XIV PRÉFACE
ments chevaleres(|ues, jelle à pleine main Térudition, la satire, les idées hardies et les images grossières.
Comme de la décomposition de la langue latine est sortie la langue française, de même la littérature française au moyen âge est sortie delà littérature latine antérieure, et s'en est détachée et départie graduellement ; ce départ graduel s'est opéré diversement dans les divers genres littéraires. Plusieurs ont continué à exister seulement en latin, même après Tavénement de la langue française. D'autres, tout en se continuant en latin, se sont aussi produits en français ; d'autres, enfin, sont nés avec la langue vulgaire.
La littérature tliéologique était, par sa nature, essentiellement latine. Le latin est par excellence la langue du catholicisme au moyen âge ; cependant l'idiome vulgaire fit dès lors quelque irruption dans la théologie, et d'abord il faut signaler les traductions de la Bible. Lt^ plus ancien monument de ce genre est le livre des Rois, qu'édite en ce moment M. Leroux de Lincy, et dont la rédaction parait remonter au moins au commencement du douzième siècle. Kn traduisant la Bible, l'esprit moderne commence à se l'approprier, il la vulgarise, il h met à la portée et entre les mains de tous ; c'est donc un premier pas vers ce qui sera un jour le point de départ de la Réforme. On ne se borna pas à traduire la Bible : le traducteur des Rois intercale déjà dans sa version des passages empruntés à Josèphe et à d'autres auteurs. Bientôt arrivèrent les gloses, les interprétations. La Bible histonale de Pierre Comestor, qui eut un succès universel au moyen âge, et qui fut traduite en Irançai^ par Guiartdes Moulins, contenait, avec le récit des faits rapportés dans l'Écriture, des interpolations puisées
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à des sources non canoniques. Les moralités aIlégori> ques dont on accompagnait les traductions de la Bible, eiposaient déjà au danger de rinterprétatton individuelle.
En France, la langue vulgaire ne fut pas moins suspecte à TÉglise dans les autres branches de la théologie ; la théologie dogmatique, par exemple, n'admit jamais au moyen ûge l'emploi du français. Il faut aller jusqu'à la Réforme, jusqu'à Calvin, pour trouver la Ihéologie dogmatique se servant de la langue vulgaire. D'autres portions de la littérature théologique semblaient devoir en admettre plus facilement l'usage ; telles étaient la polémique et la prédication.
A la première appartient le livre du Gentil et des trois Sages, publié par MM. Reinaud et Fr. Michel. Les trois sages sont un chrétien, un juif et un mahomélan; le gentil est un épicurien, un athée. Dans cet ouvrage en vei's, l'emploi de la langue vulgaire coïncide avec une certaine latitude d'opinions. Le mahométan, le juif et le chrétien disputent avec beaucoup de courtoisie et finissent par conserver leurs croyances. Les religions des trois sages sont également opposées à l'impiété de leur commun adversaire. On reconnaît là cette disposition d'esprit plus tolérante, introduite à la fin du moyen âge, par l'effet des croisades et des communications qu't'lles avaient établies avec l'Orient.
Quant à la prédication, il y avait deux chaires au moyen âge, l'une qui s'adressait aux clercs en latin, laulre qui s'adressait au peuple en langue vulgaire; celle-ci eut pour principaux organes les frères inin(?urii et les frères prêcheurs; malheureusement cette portion, la plus vivante de la prédication du moyen âgo, a été
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presque entièrement perdue ; dans ce qu'on a conservé, c*est le latin qui domine.
Après la littérature théologique, vient la littérature légendaire, et dans celle-ci, au premier rang, se présentent les apocryphes qui forment, pour ainsi dire, la portion légendaire de l'ancien et du nouveau Testament, les apocryphes qui se composent de traditions non autorisées, groupées autour des traditions orthodoxes du christianisme. Tels sont les Évangiles de TEnfance de Jésus, de saint Jacques, de Nicodème, de rEnFance de la Vierge, tous contenant un certain nombre de récits, les uns puérils, les autres gracieux, quelques-uns qui conservent toule Tâpreté judaïque, et qui n'ont rien de la suavité évangèlique : ces Evangiles ont été traduits de bonne heure dans les diverses langues de TEurope au moyen âge. En Allemagne, le frère Philippe, chartreux, a écrit au treizième siècle un poème de Marie, qui est emprunté surtout à ces traditions, et qui en a conservé le charme. Dans un curieux récit, dont M. Leroux de Lincy a publié quelques fragments, l'imagination légendaire, préoccupée de Tidée de pureté poussée au plus haut degré, que représente la vierge Marie, a voulu faire remonter, en quelque sorte, cette pureté jusqu'à trois générations, en supposant que la mère de Marie, sainte Anne, était née à peu près comme Bacchus nait de Jupiter dans la fable, et que le père de sainte Anne, auteur de cette merveilleuse naissance, n'était pas né lui-même d'une manière moins extraordinaire et moins pure, et avait reçu la vie de l'exhalaison d'une fleur.
En regard des légendes apocryphes chréliennes, on doit placer celle dont Mahomet est le héros, et que raconte le roman de Mahomet ; il est curieux de comparer
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ce poème français avec un poëme latin du onzième siècle, par Marbode, qui contient une version de la vie de Mahomet, aussi inexacte, mais d'une aulre inexactitude. Marbode représente Mahomet comme élève d'un enchanteur; il parle d'un consul et d^uu évëque ; nous sommes encore dans le monde romain et ecclésiastique. Dans le roman de Mahomet ^ écrit au cœur du moyen âge, en pleine féodalité, Mahomet est un seigneur féodal ; dans une autre histoire, également fabuleuse, ^de Mahomet, écrite i une époque où le moyen âge est dominé plus complètement par Tascendant de la satire, et où se multiplient les attaques contre Rome, Mahomet est cardinal.
Les légendes qui ne remontent pas aux livres apocryphes, et qui concernent la Vierge, forment aussi un chapitre intéressant de la littérature légendaire au moyen âge. L'histoire de la double célébration de la Vielle par le culte et par la poésie, contient, jusqu'à un certain point, tonte l'histoire de l'imagination chrétienne. Quand on arrive à Tépoquc de la chevalerie, où la femme est plus que jamais exaltée, la Vierge aussi est plus que jamais glorifiée par le culte de TÉglise et les chants des poètes. Lorsque la Dame est le mobile de toute inspiration, de tout enthousiasme, la Dame universelle , la Dame de tout le monde , comme dit une i^ieille légende, la Vierge est sur le trône de la religion et de la poésie ; il y a au moyen âge tout une poésie dont la Vierge est le cenlre. Cette poésie respire un sentiment exalté et passionné, fort semblable, quantaux expressions dont il fait usage, à Tëxaltation et à la passion chevaleresque; la Vierge, objet de Tadoration des poètes, est représentée comme le type d'un amour inta-