IV. — Altération du sens
L*ètymo1ogistè doit tenir compte des altérations successives du sens, non moins que de celles de la forme. Ici encore il faut qu'on puisse suivre tous les degrés intermédiaires par lesquels a passé l'acception d'un mot, depuis son point de départ jusqu'à son point d'arrivée, pour pouvoir être sûr qu'il a réellement fait ce chemin.
L'ètymologie et le sens primitif de plusieurs mots rendent raison de Tacception qu'ils ont encore, on du moins qu'ils avaieDt au dix-septiéme siècle, et en fait mieux sentir toute la force. Je prendrai pour exemple le verbe étonnei\
Étonner (estonner) voulait dire dans l'origine frappe de la foudre^ ou au moins étourdi par le bruit du tonnerre (italien attonito de tonitru).
Granz fu li colps; li duc en estonat.
Ch. d liol., p. 155.
Le coup fut grand, le duc en fut abasourdi.
Cette métaphore fut employée pour exprimer l'état d'engourdissement où jette la surprise, et étonnement a fini par être synonyme de surprise. Mais on trouve une trace de l'ancienne valeur de ce mot dans Bossuet disant du grand Condé : c On le vit étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups, i Ètonnei\ dans le sens actuel, serait fai* ble, et Bossuet ne l'eût pas employé. 11 s'est servi de ce mot parce qu'il avait encore pour lui quelque chose de son énergique signification primitive que rappellent si bien regards étincelants ; c^est la foudre et l'éclair.
214 FORMATION DE Li L4N6UB FRANÇAISE.
Deux illustres philologues de notre temps, M. Raynouardet H. Nodier, dans une polémique aussi courtoise et aussi iiigènieuse qu'il leur appartenait de la faire, ont cité tous dem' des exemples du mot déserter y employé dans un sens singulier. Aroyot a dit :
La Tille de Messène, dans cent ans après qu'elle aToit été détruite et désertée par les Lacédémoniens.
M. Raynouard et M. Nodier paraissent croire tous deux que déserter y dans cet exemple, veut dire dépeupler, rendre désert. Je n*en suis pas convaincu ; je crois que déserter, dans ce cas, n*avait avec déserter pour abandonner et avec désert, qu'un rapport apparent, mais provenait en réalité d'une tout autre racine.
Je trouve dans le Livre des Rois, p. 268 :
Pour co les a Deu destruitz et désertez.
Ici il s'agit, non d'une ville, mais des enfants d'Israël; déserter ne peut donc pas vouloir dire rendre désert; il ne peut pas non plus avoir le sens que nous lui donnons aujourd'hui. abandonner ; rien dans le texte n'aurait pu suggérer au traducteur une pareille idée'; d'ailleurs, déserter dans ce sens est assez nouveau.
Je pense donc que dans cette phrase, ainsi que dans celle d'Âmyot, rapportée par M. Raynouard, désertera une tout autre étymologie que celle qu'on lui attribue généralement, et «pie lui attribuent MM. Raynouard et Nodier.
Je crois que déserter est là par contraction pour désessarter, du mot essart, champ inculte, rempli de broussailles ; dtsessarter^ dessarter, déserter, c'était arracher les broussailles (comme nous disons déboiser) ; de là l'idée d'arracher, de détruire, de ravager, et remploi de déserter dans la phrase d\^
* Ch. Nodier, Examen critique des dictionnaires de la tangue fra»r çaise, p. 136, et Oi>servations de M. Uaynouard, p. 430.
• Idcirco induxU Daminus super eos omne malum hoc.
myot.« Divers passages tirés des anciens auteurs confirment nette explication ^
Dans la Vie de saint Thomas de Cantorbéry, page 87 et 88, se trouve déserter dans le sens de détruire en parlant de Tordre de Citeaux ; il s'agit du mal que pourra faire à Tordre la colère du roi d'Angleterre irrité de Tasile que les religieux ont donné à Thomas Becket dans le couvent de Pontigny. La lettre menaçante du roi ayant été lue devant eux, tous tombèrent aux pieds de Tabbé :
Prient li qu'il ne sueffre que seint déserté. Ils le prient de ne pas permettre qu'ils soient détruits.
Ce mot est répété deux fois dans le même sens à la page suivante.
Que li reis les manacç qu'il les désertera. Que le roi les menace de les détruire.
Se tant prudume esteient par mei sul déserté. Si tant d'honunes de bien étaient détruits (persécutés) pour moi.
On Xrouye dessartir dans un sens à peu près semblable (a).
Tout bon hauberc desroropre et dessartir,
Garin le Loà., t. I, p. 241.
Briser et mettre en pièces tout bon haubert.
Au sujet des vicissitudes qu'éprouve au travers des siècles le sens des mots, il faut remarquer encore que, tantôt une expression générale va se particularisant, tantôt une expres-
' c Erartare (essartare) interlucare sylvas, et dumeta succidere. » Du Cange, t. 111, col. 204, Gloss. Desertare se prenait pour gâter, détniire. Da Cange, à ce mot ;t. Il, col. 142<J), cite cette phrase d'un capilulaire •le Cliarlemagne : « Ut bencficium domini imperatoris desertare nemo audeat, proprium suum eiinde construere... » — [Desertare est le fréquentatif de desererCf il n'a rien de commun avec exartare, fréquentatif de mrrire.\
(al (Le sens est différent : dessartir est l'opposé de sortir (fr. mod. sertir] ; dessartir un hauberc, c'est en défaire les mailles.]
sion particulière acquiert avec le temps plus d'étendue et de généralité.
Pour exemple du premier cas, je citerai sevrer ^iesqMrare, qui, primitivement avait un sens aussi étendu, sens qu*il a conservé dans Tanglais, to severj et qu*il a perdu en fhinçais, où il a été restreint par l'usage à indiquer la séparation d'un enfant d'avec sa nourrice.
Avaler voulait dire descendre ou faire descendre^ en général, et ne se dit plus que des morceaui qu'on fait avaler j ou, comme dirait le peuple, dévaler dans son estomac.
D'autres mots, comme naïf, travail, rêve, garantie^ ont reçu une acception plus étendue dans la langue moderne.
Il est certaines lois qui président constamment à Taltération progressive du sens des mots. Par le seul fait du temps, ils vont prenant un sens de moins en moins élevé, souvent do plus en plus fâcheux. L'idée s'use par le frottement de Tasage, comme les sons mêmes qui l'expriment. On peut citer vertu qui du sens primitif force, qu'il avait encore au moyen âge % en est venu à signifier, en italien, le plaisir et le talent des arts, viriuoso. On peut citer bon homme, qui, après avoir désigné au moyen âge les hommes éminents des villes de France et des républiques italiennes (î buoni homini, à Florence), est devenu synonyme d'homme simple et inoflensif. Le mot fille est un exemple de cet abaissement du sens d'un mot. Il en est de même de plusieurs synonymes de ce mot qui l'ont suivi dans sa dégradation.
Souvent les altérations du sens correspondent à des changements dans les idées, dans les mœurs, et en sont la fidèle image.
Brave exprime l'idée de l'excellence telle qu'elle se présente aut différents peuples. Chez les nations germaniques,
* Li quens le fiert tant vertueusement.
Ch. de Roi,, p. 64.
Le comte le frappa si fortement.
ce mot emporte l'idée de probité, d'énergie ; voyez la belle ballade de Bûrger, intitulée Der brave man. En France, à côté de cette acception, qui se trouve dans brave homme^ en parait une autre, plus particulière à la nation, dans homme hravey c*est-â-dire homme vaillant. Pour une femme, être brave voulait dire encore au dix-septième siècle être parée. Braverie signifiait /)ari/r<; ^ Le courage et la toilette s'étaient approprié, en France, l'expression qui, en Allemagne, désignait seulement ce qui était bon ; par une altération complète du sens primitif, ce qui, en Italie, s'appelait, au seizième siècle, un bravo, c'était un assassin à gages, et maintenant ce mot s'applique par excellence à un peintre, à un chanteur. C'est comme l'histoire de virtuoso; on reconnaît là un peuple chez lequel l'art surtout donne le sentiment de l'excellent.
Il serait facile de multiplier beaucoup ces exemples; ceuxci suffiront pour faire sentir à quel point l'étymologiste doit tenir compte de ces variations de sens que subit un mot selon les temps et selon les lieux. On s'exposerait à de grandes erreurs, si, par exemple, on voulait faire dériver le nom d'un bravo italien de quelque mot dont la signification fût odieuse ou flétrissante, et trouver dans l'adj. virtuoso quelque rapport avec les occupations de ceux qu'il désigne.
On doit se rappeler aussi que les mots, en passant de la langue d'un pays dans la langue d'un pays voisin, subissent, plus énergiquement encore que par l'effet du temps, dans leur acception, une modification défavorable. Le fait est surtout remarquable là où il y a eu conquête. Les mots empruntés à l'idiome des vainqueurs ont presque toujours été marqués par les vaincus du cachet de leur aversion pour tout ce qui tenait à la race de leurs maîtres. On a cité souvent land^ terre, qui est devenu en français lande, une terre infertile. Buch (en angl. book)^ un livre, qui a donné naissance à bouquin, un vieux livre. Ross, le nom poétique du cheval, d'où
• « Pour moi, je tiens que la braverie et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles. » Volière, VAmour médecin, acte I, scèife i.
nous avons fait une rosse, c'est-à-dire un méchant cheval. De herr, seigneur, hère.
Cancres, hères et pauvres diables.
La Fontaine.
Mais à part l'antipathie d'une nation pour ses conquérants \ l'antipathie naturelle à tout peuple pour un peuple voisin snfflt pour produire dans le langage le même phénomène. Uâbleur^ vient de Tespagnol hablador, qui signifie seulement parleur ; et, ce qui est piquant, parlador a en espagnol le même sens injurieux que hâbleur en français.
Celte haine de nation à nation est si puissante sur le langage, que l'origine d'une foule de dénominations injuneuses ne doit être cherchée que dans des noms de peuples qui ont fini par être pris pour des noms de vices. On sait ce que signifiait le nom des Bulgares, Grigou parait venir de Grcf^eoû, Grec, tant était grand le mépris de l'Occident pour cette nation dégénérée. Juif, Arabe^ sont restés des mots insultants. Anglais, aux quinzième et seizième siècles, signifiait créati' cier\ Il faut se garder de méconnaître ces origines et de chercher un rapport quelconque entre ces noms de peuples elles idées qu'ils expriment.
Si la marche du temps a altéré et dégradé le sens d'une expression, il faut chercher Tétymologie de ce mot dans Tordre d'idées qu'il exprimait à son origine et qui en général est plus élevé que celui qu'il exprime aujourd'hui. L'étyraologie de valet ne doit point être cherchée dans des mots se rap-
' On conçoit cette défaveur que le langage des vaincus imprime à toat ce qui leur vient des vainqueurs. On ne conçoit pas moins \^ sentiment qui donne une acception fâcheuse aux locutions enjpruntées aux races vaincaes par les races conquérantes. J'en ai cité ailleurs [Hifst, litt. de la France avant le douzième siècle^ t. II, p. 126) un curieux exemple, tiré de la langue danoise, dans laquelle certains termes, qui appartenaient à TidioiiK des Finois, anciens possesseurs du pays, ont pris une acception singulièrement défavorable.
* Voy. Ménage, supplément, p. 9.
PRINCIPES D'ËTYHOLOGIE. 219
portant à quelque chose de bas, car vaslet, qu'on écrivait aussi varlety et qu'on a fini par écrire valet, s'employait encore au seizième siècle, pour désigner un jeune guerrier, comme le prouve le nom de valet donné à différents personnages du jeu de cartes : Hector, Lancelot, Lahire ; vaslet était un diminutif de vassal (vassalettus)^ et vassal voulait dire vaillant.
Li quens RoHand el champ est repairet, Tient Durandal, cume vassal i fiert.
Ch. de Roi., p. 73.
Le comte Roland est retourné sur le champ, et Durandal à la main, il frappe vaillamment.
C'est en tenant compte à la fois des altérations de sons et des altérations de sens introduites par le temps qu on peut arriver à se rendre compte de l'origine du verbe rêver.
D'abord on doit observer que rêver ^ qu'on écrivait resver, ne s'employait point en général, dans l'ancienne langue, pour désigner les songes du sommeil ; en ce cas, on disait songer, Besver se prenait pour avoir des imaginations bizarres^ être flans une sorte de délire^-, de là celte expression, vous rêvez^ cesl-à-dire, vous êtes fou. L'anglais to rave (pron. rêve), exprime même la folie furieuse. Le sens d'avoir des songes n'est donc pas le sens primitif de resver, et ne lui a été donné que par extension ; le sens primitif, c'est délirer.
Or, je me rends compte de ce sens en supprimant l'r, si souvent insignifiant dans la composition des verbes (a), et il
' 11 (Ronsard mourant] appella secrètement sa garde, qui étoit auprès de lui, et lui dict qu'elle prist garde à lui, et quand il coramenceroit à resver qu'elle le poussast et l'en advertist. Oraison funèbre de Ronsard, U II de ses Poésies, p. 354.
a\ [Quoi qu'il en soit de rorigine encore incertaine de resver, il est «vident que ce mot n'a rien de commun avec desver, non plus qu'avec depier qui signifle mourir. Desver parait être une simple variante de flerver, qui vient probablement de derogare, comme enterver à^interrogare» Voy. G. Paris, Accent latin, p. 83.)
220 FORMATION DE Li LANGUE FRANÇAISE.
me reste esver^ lequel est tout à fait analogue à desver ^, qui, dans Tancienne langue, voulait dire être fou, et qui est resté dans le mot familier endesver, endéver ; faire endéver, faire devenir fou.
Desver était la forme originaire de dévier; esver (ou r-esrer) a eu le même sens, c'est-à-dire, 8*éloigner de la droite raison, comme, en latin, delirare, de lira, sillon droit, dansNonnius, fossa recta *.