‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 29 sur 77 · I. — Le verbe Être · texte numérisé non relu

I. — Le verbe Être

Le verbe être est irrëgulier dans la plupart des langues de la famille indo-européenne, c'est-à-dire qu'on emploie plusieurs verbes différents, défectueux chacun dans quelques-uns des temps, pour composer le système général de la conjugaison de ce verbe.

Il n'en est pas ainsi dans la langue grecque : et^tl suffit à tous les temps. Mais il en est ainsi en sanscrit , où le paradigme de la déclinaison du verbe être admet les radicaux as et bhû; en latin, sum et fui y en allemand, ich bin, ich war et seyn; en bas-breton, le présent ounn et l'infinitif beza appartiennent à des verbes différents.

II en est de même dans la langue française. Je suis et être appartiennent à deux verbes différents. Je suis vient de sum ; être ne vient pas i'esse^ mais, comme le prouve rancienne forme, estre, et le provençal, estar, de stare,

[à] [Nous engageons ceux qui voudraient approfondir cette partie de rancienne langue française à consulter la grammaire de Diez ;n, i07 à 632 et 208 à 242), et V Étude sur le rôle de V accent latin en français de M. G. Paris (p. 63 à 81).

FORMATION DU YERBE. 139

Le provençal avait la conjugaison complète des deux verbes esser et e$tar; dans le français moderne, chacun d'eux nexiste plus qu'aux temps et aux modes où Tautre a péri. Mais dans le français du moyen âge on trouve des traces de la coexistence des deux verbes, dans les mêmes temps et dans les mêmes modes. Je vais montrer comment la conjugaison de notre verbe êlre s* est formée du latin, en passant par la conjugaison plus complète de l'ancien français.

Indicatif.

Présent.

Ce qui étonne d'abord, c'est la terminaison uis de la première personne, je suiSy dérivée de sum. Dans le principe, cette personne ne prenait point \s final, pas plus dans le verbe auxiliaire être que dans les autres verbes ; on écrivait «ut, comme en espagnol, soy.

Je 9ui mult en destreit.

Jjes Rois, p. 217.

ie suis dans une grande détresse.

Et dist un mot : Ne «ut mie vencut.

Ch. de Roland, p. 81.

Et dit un mot : Je ne suis pas vaincu.

Lm, qui se détachait si facilement de la terminaison des mots latins, en se détachant de sum, a laissé su, L'i s'y est joint, peut-être par une imitation du prétérit, qui, dans l'an- <îi<?n français, s'est écrit d'abord fui, comme en latin.

La seconde et la troisième personne étaient souvent dans l'ancienne langue ies, iest, par ce changement de l'e en t>, très-frôquenl dans les mots qui passent du latin en français: Cera, cierge (a) ; pesj pied ; férus, fier, La langue moderne a conservé la forme purement latine, es, est

{a) [De ccra YÎent cire, c'est cereus qui a donné cierge,]

140 FORNATIOIf DE LA LANGUE FRANÇAISE.

La plus ancienne forme de la première personne du plurie est sûmes j presque identique à sumus; car Tu de la désinence devait se prononcer faiblement , l'accent étant sur la syllabe précédente. On trouve môme sumus.

Si fèîmes nus, senez fumus, En Tostre chambre û sumuM {a).

Tristan, t. II, p. 124.

Ainsi flmes-nous, nous fûmes sages, Dans votre chambre où nous sommes.

Puis on a dit sommes y par le changement si facile de Vv en 0.

Emes ou eimes est une ancienne forme de la langue française beaucoup plus difficile à rattacher au latin sumus que la forme actuelle (b) ; elle fait pensera la forme poétique iui», à la forme ionienne tlyLhy à esumus (a. lat.)

Nus eimes de vus et vos parenz

Le Livre des Rois, p. 15G.

Nous sommes de vous et de vos parents.

Estes vient de estis, et sont ou sunt est identique à la forme latine. Tout le présent de Tindicatif est formé sur esse. U sorait possible pourtant que la seconde personne du pluriel, vous êtes, en provençal, estatZy vînt de statis (c).

{à) [Il y a une faute ou dans le manuscrit ou dans la copie. Le premier vers n'a sa mesure que si on lit fumeg, au second il fout sans doute lire ù nus sûmes. Cet exemple n'est donc pas probant.]

[b) [Il ne faut pas l'y rattacher : elle est formée par analogie à la seconde personne du même nombre, estes, ou dérivée de Tancien latin esumus qui a pu persister dans l'usage vulgaire, tandis que l'idiome liilénire adoptait sumus.]

{c) [le prov. estaiz vient de statis; mais êtes, dont le correspondant prov. est etZf ne peut évidemment venir que de estis, Statis a donné en français estez.]

FORMATION DU VERBE. lit

Imparfait.

Nous n'avons actuellement d*autre imparfait qu'un dérivé de stare : ïdais (pour esiois) (a). L'ancienne langue y joignait un dérivé tiré delà conjugaison latine du verbe sum.

Elle avait ère ou iere^ d'eram.

A une place qui plaine tere.

FM. et ConUÈ, t. I, p. 3'27.

A une place qui était en plaine. .

Ja 8*orrez les paroles ki escrites i erent.

Ckran. de J. Font, y p. 254.

Maintenant tous ouïrez les paroles qui y étaient écrites.

Sungeat qu'il eret.

Ch, de Roi, p. 20.

Songea qu'il était.

Ere est analogue à Veram valaque, Vera italien, espagnol et roumanche.

Parfait simple.

La première personne a été primitivement identique au fui4xjL ktin, comme en italien, en valaque et en provençal.

Dont es-tu? D'Abbevile svi, A Oisemont an marché fui.

.Barb., Fabl, et Contes, t. lY, p. 5.

D'où es-tu? Je suis d'Abbeville, J'ai été au marché à Oisemont.

Par un singulier hasard, l't, qui, là, était étymologique, est tombé, tandis qu'il a subsisté au présent où il ne l'était

(a) [L'ancienne forme fï^nçaise est à la première personne cstoie ot non estoit, M. Liltré a démontré qu'elle ne peut être dérivée de stabam. Ùudeê, II, 201. Cf. G. Paris, Accent latin, p. 79 et 1S2.]

point. On a continué à dire je ssui (de sum) ; Ton a dit je fu (de/îii).

Puis Vs a été ajouté à cette première personne comme à celle du présent, comme à tant d'autres premières personnes de divers temps et de divers modes des verbes.

k la troisième personne, Tancienne langue mettait un d, m supprimait la consonne. Le premier verset des Rois oiïre un exemple de Tun et de l'autre.

Uns bers fu jà.

U fut un bomrae jadis.

Fiz fud Jéroboam.

Il fut fils de Jéroboam.

La langue moderne, en ceci, s'est rapprochée, par son ortliographe, de l'étymologie (fut de fuit) :

Passé composé.

Tous les idiomes néo-latins forifient au verbe être un passé, composé 9 les uns de l'auxiliaire avoir y les autres du verbe être lui-même.

Dans ce dernier cas sont l'italien, sono stalOy et le roumanche, sunt statis^ ; dans le premier sontle vaiaqne, amufoitu ; l'espagnol, he sido^ ; le provençal, ai estai ; et le français, j'at elfe (anc.fr. e«tfe).

Au plus-que-parfait, le valaque fait comme l'italien et le roumanche; il emploie le verbe être comme auxiliaire de luimême, eram fostii^, de même que era stalo, italien, et era ou

* Remarquez du reste que, dans ces idiomes, sono et êunt ne proTieonent point du même radical verbal que ttalo^ staus. Cette forme de prétérit, dans laquelle le verbe être est son propre auxiliaire, n'est pat heureuse en soi, et la langue française a montré une juste délicatesse en repoussant la locution, je suis été.

* Le portugais emploie un troisième auxiliaire tenher, tenho ùAo.

* Le valaque, dans beaucoup de cas plus prés du latin que tous les autrès idiomes qui en sont sortis, a aussi un plus-que-parfait simple, ce qui lui est particulier, fusesem.

F0RMi^T10^ JDU VERBE. 143

fora êiamf roumanche. L'espagnol, le provençal et le français composent le plus-que-parfait comme le parfait (a).

Futur.

Je discuterai, quand j'en serai à la conjugaison des verbes réguliers, l'opinion de M. Raynouard, d'après laquelle le futur du provençal et du français est composé du verbe avohr , placé après le radical verbal : Taimer-ai , pour fai à aimer.

Je me contente de remarquer ici , dans l'ancienne langue, une forme du futur dérivée de la conjugaison latine du verbe non, plus directement que la forme actuelle, serai.

Dans l'ancien français, ero a fait, aussi bien qu'eram, ère ciiere^

Hais ço tert à leur confusion.

Les Rois, p. 10.

Mais ce sera à leur confusion.

Tout sera ?ostre et tout ert mien.

Rutebeuff U II, p. 95.

Tout sera vôtre et tout sera mien.

Ermes hoi deseverés.

Ch. de Roland, p. 77.

Nous serons aujourd'hui séparés.

Probablement la confusion produite par la ressemblance de l'imparfait et du futur a fait abandonner dans les deux temps la forme ere^ iere^ qui a été remplacée dans le premier par estûis, et dans le second par serai y analogue à l'italien sard, à lespagnol sere\ au provençal serai.

{a [Il est à noter que le français a eu un prétérit dérivé du plus-queparfait : mnretr pourei, furei dans Sainte-Eulalie représentent le latin hahuerai, pohterat, fuerai. GeUe forme s'est même conservée dans cerUins patois : Voy. Revue de» Soc. sav., 4- série, IV, 552 (oct. 1866). Pour les autres langues romanes, voy. DieZt Gramm., II, 115.]

Le verbe ester fournissait aussi à l'ancienne langue un futur qui n'existe plus dans la langue moderne.

Se TUS murez, esterez séxa martyrs.

Ch. de BqL, p. 45.

Si TOUS mourez, vous serez saints martyrs.

Subjonctif.

Présent.

Outre le changement de itn en oi ou en ei (a) , on distinguait le présent du subjonctif du présent de Tindicatif en ajoutant à la fin un e muel. On disait soie ou seie.

Quar m'aidiez tant fue fors en soie.

Fabl, ei Contes, t. I, p. 99.

Aidez-moi tant que j'en sots hors.

Vs final, ici comme à Vindicatif, n'est point étymologique.

Oi ou et est pour Yi latin dans sim. Cet i se transformait volontiers dans ces deux sons, dont la prononciation n'était pas alors aussi différente qu'à présent ^ Ainsi de via on faisait veie et voie, qu'on* prononçait veie et voueie,

Seie était intermédiaire entre la forme espagnole, sea, et la forme italienne et provençale sia. Seie était plus voisin encore de l'ancien portugais seja. Ces analogies sont beaucoup moins sensibles dans la forme moderne sois, qui a perdu Ye et pris Ys.

L'impératif français est évidemment formé de la seconde personne du subjonctif latin, sis (fr), à laquelle il ressemble plus qu'aucun autre impératif néo-latin. Italien, sei; espagnol,

* Yoy. chapitre de la prononciation.

[a] [Ce changement serait contraire aux lois de la permutatton des sons ; seie ou soie en français, sia en proTençal, suppose en latin vul^re le type siam.]

[b] [Sis ne peut rendre compte de soies.]

ié; provençal, sias ; roumanche, seigias. Toul cela vient de la forme latine siem, qu'on trouve dans Piaule, ou, si Ton veut, du potentiel sanscrit, syamy identique au provençal siam (a). Le muet se maintenait à la seconde personne.'

Soi>«-tu maudit comme le Franc qui s'arme pour poour de mort.

Joinvilh, p. 226.

Sois maudit comme le Franc qui s^arme par crainte de la mort.

La trobième personne prenait le t dans Tancienne langue comme il le prend dans la langue moderne.

Le pluriel est grammaticalement semblable dans les deux langues.

Imparfait.

L'imparfait du subjonctif se confond, en latin, avec le mode conditionnel : on dit également qtwd essem, si essem.

En français, le conditionnel est serais; l'imparfait du sub. jonelif n'existe pas; il est remplacé par l'imparfait de l'indicatif, que fêtais, sif étais.

Dans l'ancienne langue française le conditionnel prenait la forme seroie ou sereie.

On trouve pour la première personne du pluriel seriemes analogue à la désinence latine, émus (essemus), aussi bien qu'à emes (sumus) et ieremes (erimus) de l'ancien français. (Voy. plus haut.)

C'est la forme analogique et primitive.

Se nous estiemes parcheut.

Nous seriemes tout décbeut.

FabL et Contes, t. IV, p. 34.

Si nous étions aperçus, nous serions perdus.

La forme actuelle, serions, beaucoup plus éloignée de l'oiigine, était souvent remplacée danslancienne langue par «mens, dans laquelle on entend encorel'ede la terminaison latineemtis.

(a) [La première pers. sing. prés. subj. à" être est en prov. sia et non ûam,]

140 I0R3IATI0S DE LA LANGUE FRA>ÇAISE.

Parfait simple.

De fuiêsem on a d'abord fait fuisle , puis fusse, comme fui et fus de fui.

La forme subjonctive s'employait dans plusieurs cas où nou.^ l'avons remplacée par d'autres temps étrangers au mode subjonctif, ce qui est contre l'analogie.

Ainsi, au lieu du subjonctif si fuisse (sifuissem), nous disons : si f avais été.

Conditionner

La racine du verbe être au conditionnel est ser, comme au futur, temps avec lequel le conditionnel a un^ analogie naturelle, cartons deux expriment une éventualité ; Fun comme certaine, l'autre comme probable. La différence qui les sépare est marquée par la différence des deux désinences serai et serais.

Le conditionnel est terminé en ia dans les conjugaisons espagnoles, portugaises , provençales, séria. Dans l'ancien français, cet ia s'est changé en eie, ou oie , comme \*ia provençal du subjonctif présent.

Nous formons le prétérit composé du subjonctif comme celui de l'indicatif, avec le verbe avoir, auxiliaire du verbe ester, que f eusse été»

Infinitif.

L'infinitif du verbe étr^ (a. fr. esiré) vient, comme je l'ai dit. de «tare (prov. estar){a) ; mais je ne pense pas qu'il faille en conclure, avec MM . Raynouard et Orelli S qu'on ait employé généralement e8(er pour l'infinitif. Dans tous les exemples dtéspar

' Raynouard, Gramm. cotnp., p. 210. Orelli, Alifr, Gramm.y p. 91-5 [a] [Stare a donné ester; le français êtrCf sous les autres langue-

romanes essere, esser^ ser^ vient du latin vulgaire essere dont on a

plusieurs exemples ; voy. Du Gange, $ub voce,]

ce dernier, ester remplace le verbe latin stare^ dans son sens propre de êe tenir debout^ et n'exprime nullement le sens dérivé et abstrait à'être.

La plupart des antres langues néo-latines ont formé Tinfinilif de l'erse latin, en lui donnant la terminaison ère ou er des autres infinitifs. Italien, essere; esp. et port, ser; roum. esser; provençal esser (et estar). Le valaque employait fire, infinitif perdu de fio; seul, cet idiome a conservé les temps de rinfinitif latin.

Participe.

Quant aux participes, l'ancienne forme estant, esté, s*est conservée identique dans la langue moderne, où Vs étymologique n*a été supprimé que bien récemment dans étanty éie\ et, selon moi, à tort, car Vs était une des deux lettres radicales du mot {siaré) (a).

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