II. DE LA DÉCLINAISON ROMAKE
A leur état ancien, le français et le provençal oCBnent des traces d'une déclinaison.
Cette déclinaison est très-imparfaite, car elle n'a que deux
qvi' aumaUle, bataille, meroeille, dont il sera question plus bas. Betaceup de mots pourraient être ajoutés à cette liste, mérite par exempte, atips*gile qui au moyen âge étaient féminins.]
^ Voy. plus loin le chapitre où il est traité de la formation de Ta^edif .
* Diei. t. II. p. 20.
' Delicia au singulier se trouve en latin. Voss., Arittarekm, p.444. (n) [On peut supposer qu'ils en ataient un dans la langue vulgaire.]
cas fondameiitaiix^ BUe n'en est pas moins une déclinaison Têrilable, bien qu*on ne loi ait pas aceordé ce som jusqu'ici. J'espère que ce qai Ta suîvreie démontrera.
Des cas que distingue cette déclinaison, Tun coirespond au AorniDatif, l'autre répond à tous les autres; Tun désigne quun substantif est sujet de l'action, l'autre qu'il est le but, letflnne ou le moyen de l'action.
Cette distinction grammaticale entre le sujet de la phrase et tout œ qui n'est pas lui, entre le nominatif et tous les autres G», suffit pour marquer les rapports fcmdamentaux des subslsntiis entre eux et avec les verbes, et pour bannir toute incerlilode sur le rdle que différents substantifs jouent dans une phrase; c'est le nécessaire eu fait de déclinaison.
Oo trouve hors des langues néo-latines des exemples d'une (iédinaison à deux cas.
Dans le grec vulgaire, le pronom personnel est réduit de fait à deux cas ; le peuple faisant rarem^t usage du gémlif H da datif*.
Rn bas-breton, les pronoms, dit Legoindec', n'ontqoe deux <*^s : c le nominatif, qui est toujours suivi d'un verbe exprimé
* On treuTe des eiemples des antres cas, mats ea ^éral dans des ooms propres laiins, témoin les Ters suivaats tirés du roman de Brut :
Nominatif Puis fu roi ses iils Catuuus, vers 5715
Génitif Fu mors uns niés Bbuti Tumus. 1004
Accusatif Bmprès Gatullom Caûllus 3716
Afelatif Apcia de Broid, Bretons lilî
De CoRiNKC Corinée 1216
Vff.JI. Chabaille, Befue frtmçaàe, 1« décembre 1837.— (Ces moU sont i'o pur ktin, et n'ont rien de commun avec la dédinaiscm romane ; c'est de nèine qu'encore au dix-septième siècle, en allemand, on déclinait les mots bttns cités dans le cours (fane phrase, au lien .^en français on les oietlaii iovariablesMnt au nominatif.]
^ Ninoîde Uynas, Gramm. grecque, p. 59 et 40. — - [Le datif a tout à fait •lispani du grec yulgaire, mais le génitif s'est conservé partout, sauf au f^^û*. du pronom |iersoraiel ; si ^/aSv ne se dH plus, le gén. sing. //ou est J'iin emploi eonstant.]
'Cftrwm. erlVo-^reioRne, p. 61 -et 62.
OU sous-entendu, et VobjecHf, qui est toujours r^i par un Yerbe actif ou une préposition. » Ces paroles pourraient s'appliquer exactement à la déclinaison romane.
Enfin, une langue parlée dans une des iles de la mer du Sud, la langue hawaî, donne à ses substantifs la terminaison i, ta, quand ils sont régimes de la phrase ^
La déclinaison dont je vais parler étant commune à Tanden provençal et à Tancien français, et bornée à ces deux idiomes, je lui ai donné le nom de déclinaison romane. Roman, pris dans une acception générale, s'applique à toutes les langues nées du latin. M. Raynouard, en l'appliquant à la langue provençale primitive, type imaginaire des autres idiomes néolatins, a jeté quelque confusion dans les idées que celte dénomination réveille. En conséquence, j'ai cru plus convenable de me servir du mot néo-latines pour désigner les langues dérivées du latin ; et afin de ne pas donner deux noms à une même chose, ce qui est une source d'erreurs, aussi bien que de donner le même nom à deux ciioses différentes, j*ai réservé la dénomination de roman pour ce qui appartient exclusivement à deux idiomes plus rapprochés entre eux qu'ils ne le sont d'aucun autre, savoir : le provençal et le français à leur état ancien. Seuls, dans toute la famille néo-latine, le français et le provençal présentent le système de déclinaison à deux cas, que je vais exposer.
Aucun des auteurs français du moyen âge publiés jusqu'à ce jour n*a donné les règles de cette déclinaison ; ils obéissaient aux règles par un instinct grammatical, mais ils nV valent point réfléchi sur leur existence. 11 n'en a pas été de même des troubadours. Ceux-ci se rendirent compte du procédé employé par eux ; on le voit par deux grammaires provençales du treizième siècle : le Donalus provincialis de
1 Cette terminaison i, ta, dit Charaisso.(6'e^r die hawaiUche Sprache, p. 16), répond à l'accusatif et au datirque dans les dialectes peu cultiva de l'allemand on ne distingue point. Ce cas delà grammaire hawaîe devrait, ajoute-t-il, s'appeler le cas objectif.
Hugues Faidif , et la Dreita maniera de trobar de Raymond VidaP.
H. Raynouard a connu ces deux grammaires* qu'il n'a pas poUiées ; son mérile n'est donc point d'avoir découvert dans le provençal ce qu*il appelait la règle de r«, mais d'avoir le premier appliqué cette r^le à l'ancien français, d'avoir montré que l'ancien français obéissait, à son insu, à une loi que nul n'avait décowrerte et proclamée jusqu'à Tillustre éditeur des troubadours.
Toid Gommait il énonce cette loi importante' :
I Au singulier, Vs final, attaché à tous les substantifs masculins et à la plupart des substantifs féminins qui ne se terminent point en e muet, avertit qu'ils sont employés comme sujets; et l'absonce de Vs désigne le régime direct ou indirect.
< Au pluriel, les sujets ne reçoivent pas !'«, que prennent les régimes directs s>u indirects. »
Par les nombreux exemples rassemblés dans sa Grammaire comparée des langues de l'Europe latine *, et dans ses Observations sur le roman de Hou*, M. Raynouard a mis dans une lumière éclatante cette règle qu'avaient méconnue tous ceux qui, avant lui, s'étaient occupés de notre ancienne langue '.
* Grammaira nmumeê inédites du treizième êiècle, publiées par Guessard, Paris, tS40, p. H. — [H. Guessard en a donné une nouvelle édition très-«méUorée, en 1858.]
* Choix deg poésies originales des troubadours, t. II. Monum, de la Umgue romane^ p. cun.
' Gramm. comparée, p. 71 .
*OeU page 72 à la page 86.
* Observations philologiques et grammaticales sur le roman de Rou, de b page 48 i la page 80.
' Harot ne connaissait pas la déeUnaison romane, comme on le voit par les changements qu'il fit au texte du Roman de la Rose, qu'il publia ; par exemple, à ce vers :
De croire que songes aviengne, il sofartitua celui-ci :
l>e croire qo*ancun songe n*advieoDe.
Uom. de la Rose, v. 13.
Il le nK>ntre encore mieux dans la préfoce par lui mise en tête des
C'est en vain qu'on a ▼ooIh arguer, contre la loiprodamée par M. Raynouard, des exceptions plus ou moins nombreoses que présentent différents manuscrits* Il suffit que dans la trèsgrande majorité des cas la règle soit observée, pour qs'îl soit impossible de ne voir là qu*nn accident ; or, c'est ce qui a Keo ; en oitre, ce sont précisément les manuscrits les plus anciens qui offrent une observation plus exacte de la loi en question. #
Le plus vieux monument de la langue française, la traduc^ lion du Livre des Roit^, lui obéit presque constamment, il en est de même de la Chamcm de Roland*. Dans ces deux ouvrages, le nombre des cas dans lesquels la règle de Vs est observée, est au nombre de ceux où elle ne l'est pas, au moius comme dix est à un. Dans tous les ouvrages français du douzième et du treizième siècle, chaque vers ou diaque ligne en offre d'incontestables exemples. Si l'on peut dter des passages auxquels elle ne s'applique pas, évidemment ce sont des passages fautifs et eo^ceptionneis. Il n'est pas surprenant que dans une littérature qui n avait point de grammairiens, une règle ait été assez souvent violée ; mais pour qu'elle ait été observée très-habituellement il fallait qu'elle gouvernât bien réellement la langue à l'insu de ceux qui récrivaient.
Je pense donc que la règle de la distinction du nominatif et du cas régime exislait réellement dans Tancienne langue
poésies de Villon, qu'il publia également. UayùI y cite comme des toco- Uons surannées : U roys pour U roy^ homs pour homme ^ eompamâ pour compagnon; a aussi force plurieh pour singulière, et plusieurs autres inconsTuités dont estoit plaiu le langaige mal lymé d'icelluf temps* > Villon, éd. de Prompsaut, p. 10.
* JÂ livre des Heis^ que publie H. Leroux de Lincy. — [Les Serments de 842, le Chant de sainte EuUdie, la Fte de saint Alexis dans sa plus ancienne rédaction, une Vie de saint Léger et ime Passion du Christ qu*0D a trouvés dans un manuscrit de Glermont-Ferrand sont antérieurs à la traduction des Rois.]
' la Chanson de Roland ou de Roncevaux, publiée par X . Fr. llicbcl. iS37.
française. Je crok même, et j'espère le prouver dans ce qu'on Ta lire, que M. Raynonard n'a pas connu toutes les formes de ta déclinaison romane ; que cette déclinaison en a d'autres dontqiielques-iines n'ont point été signalées jusqu'ici.
Cette fois, je n'aurai donc point à combattre une opinion sfsièmatique de M. Raynouard ; je n'aurai qu'à étendre encore h partée, et, pour ainsi dire, les proportions de sa déooovate.
La fanne la phis ordinaire de la déclinaison romane à deui cas est celle-ci (a) :
Singulier.
?(ominalif | terminé en s* hom-s.
Génitif ]
Datif (
Accusatif h*°^* '^°''^-
Ablatif ]
Pluriel.
Nomimtif { sans » hom.
eéaiUf j
Datif ( . .
Accusatif ( ternes en a homni.
Ablatif )
L'< de la déclinaison romane n'est poinf un débris de la seconde déclinaison latine, mais un signe emprunté à cette déclinaison et i plusieurs autres, et transporté à un grand nombre de mots qui, en latin, n'en étaient point affectés.
Cette extension d*un signe grammatical s'opère en vertu
' L'a est souTent représentée par un a ou par un x : c'est une variante ponmeat orthographique.
[a] {Toir pour la décUnaison romane .en général la note placée à la (in du présent chapitre. Quanta hom, il se décline ainsi :
Singulier,
Sujet honif kofM,
Régime home.
Pluriel.
Si^et hume,
Régime. AomeaJ
du principe d'analogie, si puissant sur les langues, et en vertu duquel elles parviennent à établir dans leur seinTomformité et la symétrie ^
Dans la déclinaison romaine, Vs du nominatif vient ëvideinment de Ys qui forme en latin la terminaison, non pas seulement, comme on l'a dit, des masculins de la seconde déclinaison (dominus)j mais de beaucoup d*autres substantifs des doui genres de la troisième {floSy arbos), de la quatrième (niamis, domus)^ de la cinquième (dieSy lue»). L'habitude de voir Vs à la fin du plus grand nombre des substantifs de la langue latine a porté à le placer à la fin de presque tous les mots romans.
Ce qui montre que cet s final n*est pas dans les deux langues romanes un simple débris étymologique (a), mais la caractéristique grammaticale d'un cas, c'est que Ys ne forme pas seulement la terminaison des mots qui avaient !'« en latin, mais des mots qui, dans cette langue, avaient une tout autre terminaison. Ainsi : temples de templum; arbres de arbor; formiz de formica.
Bien plus, de baro^ latro^ on a fait systématiquement le nominatif 6e7*5, lierres, que ne pouvait donner le mot latin.
g 1 . Nominatif singulier.
Us final était la caractéristique du nominatif singuUer dans la déclinaison provençale pour le masculin. H. Rapouard l'a établi par un grand nombre d'exemples qui ne laissent rien à
* C'est ainsi, par exemple, qu'en italien on a terminé en t les pluriels des mots pœta, pœma (en latin, poetœt poemaia), parce que, dans on très-grand nombre de mots latins, dans tous oeui qui appartenaieiit à b seconde déclinaison, la terminaison du pluriel était en t. On a conserTé cette terminaison dans les mots italiens qui dérivaient deceux-d, et on la étendue à ceux qui dérivaient de mots latins terminés autrement au pluriel ; par exemple, en œ, en aia.
[a) [Le $ final est à TcHrigine un simple débris étynxrfogique; il est seo* lemcnt \rai de dire qu'il a été ajouté i^ar analogie à beiucoap de m^
désirera 11 ne s'explique point avec le même détail sur les féminins ; mais le troubadour Raymond Vidal * nous apprend que les féminins en a ne prenaient point 1'^ au nominatif singulier, et le prenaient à tous les cas du pluriel, ce qui est cwitraire an principe de la déclinaison romane et analogue à ce qui a prévalu pour tous les mots dans le provençal et le français modernes. D'autres substantifs féminins, tei*minés en or et en ofiy prenaient Vs au nominatif singulier et pluriel, participant ainsi de la déclinaison romane quUls suivaient au singulier, et du système d*orthographe usité dans le provençal et le français modernes, qu'ils suivaient au pluriel.
Enfin, les mots féminins en is étaient indéclinables en provençal. Exemple : emperairiSy impératrice ; chatUairis^ chanteuse.
Il en était à peu de chose près de la déclinaison dans l'ancien français comme dans Tancien provençal. M. Raynouard a inist^ fait hors de doute par un grand nombre d'exemples auxquels je renvoie'. J'arrêterai seulement l'attention du lecteur sur certains mots qui offrent quelque particularité dans l'application de la règle de Vs.
Les noms propres masculins prenaient généralement Vs caractéristique du nominatif. Rien de plus simple pour ceux qui, sous leur forme latine, se terminaient par cette consonne, cooune Charles {Carolus), Jacques {Jacobus)^ qui l'ont conservée jusqu'à nos jours, Jehans (Johannes), aujourd'hui Jean, qui l'a conservée longtemps^»
Le fait est plus remarquable pour ceux qui n'avaient point
qui ne Tavaient pas de naissance, tels que arbres et lierret; quant à ber, Une semble ims qu'il Tait jamais reçu. Temple* n'est pas dans le même cUt attendu qu'on disait dans le latin populaire lemplus au lieu de tem^ pkun; Voy. Diez, Gramm., 2* éd.» II, 4.]
* Grammaire romane^ p. 26 et suiv.
' Guessard, Gramm. romanes du treizième siècle, p. 14. ' Voyez Grammaire comparée, p. 72 et suiv., et Observations sw le roman de Hou, p. 49 et suiv.
* Froissart commence ainsi sa chronique : Je Jehans Froissart.,4
Vs final dans leur fornie latine, comme Ivo, Hugo, Gwdo, qm, dans l'ancien français, se traduisirent par /ves, Hugui» on Eues, Gitû. Ici l's, évidemment, n'était pas étymologique, il était grammatical*
Les noms propres féminins eux-mtoea prenaient quelque» fois Vs final, bien que plus rarement que les mascuBns. De \k Emmelos^y Isaheaus^^ Oridanê*, Erembors*, Heiiêens\ enfin CathaSy au temps de Mdiére, dans les Préekmei riàicuies (a).
L'« caractéristique du nominatif s'applique même à des noms étrangers de lieu et d'homme. Ainsi la viUe de Zara s'appelle, dans Villehardouin, ladres^ \ MurzupkUy Morchufles'^. De Rolfr on faisait Rolks*; de Buncan, flânekans * ; de Walier, Walters '^; on écrivait fioak pour Jteo/".
Vs du nominatif formait une partie si essentielle du mat,
qu'elle effaçait souvent h dernière consonne du radical. Ainsi
dus pour duc, dens pour deuil, chies pour chef, leus' pour
loup.
Li dus de Venise.
Villehardouio, p. 28.
Le duc (ou doge) de Venise.
Cette vieille forme s'est conservée dans le dicton picard reproduit par la Fontaine :
Biaoi chires /eus, n'écoutes mie Vëre tenchent cfaen ûeux qui ciie.
* Bamancero français, p. 28.
*Ibid., p. 5.
» Ibid., p. 42.
*Ibid., p. 49.
* Otarm le Ijokeram, t. I, p. 15$.
* Villehardouin, p. 29 et passim.
' Rnd., p. sa.
' Hist. des ducs de Norm,, passim.
* Chron, de Jordan Fantosme, v. 314 .
'0 Vie de saint Thomas de Caniwhéry, p. 53. " Ijss Hoist passim,
(a) [Cathos est un nom de fantaisie qui ne peat être invoqué ici. 0ms les noms qui précèdent Vs est étymologique.]
FORXATION DU SUBSTANTIF. M»
C'est ainsi qu'on disait MÛns Pox pour saint Paulj
Mais si ' me puist aidier saitis Pox,
Boni, du Renartf v. 5180.
liais puisse m'aider saint Paul.
Cette disparition de la dernière consonne du radical devant Il do nominatif change la forme des noots dérivés d'un substantif. Ainsi, an lieu de gab, moquerie, ou écrivait gas (pour gabi). Gas a iait gausser, conune gab a bit gober.
On peut) je crois, voir un vestige de l'emploi de Vs (ou de 1 x) à la Gn des mots au nominatif, remplaçant la dernière consonne do radical, dans le mot faucheux, espèce d'araignée, pour faucheur, exactement comme on eût écrit ce mot au moyen âge.
La prononciation qu'affectent encore aujourd'hui les personnes du grand monde, un piqueux pour un piqueur, me parait tenir A la même origine et rappeler 1*9 remplaçant l'r à la lin do nominatif de la déclinaison romane.
Le besoin' de distinguer, par la terminaison 9, le nominatif des antres cas, se fait sentir d'une manière remarquable dans le mot os( (armée). Commeo^ aivait été trop dur, on imagina de sapprîmer le t final et de dire H os au nominatif, tandis qu'on réservait oat pour les autres cas. On en trouve de nombreux exemples dans Villehardouin ; je ne citerai que ceux-ci :
Einsi se logea li os,
Villehardouin, p. 24.
Si Tint Mabius (Mathieu] de Montmorency à Vosi.
Ibid.
Il guerpi (quitta) Vost,
Ibid., p. 25.
' Celte forme si puist avec le sans de puisse est italienne :
S^is euë TÎTO de* duMbiosi seogli.
Petr., caiis..2i,6.
Puissé-je échapper Tivanl â ces redoutables écueilsl IDans cetdeuK ewroples fi paraît 6ti« simplement conditionnel.]
Einsi séjourna h o$ de France à Zara.
Villebardouin, p. 31.
Une partie de Tôt/.
/6ûf.
S'en revindrent en Va$t,
Und., p. 42.
De même, au lieu d'écrire un Blocs (Valaque), on écrivait un BUu, au nominatif, en remplaçant par Ys la dernière lettre du radical qui reparaissait aux autres cas.
Se Johannis li BUu venoit sur els.
Villebardouin, p. 117.
Si Jean le Yalaque venait sur eux.
Et virent les bannières Johannis le Bloc,
Ond., p. 115.
Et ils virent les bannières de Jean le Yalaque.
liOs substantifs terminés en al, en e/, en eil, changeaient au nominatif singulier cette terminaison en aux{a) ou ox, comme cela se fait encore aujourd'hui pour le pluriel dans chevaux ; pour un cheval on trouve uns chevaux.
Car du porter fu tous enchargiés uns kevaux.
Les Quatre fih Ayman, v. 1000.
Car un cheval serait très-chargé d'un tel fardeau. Pour conseil on trouve consaux.
Ebsî fut li caruaux acordés.
TUlehard., p. 36.
Ainsi fut le conseil d'accord.
Bonel, nom du chien dans le Roman du Renart, s'écrit Jtoniaus et Roniax :
Bant Hoaniax qui Renart gaite.
Rom, du Benari, v. 9081.
Don Bonel qui guette Renard.
l«i [Plus ordinairement ai» / •- aux et surtout ax sont picards.)
' FORHATION DU SUBSTANTIF. 61
Li solaux pour le soleil.
L'endemaiD au matin ains que lerast H solaux.
Les Quatre fils Aytnon, y. 1005.
I^ laidemain matin avant que le soleil se levât.
H. Raynouard ne s'explique pas sur la formation du nominatif féminin français. Je vais tâcher de le compléter en ce p<Hnt.
Les féminins dérivés de la déclinaison imparisyllabique qni avaient Vs final en latin ^ le conservèrent en français.
VéritcK est tomée ù fable.
* Roman du Renarl, y. 8275.
La vérité est changée en fable.
Il en fat quelquefois de même des substantifs de la même déclinaison qui n'avaient point Vs final en latin.
L'amors que Diex m'a commandée.
Barbazan, Fables et Contes, t. II, p. 206.
L'amour que Dieu m'a commandé.
H en est de même d'ocoisons^j maisons*, raisons^, dohwrsK
Pour les substantifs féminins dont la terminaison latine était a, en général ils ne prenaient pasT^ en français. On peut s'en convaincre en ouvrant au hasard un livre écrit en ancien français. Les exemples sont trop nombreux pour avoir besoin d*ètre appuyés de citations.
Cependant la force du principe de Vs était si grande, que
* M. Raynouard en cite plusieurs, tels que pars^ clartés, prospérités, adt€rtités,nuii, mors, etc., mais sans les distinguer des substantifs masculins. Grammaire comparée, p. 12 et sulv.
^Hist. des ducs de Norm., p. 53.
*md., p. 4i.
•/Wrf., p. 53.
• /Wd.. p. 45.
quelquefois on trouve un substantif de eette aorle avec un «*.
Exemple : Formis pour formics de formica :
E U formis (a) pas ne si oele.
Roni, du BenarL ▼. 9064.
Et la fourmi pas ne s'y cache.
Merveille, qui vient de mirabilia, tantôt prend Y s final et tantôt ne le prend pas.
MerTeilles {b) ert si li eschape.
Rom. du Renartj y. 5094.
Ce sera merveille s'il lui échappe.
Merreiilr ou fable sembleroit.
Rom. du Rûu., v. 789S.
Ce semblerait fable ou menreille.
Dans le premier exemple, Torthographe peint le rôle que le mot merveilles jone dans la phrase ; dans le second, elle rappelle d'où ce mot est dérivé. D'ailleurs la mesure a favorisé le retranchement de Vs,
Les substantifs qui ont, ou dont les analogues' ont en latin la terminaison atar, prennent au nominatif smgalier, en provençal, la forme atre, être, et, dans TaRcien français, la forme ères, ieres. Exemples : Empereres, pechieres^ habUerety corn" bateres.
* M. Raynoiiard en cite plusieurs exemples, mais confondus avec le» dérivés du substantif en s, et sans avertir que ceux-ci forment la règle et les premiers une exception assez rare. Ces exemples sont cam$ (caro), racines [indicina). Grannnaire comparée, p. 73 et suiv.
' Par exemple, boisières, trickières, combaières, ne dérivent point dan mot latin en ator, cependant ils se forment comme emperere$. pechierts. qui dérivent d'imperator, peccator.
(a) [Formiz est ici masculin ; formica eût donné non fif^wne$ wx» formie.]
(b) [KerveilleB paraît être ici un pluriel.]
FORMATION DU SUBSTANTIF. ffî
La foroie or» eor^ eur, eour^ reparait au cas gime. VillebardouindU:
L'empereres Mordralles ne reposa mie.
VUl., p. 80.
L'empereur Murzuile ne reposa point.
Les vermeilles tentes remper^our Morchufle.
Ib., p. 79.
Les tentes vermeilles de Tempereur Murzufle.
D'où Tient cette terminaison singulière en prorençal, otre? Bst-cedtt celtique? Il est à remarquer qu*en gaëlic la déclinaison^ terminée en atr, eir, oir, or^ renferme on très-grand nombre de substantifs. C'est peut-être à cette déclinaison qu'a été emprunté le atre provençal, d'où le ères et ieres français, eomme Vs, autre caractéristique du nominatif, a été emprunté à la déclinaison latine. Cette supposition ferait remonter Toriginede k forme romane à une époque où les idiomes celtiques éldealiancore parlés dans la Gaule (a).
La forme eres^ ieres, a été remplacée dans la langue moderne par diverses désinences.
L'ancienne terminaison latine ator,d*où ateur^ et/r,a reparu dans vtrnficaieur^ au moyen âge vemfieres^ dans canieur^ au moien âge ccniere$. leres a été remplacé par leur: Essayere»^ e$$a^eur ; ou par er : CmseilliereSr conseiller*.
* An anahflfu ofthe gaelic tanguagcy by W. Shaw, p. 42.
* La terminaison terea, adoptée par analogie dans beaucoup de mots qui n'aTueit point la terminaison ator en latin, a produit la terminaison wr d'un certain nombre de substantifs et d'adjectifs, les uns perdus aujoonl'liai» comme droiiurier; les autres qui subsistent encore, mais dont la phfiioiiomie a quelque chose d'antique, comme jiuUcierj coutumier. Je croK qu'on peut raitAcfaer au même principe meêsagier [meêêager)^ pri- •omûer, qui ont remplacé les anciens mots, un messaçe, un priêon. — {La lermioatsoa ier représente le latin arius: consiliarius, juUicmrim, etc., et ne peut en aucune façon s'être formée de ter«8, qui répond au latin otor.—Yoy. Gaston Paris, Étude sur le rôle de V accent laiin dans la Umgue frmçaiêe, p. 89- J
[a] [Le celtique n'a rien à faire ici : aire dérive très-naturellement du
Le seul mot français peut-être qui ait conservé la terminaison en ère, c'est trouvère^. Trouvères, en provençal trobaire, était le nominatif; trouveor, en provençal irobador, était le cas régime.
Dans le français moderne, les poètes du Nord sont désignés par la forme de l'ancien nominatif français (brouvère)] les poètes du Midi par la forme du cas régime provençal (trobador).
Le cas régime de Tancien français est employé aujourd'hui dans le sens général, dérivé du verbe trouver, un Irouveur de métaux. Le nominatif (trouvère) est restreint au sens particulier de trouver, quand ce mot voulait dire composer en vers,
§ 2. Cas régime.
Ce cas s'emploie pour tout substantif qui n'est point le nominatif de la phrase, quel que soit d'ailleurs le rôle qu'il y joue. Il désigne l'objet, le moyen, le principe, la conséquence, tout, hormis le sujet de l'action ; il représente à lui seul le gé- Yiitif, le datif, l'accusatifet l'ablatif delà déclinaison grecqae et latine.
La manière la plus simple et la plus usitée de former le cas régime. est de retrancher la lettres, qui désigne le nominatif. On peut voir dans M. Raynouard* les nombreux exemples qu'il cite de la formation du cas régime par la suppression de 1'^ caractéristique du nominatif. Si l'on en veut davantage, on n'a qu*â ouvrir un vieux livre français, on en trouvera presque à
latin ator, accentué sur a, comme la foime du régime adar vient de aUfrm accentué sur o. — Ere {ères par analogie avec les mots dérivés de la î* déclinaison latine) etétn', éour sont l'équivalent français du prov. airty ador.]
* ProuverCf prêtre au cas régime, Subsiste dans le nom d'une nie àt Paris. — [Quant à trouvère, s'il a conservé sa forme originelle, c'est qu'il a été pris par les modernes dans les écrits du moyen kge, comme désignation spéciale de nos anciens poètes lyriques.]
• Grammaire comparée, p. 78 et suiv. Observations philologique* tur le roman de Rou, p. 49 et suiv.
tOQtes les lignes. Sans m'arrèter à démontrer ce qui n^a plus
besoin de démonstration J'indiquerai quelques autres manières
déformer le cas régime que M. Raynouard ne semble pas avoir
toutes connues.
\ Outre le retranchement de ïs final, on changeait souvent la
vovelle.
De Deits, Dex ou Diex, on faisait tantôt Dé:
Par la splendor Dé, [Serment de Guillaume dans le rom, de Rou, paisim,)
Par la splendeur de Dieu.
Tantôt Deu^ ou Dieu:
Le temple Deu,
Us Roi$, p. 267.
Le temple de Dieu.
Cest la forme Dieu qui a prévalu.
Quelquefois le cas oblique des noms imparisyllabiques a laissé sa forme au vieux mot français. Ainsi crimene de crimine: ,
De crimene (a) en laie curt par dreit plaidier ne deit
Vie de saint Thomas de Cantorhéry, p. 48. On ne doit pas juger son crime dans un tribunal laïque.
Par une transformation singulière, Vu du cas régime se
* On trouve dès le premier âge de la langue Deu pour Diex, le cas régime pour le nominatir.
Il sols est beu.
Les Rois, p. i65 et psssim.
Lui seul est Dieu.
L'cmpiétemeDt du cas régime sur le nominatif ^ empiétement sur lequel je reriendrai et qui a donné leur forme actuelle à un grand nombre de subslantib français^ cet empiétement avait déjà lieu fréquemment dans Tanaenne langue pour ce mot et pour quelques autres.
(a) (La mesure fait voir que le premier e de ce mot était supprimé par la proncmciation ; voy. Gaston Paris, Accent iatin, p. 24-5.]
changeait en f. Pontieu est le cas régime de Paniiex^; au lieu de Fontieu on trouve Pontif.
En Somc en Pontif arivèrent.
Rom, de Rou, v. 268.
Ils arrÎTèrent dans le Ponthieu par la Somme.
Allez avant à ma suer de Pontif.
Garin Je Ijoherain^ t. I, p. 154.
Allez Ters ma sœur de Ponthieu.
De même, on trouve Brunof, probablement de Brunou, pour Bruno, (HisL des ducs de Norm., p. 39.)
Dans ces exemples 1*/* remplace Vu à cause de l'analogie de Vu avec le v, qui n'est qu'un /* adouci.
Mais par ce principe d'extension qui fait que, dès qu'un signe est employé légitimement dans certains cas, on remploie par une sorte d'usurpation dans des cas où nulle considéralion étymologique n'autorise sa présence, Vf a élé parfois un signe du cas régime. Ainsi la première ligne du livre des Rois nous présente aniif:
En Vantif pople Deu.
Dans l'antique, peuple de Dieu.
Le nominatif est antis pour antics (anticus) qui fait au cas régime antif, comme Pontiex ou Pontis îeiii Pontif (a),
El pinel entrent dedans un val atitif,
Garin le Jjofierain, t. I, p. 195.
Ils entrent dans le bois de pin en un vol antique.
Le substantif blez [hlé) comme l'adjectif antis prend un/* au cas régime sans que nulle étymologie l'y autorise..
* On trouve aussi Pontif de Pontis, pour Pontiex.
Ilam en Ponli,
ViUehardouin, p. 121.
(a) [C'est Pontim, non Pontis ni Pontiex, qui fait Pontif; dans antif. 1'/ représente le premier u à'antiquus.]
Diex dooe bief, deables Tanble.
Barbazan, Fab. ei Contes, t. IV, p, 126. Dieu donne le blé, le diable le vole.
L/ était donc une forme rare du cas régime ^ Certains mots trés-contractés au nominatif reprenaient au cas régime leur développement originel.
Ainsi de nepos on avait fait niés ', par une assez forte contraction ; au cas régime on voit reparaître neveu (a).
Estoit Benars niés Ysengriu. •
Li leus dou gorpil fait neveu.
Hom. du lien., y. 154, 157 et passim.
Renard éiàit le neveu d'Ysengrin.
Le loup fait son neveu du renard.
Dans certains mots terminés en /, on indiquait le cas régime par le retranchement de la dernière consonne du radical.
L'ordre saint Po.
ê ' Hom. duHen.f v. 13498.
L'ordre de saint Paul.
Di>t Bernard de Baillo.
Chron, de Jord, FantosmCj v. 1743.
Dit Bernard de Baillol.
Yoy. aussi vers 1868 etpasstm,
* Nous verrons tout à l'heure que la terminaison m constituait une autre forme du même cas. Je dois faire remarquer dès à présent qu't/'ct in se remplacent l'un l'autre. Le cheval de Roland Veillantin s'appelle aussi Veillantif. [Chaniton de Rolandy p. 45 et prissim.) Au lieu du vers de Garin le t/iherain que j'ai cit^ plus haut, un autre manuscrit donne :
En ptnel entrent, un grand bois Yalenlin.
V07. Gwin le Loheruin, 1. 1, p. 19a; la note de M. Paulin Paris.
* Siéif qui a disparu de la langue moderne, se retrouve dans le féminin nièee.
(«} [îiiéê et neveu répondent à népo$ et à nepôtem; la différence de l'accentuation dans le type latin motive la différence des formes françaises.]
11 en est de même pour le d final dans certains noms propres, comme David, Alfred,
Il ne saveit en tout le mund meillur cunseil Davi,
/^tf/.,T. 2045.
Il ne savait en tout le monde meilleur conseil pour David.
On trouve Alvré^ pour Alfred dans ïHisloire desducê de Normandie,
Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction; exemple : Fontevraut pour la fontaine d'Evrard,
Une forme assez fréquente du cas régime, et dont M. Ray*
nouard n*a indiqué qu'un petit nombre d'exemples, c'était la
orme dérivée de Taccusalif latin, en um^ am, em, d*oùIes
terminaisons on, a», in, pour le cas régime, dans Tanciennc
angue française.
La terminaison oti, que M. Raynouard semble borner aux noms propres, et qui s'applique à d'autres classes de substantifs, est évidemment empruntée à Taccusatif latin en um (a}.
Un fait assez singulier prouve qu au moyen âge um se prononçait on. Un fanatique du douzième siècle, qui s'appelait Eon, trouvait son nom dans cette phrase : Per euh qui venUirus est judicare vivos et mortuos per ignem, et en concluait qu'il devait mettre le feu partout*.
Il est bien reconnu aujourd'hui que de Charles on faisait Ckarlon ; de Hugues ou Hues^ Hugon ou Huon ; de Pierre, Pieron *.
* De là est venu Auvray, nom propre.
* Baronius, atino 1148. Je dois Tindication de ce fait curieux au sarant M. de Gerviile.
^ Voyez Raynouard, Grammaire comparée, p. 85 et suiv.
(a) (Il faut ici distinguer des mots appartenant à deux classes différentes : les uns appartiennent à la Iroisième déclinaison, ils subissent, comme leurs types latins, un déplacement d'accent : Hugo donne Hvfy comme Hugénem Huon. Mais il en est tout autrement de Charles-Charlffn et de Pierre-Pieron ; dans Cdrotus-Càrolum, Pétrus-Pétrum l'accent ne
C'est qaand on a perdu la tradition des lois grammaticales auiquelles obéissait le français du moyen fige, qu'on a cru qu un personnage chevaleresque avait pu s'appeler Huon de Bordeaux; le héros du roman écrit en prose au quinzième siècle s'appelait originairement Hues de Bordeaux, et son nom était mis au cas régime dans le titre : Histoire d*Huon. Appeler Hues Huon, c'est comme si on perdait l'intelligence des déclinaisons latines, et qu'on appelât Cicéron, Ciceronis, parce qu'on lit en tète de ses ouvrages : Ciceronis opéra.
On voit une trace bien évidente de l'origine de cette désinence en on dans une phrase écrite au quinzième siècle : Bomulus oceit Remum. {Étais généraux de 1484, par l. Masselin, p. 175.) (a)
Il en était des noms de lieux comme des noms d'hommes.
Del blanc marbre de Tille de Paron.
Garin le 1joherۈn, t. II, p. 246.
Du Uanc marbre de l'Ile de Paros.
Je pense, sans pouvoir l'afOrmer, que cette désinence on a été employée également pour désigner le cas régime après
se déplace pas, et ne devrait pas se déplacer non plus en français. M. Gaston Paris [Accent latin , p. 45-6) a considéré ces formes en on comme des diminutifs ; mais on peut objecter qu'elles n'ont point le sens diroinuti î. I. Dia (Ebert's Jahrhuch fur rantanUche LUeratur^ V, 411-2), se fondant sur ce que ces formes n'ont point été d'un usage constant et sur ce qu'elles appartiennent le plus sou'. ent à des noms propres, pense qu'elles ont été tirées des accusatifs latins à une époque où le latin, devenu langue morte, M prononçait à peu près comme de nos jours [Petrûm) et non plus conformément à l'ancienne accentuation ; mais leur ancienneté rend cette explication très-peu vraisemblable. Enfln, M. J. Quicherat a signalé toute une «érie de noms germaniques de femmes qui intercalent aux cas obliques la tyllabe an entre le radical et la désinence : BertUf gén. Bertanœ; Bertrada, Bertradanœ; Fastrada, ace. Fastradanenij etc. (De la formation framçaiêe des anctewt noms de lieu, p. 64.) H. G. Paris, tirant parti de celte précieuse indication, a montré dans un mémoire lu à la Société de Linguistique de Paris, que cette formation était un emprunt fait à la déclinaison franque, et qu'elle s'étendait aussi à certains noms masculins même d'origine latine, d'où les formes Pierroit, Charlon, etc.] (a) [Yoir le supplément à la note i de la page 51.]
plusieurs noms propres féminins ; après celui de Marie, par exemple, dans Manon; de Marthe, dans Marthon; de Gothe, dans Gdthon.
Outre les noms propres, d'aulrcs substantifs prenaient on au cas régime. Bers faisait baron; lierres, laron; compaim, compagnon. Ces formes sont trop fréquentes et trop connues pour avoir besoin d'être établies par des exemples.
D*après le même principe qui présidait à la formation du cas régime en on, se formait le cas régime en an, tu, ou am, désinences dans lesquelles se retrouve toujours la nasale r>aractëristiquede l'accusatif latin duquel ilis sont dérivés.
Les noms propres conservaient la désinence latine : on disait Abdiam, Judam, Jonathan (pour Jonatham), Palmyram (a).
Sur Judam.
Ijs9 Roit, p. 224.
Pur ço apelad U reis Achab Abdiam,
Ilnd., p. 313.
E Tint e parlad i Jonathan.
Ibid,, p. 77.
Puis reedifiad... Palmyram,
Ihid,, p. 26».
Puis rebâtit Palmyre.
On la donnait, par analogie, à des mots qui ne Tavaieiit point en latin, comme Bethléem,
Par Dieu vos pri qui maint en Belliam.
Garin le Ijoherain, 1. 1, p. 21.
Je Yous prie par le Dieu qui habita Bethléem.
Sauf dans les noms propres, on ne trouve guère cette désinence, mais en revanche on rencontre fréquemment la dési-
(a) [Ce fait est trop particulier pour être érigé en loi.]
neiice ain qui provient de Vam, et celte enin qui provient de rim des Latins.
Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en ain. ainsi de £re, Evain (Evam) (a).
Comme Diex ot de paradis Et Adam et Evain foi*s mis.
homan du Renarif s. 44.
Quand Dieu eut chassé du paradis Adam et Eve.
En mer feri devant Evain.
ïbid,, V. 52.
Frappa dans la mer devant Eve.
Les Ev€Ûn asauvagisoient.
Ibid,, V. 97.
Celles d'Eve devenaient sauvages.
De pinte (nom de la poule dans, le ronian du Benart)^ pintain.
Pintain apele, où moult se croit
hom. du Ren.y v. 1420.
Il appelle Pintain, en qui il se fie beaucoup.
De l'accusatif latin en em on forma le cas régime en en. Le mot rien s'est formé ainsi de rem*
L'habitude était si forte de placer Y s après les substantifs sujets de la phrase, qu'une confusion, sur laquelle je reviendrai, ayant fait prévaloir la forme indirecte rien pour tous les cas, on rendit à ce mot, formé de l'accusatif latin, Ys du nominatif, en le plaçant après la nasale, et Ton écrivit ainsi : rienê.
La douce riens qui fausse amie a non.
Chanêon du sire de Coucy, p. 22.
La douce chose qui a nom fausse amie.
{a) (Voir, pour l'explication de ce fait, la note a de la page 68.}
Il y a aussi des exemples du cas régime en in,
Deas, donnez m'a mari Garin Mon doux amin (a).
Romancero Fronçait, p. 73.
Dieu, donnez-moi pour mari Garin Mon doux ami.
Chardon a*nin {b).
Rom, du Renarlf t. 0807« Chardon à âne.
Jo TUS baierai de grandismes halainê.
Les Rois, p. 282.
Je TOUS battrai à grands coups de verges (balais);
Et ûst faire le roi Olein crestien.
Sist. des ducs de Norm., p. 50.
Et fit baptiser le roi Olaus.
On ajoutait un im à Baalj quand il était employé aa cas régime.
Pas espérance en Baalùn,
JjBs Rois, p. 533.
Pas espérance dans Raal.
et un n à Ninive,
E espargnas le rei de Niniven,
Chanson de Roland, p. 120.
Et épargnas le roi de NiniTe.
Un grand nombre de noms propres dont la désinence est en in me paraissent avoir été primitivement la forme du cas obli* que d'un nom propre en s. Tels sont Robin de Roben, Colif^ de Colas, Girardin de Girards, Perrin vient de Pierre, comoie Pierron (c),
(a) [Cette forme insolite est amenée par la rime.] (6) [Atnift est un a4j. dérivé A'asininus,] {c) [tons ces noms sont des diminutifs.]
Ainsi s* est formé sapin, de sapsj qui était le vieux mot (a).
El tut frai tun plaiBtr de cèdres et de saps.
Lnê Rois, p. 243.
Et j'exécuterai ton coimuandemeiit au sujet des cèdres et des sapins.
Pettt*ètre de nonne, nonnain^ et de Jupiter^ Jupin.
Oa comprend comment Vum de l'accusatif a donné naissance à la terminaison in du cas régime, quand on voit le neutre lomm faire lorein.
Où sont or vos loreùuT
' Fab. inédites, t. I, 32.
OA sont maintenant vos rênes?
Ce qui est* plus singulier encore, et n'a pas été remarqué, que je sache, c'est que le cas régime dans l'ancienne langue fat désigné par un t, •
Ceci est évidemment un souvenir des imparisyllabiques latins qai prennent un i au génitif et aux autres cas fléchis : dos^ dotis; prudens, prudenlis. Ici encore la caractéristique du cas roman a été appliquée à des mots qui ne l'avaient point en latin; t, comme s, ou m, n'a pas été un simple produit étymologique, mais un moyen grammatical.
D'abord les substantii's dérivés de la déclinaison imparisyllabique, et qui en latin prenaient un t au cas oblique, prenaient aussi ce t (ou le d qui le remplaçait) dans la déclinaison romane.
Ainsi:
Ncfminaiif. Mous. Cas régime. Mont.
Citez. Cited.
Pitez. Pited.
Quens. Cont {b)
(a) [Sa/wi ^ent de mq^ûiim.]
[b) [U cas régime de cwns [cornes] est comte \fiomUem).\
Exemples :
Au cont Bemart.
Hisl.'des duc$ de Nonn,^ p. 20.
Il est al siège à Gordi^es la eitet.
Chanson de Roland, p. 4.
Il «st au siège de Cordoue la cité.
Ici le t, caché dans le nominatif français comme dans le nominatif latin, reparaissait de même aux autres cas; cela est tout simple. Hais il en est de cette forme de la déclinaison romane comme de celles que nous avons déjà reconnues ; elle a été appliquée systématiquement à des mots qui ne la devaient point à leur origine étymologique,
Bametz (de baronagium) a fait hamei (a).
Od tut son bamet.
Chanson de Roland t p. 4i.
Avec tout son baronage.
Espies a fait espiei{h),
Sun grant espiet met û sou chef U ber.
Ibid. , p. 97 ef passim.
Le baron place son grand épieu près de sa tète *. Enfin on trouve ort pour or y d*aurum,
' Cet exemple et celui de trot (Voy. plus loin) montrent le ^ eraprunlé primitivement à la troisième déclinaison latine, transporté même à des mots d'origine germanique. Espiès, en allemand, spiesse.
[a) [Baronagium est un mot peu ancien fabriqué sur le français baronnage , mais bametz (ou plutôt barnés if^u cas régime bamet, vient de haronatus. Le f est donc étymologique.]
(b) [Le I est très-certainement étymologique dans espiet, en anc btut ail. spioz.]
FORMATiON DU SUBSTANTIF. 75
Jo ne lerrele por tut Vort * (a) que Deus fist.
Ckanson de Roland t p. 19.
Je ne Uisserai pour tout i'or que Dieu fit.
Ce t, signe du cas régime, sest môme substitué à la dernière consonne du radical d'un substantif d'origine germanique, pour former le mot français trot. Le mot allemand trab fit dans l'ancienne langue trop, et au cas ré^me, avec le t, l'an des signes de ce cas, tropty d'où trot (b).
Et si perdi tropt et galoust.
Fables inédiies, 1 1, p 18.
Et je perdis le trop et le gslop.
Dans cet exemple, galop (de hlaupan) perd aussi sa consonne radicale^ avant le f.
Le ( parait encore au cas régime dans matinet (de matutintu [c]) :
Au matmetf quant jors fuit apparus.
Gérard de Yiane, v. 30.
Au matin, quand le jour fut apparu.
Voyez iind.y v. 14, elGcrrtn le Lcherain, passim. Dans regnet (de regni [d\) :
En France le regnet,
Ch. de Roland, p. 26.
En France le royaume.
* On ne peut douter du sens d*ort, car te vers revient souvent dans les poèmes cheyaleresques :
Je ne Uiroie por tôt Vor que Diei fist.
Gerin le Loherain, t. I, pt 27S.
(o) {Ort pour or est une faute de M. Fr. Michel; le ms. porte or. Voir l<^dit. de M. Th. Mailei, v. 457.]
[b] [Troi parait correspondre au participe getrabt, du verbe traben ; on Toit donc que le t est étymologique.]
(c) \Matinei est un simple diminutif de matin.]
(d\ [C'est là une dérivation impossible ; et représente un suffixe atm, soit Ttçnàtmy de même qu'on a comUatus, ducaluê, etc.]
Dans Balasguedt nom de ville ; en espagnol, Balaguer{a); en latin, Bellegarium ou Valaguaria; en ancien français, au nominatif, Baûguez, Voyez la Chanson deRolandy p. i73.
Dans blialt (d'où bliaud, de blial). Voyez Lexique de M. Raynouard, au mot Blial,
Dans faldesioed ou faUlestoet (Chanson de Roland, p. 5 et i/j de faldesthuL •
Les noms propres de lieux et d'hommes ont pris cette forme du cas oblique en t, aussi bien que les formes en on, an, ain, in.
Ango, l'Anjou, fait à ce cas AngoL
Cil ad Angol o lui.
Vie de Thomas de Caniarbéry, p. 5).
11 a l'Anjou avec lui.
Hemaudès (nom propre) fait au cas régime Hemaudin et Hemaudet (b).
Que dira ores vo moilliers Beatrix, Vo dut aiant Hemaudès et Gcrins?
Garin le Loherain, t. II, p. S54.
Que diront maintenant votre épouse Béatrix, tos deux eoûuits Hemaudès et Garin.
Et 11 mains nés ot à non Hernaudin.
Et le puîné eut nom Hernaudin.
A Dieu commande la belle Biatrix, Ses deux afant Hemaudet et Garin.
Recommande à Dieu la belle Béalrix, Ses deux enfants Hemaudet et Garin.
Même des noms grecs ont pris le t au cas régime. Umnai
[a) [Ou, plus exactement, eu catalan.]
[b] [Hemaudèê (Hemaudet cas rég.) et Hernaudin sont deux diminulifs ditférenu d'Emaut.J
de Uvemas (Viileb. p. 14i) ; Dimot de Ditnos {Ib. p. 93-5-9).
Les mots en ans ou ens eurent leur cas régime en ani ou eni, à rimiUiion du participe présent et des adjectifs en ans, en$y aimans, cotistans. Ainsi NarmanSy Allematut^ firent Sormant, Allemant, et ce t, qui» aussi bien que Ys final, était purement grammatical et nullement étymologique, ou le d qui Ta remplacé, est resté dans la langue moderne.
Lûherens (Lorrain) fit LoheranU
Ne sai que faire, Il Loherens a dit.
Garin le Ijoherain^ t. I. p. 191.
Je ne Bais que faire, a dit le Lorrain.
Or TOUS lairons dou ïjoherant ici.
Maintenant nous laisserons là le Lorrain.
Les noms féminins, comme Hersens^ Heluens^ firent au cas régime Hersent {Bom. du Ren.), H élisent ou Helisend,
Grant joie en ot HelUens au clair vis.
Garin le Fjoherain, t. II, p. 154.
Helisent au clair visage en eut une grande joie.
Pour lui vu quiers Helisend au clair vis.
Ibid., p. 154.
Je vous demande pour lui Helisent au clair visage.
Comme enfes avait pour cas régime enfant^ par analogie, on donna pour cas régime à MoyseSy Mùymnt ^
Diex le consaut qui forma Moysant,
Garin le îjoherain, 1. 1, p. S3.
Dieu le conseille (ou le conserve) (a) qui a fait Moyse.
' Jfoyirn était la forme ordinaire :
Si com MoTws enienget...
Deus dist à Monsir.
Litre de Joh, p. 486.
Comme Hojflc enaeignc.* Dieu dit à lloyies.
^à) (C'est c conseille • qui est la bonne traduction.)
78 FORMâTIOM de LA LANGUE FRANÇAISE.
Enfin par une extension toujours plus grande du principe analogique, le mot dam (de dominus), au nominatif dam, à cause de Vs final, a été traité au cas régime comme les mots en ans, et a fait dont.
On trouve dant exprimant le génitif:
De la maisnie dant Begon de Belin.
Garin le Ijoherain, t. II, p. 251-255.
De la suite du seigneur Bègues de Belin. Le datif :
Car la donnons dant Isoré le Gris. *
Ihid.f p. 6.
Donnons-la à Don Isorés le Gris.
L*accusatif:
Et Yoi son oncle dant Bernard de NaisiJ.
Ibid,^ p. 139.
Voy, aussi p. 203, cl t. I, p. 12, 29.
Par la même raison, Bethléem, qui faisait au nominatil
Bethleems, fit au cas régime Beûiliarit et par contraction
Beliant,
Qui de la Vierge en Beliant naquit.
Garin le Ijoherain, 1. 1, p. 30.
Qu naquit de la Vierge à Bethléem.
Beliant est le cas régime en t de Bethléem comme 6e/liam en est le cas régime en am. (Voy. plus haut, p. 7i.)
On était si accoutumé à voir le nominatif pluriel semblable au cas régime singulier, qu'on a mis un 1 à la désinence du nominatif pluriel d'un adjectif (chrestient), parce que certains substantifs en avaient un au cas régime singulier. Je ne puis m'expliquer autrement une forme bizarre que j'ai trouvée dans un texte où du reste on en rencontre beaucoup : li chrisiient pour les chrétiens (a) {christiani) . (Yst. deli Normant, p. 62.)
(«) [C'est un fait tout exceptionnel; l'ouvrage d'Aimé, moine du Moni- Cassin, est trop empreint d'italianisme pour avoir la moindrevalcur comme texte de langue.
La terminaison et, comme la termindiison oty et même les terminaisons in et on, ont parfois, dans la langue moderne, une valeur diminulive. En général, il n'en est pas ainsi dans les langues anciennes.
Carlon s'applique à Charlemagne, Dans l'exemple gt^andUmes balains, 1 epithète grand empêche qu'on ne pense à un diminutif. On ne peut attribuer non plus cette valeur à et dans règne/, espîet, etc. ^ La valeur diminutive donnée aux syllabes tn, on, et, est donc loin d'être générale dans Tancienne langue, et on ne saurait, au moins dans le plus grand nombre des cas, expliquer par là cette modification qu'elles font subir aux terminaisons des substantifs. Il faut donc y voir surtout des applications diverses du principe de la déclinaison romane. On peut seulement ajouter que le cas régime a été pris quelquefois dans un sens diminutif ; mais c'est un emploi restreint *et accidentel, ce n'est pas l'emploi général et normal de ce cas *.
C est le cas régime qui le plus souvent s'est conservé dans la forme actuelle du mot, et on conçoit qu'il a dû en être ainsi. <^}uand on a négligé les distinctions du sujet et du régime, et quand on n'a plus employé que l'une des deux formes qui correspondaient à ces deux cas, on a été porté à préférer celle qui revenait le plus souvent dans le langage ; évidemment, ce n'était pas celle qui représentait seulement le nominatif, mais bien celle qui représentait à la fois le génitif, le datif, Taccusatif.
' Si Ton croyait le trouver dans au matinet, comme on dit au petit jour, je répondrais par ce vers :
Daroc, voz venez cbascun main (chaque matin), Molt matinet à ceste église.
barbazan, Fables et Contes, t. IV, p. 128.
IMaiinei est certainement, au moins par l'étymologie sinon toujour. par le sens, le diminutif de matin.]
' La forme latine ulus ne parait pas avoir été, dans l'origine, prise contaminent pour exprimer un diminutif; on ne se figure pas qu'elle ait eu cette valeur dans le nom de Romulus. Cette opinion était celle de Niebubr.
Le français moderne est, sous ce rapport, à Tanciennc langue ce que sont au latin les idiomes néo-latins qui ont hérité de la terminaison d'un des cas obliques, et non de la terminaison du nominatif. Ainsi l'italien n'a pas tiré Cicérone du nominatif Ct'cero, mais de Tablatif Cicérone ou de l'accusatif Cicerone-nif par l'élision de l'm.
Cette prédominance du cas régime sur le nominatif explique pourquoi on dit maintenant baron et non hen, larrm et non lierre, glouton et non glous \ rayon et non rais, compagnon et non compains.
C'est ainsi que gars a fait garçon; espie (anglais, spy; ital. spia, d'où espier) a fait espion ; sergens (servieng) a fait sergent ; Allemans et Normans ofit fait Allemand et Normand. (Voy. Dérivation des mots.)
Comme c'est le propre de la nasale, quand elle est à la fin d*un mot, d'appeler une gutturale c ou 9, il en résulte que les mots dont le nominatif est en ans, ens, uns, prennent au cas régime les terminaisons ane, enc, ung. Cette gutturale supprime quelquefois la consonne fmale du substantif, comme nous Tavons vu pour la sifflante du nominatif.
Brand, glaive, dans les vieux idiomes germaniques, faisait
en français, au nominatif brans, et au cas régime brancfouv
bran.
Salehadins a demandé La sénéfianoe del hranc,
Fabl, et Conte», t. I, p. 67.
Saladin a demandé quelle était b signification de l'épéc.
* La formation dti mot glouton est curieuse, parce qu'elle résulte d«s deux terminaisons du cas régime, I et on, successivement adaptées et accolées Tune à l'autre. Glous, nominatif primitif (de gulosus), a fait aa cas régime glout, qui lui-même, pris nominativement, a été fléchi au cas régime en on. Chacun peut bien savoir
Que tu es fol et ^/oart.
Fables Mdiie$, 1. 1, p. 251
(0/oiM, au rég. glouton, vient d'un ancien mol resté populaire, g\tdo.\
De même, Loherens a fait au cas régime Loherenc pour Loheren (a).
Huimès dirons dou ïjofterenc Garin.
Garin le Ijofterainf t. II, p. 114.
A présent nous dirons de Garin le Lorrain.
Devinrent home au Jjoherenc Garin.
Ihid., p. 44, voy. p, 250.
Ils devinrent les hommes de Garin le Lorrain.
f Il en appelle le Loherenc Garin.
/6id.,p. H.
11 adresse la parole à Garin le Lorrain.
Voy. aussi p. i3, 64, 6C, 114.
Ce c parait même au nominatif pluriel qui, selon les régies de la déclinaison romane, doit être semblable au cas régime du singulier.
Com Ijoherenc se sunt or avant mis.
Ibid.t p. 0.
Lorsque les Lorrains se sont placés en avnnt.
Koy. aussi p. 18, 29, 98, 177.
Telles sont les difTèrenles formes de la déclinaison romane qui constituent de véritables déclinaisons. Les exemples que j'ai cités de chacune d'elles montrent, je crois, sous un jour DouTeau et plus complet qu'on ne Tavait fait jusqu ici, le procédé dont se servait l'ancienne langue pour distinguer le nominatif et le régime. Il ne s'agit donc pas ici seulement de quelques traces des flexions de la déclinaison latine, qui auraient subsisté dans quelques mots, il s'agit d'un principe organique qui se produit par diverses manifestations curieuses; qui se sert d'éléments empruntés tant à la décli-
>a! [Ijotharùigus devait donner, et donne effectivement en provençal UAmneê ; en français le c tombe devant r«, mais il reparaît au rég. oiî cet « n*exbte plus; c'est donc Jjoheren» qui est pour Loiterencê et non point t/Aerenc pour Ijoheren,]
naison imparisyllabique qu'à la déclinaison parisyllabique latine, pour former les divers types de la déclinaison romane à deux cas. Cet organisme remarquable de notre ancienne langue a laissé une empreinte sur elle, et après tant de siècles, cette empreinte n*est pas encore effacée. J'en ai déjà cité quelques preuves, d'autres vont se présenter à nous en parcourant les différents cas qui étaient exprimés par le cas régime.
Le cas régime, même quand il était formé de laccusatif latin, répondait non-seulement à ce cas, mais au génitif, au datif et même à l'ablatif.
On disait Yhost Carlum (Ch.de RoL p. 35), l'armée df Charles; on disait mandez Carlum (Ch, de Roi. p. 2), mandez à Charles; comme on Aisaiidevani Carlvm (Ch. de RoL p. 9), ante Carolum ; nouvelle preuve que Vm n*est pas seulement un débris étymologique, mais a la valeur d'un signe grammatical.
Le cas régime répondait au génitif dans cette phrase : le pople Deu pour le peuple de Dieu (les Rois^ P- i) ; on dit encore f Hôtel-Dieu (la maison de Dieu), la Fête-Dieu (la fête de Dieu), Dieu merci (par la merci de Die») ^
Choisy-le-Roi f Bar-le-Duc , Brie-Comte-Robert y Bois-le- Comte, la Ferté-Milon, Château-Thierry, la Roche-Guyon, sont des mots composés de deux substantifs, dont le second est au cas régime ; d'après cela, on ne devrait jamais mettre de tiret entre eux. Les noms un peu anciens des rues, des places, des faubourgs, des églises de Paris, sont dans le même cas : la rue Saint-Denis y le faubourg Saint-Marcel, la place Maubert (de maître Albert), l'église Saint-Jacques. Il est contre, le vieux génie de notre langue, de placer le de avant ces dénominations de localités, et de dire : La rue de Richelieu, la rue du Helder, l'église de Notre-Dame, car noire langue, grâce
* Dans cet exemple, nierci est au cas régime, pour Tablatif, et Dieu, pour le génitif, mercede Dei. Cette locution est donc le produit d'un double emploi des règles de la déclinaison romane.
au cas régime, permettait, dans rorigine, d'exprimer le génitif par la terminaison, sans le secours de la particule de.
Ceci donnait la faculté de faire, dans l'ancienne langue, des inversions, à la manière des Latins.
En son père vergier.
Romancero franc., p. 1i.
Dans le verger de son père.
Et de sous-entendre des mots par des ellipses que le latin même aurait peine à reproduire.
Ijt Garin tendent en un vergier ramé.
GaHn le Loh., 1. 1, p. 97.
Ils dreesent la tente de Garin dans un verger touffu.
11 faudrait aller jusqu'au grec pour trouver un équivalent de cette locution, au moyen delà répétition de l'article TîjyToO.
Les jurons corbleu, morbleu, viennent de corhieu, nwrbieu, qui, eux*mêmes, étaient pour cor Dieu, mor Dieu, par le cœur ou par le corps de Dieu (corpo di Dto), par la mort de Dieu.
Por les deni Bieu.
Rom. du Renart, v. 9226.
Par les dents de Dieu.
Por le cuer Bieu.
Ihid,, V. 0549.
Par le cœur de Dieu.
L*babitude était si fortement prise de supprimer le de, signe du génitif, qu*on ne l'écrivait pas, même devant les mots dans lesquels nulle flexion ne distinguait le cas oblique du nominatif; par exemple, devant les noms propres hébreux.
Fiz fut Jéroboam, le fii Heliud, le ûz Thair, le fiz Suf.
îjes Roiê,p,i.
II fut fils de Jéroboam, fila (2'Heliud, fils de Tliaïr, fils de Suf.
Fille Reliai.
Ibid,f p. 4.
Fille de Reliai.
Le datif s*exprimait de la môme manière que le génilif. Ordenez Deu (les Rois, p. 1) veut dire consacrés à Dieu. Deu est ici pour Deo, comme dans Fête-Dieu il est pour Dei,
On trouve quelques exemples d'une terminaison particulière pour le datif empruntée au latin.
Ci née qui cusins fut Moysi.
Jjes Rois, p. 55.
Dans Tancienne langue, on disait: Le cousin à Hoyse.
La forme du cas régime exprimait à chaque instant Taccusatif , les exemples sont trop faciles à multiplier pour aiériter des citations.
Ce qui est plus rare, c'est le cas régime jouant le rôle d'ablatif, comme dans ce vers :
Fromont le conte fut la nouvelle oïe.
Garin le Jjoherain, t. II, p. 173.
La nouvelle fut entendue par le comte Fromont.
Fromont le conte est évidemment au.cas oblique ; au nominatif, il y aurait Fromons H cuens *.
Le vocatif était en général semblable au nominatif.
Haï 1 biaux oncles.
Rom, du Ren.f v. 257.
Plus rarement le vocatif prenait la forme du cas régime. Le vers suivant offre l'exemple de Tune et de l'autre forme du vocatif :
' Il devrait y avoir Fromont le cunt, mais Ve muet s'était déjà introduit à la fin de ce mot, comme il s'est introduit dans comme pour cam, elle pour el^ êervile pour iertil. Yoy. le chapitre de la^ permutation des lettres. — [Conte (ou cotnte) est la forme régulière; cunt et cant ne se trouvent que dans de mauvais textes anglo-normands.]
FORMATION DU SUBSTANTIF. 8b
CMmpatgn {a) RoUanSt kar sunez vostre corn.
Ch.de Roi, p. 42.
Compagnon Roland, sonnez votre cor.
g 3. Pluriel, — Nominatif.
Le nominatif pluriel prend en général, dans la déclinaison romane, la même forme que le cas régime du singulier. Il est donc principalement caractérisé par Tabsence de Ys final. Ici la déclinaison romane suit évidemment la seconde déclinaison latine : Domini sans 8^.
Par là, le nominatif pluriel se trouve ressembler*au cas régime du singulier.
Et Ilenris flert un félon Sarrazin.
Garin le Jjoh,^ t. I, p. 4t.
Et Hervis frappe un Sarrasin félon.
Nominatif pluriel.
Se il m'aide, mort sunt Sarrazm.
Ibid., p. 55.
S'il m'aide, les Sarrasins sont morts.
Les substantifs qui forment le cas régime du singulier autrement que par le retranchement de Ys, reprennent au nominatif pluriel la forme qu'ils avaient au cas régime singulier.
Encontre ?ienent et parant et amin,
Garin le îjoherain, 1. 1, p. 105.
A sa rencontre viennent parents et amis.
' On trouve des exemples de la désinence i au nominatif pluriel français, oomme en latin.
Ainsi firent Omni (les ln\t%) quant il unt Dea jagii.
y%e de aaint Tkom. de CmUorêérjf, p. 99.
>a) [Compaiçn est la forme la plus régulière du cas siget; il appartient â b troisième déclinaison qui ne prend ïs au suj. sing. qu'accidientellement, par analogie avec la seconde.]
86 FOnMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
De même on a dit li baron, 1rs barons, li larron, les larrons; li trouveor, les trouvères; li enfant, les enfants; li Loherenc, les Lorrains. On en trouvera des exemples dans M. Raynouard^ et dans ce qui précède. .
J*ajouterai seulement une remarque.
Bien que la terminaison sans s, empruntée à la seconde déclinaison latine (domini), ait prévalu pour former le nominatif pluriel de la déclinaison romane, on trouve dans le trèsancien français, à une époque où il était encore fort près du latin, et dans une traduction du latin, des exemples du nominatifpluriel terminé par un s, et alors se modelant sur la troisième déclfnaison (sorores).
Qui vulgo vocantur flascones.
Ki del pople sunt appcUeit flaisches '.
Un sermon de saint Bernard offre, dans la même phrase, l'exemple du nominatif pluriel dans sa forme régulière sans.<, et du nominatif pluriel irrégulièrement terminé en s.
Li eng/e (lés anges) y ont semeit, et li apost/e (les apôtres) semeit i ont assi (aussi), li martre (les martyrs) et li confesi^o/- (les confesseurs) et li virgines (a) (les vierges). Barbazan, Fables et contes, t. I, p. 20^^.
g 4. — Pluriel, — Cas régime.
Au cas régime pluriel, les substantifs reprenaient reperdu au nominatif. En effet, en latin, Vs termine tous les cas obli-
' Grammaire comparée et Observations sur le Roman de Rou, loc cit
* Traduction de S. Grégoire, citée par Barbazan, Fabl. et CAtnteSy l. l, p. 6.
s Ce mot latin, virgines, est intégralement transporté dans le texte fiançais ; c'est pour moi une raison de plus de croire qu'au moins une partie des sermons de saint Bernard a d'abord été écrite en latin.— [La fwroe écrite du mot produit ici une illusion : il est certain que vtr^nes se prononçait virgnes. Voy. p. 65, note a,]
[a] [Les mots féminins, quelle que soit leur origine, se comportait ordinairement comme s'ils appartenaient à la première déclinaison, c'està-dire qu'ils n'ont qu'une forme pour chaque nombre, rejetant Vs au sing. et la prenant au plur.]
ques da pluriel, excepté le ^'énitif, dans toutes les déclinaisons. RogaS'is , dominos-inis , dominas-abus , manus-ibus , diesebus. V$ fut donc bien naturellement le caractéristique du cas régime pluriel de la déclinaison romane.
Je ne m'appesantirai pas sur ce fait, mis hors de doute par M. Raynouard; je me bornerai à une observation sur une forme de l'ancienne langue, qu'il n'a point relevée, et qui correspond au génitif pluriel latin, d'où elle dérive.
Si le génitif reçut en général la désinence s du cas oblique, dans certaines formes, plus rares, on le voit conserver la désinence or, ouTy A'orum.
Cesi ainsi qu'on a dit payenor, des païens {paganorum), Francor, des Francs (Francorum), et même pascor {paschantm); de plus, on ajouta cette terminaison or à des mots qui n existaient pas en latin, et, par conséquent, recevaient la ter^ minaison or en vertu de ce principe d'analogie grammaticale qui plaçait Vs final après des substantifs qui ne l'avaient pas en latin. Ainsi on disait ancianor^ des anciens.
L'enseigne paienor.
Ch.de Bol, p. ^9, *
L'enseigne des païens [des mahométans).
La gent paienor.
Ibid.,p.\ié.
La nation des païens.
Il est escrit en la geste Francor.
Ibid,, p. 57.
Il est écrit en Thistoire des Francs.
Au nouvel temps Pascour que florist Taubespine.
Rom, français, p. 21.
Au nouveau temps de Pâques quand fleurît l'aubépine.
Des temps ancianor.
Rom. de Rou, v. li«
Des temps des anciens.
Cette forme, imitée du génitif pluriel latin, a laissé une trace dans le moi chamleleur (de candelarum); Nostre- Darne Chandeleur, dit YillehardouinS c'est-à-dire Notre-Dame des cierges, Domina nostra candelarum^ à cause des cierges de la Purification.
Le principe de la déclinaison romane était si profondément dans les instincts de lancien français, que son action s*étendait au delà du cercle des substantifs, et se faisait sentir, nonseulementaux adjectifs et à certains pronoms, mais aux verbes et aux particules.
Vs se place après le nominatif des noms adjectifs comme des noms substantifs.
De même, il efTace la dernière consonne du radical. On écrit vis pour vif-s et pour vil-s; fols pour fol-s ; ddem^ pensis^ briéSy griés, pour doleniSy pensifs^ brief-s, griefs.
Renars fut dolenz et pemig.
Rmn, du Ren.^ v. i32t.
Renaît fut dolent et pensif.
Beaux amis, li termes est briés.
* Et li souffrir en est moult grté$.
Partonopeus, v. 1525.
Doux ami, le terme est court et la souffrance est pénible.
Fioires revient seus de Hontoire.
Ronumcero flr.\ p. 61.
Fioires revient seul de Hontoire.
L'adjectif, mis en construction avec un autre adjectif, et pris adverbialement, prend parfois Vs final comme lesadverbes (voy. Dérivation des particules) ^ei parfois ne le prend point.
Si cuida eslre to* robez.
De son lit saut tôt effréez.
Rom. du Renartf v. 2921.
11 pense être complètement volé, saute du Ut tout effraya
•P. 134ell5(J.
Les adjectifs formaient leurs cas régimes en ouy in, iniy
comme les substantifs. De feh on faisait félon, comme de bers,
baron (a) :
Véei de Pieron Cum il a le cuer félon,
Rom. français, p. 150.
Voyez comme Pierre a le cœur félon.
hepaganum on avait fait />aenim(t), Paenim s'est conservé en anglais dans le vieux mot paynim, un payen^ pour un infidèle.
L'e muet s*est ajouté de bonne heure à paenim, et a masqué la nasale caractéristique des cas obliques :
L'enseigne paenime.
Ch. de Roland, p. 75.
L'enseigne païenne.
La règle de Ys s'appliquait à tel qui faisait tiex :
N'en goustera Tiex, con je cuit, qui les verra.
Roman du Renart, v. 264.
N'en goûtera tel, conune je pense, qui les verra.
Voyez ibid., v. 259 et 267.
A nu/, qui faisait nus :
Le col bessié que nus ne 1' voie.
Ibid., v. 474.
Le cou baissé afin que nul ne le voie.
et à plusieurs autres pronoms indéfinis, comme aliresy ios, num (aucun).
(a) [Félo = fel, felânem = félon.]
[h] [Il serait peut-être diflicile de citer un exemple de cette forme; le saUt. paenim*, souvent employé adjectivement, dérive de paganistnus,\
Les infinilirs des verbes étaient pris substantivement dans Tancien français comme en grec et en allemand. Quelques-uns même de ces infinitifs, pris substantivement, sont restés dans notre langue.
Le vouloir, Ves})oir, le devoir, un penser^ n'ont pas d autre origine.
Ces infinitifs sont de véritables noms. Il en était de même, dans Tancienne langue, de tous les infinitifs. D'après cela, on concevra qu'ils prenaient Vs quand ils étaient le sujet de la phrase.
Qant li dormir» le va matant.
Hom. du Ren , v. 12255.
Quand le sommeil commence ù l'accabler.
E tis alers e tis venirs devant raei mult m'est acceptable.
ÏjCS /{ois, p. 113.
Et ton aller et ton venir devant moi m'est très-agréable. Le participe passé prend l'^ final au nominatif.
A son ostel en est venus, lloult fuz dolens et irascuz,
Rom. du Ren., ▼. 2G5I.
Il est revenu à son logis tout dolent et tout irrité.
Us final s'ajoutait même aux particules, tant était grande rhabitude de le placer après tous les mots qui n'étaient pas régis.
On l'ajoutait aux adverbes et aux prépositions^ : oncquci, illequeSy lats (là).
iMts ei chef de cest prael. *
Rom. du Renart, v. 5762.
Là à l'extrémité de ce pré.
» Et qu'on ne dise point que cet $ était euphonique; Tancienne langue ne craignait point l'hiatus.
Je Tai trouvé après une interjection :
Diex I fait-il, qui or dirait hez!
Fabl. et Contes, i. I, p. 98.
Dieu, dit-il, qui maintenant dirait : hé !
Guères, alorsy certes ^ sans^ de Tallemand gar, du latin Ula hora, certe, sine, ont gardé cet «, qui n'est point étymologique. Donc (de tune) l'avait encore au dix-septième siècle, donqnes, Sus^ pour sur, a subsisté dans la vieille forme, courir 9uSy employée encore en 1815 dans la proclamation qui ordonnait de courir sus à Napoléon Bonaparte. (Voyez Dérivation des particules.) (a)
Si Ton osait, on verrait une application du principe de la déclinaison romane à l'article lui-même dans Texemple suivant. ,
lûpour/t;
IÂ9 petiz vcrmez.
/^« Rois, p. 211 (6).
Le petit Ter.
M. Raynouard cite môme un exemple de Ys mis après le mot hébreu amen, dans des vers du troubadour Pierre d'Auvergne:
Ui senh, ei vostre nom crezens,
In nomine Patri et Filii, et Spiritus Sancti. Amens.
Troubadours, t. IV, p. 427.
Il est vrai que Tintroduction de Vs était ici aidée par le bei^oindela rime.
Quelques locutions restées dans la langue ont dû leur naissance à l'existence du cas régime roman, qui leur donnait
[a) [Sus venant de susum (pour sursum) a Vs en vertu de son élymologie. Quant aux autres adverbes, ils l'ont en vertu d'une loi encore mal expliquée, mais qui n'a rien de commun avec la déclinaison romane, puisque cet s adverbial se trouve aussi en espagnol. Voy. Diez Grammatik, n. 427.]
(^i [Ce ne peut être qu'une faute de copiste.]
seul une clarté qu^^elles n'ont pas conservée, mais 1 usage lésa maintenues.
La déclinaison romane défendait de Tamphibologie certaines phrases où elle eût existé sans le secours de cette déclinaison :
Ysengrin li rois esgarda.
hom. du Ren.t SuppL^ p. 289.
Le roi regarda Ysengrin.
Et joie attent Gerars.
Rom. français^ p. 6.
Et Gérard attend joie.
ou bien d'où notre grammaire actuelle ne saurait la bannir qu'avec un grand luxe de mots.
Au lieu de :
Foi que doi saint Père de Rome,
Bam, du Renart, ▼. S;67S.
nous sommes obligés de dire :
Par la foi que je dois au saint Père de Rome.
Et au lieu de :
Dieu jure.
Je jure à Dieu.
Les expressions Dieu merci^ Dieu grâce^ si Dieu plaU^ ne sont intelligibles qu'avec la distinction du nominatif et du cas régime, et n'auraient jamais existé sans elle.
Les régies de la déclinaison romane étaient très-fiivorables à la composition des mots. Dieu-Jonne est aujourd'hui amphibologique par sa composition, car il pourrait vouloir dire que Dieu est donné; il ne l'était point à l'origine : Dieu n'étant pas nominatif, on était forcément conduit au sens donné de Dieu, Deo datuê. Dans foi-menti, foi était aussi au cas régime, ce qui donnait clairement le sens de la belle expression qui disait d'un mot : Qui a menti à sa foi, 11 en était de môme de fer-
resCi, vêtu de fer. Si nous avions possédé encore la déclinaison romane au temps de Ronsard, les tentatives de ce poëte auraient eu vraisemblablement plus de succès^
Un savant philologue allemand, M. Diez, qui a si bien mérité des langues néo-latines par sa Grammaire comparée, a présenté la conjugaison romane sous un aspect que je ne crois pas entièrement exact et qui ne me paraît pas accorder une asseï large influence au principe mis en avant par M. Raynouard, principe que, selon moi, il y a lieu de développer et d'étendre après lui, et non de restreindre.
M. Diëz a établi pour toutes les langues néo-latines trois déclinaisons ; mais il n*a pas accordé une assez grande attention aux caractères particuliers de la déclinaison française et provençale, qui constituent ce que j'ai appelé la déclinaison romane.
Voici le tableau que donne )f . Diez des trois déclinaisons de lancienne langue française (a).
Sing. I
1** Déclinaison. 2* Déclinaison. o* Déclinaison.
nom. Coron-e. An-s. Lierre (s}. Cortz.
ace. Coron-e. An. Larron. Gort.
nom. Coron-es. An. Larrons. Cortz.
ace. Coron-«s. Ans. Larrons. Cortz.
Piur. I
D*après ce tableau, la règle de ïs ne s'observerait exacte-
* Martin bâton doit avoir voulu dire dans Torigine le bâton de Martin ; peut-être cette locution populaire est-elle née d'une allusion à l'histoire du prêtre Martin c|ui bat Ysengrin, le loup, dans le Boman du lietuirt (v. 7459-00^ Ce ne serait pas la seule influence qu'aurait eue sur le langage cette histoire si célèbre au moyen âge qu'elle a changé le nom générique de l'animal appelé jusqu'alors volpil ou goupil (de vufpes)^ en lui donnant le nom personnel de Renart qu'il porte dans le roman, comme le hMp y porte celui à'Yêengrin, l'ours celui de Brun^ et le putois celui de Fomez (v. «046) qui est devenu aussi un nom d'espèce : fouine,
(a) [Ce tableau est eiact, sauf en ceci que le nom. plur. de la troisième dédinaison a, dès les plus anciens textes, perdu l'a étymologique; ainsi on a larron^ de lairone$, et non pas larronê. C'est l'analogie de la deuxième déctiiHÛson qui a opéré. Voy. Bibliotii, de VEcole de* CJutrtes, S'' série» V.206-8.J
ment que dans la seconde dédinaison. Le singulier et le pluriel de la première, le pluriel de la troisième, auraient perdu la distinction du nominatif et du cas régime, et seraient absolument semblables à ce qu'ils sont dans le français actuel. Hais il n*en est pas ainsi. Nous avons vu que les féminins qui, en latin, sont terminés par un a et en français par un e, comme coronne de corotuiy peuvent prendre Ys au nominatif; exemple : racines^ (de radicina, lat. barb.). J'avoue que l'emploi de Vs est rare dans ces mots; mais il est constant et régulier au pluriel de la troisième déclinaison de M. Diez.
Je ne sais pourquoi M. Diez dit que les mots comme lierres^ larron, prennent, contrairement à la règle ancienne, un «au nominatif pluriel.
Larron se décline au pluriel comme baron et breton. Or, je trouve :
Moût furent irié li baron.
Hist. des ducs de Norm.f p. 152.
Les barons furent très-irrilés.
Puis s'en repairierent li rois et 11 {<m si) baron,
/6ia.,p.52.
Puis s'en retournèrent le roi et les (ou ses] barons
Li baron de Normandie firent crier.
Ibid., p. 75.
Les barons de Normandie firent crier.
Voilà quatre exemples pour baron, on en trouverait mille ; breton est trois fois employé au nominatif pluriel dans la même page de Y Histoire des ducs de Normandie (V. p. 17).
' Viliehardouin, cité par M. Raynouard, Grammaire comparée, p. 75. — [C'est une exception, peut-être une faute.]
* M. Diez a pu être égaré pai' le provençal, Itiir^ lairos; color^ colon. La présence de Ts tralùt ici, je pense, un souvenir du pluriel de la déclinaison imparisyUabique latine (latrones, colores), mais il n'y a rien de pareil en français. Dans ce dernier idiome, le lype normal eropiniulé à la seconde déclinaison latine est plus constamment suivi qu'en provençal.
M. Diez soustrait aussi aux conditions de la déclinaison romane les substantifs dont cortz est le type, et qu'il range dans sa troisième déclinaison ; mais, d'après M. Diez luimême, Tadjectif /ors (fortis) se décline coiiiroe cor/^ ; or, la règle de Y s s'applique à cet adjectif; exemples :
Et 51 sunt fort por els desfendre.
Bom. de RoUj v. 13313.
Et ils sont forts pour eux défendre.
El li dui furent fort et fier
Et les deux furent forts et fiers.
M. Diez«prétend que fort-z (for-s)^ dont il compare airec raison la déclinaison à celle de cor^;s, fait au nominatif pluriel fori-z ; mais il ajoute entre parenthèses, « ordinairement il suit la seconde déclinaison » (Gr,der R, sp. t. II, p. 58), et par ces paroles^ il se réfute lui-même.
M. bîez comprend dans sa troisième déclinaison les mots dont le nominatif est en eresj ieres^ Taccusatif en eor, or, comme chantieres, emperieres ; chanteur, empereor. Or, ceuxlà ont bien certainement le nominatif pluriel comme le cas régime singulier, en eor.
H. Raynouard (Gram. comp., p. 95) en cite cinq exemples, et à la page 85 :
Li courreor coururent par la terre.
Villehardouin,
N. Diez le reconnaît lui-même (p. 58).
Ainsi la restriction du principe de Ys ne porte réellement que sur les dériYés des féminins en a, qui en effet ne lui sont pas soumis ordinairement, bien qu'on en puisse citer quelques exemples.
La belle loi établie par H. Raynouard, et à laquelle je crois avoir donné, dans ce qui précède, des applications
nouvelles, demeure donc la base de l'ancienne déclinaison française.
J'espère que du chapitre qu'on vient de lire résultera, pour tout esprit attentif et impartial, le sentiment d'un véritable principe de déclinaison, se manifestant sous plusieurs formes, dont quelques-unes n'avaient pas été signalées, et dont l'ensemble dessine plus complètement, peut-être, qu'il ne Ta été jusqu'ici, ce trait important du français primitif (a).
(a) [Voici le tableau de Tancicnne déclinaison française :
PREMIÈLE DÊCLI5AIS0K.
Sing. Plur.
Cas unique : rarona-corone coronas^coTonm
DEUXIÈME DâlUKAISOK.
Sing. Plur,
suj. annuS'Bus aimt-an
rég. annum-BXi armoê-SJOS
TX0I8IÈHE DÉCLINAISON.
Sing. Plur,
suj. pâstor-pasire pos/^^res-pasleur
rég. pastôrem^pàSieur * piuiâres-pasXean
Sur les mots de la première et de la deuxième déclinaison qui font leur rég. sing. en ain et en on, voy. la note a de la p. 68.
Sur les mots où le génitif pluriel s'est conservé, voy. p. 87-8.
La seconde déclinaison offre un mot qui, déplaçant l'accent en latin, a deux formes en français, c'est prestres-provoire. (Voy. Uttré, I, 35; G. Paris, Accent latin j p. 45.)
La troisième déclinaison, présentant en latin des types très-diTers, offre naturellement en français la même variété. (Voy. G. Paris, Accent loti». p. 48-55.)
La quatrième déclinaison latine se confond en roman avec la seconde i la cinquième tant6t avec la première, tantôt avec la troisième. [Yoy. Biet, Gramm,, 2« éd., H, 15.)]