‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 30 sur 77 · II. — Le verbe Avoir · texte numérisé non relu

II. — Le verbe Avoir

Aver^ en ancien français, vient évidemment d'habere, comme l'italien et le valaque, avère; le roumanche haver, l'espagnol, le portugais et le provençal, aver. Le changement du 6 en v est à peine un changement, tant ces deux sons de m^e organe sont voisins l'un de Tautre.

Pouraver*, Ton trouve dans les monuments les plus anciens.

' On dit encore aiyourd'hui en Normandie, les avers pour les trou^ peaux. Ce mot est pris dans le sens de béte de somme, dans le FÂvre des Itois, p. 80.

Si enchaçad lur avers qui durent porter.

Et e^git Jumente tomm,

[Aver, en ancien provençal, avé en provençal moderne, a encore le ^ns de trcmpeau.]

(a) [Alors il eût fallu conserver ïs dans écaille, icarlate, échaxyper, éeoU, et maints autres mots d'où on l'a expulsé, parce qu'il avail cessé de se faire entendre dans la prononciation.)

148 [.FORMATION DE LA LANGUE FAAT^ÇAISE.

aveir (voy. h Livre des Rois^ p. 205), d où Ton a fait avoir, comme de rey^ ley^ on a fail rei, lei^ puis roi, lai (a).

Indicatif,

Présent.

Habeo a été singulièrement contracté dans toutes les langues néo-latines, et déformé dans le valaque amu. Italien, ho; esp., he; portugais, hei; roumanche, hai; provençal et français, at.

L't parait ici à la première personne par ce changement de a en ai qui fait dire aimer, au lieu de Tancienne forme, amer; mais il ne s*est pas conservé dans les autres personnes S tu as, il a, nofis avons , vous avez.

\jh initial latin se trouve quelquefois à la troisième personne.

Si ha un lévrier si féru.

Rom. du Ren.f Suppl., p. 234

Il a frappé un lévrier de telle sorte.

Le t désinentiel de la troisième personne habe4^ qui ne se rencontre ni dans la langue française actuelle, ni dans aucun autre dialecte néo-latin , était représenté par un d dans le français du moyen âge.

Gent ad le cors» gaillart et ben séant.

CA. rfc/lo/., p. 121.

Il a le corps beau, fort et bien proportionné.

• On pourrait peut-être penser [cela est fort douteux] que cet i désinentiel d*ai est analogue à Vi qu'a pi is également la première personrie du verbe êircj je suis (de sum), et qu'il tient de même à une confusioB avec la terminaison i du prétérit [kabui). — [Le son ai semble ici le nVultat de la contraction de a H- « (hal)eo). A la première pcrs. e se trouvait protégé pnr Ve final; il ne l'était ni à la seconde ni à la troisième, au>3i a-t-il diî^paru sans laisser de traces.]

[a] [Les notations ei et oi apparaissent au même temps en des pays diflérents, ci étant surtout usité en Normanate J

FORHATION DU VERBE. 149

Avant la forme actuelle de la première personne du pluriel, nous avonsy existait la forme avomes, plus semblable à habemus. On trouve très-anciennement avuns.

Yeud avun8.

Ch. de Roi, p. 121.

Nous avons vu.

Dans la troisième personne du pluriel, il semble d'abord qu*il n*est resté d'habent que la terminaison en ent, changée en otU, et que le radical a totalement disparu, mais la companuson avec ftan (pour han-no) en italien ; han, en espagnol; 0», en provençal, fait voir qu'il y a plutôt contraction qu'aphérèse (a). Le français a du moins conservé le t final qui a disparu dans, les autres dialectes. Le valaque au n'a rien gardé de la terminaison latine.

Imparfait.

Je ne discuterai pas ici la question de Torthographe de Toi ou de rat; il sera plus convenable de s'en occuper à l'article des verbes non auxiliaires.

Le valaque, plus semblable au latin dans l'imparfait du verbe avoir y comme dans l'imparfait du verbe être {eram)^ oous présente aveam. Tous les autres dialectes ont perdu Vm final à'habébam, LMtalien, aveva^, et le roumanche, veva^ ont conservé la consonne labiale (vpour h). L'espagnol, le portugais, le provençal, ont tous perdu les deux consonnes de la désinence ham^ et se terminent en ta. Cette terminaison, ta.

* On trouve ovta, forme p]us altérée que aveva, daus des monuments anciens. Voy. Raynouard, Gramm. comparée^ p. 205. La forme actuelle, oteva, n'en est pas moins plus prés du type latin. C'est un des exemples (tans lesquels on voit ce type moins*pur dans la langue provençale que dans une autre langue néo-latine, qui se montre plus romane que la prétendue langue romane.

{a) (D'autant plus que la. finale etU é*habent, n'étant pas accentuée, ne pouvait à elle seule rien donner en français.]

i50 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.

s*est changée dans l'ancien français en eie ou oie (comme dans via, chemin. Voy. plus haut).

Passé simple.

Habui se retrouve peu altéré dans avuij valaque, aguiy provençal ; mais on a de la peine à le reconnaître dansAo, italien; he, espagnol; enfin dans eus, français.

Ihre et H. Raynouard ont pensé que le verbe gothique pouvait être pour quelque chose dans le singulier du présent m^ aSy a, du provençal et du français, et dans le passé du provençal, aig ou aie. H. W. de SchlegeH combat avec raison, selon moi, Topinion commune au savant suédois et au savant français. Quand on Tadmetlrait, elle ne nous aiderait pas beaucoup à comprendre comment s'est formé le passé français eus, car il est aussi difficile de le faire dériver du gothique aig que du latin habui (a).

L analogie du français eus avec les autres dialectes néolatins, qui ont du moins conservé l'aspiration initiale d'habeo, au présent, dans ho, he, rend impossible de ne pas admettn' qfïeus, dont la ressemblance avec eux, à l'aspiration près, ici perdue, est incontestable, ne vienne de la même origine. Li manière populaire et provinciale de prononcer evu achève de mettre sur la voie. Dans evu, on sent encore la consonne labiale (v pour b), qui, dans la prononciation correcte, s'est entièrement effacée. Enfin je trouve eubi dems VHisUnrede Jean d'Avesne, p. 26 :

Tant eM le jeune escuier de pensées*.

' Observations sur la langue et la liU. provençale, f^ris, 1818, p. 35.

* Hisioire de Jean d'Avesnes, par K . Ghabaille. Abbentle, 4840, in-8.

(a) [S'il est difficile de retrouTer la forme inodemc eas dans habui, w a beaucoup moins de peine à remonter au primitif latin en partant de la forme ancienne ot, à la 3* pers. du sing. o^. — Ce qui dans le langage p^^pulaire de certains pays est prononcé evu n'est pas le prétérit, mate le participe passé eu, en anc. fr. eu. — ' Eubt est une forme sarante propre ao quiniiéme siècle et au seizième^ qui n'a p^s d'intérêt pour la dNâivadon . c'est ainsi qu'au même temps on écrivait prebstre, debte, soubt, cte.)

Futur.

Dans denx idiomes néo-Ialins, le futur du verbe avoir ne peut s'exprimer qu'à i*aide d'un auxiliaire. Ces deux idiomes sont le valaque, io voiu ave, et le roumanche^ iou veng ad harer. Cette circonstance doit probablement s'expliquer par l'influence des idiomes germaniques ; ich werde haben, allemand; Iwillhave^ anglais (a).

Dans tous les autres dialectes néo-latins, le futur est simple; mais, chose remarquable, il n*est point formé d'habebOf mais d'un futur en ero, qui a peut-être existé à une époque ancienne dans la langue latine, et dont il ne se trouve de vestige que dans le futur du verbe sutn, ero*, ei dans le futur passé de tous les verbes ju-ero^ amav ero. L'italien est ici celui de tous les dialectes néo-latins qui rappelle le mieux le type original ; avà (pour avero) {b). La voyelle fmale a été changée en et dans Te portugais, on é dans l'espagnol, en ai <lans le provençal et le français. Ces deux derniers idiomes ont remplacé le v consonne par le v voyelle, dans aurai; mais Tancien français laissait souvent subsister le v consonne.

Siégez avérez el greignor pareis.

CA. de Roi, p. 45.

Vous aurez des sio^cs dans le paradis supérieur.

* Ce qui ferait croire à l'existence de cette forme antique d'un fUtur en tro, c'est le futur en eau des Grecs, IX-Ut», le changement de Vs en r étant fréquent dans le passage des formes grecques aux formes latines. (Voyez llopp, ikber da» CanjtiçaiionssyMiem der aanskrit Sprachef p. 68.)

(a) [Les Grecs modernes forment aussi leur futur au moyen d'un auxiliaire dont ils n'ont pas emprunté l'idée aux langues germaniques. Ces «x^încidences s'expliquent par la tendance des idiomes à substituer les fori»es analytiques aux synthétiques.]

;6) [Dans avrd, o est accentué, et dans la finale ero (par ex. amavero) il lie Veil pas. On est depuis longtemps d'accord pour reconnaître que dans les UfOgnf9 néo-latines ce temps est formé du présent de l'auxiliaire kabere joint à l'infinitif. Âvrà est pour averc-fio comme aurai (ou avctai, pour arer ou avoir-ai, Voy. lUynouard, Jjex'tquc ronian. II» x-xn; Diez, Gramm., Il, 110-2.]

152 FOUHâTION de Là LANGIE FRANÇAISE.

Subjonctif.

Présent.

L'm final d'habeam a disparu dans tous les dialectes néolatins^ sans exception. I/italien, habbia, seul, a consenré le h du radical hab. Dans le roumanche, hagig, il a été bizarrement changé en g; partout ailleurs il a disparu. L*espagDol a haya; le portugais, haja; le provençal, aia; d*où l'on passe facilement au français, aie.

Ici la langue française n*a point, comme dans le subjonctif présent du verbe êtrCj soie, remplacé Ve muet, dernière trace de l'a latin d'ara, par un s, et n'a pas laissé au peuple le mérite d*ètre seul fidèle à Fanalogie.

A la troisième personne, le français moderne a rais le t étymologique, dont il est en général si avare; aitj pour aie.

L'impératif français s'écrit aujourd'hui aie^ sans s final Cette orthographe a l'inconvénient d'effacer toute trace de sa véritable origine, qui est la seconde personne du subjonctif présent, habeas. Cette origine est indiquée par le roumancbe, hagias; par l'espagnol, hayas; par le portugais, hajas. Elle l'est aussi dans le vieux français, aies.

Espoir n'aye8 du relever

Par ceulx par qui deffais 861*85.

EnseiffHemetUs de François Garin, fol. ffî, recto. M'aie espoir de te relever par ceux par qui tu seras défait.

Comme je l'ai dit, l'imparfaii du subjonctif n'existe pas dans le français moderne, où il est remplacé par l'imparfait de l'indicatif, sifavais^ comme sif étais.

J'aurais^ comme j^ serais, est le conditionnel.

Passé.

Habuissem, en perdant Ym final, a fait en italien, aresse, qui s'est conservé à la troisième personne et a été remplace

aux deux premières par avessi; mais Ye subsiste dans l'espa- ^6\,hubiese; le portugais, houvesse. En se contractant, habuissem a fait le français eusse, comme habui a fait eus {a). La prononciation vulgaire evussent, et l'accent qui était autrefois sur Vcy témoignent encore de la labiale que le temps a fait disparaître.

Conditionnel.

Le conditionnel est avereie-oiey aureie-aiey comme sereie- ^eroiè; portugais, fcare/'îa; espagnol, Aafrria; provençal, auria; terminaisons en ia qui, comme le subjonctif provençal, ràzm, rappellent le potentiel sanscrit en yam {b).

Avoir pouvait être neutre dans l'ancienne langue comme dans la nouvelle, et on n'avait pas besoin d'ajouter 9. On disait indifféremment : U y eut, il eut, eut.

Il etU enMne lande Une beste moult grande

Fables inéd.,i, I, p. 291.

U y eut dans une lande une béte fort grande.

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