‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 15 sur 77 · LANGUES NEO-LATINES · texte numérisé non relu

LANGUES NEO-LATINES

J'ai indiqué ailleurs, dans la langue osque, fust pottvfuerit; maig poar magis ^ ; qui sont déjà romans, déjà français.

Dans les poètes latins on trouve fréquemment sceclum pour «fcuittm, periclum pour peHculum ; on trouve aussi :

Pour circulos, circlos, cercles';

Pour oracula, oracla, oracles*;

Pour spectaculum, spectaclum, spectacle*;

Pour caneie, cante, chantez *.

Dans Têrence :

Pour dixisii^ dixti, tu as dit*.

Dans Plaute et dans l'inscription de la colonne rostrale : pour pofmh^populum, poplo, poplum'^.

Auguste trouvait calda préférable à calida^.

Toutes ces formes contractées ressemblent beaucoup plus que les formes ordinaires à la forme néo-latine.

Gomme je lai dit, plus le langage est familier, plus il offre de lettres supprimées et de mots contractés. On peut le remarquer dans les comiques latins et dans les formes de serinent ou plutôt de jurement: hercle, pour hercule; œdepol^œpol^pol, ^wxrperasdes Pdlucis; œcastor, pour per œdes CastarU, etc.

De plus, certains mots perdaient parfois leur désinence en latin, comme en provençal ou en français. On trouve biber pour bUfere* (a. fr. et prov. bever; fr. imbiber) (a); debil p our debUis *•.

* Crotefend, Budmenia Imguœ osov.ISSO, p. 19 et 20. V. HisUrire Ut" tétave de la France, t. IIl, p. 474. — « Virg-, Géorg,, III, 166. — »Ovide, ifd.. I, 321. — *.Propcrt., 4, 8, 21. — «Vairo, De lingua latma éd. 0. MiiUep. n, 75. — « Hecyra, V, m, 46 ; Adelphi, III, iv, 60. — ' Schnci- <)er, Auê/iikrliche Or. der lai, Sprache, 1. 1, p. 224. ~ « Quintilien, 1, 6. -• Sdineider, t. I, p. 174. — *• Schn., 1. 1, p. 178, debil sans e muet au masculin. Cest rortbographe delà vieille langue française. Voy. plus loin le chapitre de la formation des adjectifs.

[a] [Imbiber est un mot savant formé contrairement à l'analogie ; la forme française correspondante au prov. bever ^ ou plutôt beure, est boire,]

iS FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.

Quant à la confusion des formes grammaticales, on en peut montrer des exemples dans le latin des premiers et des meil* leurs siècles.

Ici encore la familiarité du langage favorise, par ses né^igences, l'altération de la langue. Dans Térence, cet écrivain si pur et si élégant, on trouve de nombreux exemples d'une forinf' grammaticale substituée à une autre : servibo ^ pour serviam ; ipsus * pour ipse ; solœ * pour soli ; poteretur * pour potiretur; potesse^ pour passe : potior avec Taccusatif*; absti" ne7'e avec le génitif.

Dans Plante^, l'accusatif après /un^t, au lieu de Tablatif , et après potiri, au lieu du génitif; l'accusatif au lieu du datif» ex. : œtatem aliam aliud factutn convertit ; le génitif au lieu de Taccusalif, ex. : fastidit met; le datif au lieu de T accusatif,, ex. : rebîis curempublicis.

Si les auteurs des bons siècles employaient déjà un cas pour un autre, la désinence d*un temps ou d'un mode pour la désinence d'un autre, combien cette confusion dut s'accroître à mesui c qu'on s'enfonçait davantage dans les siècles de la décadence.

La langue des inscriptions prouve que le peuple n'attachait pas une grande importance à distinguer les terminaisons propres aux différents cas, puisqu'on écrivait*: Abœdemy cum conjugem suam, pietatem causa, a ponUficeSy in senu mare.

On arrive ainsi à la latinité tout à fait barbare des diplômes du sixi(^me siècle, dont on peut voir, chez M. Raynouard, de nombreux exemples, empruntés à VHisloria diphmatica de Maffei, aux Papiri diplomatici de Marini *•, et à diverses autres collections. Les terminaisons des cas sont pljacées ao

*Hecyra, Ili, v, 45. — * ilftdria, III, iv, 19. — > EunucAiu, V. tu, 3* --^P/iormio, V, v, 2. — * Eurmchus, IV, m, 23. — « Adelpki, V, it, 17, — ^ Heautontimoroumenoê, II, n, 144. -> * H. Estienne, De iatimiiate falêo suspecta, p. 398. — * Diez, Grammatik der romani^dten Spriteken, t. n, p. 12. — «0 Raynouard, Choix de$ poésies originales des troubadaurSf t.l, p.l7.

LANGUES NËO-LATINES. 19

hasard, à la fin des mots dont le rôle ne peut plus ôlre déterminé que par les prépositions qui les précèdent.

Dans un tel état de choses, il n'y a plus de cas ; le sentiment de la diflërence des relations, qu'ils étaient destinés à exprimer, est entièrement perdu.

Il n*est donc pas étonnant que des lermiitaisons, devenues inutiles, soient supprimées, ou plutôt lombent d'elles-mêmes, et qu'une seule subsiste pour tous les cas.

Ainsi périt la déclinaison latine.

Arrivé là, il fallait, ou renoncer à s'entendre, ou imaginer un moyen d'exprimer ce que des différences de terminaisons n'exprimaient plus.

il fallait remplacer par des procédés nouveaux les formes spthétiques abolies ou confondues. Le germe de ces procédés existait dans le latin lui-même.

Dés les plus beaux temps de la langue, ceux qui recherchaient une clarté parfaite faisaient grand usage des prépositions, comme nous le savons d'Auguste, par un passage de v^uétone' : Neque prceposiiùmes verbis addere, neque conjunctiones lœpius iterare dubitavit.

Les prépositions jouèrent souvent dans la langue latine un rôle qui annonçait celui qu^elles ont été appelées à jouer dans les idiomes modernes.

Certains exemples tirés des meilleurs auteurs pouvaient faire pressentir comment de en viendrait à exprimer le génitif ou Tablatif et ad le datif. ,

Teœplum de marmore' ponam.

ViBO.

J'élèverai un temple de marbre.

ludex de lite joeosa *.

Or.

Juge d'un procès plaisant.

'Toy I Villeraain, Tableau de la littérature au moyen âge^ 1. 1, p. 53. ' H. BsUenne, De kUinUaJte falto suspectât p. 247. «

En général, ad ne semployait point dans la bonne latinité pour exprimer le datif. Cependant on peut trouver un sens assez voisin de celui que ce cas doit exprimer, dans ces phrases que nous traduirions bien par un datif :

Sospites omnes Romain ad parentes restituit.

TiTE-LiTE, L n, c. 13.

11 les rendit tous sains et saufs à leurs parents.

Restituti ad Romanos.

lo. 1. xxiT, c. 47.

Rendus aux Romains.

Ces exemples deviennent plus nombreux à mesure que la langue latine se corrompt davantage.

Les prépositions de et dd furent employées depuis le sixième siècle pour distinguer les cas que la confusion des désinences ne permettait pas de distinguer. Dans les exemples cités par M. Raynouard% la terminaison des mot<, souvent mise à contre-sens, ne signifie plus rien^ la particule est tout ; episcopi de régna nostra^ les évêques de nos royaumes ; dedil ad ipi^o nepote^ il a donné à son neveu. Grammaticalement parlant, ce sont déjà des phrases françaises encore composées de Inot^ latins.

Ces particules de et ad, qu'on était accoutumé à employci en latin pour désigner les cas dont les désinences ne signifiaient plus rien, continuèrent naturellement ce rôle dans l* > langues néo-latines, et l'y continuent encore de nos jours.

Ainsi s'est déformée la déclinaison latine et s'est reformé ce qui équivaut, pour nous, aux flexions de cette déclinaison: tout s'est borné à ceci : on a négligé les désinences des ca>. et on les a remplacées par des particules.

Le français, le provençal, l'espagnol et le portugais ne distinguent point le génitif de l'ablatif; ils les expriment également fdtde; les trois autres dialectes néo-latins distinguent ces deux cas.

• Choix des poésies des troubadours, t. I, p. 24.

LANGUES SEO-LATINES. 21

L'italien emploie di au génitif et da à l'ablatif; le roumanche da au génitif, dad ou davart à l'ablatif. Enfin le Talaqae, par une confusion évidente du génitif avec le datif, place devant le premier de ces deux cas a au lieu de de ou di et delà devant l'ablatif.

Le valaque^ seul entre les langues néo-latines, place une préposition devant Taccusatif, c'est la préposition pre; en revanche il n'a pas de préposition au datif.

Voici la déclinaison d'un singulier masculin en valaque :

N. SocruI, lebeau-pére.

G. A socrului, du beau-pére.

D. Socrului, au beau-père.

A. Pre socrul, le beau-père.

Page 1