestiers et aux gardes de reprendre, sans appréhensions nouvelles, possession de leur merveilleux et éternellement tragique domaine.
£n i8i5 la forêt de Soigne s'étendait encore jusqu'à Waterloo; Waterloo : 1815. des défrichements considérables ont transformé en labours tout une pai'tie du célèbre champ de bataille; celui-ci n*était pas absolument, à la chute de TEmpire, la Morne plaine, dont parle Victor Hugo. C'est sous bois que se déroulèrent certaines péripéties notables de la lutte. Le 17 juin, à la pointe du jour, après avoir laissé le 3® et le 4* corps de son armée, ainsi que la cavalerie du général Papol, sous les ordres du maréchal Grouchy, chargé de suivre et d'observer les Prussiens, Bonaparte marcha vers les Quatre-Bras, avec sa réserve et le 6® corps, pour harceler les Anglais. On sait qu'il poursuivit les régiments britanniques avec son avant-garde jusqu'à la nuit. L'empereur ne s'arrêta qu'à l'entrée de la forêt de Soigne, où les Anglais lui opposèrent une résistance qu'il désespéra de surmonter ce jour-là. L'artillerie française les canonna, les harcela aussi longtemps que le jour le lui permit (i). Le lendemain matin, vers 10 heures, l'armée française se trouve rassemblée en avant de « Planchenois », sur des hauteurs parallèles à celles qu'occupaient les troupes anglaises, que Ton découvrait en position sur les plateaux situés en avant de la forêt de Soigne, à laquelle elles étaient maintenant appuyées...
En général, excepté sur le grand plateau que l'on regardait comme le centre de l'armée anglaise, on voyait peu de soldats ; mais ne devait-on pas supposer, comme on en acquit la certitude pendant le combat, qu'ils étaient cachés dans les gorges qui séparaient les plateaux de la forêt de Soigne elle même (2)? Si Napoléon eût été victorieux, c'est à travers les fondrières sylvestres que les alliés en grand nombre auraient dû opérer leur retraite ; et celle-ci se serait effectuée de façon désastreuse. Les hauteurs de la route de Genappe à Bruxelles, où se tenaient les
(i) De Rooga : Relation fidèle et détaillée de la dernière campagne de Buonaparte. Bruxelles, 1816, pp. 36-37.
(a) Idem,, pp. 39-40.
régiments de Wellington, devenaient le théâtre princiiial de la débâcle : » S'il uuus eût vaincus Bur ce point, et se fût emparé de notre position et de la grand'route, il coupait entièrement à notre aile droite la retraite sur Bruxelles, et rejetait notre aile gauche sur les Prussiens ou les fol-çait à battre en retraite à travers les chemins vreux et presque impraticables de la forêt de Soigne (i). »
Le carnage de Waterloo est la suprême tragédie à laquelle la lisière de l'antique domaine ait servi de cadre (a). Depuis lors, comme épouvantée par l'horreur éternelle qu'évoquent le village et la lande, la limite a reculé progressivement vers le nord. Aujourd'hui, de l'orée, on aperçoit à peine le bourg dans la distance. Sous le gouvernement néerlandais, toute frissonnante encore des clameurH guerrières, des cris d'effroi et de la fanfare des charges homicides, la forêt redevient ce qu'elle ^ Tr,,.>.ÏHlea,s ,. B».,.f„rt, ,.e « ..„. i««. fat toujours, un DohIu l<...Jit d., Pnul v<i.ibuinb. (ObUiti -la Kiump»
lieu incomparable
d'excursions. Les promeneurs y acconrent en foule; les premiers cabarets, les premières guinguettes y sont créés et attirent, le dimanche surtout, les artisans de la capitale et la bourgeoisie. La réputation d'agrément du domaine se répand jusques en Hollande. Les sujets de Guillaume I" demeurant au delà du Moerdyck entreprennent le voyage de Bruxell^
(I) Relalion anglaiae de la Bataille de Walerloa. Traduite en tembre 181G, par Ahbroibe Tardieu. p. i5
(al Ou n'Ignore pas qu'après Waterloo, les Pays-Bas firent cadeau a de Wellington de plusieurs centaines d'hectares de torèt et de terres environs du champ de bataille.
(i) Wy oeroolgden onzen iveg- en kioamen aan het bosch La Cambre, dat den toandelaar gesehikte ooetpaden opleoerl In het bosch tous het aangenaam en koel; wy vonden aldaar daizenderlei soort van bloemen, aardbezïen'
planteny rozestralken, braambezienboschJeSf enz, enz Alen vindt in
Boitsfort eene zeer aangenaam grlegene herberg, Men wordt in de herberg Dan BoUsfurt ooor weinig gehl, zeer goed oan spys en drank ooorzien. Tôt beioys dient. Ik was met twee orienden, rut m vier Jaren geleden, in deze herberg. Wy loaren drie in geial, namen by onze komst un litre lambicq, en ieder un petit verre ('eea glaasje rumj, ooorts een diné, dat viermaal tverdt aangeregt, met eene flesch goeden Fransehen toyn, daarna een'kop koffy en een glas likeur, loaarooor wy beiaalden in ailes 9 francs. Men spyst in deze herberg, booen op eene fruaye kamer, oanwaar me nog schooner en uitgestrekter gezigt dan beneden heeft. C. Van den Vyver : Wandelingen in en om Brussel, iS23, pp. 109 et iio.
(a) Edition de i8a4, p. 391.
sylvestres.
pour visiter les bois et notier en même temps des rapports avec leurs nouveaux compatriotes.
Il nous est resté mainte lelation de ces voyages pittoresques, Les excursions
longs et difficiles, car les voies ferrées n'existaient pas encore. Ce qui frappe surtout les étrangers, c'est la modicité des prix auxquels sont tarifés les plaisirs sylvestres : « l<Iou8 poursuivîmes notre chemin et arrivâmes au bois de la Cambre, qui offre au promeneur des chemins propices. Dans ce bois il faisait délicieux et frais; nous y trouvâmes des milliers de fleurs diverses, des fraisiers, des rosiers, des bosquets de mûriers... On rencontre à Boitsfort une auberge joliment située. On y est nourri, on y boit moyennant une somme légère. J'en fournirai un exemple. Il y a environ quatre ans je me trouvais avec deux amis dans ce cabaret. Nous nous attablâmes à trois. Tout d'abord nous bûmes un litre de lambic, et chacun un petit verre de rhum; ensuite nous dioâmes, arrosant notre repas d'une délectable bouteille de vin de France. Nous prîmes le café, de la liqueur, et on nous réclama pour le tout neuf francs seulement... A Boitsfort on mange à l'étage, dans une coquette chambre, d'où l'on découvre un tableau plus splendide et plus étendu que celui dont on jouît au rez-de-chaussée (i). » J. Gautier, l'écrivain du Conducteur dans Bruxelles^ signale lui aussi la faveur grandissante qu'obtient la forêt auprès de la population de la capitale. C'est surtout Boitsfort qui attire le monde': ce En été, ce village est toujours rempli de promeneurs qui, après s'être fatigués dans la forêt, vont boire d'excellents vins chez Bowis ou & la Maison Blanche (2). » Aujourd'hui les promenades dans la forêt sont entrées tellement dans les mœurs que les guinguettes se sont multipliées et forment autour du domaine, quand reviennent les beaux jours, une ceinture, si l'on peut dire, de chansons et de gaîté.
Révolution belge : 1830.
Charles Rogler :
23 septembre.
Enrôlement des rorestlera.
Pendant la Révolution de i83o, rien de sensationnel ne se produit à Tombre des feuillages d'automne. Cependant, Tun des plus valeureux héros de septembre parcourut la forêt au début des hostilités. Louis Hymans a raconté que le matin même où les Hollandais entraient dans la ville, c'est-à-dire le 23, Charles Rogier, jugeant impossible la résistance, en était sorti par une autre porte. Il était arrivé au milieu de la foret de Soigne lorsqu'il perçut le bruit du canon. Le peuple de la capitale se défendait. Le futur ministre revint immédiatement sur ses pas (i). Le soir même il était de retour et prenait sa place parmi les volontaireu, où il retrouva le baron Emmanuel Vanderlindend'IIoogvorst, chef delà garde bourgeoise de Bruxelles, la veille encore grand mnître des forêts; celui-ci, malgré. le danger, n'avait pas voulu quitter son poste pour suivre l'illustre Liégeois.
Théodore Juste a consacré à ce fait un paragraphe de la Révolution Belge : « Au hameau de Saint-Hubert, dans la forêt de Soignes, il (Rogier) rencontra M. Jottrand, rédacteur du Courrier dès Pays-Bas, compromis et proscrit comme lui. Tous deux se rendirent à travers champs au village de Couture-Saint- Germain, dans la ferme de l'ancienne abbaye d'Aywiers, à une lieue environ du mont Saint-Jean. Il était alors 2 heures de relevée. Une heure après, le fermier, rentrant du jardin, dit que le bruit du canon se faisait eutendre dans la direction du nordouest. M. Rogier sortit pour s'en assurer et sa détermination fut prise à l'instant : il déclara que, puisque, selon toute apparence, on se battait à Bruxelles, il voulait y retourner sur l'heure. Le fils de la maison (sic), P.-J. Godefroid, un brave jeune homme, déclara à son père qu'il accompagnerait leur hôte et qu'il irait, lui aussi, faire le coup de fusil. Ils partirent et traversèrent de nouveau la forêt de Soignes ; vers 7 heures du soir, ils étaient à Bruxelles (2). »
Comme quarante ans plus tard, les cultivateurs des villages forestiers furent les premiers à prendre leur fusil pour aller s'enrôler à Bruxelles sous le drapeau tricolore. Dès l'aurore, le 23 septembre, les cloches de la ville et des faubourgs, répondant au bourdon de la collégiale, appelaient les patriotes au secours de la ville occupée par les soldats hollandais. Durant la nuit, le général Pletinckx et d'autres braves avaient parcouru à cheval les campagnes du Brabant wallon et les communes situées sur le territoire de Soigne. Le tocsin tonna dans tous les clochers; dès l'aube, des bandes sillonnaient les bois.
(i) BruxeUes à travers les Ages, vol. II, p. 323. (a) Vol. II,p. laS.
marchaient en hâte ver» Bruxelles. Elles accouraient de Nivelles, d'Uccle, de Hal, de Gosselies, de Genappe, de Waterloo, de Braine-l'AUeud.
Parmi les gars de Seneffe se trouvaient, en blouse et munis d'armes grossières, les frères Dechamps, plus tard cardinalarchevêque de Malines et ministre d'Etat... Quelques jours après, lorsque ces vaillants, un peu moins nombreux qu'au départ, retraversaient les bois pour prendre le chemin de leurs demeures, la patrie avait conquis son indépendance. Leur passage laissa sur les routes, sous les futaies et dans les clairières une atmosphère de paix, de joie, de quiétude qui n'a plus éié rompue. Les uns après les autres la plupart des vieux arbres témoins de nos navrantes épopées nationales ont, eux aussi, succombé, pareils à des héros longtemps debout... Lorsque les derniers seront morts, le domaine rajeuni paraîtra plus accueillant et plus délicieux encore, car dans les hauts feuillages le vent chantera d'une voix à jamais claire et consolée.
Les Trères Dechamps.
La forêt rajeunie et paisible