‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 22 sur 77 · I. — GENRES ET 2I0XBRES · texte numérisé non relu

I. — GENRES ET 2I0XBRES

Je ne traiterai ici du substantif que sous le rapport grammatical, c'est-A-dire en ce qui concerne les genres, les nombres et les cas. J'examinerai comment les substantifs dérivent de leurs types latins, dans la suite de cet ouvrage, quand je ferai l'histoire, non plus des formes, mais des mots ; quand, après avoir exposé les origines de la grammaire française, je recher. cherai celles du vocabulaire français.

L'idée du genre dans les substantifs est originairement empruntée aux sexes, mais elle a fini par s'appliquer arbitrairement à des êtres qui n'ont de sexe que celui que leur prête la grammaire.

Les langues qui ont un genre neutre offrent le moyen de classer tout ce qui ne pourrait se ranger naturellement dans Ifi masculin ou le féminin.

Hais ces langues mêmes n'observent pas rigoureusement l'analogie dans le classement des êtres selon le genre auquel \h appartiennent.

Parfois des êtres mâles sont désignés par des substantifs féminins ou neutres ; des êtres féminins par des mots masculins ou neutres ; des êtres neutres, par des mots masculins ou féminins.

Ce dernier cas se présente nécessairement là où le genre neutre n'existe pas.

Dans les langues les plus parraites, comme le sanscrit, le grec, le latin, les attributions du substantif aux difTéroits genres sont en général assez rationnelles ; on ne peut en dire autant des langues germaniques, dans lesquelles lune est masculin, soleil féminin, et femme neutre (weib). ^

En passant du latin au français, quelques mots féminins sont devenus maBCuKns ; par exempfe : otgfe, faquila. La terminaison féminine en a une fois supprimée, le mot n'avait plus de caractère générique, et alors la nature de Tobjet et des idées qu'il rappelle conduisait à remplacer le féminin par le masculin. Une trace du genre latin est restée dans le féminin aigle désignant, non un oiseau vivant, mais une enseigne guerrière : tes aigles romaines.

D'ftolre part, des masculms sont devenus féminins: comnft doulenr, couleur, Quelques-vns ont hésité- longtemps, pour ainsi dire, entre ks deux genres. Le dérivé étautwnnus est mas. culin en latin, en italioi, en espagnol ; féminin en valaque; il était masculin dans l'ancien provençal ; en français, le Diction' naire de r Académie lui reconneit les deux genres.

Cette incertitoite dans le genre des snbstanfifs se montre encore dans quelques-uns, sans parler (f

Équivoque mandiie Ou maudit.

Amour a conservé les deux genres, au singulier, dans la poésie ^ ; et au pluriel, dans l'usage.

Les grammairiens ont imaginé des règles arbitraires ponr déterminer dans quelles circonstances ces mots de genre ambigu devaient être masculins ou féminins. Ils prétendent qu'oittomne doit être masculin quand il suit, et féminin quand i) précède un adjectif; mais cette règle capricieuse n'a de fonde-

* Voy. Uveaux, Didiotm. des difficultés de la langue franc . p. 61.

ment, ni dans la raison, ni dans l'élymologie, ni dans l'usage. Ils affirment qa amour est nécessairement féminin au pluriel, mais ils ne rayeront pas oes beaux vers d*Œdipe :

n faHut oublier dans ses embrassements

Et mes premiers amours et mes premiers serments.

Pas plus qu'ils ne persuaderont que ce refrain populaire n'est pas français :

Et Ton revient toujours A ses premiers amom's.

Toutes ces fantaisies des grammairiens n*ont aucune base étymologique. Ce qui est vrai, c'est que dans l'ancienne langue il existait, pour le genre des substantifs, une beaucoup plus grande latitude que dans le français moderne, et que, dans certains mots, quelque chose de cette liberté subsiste en core.

Outrage, exemple, étaient féminins.

l/outrage avoit esté fête (faite).

JoinviHe, p. 278.

Mabfcdse exemple.

Ch. de Roi, p. 40.

Ces mots étaient primitivement mis au féminin, parce que leur terminaison en e est analogue à celle des mots réellement fémiqîns (a). On les a faits masculins quand on les a rapprochés de leurs types latins, qui sont neutres.

(a) [Ce n'est pas simplement parce q\\e ces mots étaient terminés eu e qu'on les a mis au féminin. Leur changement de genre vient de ce que le (ilnriel neutre uUreUica, exempta, a été pris pour un féminin singulier. Cest ainsi qu'on trouve dans des textes de la basse latinité et même de Tantiquité, oUrea, pargamitia, pecora, de la première déclinaison. (Voy. Diez, Gramm., 2* édit.. Il» 21, et Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 5* série, t. IV, p. 585-4.) Outrage et exemple sont donc dans le même cas

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Ce changement a dû être facilité par ane confusion qu'a introduite le grand nombre d*adjectifs qui ne prenaient pas la terminaison féminine ; on disait : mortel onCragB, fatal escnipie, alors même que ces substantifs étaient féminins, comme on disait fatal étoile, mortel blessure ^ On a donc été conduit naturellement à transporter certains substantifs du genre féminin au genre masculin , dont , à quelques égards , ils jouaient déjà le rôle.

Le changement du nombre est moins fréquerit que celui du genre. Cependant il a lieu pour quelques phiriels latins qui ont formé des singuliers ; eiemple : Animalia, aumaiUe (troupeau) ; battialia, bataille (it. battaglia)\ mirabilia, merveille (it. meraviglia)*. Enûn, quelques-uns des mots qui, en latin, n*avaient point de singulier (a) en ont pris un en dcTenant français : Noce (nuptiœ); lettre (litterœ); éekeUe (scalœ). Le singulier délice (deliciœ) ', bien qu'admis par l'Académie, n'a pu passer dans l'usage.

Il est des mots, au contraire, qui possédaient les deux nombres en latin et qui en français ont été réduits au pluriel; exemple : mosurs (mos) ; le singulier est regrettable. Dans cette phrase : more majorum^ more participe du sens de manière^ de coutume et de tradition.

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