‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 28 sur 77 · V. — Projwms indéterminés · texte numérisé non relu

V. — Projwms indéterminés

Vn est nom de nombre quand il exprime que la quantité des objets dont on parle se réduit à un seul ; exemple : Je ne vois qu'un homme.

L'it est pronom indéterminé quand il n'a aucun rapport avec ridée de quantité, mais indique seulement Texistence de l'objet dont on parle ; exemple: un homme m'a dit.

Comme nom de nombre, un doit se rendre en grec par et;, en latin p^r unus; comme pronom indéterminé, il correspond assez bien à tIç (ôc^ip)^ quidam (homo).

Vn^ nom de nombre, ne saurait avoir de pluriel ; pronom indéterminé, il peut avoir un pluriel s'il en avait un en latin ^ et dans l'ancienne langue française.

Après on U aporta uns espérons.

Fab. ei CofU,f t. I,p.81.

Après on lui apporta des éperons.

Nous avons remplacé assez peu rationnellement le pluriel d'un par de. Au lieu de dire : il avait uns grands arbres, habebat quasdam magnas arbores, nous disons : il avait de grands arbres {habebat de magnis arboribus). Cependant le pluriel d'un n'est pas entièrement banni de notre langue, il subsiste dans ces locutions encore usitées : quelques-uns, les uns et les autres.

Nous avons perdu le pluriel de tant et quant, qui venaient de tanii quanti^ pris pour to<, quot.

TrouTer tout le nombre et la soume Quanz polces i a de main d'omme Quanx pies, quanz pas et quantes lues, Ou quafUe» nulles estendus.

Ou quantes journées y a.

Image du Monde, manusc. Libri, fol. 40 y., col. 1. Tnwver tout le nombre et la somme, combien il y a de pouces

' Vano, De lingua latina, IX, C5.

de mains d'homme, combien de pieds, combien de pas, combien de lieues il y a ou il n'y a point, ou cpmbien de journées.

On en trouve une trace dans l'expression peu élégante et yieillie dont se servent encore quelques personnes : toutes et quantes fois.

On vient de homo. Le provençal et le français présentent les formes de plus en plus altérées: homs^ hom, oms^ om, on*^ (a).

Quelquefois, indépendamment de Torthographe, le sens montre évidemment l'étymologie. M. Raynouard cite ces deui vers de Marie de France :

Cum il se puist contregaitier. «

K'hum neiepeust engignier.

Gomment il se pût mettre de son côté sur ses gardes, de sorte qu'on ne le pût tromper.

On traduirait aussi bien le second vers ainsi :

De sorte qWhomme ne le pût tromper.

Ce vieux tour (homme ne le pût tromper) doit donc être considéré comme ce qui a conduit à l'emploi du mot homme dans un sens absolu et indéfini, c'est-à-dire, à l'emploi deTindéterminé on.

Cette origine explique aussi comment on place l'article devant ce qui semble une particule insignifiante, ton était primitivement r homme.

L'ancienne langue plaçait la forme ton après un verbe, ce qui dispensait, pour éviter l'hiatus, d'employer le < euphonique moderne (b).

* V. de nombreux exemples dans Raynouard. Gram, comp., p. 18i, OrelU, AUfr, Gr., p.64^.

(a) [La forme la plus ancieime n*est pas Aoiiw, mais Aom; Ys a été ajouté, en dépil de l'étymologie, par analogie avec les mots provenant de la seconde déclinaison latine.)

(6) [Ce t est étymologique; appelle-t-on devrait s'écrire appellel on yoppellai).]

Apde Ton.

Rom, duRen., t. 127.

On l'appelle.

Si nous mettions on après appelle, nous dirions : appelk^ion. On fut assez souvent remplacé par en. /

De deux maux prent en le menor.

Ram. du Aen., t. 13598.

De deux maux on prend le moindre.

C'était une altération vicieuse A'on^ qui éloignait ce mot de son origine et qu*on a très-bien fait de bannir de la langue moderne.

Cette manière d'exprimer le sujet indéfini ne se retrouve ni CD grec, ni en latin, ni en sanscrit. Elle est, au contraire, commune à toutes les langues germaniques'. H. Diez altribne à leur influence l'adoption de ce tour dans les idiomes néolatins.

La chose est possible. Cependant il serait assez difficile de comprendre comment, en s'emparant de ce tour, les idiomes néo-latins n'auraient pas emprunté le mot man, employé par les peuples germaniques, auxquels ils ont emprunté tant d'autres mots, et comment ils l'auraient traduit par le latin homo, 11 ne faut pas oublier non plus que, si les Latins n'avaient pas un équivalent exact du man germanique^et de Yon néolatin, ils avaient une locution qui pouvait conduire à l'emploi de ce dernier : Homines dicuntj Ton dit.

Autrui n'a point de nominatif dans l'ancienne langue. Le nominatif était autfh, les deux cas obliques, autre et autrui (a): Autrui est donc un des rares débris vivants du système qui admettait quelques inflexions dans les substantifs*

* Surtout à leur état ancien. En anglais, on emploie souvent la forme passive ; it à udd.

(a) lAutre (par analogie avec la seconde déclinaison autre$), est le ce: llDjet, autrui le cas régime.]

i33 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE*

Dans le dix-septième siècle, ce débris de la langue du moyen âge faillit périr ; on voulait le remplacer par autres. Il fut sauvé par Vaugelas, qui ne savait pas Thislaire du mot menacé, mais qu'avertissait son instinct de la langue rrAcadémie accorda autrui aux réclamations de Vaugelas.

11 en est d'altrui en italien comme d*aulmi en français ; il se construit sans préposition :

Tu proférai si corne sa dl sale Lo pane allrui.

Tu sauras combien le pain étranger est amer *.

Le français moderne met une préposition devant auinii, il dit : Le pain d' autrui, doimer à autrui. C'est une superfétation inutile, puisque la désinence est là pour indiquer un cas oblique. On a cessé de dire parler à lui; comme on dUluipar- 1er, on devrait dire parler autrui ou autrui parler, au lieu de parler à autrui.

Tout offrait un exemple parfaitement régulier de Tandennc déclinaison française à deux cas.

Singulier.] lZ''^.!i^'!!!!' ^ ^ \ Régime, toi {tot^^tm).

Pluriel I SHJet. /i*i<(to<0.

*( Régime, tois, tôt

tas [iat-is-oê).

Par foi I toz li cucrs m'en bérice.

RuUheuf, t. I,p. 198.

Par miUbi tout le cœur m'en frémit

J ar tut le camp les cumpaignes relient.

Ch.de Bol,, p. 136.

Ils rallient par tout le camp les compagnies.

Li quens Hollans i fut remés sis niés E Oliver e tuU li xn par.

/Mcf.. p. 107.

Le comte Roland, son neveu, y est resté et Olivier et tons les dôme pairs.

* Dante, Parad., c. xvn, v. 58 Je me sers delà traduction élégante et idèledeH.Artaud.

FORMATION hU PROKON. iô3

Dieu a <k)nné l'esperit de mençunge à lK3 tes prophètes.

Le$ RoiSf p. 337.

Dieu a donné l'esprit de mensonge à f. tons te&prophètes.

' VI. — Noms de nombre.

Je place après tes pronoms les noms de nombre. Dans Tancienne langue, les deux premiers nombres ordinaux étaient soumis à la loi de la déclinaison romane.

Uns reisi esf, si a non Gorsablix, Barbarins est d'uti estrange pays.

Char^ton de Roi, , p. 48-9.

' Un roi y est qui a nom Gorsablix, barbare et d'un pays étranger.

Leprenûemn slVs du nominalif, uns reis. Cet s ne se montre point à la terminaison du second un, régi par la particule iU.

Deux n'a, on le comprend, qu'un pluriel; mais ce plur ie offre les deux cas de la déclinaison romane.

Att noniiualif, dui ou doi :

Od rarceresque i sont dm évesque assemblé.

Vie de 5. Th. de Cani., p. 55.

Arec l'archevêque, deux évéques y sont réunis.

Ki sont 11 4^î Juis briement le vos dirai.

Barb. Fahl, eiCant,, 1. 1, p 55.

Qui sont tes deux juifs, brièvement le vous dirai.

De même au vocatif :

Widoi afant.

GarinUrjoh.,\. II, p. 240.

les deux enfàntsi

Au cas régime deux ou dous.

Li quels d'els dous en fut H plus isneb.

Ch. de^RoL, p. 54.

Lequel des deux fut le plus rapide.

Li dui laissent parler les deux.

RuUheuf, 1. 1, p. 125.

Les deux premiers laissent parler les deux autres.

Cette fois, comme presque toujours, c'est ie cas régime qui est resté dans l'usage, deux.

L'ancienne langue avait amfr«, de amho^ dont une trace s*est maintenue dans le substantif amfre, Qiamhedui (comme en italien), formé par accumulation d'ambo-duo ; ambedui^ et, par conlraction, andui^ ot, avaient au cas régime ambedeuxj an-

deus.

Car andui si arçon rompirent...

Les lances qui d'andeus pars froissent.

Roman de la Manehine^ p. 93.

Car ses deux arçons rompirent...

Les lances qui brisent des deux parts.

Ambedui s'entre acolent.

Ch. des Saxons, p. 173.

Tous deux s'embrassent.

Puis lur déistes ambesdoui.

Chron. de J. Fantosme, ▼. 9.

Puis leur dites à tous deux.

Trois était dans le même cas que deux. Troi, sujet, (rots, régime.

Li troi glouton li sunt soure ficbié.

Gann h LoA., t. II, p. 240.

Les trois cequins se sont rués sur lui. Le système vicésimal, qui a laissé une seule tracé dans la

FORMATION DU PROKOM. 135

numération moderne, quatre-vingts^ jouait un beaucoup plus grand rôle dans la numération primitive. On disait trois vingts "pour soixante ; six vingts s^est dit très-tard. Joinville disait douze vingtSy pour detix cent quarante. On trouve dajis Garin le UHieram : Onze vint, t. II, p. 143 ; set vint, tft., p. 152. Le nom de Thospice des Quinze-vingts témoigne encore de l'habitude de compter par vingtaines au lieu de compter par dizaines.

Cette habitude pouvait être venue à nos pères de différents côtés. Les Ibères connaissaient le système vicésimal* ; il n'était étranger ni aux nations germaniques ni aux populations celtiques*.

Quant aux nombres cardinaux, Tancien français possédait les deux formes, primes et primiers.

Primes se montre dans primesautier, expression que Mon-, taigne applique à Tesprit des femmes, et qu'on a appliquée heureusement à son propre esprit, et paraît encore aujourd'hui dans les mots prime, primer.

Premier subsiste dans la langue actuelle seulement ; dans l'ancienne langue, il avait un cas régime, primerain.

Li venins est soef en primerain p»inl.

Jubinal, Fabliaux, 1. 1, 36i«

Le poison est doux au comiaencement.

Tiers, quarts quint, sizt, se sont dits avant troisième, quatrième^ cinquième^ sixième. Ils sont restés dans un tiers, un quart, pour un troisième^ un quatrième ; le tiers et le quart, c'est-à-dire la troisième et la quatrième personne (qui se présente) ; dans tierce, quarte, quinte, sixte, termes de musique

• Voy. But, lilt. de la France, avant le douzième siècle, t. I, p. 17.

' En gaéUque on dit dix et vingt pour (rente; onze et vingt pour trente et un; deux vingts pour quarante; dix et deux vingts pour cinquante; trois vingts pour soixante ; dix et trois vingts pour soixante et dix; quatrevingts; quatre^ingt'dix, comme en français; enfin cinq vingts pour cm/, ^w, Ananalys ofthe gaelic language, p. 108.

«50 FORMATION DE LA LANGtïB FRA.NÇAISE.

et de jeu ; dans tierce , nom d'une partie de roffice : dans fièvre quarte ; dans Charles-Quint^ Sixte-Quint.

Maintenant, avant de passer au verbe, je demanderai comment on pourrait ne pas croire à inexistence de la déclinaison romane , quand on Ta vue, dans les substantirs, se manifester par divers modes de distinction empruntés tous à la déclinaison latine, mais devenus si réellement des procédés grammaticaux propres à notre langue, qu'elle en a appliqué les signes aux dérivés des mots qui n*en étaient point aîTectés en latin, ou qui même étaient entièrement étrangers aux sources latines, plaçant Y s du nominatif à temple (de templum)^ ou à brand(ie brand, germ.) ; mettant la terminaison du cas régime <, fournie par la troisième déclinaison, à des mots cooune Uoyse {Moysant)y et comme or (ort) ; mettant la terminaison du génitif pluriel or, de orum, à candeloTf en latin candelamm; offrant ainsi une déclinaison incomplète, mais une déclinaison réelle qui possédait deux cas constants et quelques autres cas moins généralement indiqués.

Et cette déclinaison ne se bornait pas au substantif et à Fadjectif, elle régissait les pronoms, les noms de nombre, les infinitifs des verbes, et même, par une confusion et un abus, qui prouve lui-même l'extension du principe, les adverbes et les particules, terminées presque toutes en s, contre Tétymologie, mais par suite de Thabitude où l'on était de placer un s à la fin de tous les mots qui n'étaient pas régis (a).

On ne peut donc nier ce procédé de notre ancienne langue qui a influé sur la formation des mots que nous employons, sunla construction de la phrase et le génie de la prose française. Loin donc de mettre en question la règle de l'«, proclamée, pour le provençal, parles troubadours granunairiens du seizième siècle, et, pour le français, par H. Raynouard, je

(a) [n est vrai que beaucoup d'«dverbe9 se terminent par $, mais en ce cas cette lettre n'a rien de comman avec Vs du si^et, puisque le même fait se présente dans d'autres langues où 11 n'y a pas trace de déclinaison. Voy. Diez, Gramm., Il, 427.]

crois avoir prouvé qu'il faut aller plus loin que ce dernier et reconnaître, dans la loi qu'il a révélée, un cas particulier d'un principe plus général, qui souffre dans l'usage quelques exceptions relativement peu nombreuses, que méconnaissaient parfois les copistes du moyen âge, parce qu'ils ne s'en rendaient pas compte, maisqui dominait réellement et pénétrait profondément la vieille langue française, le principe de la déclinaison romane.

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