CHAPITRE XII
DÉmVATIOll DES ADVERBES, DES PBÉPOSITIOSf ET DES COMJOMCTIOHS.
Les adverbes, les prépositions elles conjonctions prenaient souvent, comme les substantifs et les adjectifs, un s à la terminaison. D*où a pu venir ce singulier usage, quia laissé des traces dans la langue moderne, sans de sine; certes, de certè: guères, de Talicmand gar? D*une extension démesurée do principe d*étymologie. On était tellement accoutumé à placer ïs après tous les mots qui n'étaient pas régis, qu'on l'ajouta, comme nous l'avons vu, à la première personne des verbes; je vois, je sais, je suis\ primitivement je voi,je sai, je sut. (voy. p. 148). Par suite du même abus on termina en s les particules, on les écrivit comme des nominatifs, parce qu'elles n'étaient point des régimes. Exemples :
Sempres de semper, Ch, de Roi., p. 121, Partonopeus, p. S6.
Longes, long-temps, les RoiSf p. 2.
llockes pour iloc, là, Ihid,, p. 21.
ÎMÏs pour lait là. Rom. du Ren,, 8Uppl., p. 253.
Primes, d'abord, de yrimum, Vie de 5. Th. de C, p. 141.
De là les formes orthographiques, aujourd'hui vieillies, avecqueSy doncqueSy etc.
Us subsiste encore dans le vieux mot oncques. Dans tous ces mots, Vs n'a aucun motif étymologique. Je
* Ici il y eut, comme je l'ai dit, une raison particulière à cet emploi anormal de Vs. Je étant le sujet de l'action exprimée par le verbe, conmuniquait à ce verbe la marque distinct ive du sujet. On était accoutniDè à mettre 1'» final après le mot qui suivait je: on a dit je suis, je p*» comme on disait >e mesmesje Jehans, sans parler du motif euphonique.
ne puis l'expliquer que par cette disposition analogique, on pourrait presque dire épidémique, qui propage démesurément une forme grammaticale dans' une langue, et lui fait dépasser de beaucoup le nombre des cas auxquels elle aurait dû naturellement se restreindre. On était accoutumé à mettre Vs après les substantifs, les adjectifs, les infinitifs, les participes, et tout ce qui n'était pas régime d'un verbe ; on l'a mis après les petits mots que rien ne régissait, après les adverbes, les prépositions et les conjonctions (a). C'est ainsi que xtts a été formé de siiper [b).
Sur, suSj sous, dessous.
Sur, contraction de super, a perdu son r et pris Ys final des particules dans le vieux mot français suSy conservé dans l'exclamation, sus! sus! et dans la locution courir sus (pour sur). Sur l'a emporté dans l'usage moderne quand il est seul ; mais, en composition avec de, sus reparait, dessus.
L'opposé de super, dans Tancienne langue, était jus (de deorsum, deosum, josum,jusum, jus). On disait sus eijus^ en haut et en bas^ comme on dit en italien su e giù.
Sous, qui s'écrivait soubsy venait de subtus; composé avec (le, il a fait dessous. Le valaque montre clairement que la forme originale est subtus et non sub : valaque, de supt, dessons.
On peut trouver quelque chose de semblable à cet emploi de Vs, dans la forme latine, uls étais pour ullrà et citrà ^.
I Varro, De lingua lai., V, 85.
[a] [Cette explication pourrait valoir si Vs était ajouté aux adverbes en français seulement ; mais la même tendance s'observe aussi en espagnol [entonces, nntrUras, etc.) où Vs n*a jamais été la marque du sujet ; voy. Diei, Grammatik, II, 427. Dans sa préface à la 2* édition delà Grammaire historique de la langue française, de H. Brachet (p. Viii-x], U. Uttré a émis au sijyet de cet« une opinion trés-séduisante. 11 considère les adverbes qui en sont pourvus comme d'anciens adjectifs au cas régime du pluriel, opinion qui s'appuie sur ce qu'en italien les mêmes adverbes ont la forme d'un adjectif pluriel, ainsi volontiers, volontieri, etc.]
[b) [Sus vient de tursum; cf. l'ital. suso.]
Adverbes terminés en meiU.
M. Raynouard a montré que la terminaison ment, si firé quente parmi les adverbes français, et qui correspond à menle, en italien (dolcemente)y dérive de Tablatif latin, honnemenU pour honâ mente; mais il faut remarquer que mente ^ ayant pris un sens plus vague et plus étendu, s*cst joint à des adjectifs de toute signification : on a dit longuement (longâ mente). et même corporéUement (corporali mente).
Cette origine n*est pas douteuse ^ ; l'on trouve même dans le latin des bons temps, et, à plus forte raison, dans la basse latinité, mente, après un adjectif féminin à Tablatif, ayant on sens adverbial : bonâ mente factum^ devotâ mente ienentur, miquà mente concupiscit. Voy. Raynouard, 1. 1, p. 95; Diez, t. Il, p. 582 ; et, dans diverses langues néo-latines, la terminaison mente ou ment, quand deux adjectifs se suivent, ne s'ajoute qu'au dernier *.
Les adjectifs qui, avec ment, dérivé de mente, forment les adverbes en ment, doivent être au féminin. Ainsi on disait : félonesse-ment, isnelie-ment^ sensée-ment, hardie-ment; on dit encore aujourd'hui bonne-ment (bonâ mente), large-ment [largà mente), cruellement.
' Cependant un grand nombre d*adverbes, qui sont mainte-
1 En présence des faits, on ne saurait admeture la supposition de V. de Gourson, qui fait dériver la désinence adverbiale fneni du cdtiqoe inatr. Toy. Eêêoit p. 15i.
'Voy. Raynouard, Grammaire oampatée, p. 313-15. La plupart des exemples qu il cite sont démonstratifs pour l'espai^uol, TitaUen, le pi^ Tençal; mais le seul exemple français allégué me semble mal dioisi :
Son cbief trede (tresse) inouU ricbement. Bien, et bel, et étroitement.
Rûmun de U Rwe,
U n'y a pas lieu k supposer que bel soit pour bellement, car beiUmtMl veut dire, surtout dans l'ancienne langue, doucement. Je croîs qu'il faut supprimer la virgule et lire bien et bel, comme nous disons bd et bûm. L'ancien français employait cette locution bien et bel comme bd et Wr»
naiil formés de l'adjectif féminin, Tétaient du masculin dans Tancienne langue. On trouve fortment, pour fortement; martelmenty four mortellement i^ffrantment^ pour grandement.
Mab si Ton se souvient de ce que j*ai dit (p. 105), au sujet des adjectifs, qui, dans l'ancien français, ne marquaient pas la différence des genres, on ne verra ici qu'un cas de la règle générale que j'ai posée ailleurs. FortiSy mortcUis^ grandie, ne désignaient pas plus, par la terminaison, le féminin du masculin à Tablatif qu'au nominatif; il ne faut donc pas s'étonner si forti mente, mortali mente ^ etc., se sont traduits fortment, mortel-ment *, comme forlis turris s'est traduit forz tours ; inortalis vita^ mortel vie.
Ce qui prouve la justesse de celle explication, c'est que, dans l'ancienne langue comme dans la nouvelle, on disait honne-ment, male-ment [honâ, malâ mente), parce qu'ici, l'adjectif prenant en latin une désinence particulière à l'ablatif féminin, on avait conservé une trace de cette désinence {Ve muet au lieu de l'a) dans la composition de l'adverbe.
L'exemple suivant montre juxtaposées les deux manières de former l'adverbe, selon que l'adjectif radical appartenait à la seconde déclinaison latine, qui distingue l'ablatif féminin de l'ablatif masculin, ou à la troisième, qui ne fait point cette distinction :
Au plus très bêlement k'il seut,
Et au plus très briefmerU qu'il peut.
Fables et Contée, t. I, p. 214.
Dans la langue moderne, la forme féminine de l'adjectif a prévalu en général pour la formation des adverbes ; ex. : fidèlement, loyalement ; cependant on dit gentiment (a. fr. geniU-ment),
Dans prudemment, constamment^ violemment, pour pru-
> Dculcement fait exception; Teuphonie a fait repousser dauxmeni
dent-ment, constant-merUf violent-ment, la contraction qu*a subie le mot Ta sauvé de Ve inuet.
L'observation que j'ai faite ^ur les adverbes qui prenaient et devaient prendre Ve muet après l'adjectif radical, diaprés la nature de cet adjectif, et ceux qui rejetaient ¥e muet, cette observation s'applique à quatre des autres idiomes néolatins ^
Italien : larga-menlej facil-mente.
Espagnol : savia-mente^ corten-metUe, Portugais : discrcta-metUe, commun^menU*.
Provençal : mala-ment, vil-ment.
On voit, dans ces idiomes, comme dans l'ancien français, la forme masculine subsister à la fin de l'adjectif radical, là où elle subsiste dans l'ablatif latin, et passer au féminin là où cet ablatif prend lui-même une terminaison féminine.
Breff fort, tard, etc., sont des adjectifs pris adverbialement; le nombre en était plus grand encore au moyen âge. La langue latine offre quelques exemples de cette sorte d'adverbes; mais les langues germaniques présentent à cet égard avec le français une analogie plus frappante qui pourrait tenir à l'influence des premières; les mots que j'ai cités se traduiraient bien en allemand par l'adjectif absolu, mais point en latin.
*■ Le valaque n'a point d'adverbe en mente; la forme adverbiale ordinaire en cette langue est en u, lin-Ut leniler; blandu, blonde. Le roumanclie parait ne pas distinguer dans les adverbes si les acyectifs qui les composent ont ou n'ont pas en latin un féminin différent du misculin; il dit aussi bien prudentameng que malameng.
* Deux exemples cités par M. Raynouard dans un autre but confimxni d'une manière frappante , pour l'espagnol et le portugais, la règle qu« j'ai établie.
Espagnol : ftûniat texidat Mla y êutU-meiUe.
Luis de Léon, prot. de SûL v. 75.
Portugais : onde êolU é arHficiosa'fuente eetava lenade.
Palmeirim di Anglaterrn, 1. 1. p. 131.
Raynouard, Grammaire comparée, p. 315.
Bref, je leur dirai.
Kurz, ich werde ihnen sagen.
Travailler fort.
Stark arbeiten.
Se lever tard.
Spaet aufstehen.
Tôt.
il y a un adverbe qui vient d'un adjectif, et dans lequel cette provenance n*est pas si évidente que dans ceux que j'ai cités plus haut. C'est tôt (a. fr. tost). Je le dérive, comme H. Raynouard, de tostus, participe de torrere, brûler ^ (en it. tosto), dans le sens où Ton dit familièrement : chaud! chaud! chauffer une affaire, pour la presser; enfin, dans lequel on disait au moyen âge aller chaud pas j pour dire aller vite :
Chald pas i fud la venjance Deu.
Jjes Rais, p. 18.
La vengeance de Dieu y vint à grands pas.
Trop.
Un autre adverbe vient d'un substantif. C'est trop, qui, dans l'ancienne langue française, comme nimis en latin, voulait dire beaucoup : l'origine de trop est le substantif troppus, qui, en bas lalin, voulait dire une troupe *.
* Je vois dans H. Diez, Gr. der rom. sprach., t. II, p. 392, qu'on propose aussi tosi en gallois, ardent (acer); peut-être le mot gallois a*t-il la même racine que le verbe latin. Quant à l'ancien aUemand htrsticlihôf il faudrait pousser bien loin la manie des étymologies germaniques pour préférer celle-ci à tosl de tosiu$. — [Daos son Dictionnaire étymotogique [l, 417, toêio)f M. Diez ne repousse pas toslus; il propose cependant, coinme lui paraissant plus vraisemblable. tot-cUo. Tostu» peut s'appuyer, comme Diez le remarque, de l'analogie qu'offrent des expressions telles que chaltpaê (calido passu)^ si fréquent dans l'ancienne traduction des Boiê au sens d! aussitôt.]
* De même, en anglais, many ne vient-U pas de man, et ne veut-il pas dire des hommes rassemblés? 11 est naturel de représenter d*abord Tidëe
284 FORVATIOIf DE LÀ LANGUE FRANÇAISE.
C'est en souvenir de ce sens beaucoup que nous disons pa^
trop pour p€të très :
Ce n*est pat trop bien.
Il n'est pas trop habile.
Endroit.
D'autre part, une préposition a donné naissance à un substantir, c'est endroit. La destinée de cette préposition dans notre ancienne langue n'a pas été remarquée et mérite de l'être.
Dans le principe, le substantif un endroit, pour un {tev, n'existait pas; il est assez récent, et dû à une confusion singulière.
On disait endroit moi pour dire à mon égard, en ce qui me coiiceme, comme s'il y avait eu dans la direction de moi.
Or ad li quens endreit sei asez que faire.
Ch. de Roly p. S2.
naintenant le comte a aasez à faire en ce qui le touche.
Puis, au Heu d'endroit mot, on a dit à mon endroit.
Endroit ne s'employait encore que dans des phrases semblables à celle que je viens de citer, et où il ne s'écartait pas de son sens primitif : dans la direction de, à Végard de.
Mais une fois que la préposition composée endroit eut été employée dans la phrase comme un substantif, elle passa pour telle, et prit place à ce titre dans le dictionnaire, par une usurpation que l'usage a consacrée, au point de faire oublier la véritable origine du mot, à laquelle il était peut-être piquant de remontera
abstraite par un mot qui exprime une quantité réelle d'objets, et je of puis m*emp6cher de faite remarquer la ressemblance qui existe en gnc entre ndAc«, une ville, et ffolO$, muUu$; ot iroUol, le grand wmAn^ U faute.
« IJendraii d'une étoffe vient aussi de la préposition endroit qui se prenait pour en face, viê-à-ine : Vendrait, ce qui est en face de cdm qui regarde, contraire de Venvere, inversum, qui est tourné de Tantre cM^.
ToujourSy beaucoup.
Nous avons perdu plusieurs adverbes qui existaient dans le latin, et existent dans les langues ses filles, et nous avons remplacé le mot simple par un composé, mettant une expression détournée au lieu d'une expression directe.
A la place de l'ancien français sempres, formé comme le iempre italien et le siempre espagnol de semper, nous employons la circonlocution toujours pour à tous jours.
Au lieu de motdt (de multUm), qui a vieilli, nous employons une périphrase dont il est assez difficile de se rendre parfaitement compte, beaucoup.
Moult, très.
On ne doit pas appeler superlatives lesforqies moult^ trèSj car elles n'indiquent pas la supériorité , elles n* expriment point Texcelience, elles n'impliquent point la comparaison.
Très vient de trans, au delà; il exprime l'excès de l'action.
Très se plaçait avant les verbes; on mettait plutôt moult devant les adjectifs. Tressuer voulait dire suer beaucoup; iresovir^ entendre distinctement ; tresprendre, saisir forte ment,
Ço sent RoUans que la mort le IrespretU.
Ch. de Roi, p. 91.
Roland sent que la mort le saisit.
Q Très ne s'écrivait point séparément, mais faisait corps avec le verbe. De là est venu probablement l'usage où Ton était encore au seizième siècle de ne point séparer très de l'adjectif qui le saivaît. (Voy. Rairport de la langue au moyen âge avec celle du seizième siècle.)
L'étymologie de très {trans) montre aussi comment on disait tresque pour jusque.
Très qttes en l'ost.
Ft//eA., p. 149.'
Jusque dans Tannée.
Ou avec l'intercalation du pronom relatif trè^ que :
Li poisson frès de iner qui Tient à Paris, De Pasques êrès que$ à la SaintfRemi.
Ije livre des Métiers, p. 368.
Ce que nous traduisons en Talourdissant par la répèiitiou du que,
Jusqu'à ce que la terre fdt conquise.
Non, pas, point, elc.
Il ne faut pas confondre les négations proprement dites avec les adverbes négatifs^ qui sont de véritables substantifs.
Les négations françaises sont non^ ni, ne.
Non était employé dans l'ancienne langue à peu près comme dans la nôtre ; seulement après se. si, il pouvait être séparé.
Se TOUS non, bêle douce dame.
FabL et Contes, t. H, p. 422.
Sinon tous, belle douce dame. •
Ne sout nul lu manière de son mal se Deu tutn. 9 Vie de saint Thomas de Cani., p. 04.
Personne ne connut la nature de son mal si ce n'est Dieu.
Ni est assez moderne ; né, plus semblable au latin net, parait encore dans Âmyot et dans Montaigne, et même ao* jourd*hui dans la locution ne plus ne moins.
L'ancien français avait de plus nenni, si cher à Harol, et qui venait peut-être du latin nenuj qu'on trouve dans Lucrèce (a).
{a) iNeni est pour fi«ii7 et Tient de non illud, comme oui est pour(»i. de hoc tllud.]
La double négation ne paSy ne point, offre une superfétation. inutile (a). Dans Tancienne langue on n'^avait pas besoin d y recourir; non suffisait, comme non en latin.
Non est conseil! contre Dieu.
VYstoire de li NormajU, p. 104.
Il n'y a pas de conseil contre Dieu.
Cesly comme on voit, cinq mots au lieu de neuf.
Les adverbes négatifs ne sont pas des négations, car par eux-mêmes ils ne nient point, et ont besoin d'être précédés par non ou ne. Ce sont de véritables substantifs pris adverbialement, dont le sens s'est perdu et s'est absorbé, pour ainsi dire, dans la négation qu'ils appuient et corroborent. H. Nodier les appelle avec raison des substantifs adverbiformes*.
Poini {punctum); brin^ unpetit morceau de bois ; mie (d'où miette) du latin mica (rnica salis)^ désignant tous trois un trés-pelit objet, sont employés après la négation pour exprimer qu^elle est complète, que rien ne lui échappe, pas la moindre chose, pas un brin, pas une miette. C'est ainsi qu'on dit je ne vois goutte, je nen ai {pas) trouvé miette. Goutte fut tellement pris d'une manière abstraite qu'on disait n'ouïr ffoutte.
Semblant fait que il n'oït ffouUe.
Fabl. inéd., 1. 1, p. 17.
II fait semblant de ne rien entendre.
* Critique des IHctiormaireSf p. 301.
(a< [Il ii*y a pas superfétation parce que toute la négation est dans ne; les mots past point t et autres qu'on emploie dans le même cas [mie goutte, etc.) t ne sont pas des négations, car par eux-mêmes ils ne nient pas, s ainsi qu'il va être dit quelques lignes plus bas. Ce sont de simples termes de comparaison, qui, exprimant une quantité très-petite, rendent en quelque sorte la négation sensible. Voy. Schweighteuser. De la négation dans leê langues romanes du midi et du nord de ta France,*d^ns la Bibl. de VÉc. des Charles, 3- série, II, 151, 441 ; 111, 203, et Diei, Gra^nm/7//A,lII,412.]
t!88 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Il en est de même de peu {passus); il a dû être employé primitivement pour les dislances, les grandeurs : cek nett pas loin^ pas grand, pour cTnn pas loirij d'un pas grand. Pas s*est ensuite employé par extension pour affirmer, si i on peut parler ainsi, toute espèce de négation. L'emploi de pied dans Texemple suivant éclaire sur Torigine de pas :
Je n'en ara, dist-il, ne plein pas ne plain pié,
Rom. de BaUf t. 1408.
Il n'en aura, dit-il, ni un pas entier, ni un pied.
Le sens primitif de point est clairement indiqué dans cette phrase d*Amyot:
Sans point de doute {sine puncto dulni). Vies de Plut., t. I, p. 712. [Vie de Phihpœmen),
Brin se prenait aussi dans le même sens et pour la même raison : il n*est brin sage, il n'est point sage» J*ai entendu dire à la campagne branche pour brin.
Les Italiens ont punlo, mica, trés-usité, surtout dans les dialectes du Nord (vénitien, miga; milanais, minga); ils n*ont point passo, pas, mais ils ont fiore, fleur ^ et les Espagnols, cosa, chose.
Non ha Tîla fiore, .
Il n'a pas de vie du tout i.
Esto no me agrada cosa.
Gela ne me plait point du tout*
Rien.
Cette transformation du sens de pasy point, etc., fait comprendre celle qui a changé le sens de rien, de personne, d'aucun. Originairement, n'en voulait dire quelque chose ; personne et aucun voulaient dire quelqu'un. Rien est le cas régime de res (chose), qui pétait <le nominatif latin et provençal. Mais
* V. Diei, t. II, p. 400.
ici, comme bien souvent, la forme du régime Ta emporté dans Tusage sur la forme du nominatif, et on a dit rien dans les deux cas (pour rem et pour res).
Personne et aucun, dans leur sens négatif actuel, ne se trouvent pas dans l'ancienne langue ; les mots que ces locu* tiens ont remplacés étaient nesum et nuh, qui avait pour cas régime nului, comme lui, cui, autrui.
Le tour qui a conduit à prendre négativement rien et personne est celui-ci :
Il n'y a rien [chose] qui fasse.
Il n'est personne qui fasse, Il n'est aucun qui fasse.
Prenant toujours ces trois mots dans leur sens primitif, on a dit aussi : rien ne fait {chose ne fait), personne ne fait, aucun ne fait. Mais ce qui prouve le sens positif, dans l'origine, de ces deux négatifs, rien et personne, c'est qu'ils ont besoin après eux d'une véritable négation.
Guère,
Guère (ou gaire) était primitivement une affirmation et a pris un sens négatif en apparence. Je dis en apparence, car guère peut toujours se remplacer par beaucoup : il ne nCaime guère, il ne m* aime pas beaucoup; et on trouve dans l'ancien français gaires loin pour très-loin :
Mais gaires hing fuir ne péurent.
Fahl inéd., t. I, p. 140.
Hais ils ne purent fuir très-loin.
Après avoir reconnu le sens véritable et primitif de gaires, on ne sera pas fort embarrassé pour trouver son étymologie. C'est certainement le mot germanique gar, qui veut dire beaucoup, extrêmement.
Naguère s'écrivait d'abord en trois mots : w'ad guères, il
ny a pas beaucoup. Ménage a été bien mal inspiré le jour où il l'a fait dériver d'avant.
Après et auprès.
Après et auprès étaient dans Torigine le même mot : ad proximè pour proximè (a).
Et il duît mors en la place après l'arche Nostre-Seigneur.
ïjes Roù, p. 140.
Et il tomba mort sur-le-champ auprès de Tarcbe de Notre-Seigneur.
Plus lard, on a réservé auprès pour désigner Tidée de proximité, de contiguïté, appliquée à l'espace. La même idée, appliqpiée au temps, a été ex.primée par après, et a été étoidue & tout ce qui suit un événement.
En conséquence de cette étymologie d'après , il est tout naturel qu'il puisse avoir uii régime direct, comme àaok&aprèf celay après tout. Les tournures familières, être après un ouvrage, après quelqu'un^ sont bien dans le génie de la langue. Laveaux a donc eu tort de blâmer ^ ce vers de Corneille :
Après son sang pour moi mille fois répandu,
et d'ajouter : il fallait après que son sang a été mille fois révandu. L'étymologie conduit mieux & après son sœ/tg qu'à après que son sang.
L'usage d'accumuler plusieurs particules pour exprimer d'une manière redondante ce qu'une seule eût désigné, cet usage existait déjà en germe dans la langue latine', surtout dans le latin des bas temps', et a produit un grand nombre
* Dict. des difficultés de la langue française, p. 75.
• De repente, de super ^ de inde, per inde.
' Ab ante (avant), de magis [de plus), Diez, Gram. der Rom, $fr t. Il, p. 379.
[a) [Ad pressum mais non ad proximè, ]
d'adverbes et de prépositions» aujourd'hui employés dans les langues néo-latines. Il s'explique par le besoin qu'on éprouvait de se faire entendre, après qu'on avait perdu le sentiment délicat de la valeur et de l'énergie propre aux particules ^ Voici plusieurs exemples de ces adverbes et prépositions.
Céans,
Céans s'écrivait caiens^ qu'il faut décomposer ainsi : cai-ens (a). Ca-i, d'où est venu par contraction ci, dans le sens d'ici (ci-joint)^ donnait au pronom démonstratif une sorte de valeur locative, par l'addition de l't, signe ordinaire du locatif en sanscrit, quelquefois en latin {domi), et dans les langues néo-latines (ital. qu-i, fr. tc-t). Ici est le même mot dans lequel Vi locatif a été placé avant et après le pronom*; de même on disait la-i pour là. Ca-i et la-i s'ajoutent également à eiu, dans caiens et laiens^ qui sont devenus céans et léans. Céans a sub* sisté jusqu'à nos jours; léans a péri. Les vers suivants ofTrent un exemple de céans ci de léans :
Vint à la porte, si est laian* entrez... Seignor, por Dieu ! caienz me retenei.
Chanton des Saxon», 1. 1, p. xuk.
Il vint à la porte, il est entré dedans... Seigneur, pour Dieu' ¥ous me retenez céans.
Dans, dedans.
Jenesaissi,commelc YeutH.OrciI(A/</r. Gramm,,p. 323), dans ces deux mots formés de la préposition ens (a. fr.) et de
* Le6 autres langues néo-latines ont employé l'accumulation aussi bien que le français. Alfieri se plaignait du conhdtociànacche toscan, et dans le dialecte de la Tallée d'Abtey, aa lieu de pressa [près), on ùiXde in pro. Horroayr, Gesch, der Tytol, p. 116.
* On peut regarder cet t comme l't ou y dérivé d*iin; mais dans t-6-i lui-même je re*rouve l'énergie locative de la lettre t.
(a) \Céam (anc. forme çaiens ou saiens) se décompose ainsi : ça ens {inius].\
la préposition de, ens vient (Vintus. £n^ peut venir tout simplement d*m, qui s'est changé en en dans tant de composés : infernum^ enfer; infans, enfant (a), etc. L'« final d*en^ pcat n'avoir d'autre origine que Thabitude de mettre un s à la fin des particules, habitude si générale dans Tancienne langue.
En faisant précéder ens par de on a eu dans, et en redoublant la particule ajoutée on a eu dedans *. En plaçant en, qui est la dernière partie de ce mot composé, au commencement, on a construit la locution en dedans, qui contient deux fois de et deux fois in, in-de, de-in,
11 y a une différence de sens entre dans et dedans, mais il n*y en a point de véritable entre dans et en. L'usage seul fait que nous disons en Syrie, et que nous ne disons pas en Acre, oomme Joinville (p. 269).
I/orthographe de l'ancienne langue distinguait deux prépositions différentes par le sens et par Tétymologie, et que confond Torlhographe actuelle* Nous disons : il s*en oUa^ et ^ alla en Grèce; l'ancienne langue aurait dit : il alla ent {h), H alla en ou ens Grèce.
1 De se trouve placé après danSy dens de pour de dens :
Denê de sale uns veltres avalât
Ch, de Ao/., p. 29.
Dans la salle un chien de chasM descendit.
[Il faut lire D'eu% de [la] sale (édit. de Th. Mûlier, v. 730), cfi qui ▼an dire < de l'intérieur de la salle d, de inius de,..]
(a) [C'est parce que in a donné en qu'il ne peut avoir au même tonps donné ens; ce dernier mot vient, comme le pensait Orell, d'iitfcif.]
(6) [H alla ent n'est pas correct : on eût dit comme maintenant il t'en [inde] ala [plutôt que alla). On n'aurait pas dit non plus il alla ots GrÊcr. ens ne suppléant pas en, mais U ala ens ou pais de Grèce [hUus m illai. cf. dans le chant de sainte Eulalie : ens enl fou la getereni, et VexGOfàe de Jordan Fantosme cité ci-après. Les trois prépositions dont il f'agit sont donc : en [in], ent (inde) et ens (intus)\ il faut igouter que dès k treizième siècle l'orthographe ne distinguait pas toutiours les deux premières, en et ent, le t de celte dernière éUnt souvent omis.)
Ent vient de indè; en de in; eus de in ou de intks. Dans le vers suivant, on voit clairement la différence des trois mots que nous écrivons de même : en :
Allez eni, sire evesque, enz en vostre païs.
Chran. de J, FanL, y, 16!9.
Alles-TOus-en, sire évoque, dans votre pays.
£t il Tint enx de grant air.
Ram, du Ren.f y, 2608.
Et il Tint dedans avec une grande furie.
Renart traître, allez-Tos-en/.
Traître renard, allez-vous-en.
Dans Tancienne langue, ent se séparait facilement du verbe auquel il a fini par adhérer, ne formant plus avec lui qu*uQ seul mot dans emporter ^ s'enfuir, s^en aller. On disait pour ils V emportèrent^ ils portèrent Ven (les Rois, p. 17). G*était Tordre naturel des idées et de la phrase latine, et asportaverunl eum indè. Et de même, au lieu de qui s'était enfuie qui s'en était fui (Joinville. p. 221). Dans s* en aller, en se détache encore du verbe,t/ s* en était allé, allez-vous-en ; mais l'ancienne langue disait aussi :
De»fi les en.
Ch. de Bol., p. 13.
Je les en défie.
Noas n^employons plus les verbes aller et venir précédés d'tfiiqu'à la forme réfléchie, s'en aller, s'en venir. L'application de la forme réfléchie à des verbes neutres n est pas trèsrationnelle; elle existait déjà, il est vrai, dans l'ancienne langue, mais du moins elle n'était pas obligatoire, et pour M*en aller, s'en venir, on pouvait dire, ce qui était le plus
simple, ent ou en aller, ent ou en venir {indè ire, indè venir e).
Se il vers terre de Israël s'en vunl^ et se il en vuni vers terre d'Israël.
Les Bots, p. 21.
Anz, ainSy avant, devant.
La traduction de antè en vieux français est anz. Ce mot est rare ; M. Raynouard (Gramm. comp., p. 544) en cite un exemple lire des sermons de saint Bernard, et je trouve dans hOianson de Roland, ans-guarde pour avanl-garde :
E ki serat denmt mei en Vanê-<fuarde.
Ch. de Bol y p. 30.
Et qui sera devant moi à Tavant-garde.
En général, au lieu d'ans on écrivait ains (it. ami).
Ains s*cst formé d antè, en laissant tomber la finale te. An a appelé Vi par l'attraction que la nasale exerce sur cette voyelle, eiVssi été ajouté, comme il Test si souvent aux mots indéclinables; sans, certes^ lunges, ores, de sinè^ cette, bougé, hora (a).
Ains n'a pas toujours conservé le sens d'antè, il s est pris souvent pour sed, comîne mais de magis, avec une nuance de signification légèrement difTérente. Ains voulait dire, mats ov contraire.
Pour rendre le sens que les Latins exprimaient par antè, on employa avant, formé du composé latin barbare, idMuUèy et
(a) {Sur cette addition de l's, voy. plus btut, p. S79, n. a. D«ns mm V* est aussi ancien que la langue, et une forme an représentant U pnoûèrr syUabe du latin ante ne se trouve nulle part. Comme Ys accompagne le même mot en provençal [anz) et en espagnol [antes], comme le s de Tiul anzi suppose (de même que le x du prov. anz) la condnnaisoa des letires t», il faut admettre que Vs en question s'était d^à atUcfaé au latin «il' avant Tépoque où les dialectes de la Gaule, de lltalie, de VEspagne cofflmencèrent à se développer isolément.]
plaçant une troisième préposition devant les deux autres, on fi t dcHib-antè^ d-avanty d'où devant.
Dont.
Dont fut formé de de undè (it. donde)y et s'employait souvent là où nous employons moins convenablement d'où (de
tUn) :
Dont il est et de quele terre.
Fabl. et C, t. IV, p. 294.
D'où il est et de qiiel pays.
On trouve unt (undè) séparé de de : Par uni Vum muntad, par où Von montât (Les Rois y p. 247).
Donc, adonc.
Donc, écrit primitivement dune, vient de tune, et dans l'ancienne langue se prenait pour alors :
Heli ki dune ert evesche.
Les Rois, p. 2.
Héli qui alors était évèque (grand prêtre).
Donc a passé au sens qu'il a aujourd'hui en vertu d'une extension de sens d^alors, analogue à celle qui fait dire dans une argumentation familière : vous m'accordez cela, alors, j'en conclus.
En plaçant la préposition ad devant tune on fit ad-tunc^ d'où adonCy qui est encore dans la Fontaine.
En outre, on plaça l't locatif, contraction d'tfrt, devant donc ou dune, de manière à former idunc; enfin l'a, dérivé de ad fut placé devant cet i, de manière à former a-i-dunc, sans changer le sens de tune, de même qu'alors n'igouta^rien au sens de lors. (Voy. plus loin.)
Et sis pères fud a-idunc.
ïjes HoiSy p. 45.
Et son père fut alors.
Car encore aidunc li poples i sacriiieit e encens i offreiu
Les Rou, p. 542.
Car encore alors ie peuple y sacrifiait et y offrait de l'encens.
Ainsi.
De sic on a fait si, d'où si comme, ainsi comme (sicconu, ital.).
Si cume unt tûtes altres genz.
Les Rois, p. 28.
Ainsi comme ont tous les autres peuples.
On a mis devant si, i, venu probablement d'ibi et destiné à corroborer le sens affirmatif.
Issi parlad Samuel.
Les Rais, p. 38.
Ainsi parla SamueL
L'attraction de Vi pour la nasale a amené ainsi. Dans TaiicteD français, cette attraction se portant en outre sur i't final a fait ainsin et ainsinc.
Jusqnes.
Ne vient pas de usquè, encore moins de hucusquè (Orell, Ailfr, Gram,, p. 327), mais de (f e-usgué par une addition redondante de de comme pour le mot dans. Ce qui le prouve, c*est l'ancienne forme dusquesy écrite quelquefois cftisfues' (a); deusque est devenu jtisques, comme deorsum est devenu jttf, a. fr. (en bas italien giù).
^ On disait aussi trèsque, irusçue ou trosque, de Irons, qui éprounit ici le môme chani^ement que pour devenir le signe du superlatif, c'està-dire la perte de r»i.
(a) [Si celte forme est écrite quelquefois dusquès, ce ne peat être que par le fkit des éditeurs, car on sait que le signe de l'apostrophe est postérieur à Tinvention de l'imprimerie.)
Contre^ à l encontre.
Contre est le mot simple (contra), qui aurait dû suffire, mais on y a joint au moyen âge la préposition en (de in), et par 1& contre a été inutilement allongé en encontre. Puis, au seizième siècle, on imagina de remplacer encontre par l'expression bien plus traînante encore de à rencontre de.
Lors, alors, désormais, dorénavant.
Au moyen âge, on écrivait kres, alores.
U faut d'abord retrancher de lores, alores, Ys terminal» placé à la fin de cet adverbe comme de plusieurs autres, sans autre motif qu'une fausse analogie avec le nominatif des noms.
Lore, alore, viennent évidemment de iUa horà, ad illam horam (it. allora).
On disait même au moyen âge, or (horà, it. ora), pour signifier maintenant. Nous ne l'employons plus que pour l'argumentation, dans le sens où nous nous servons de maintenant dans le discours familier.
Or, cela étant posé...
Maintenant, cela étant posé...
L'e muet vint se placer, suivant Tusage, après la consonne finale et fit ore.
Cependant on trouve encore or, sans e muet, pour maintenant, qui, répété, équivaut à tantât, dans un charmant sonnet de Ronsard :
Or sur un mont, or dans une vallée.
Or près d'une onde à l'escart recelée, Libre s'esgaye où son pied le conduit.
CEuvres de Ronsard^ 1. 1, p. 70.
A la fin du moyen âge, on traduisit cette locution par une
heure; H. Raynouard {Gramm. comp., p. 330) cite cette phrase :
Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne; une hewre cstoit des Sarrazins, et une heure estoit des Grestiens.
Recueil des Historiens de France, t. V, p. 346.
Au seizième siècle, on disait à Theure pour aiors (aUora),
Je confesse bien qu'à Vheure Sa plume estoit la meilleure.
Ronsard, t. II, p. 89.
Dorénavant, désormais,
La composition du mot dorénavant s'explique facilement quand ou en trouve séparés les divers éléments : d^ore en avant, dores en avant, des ore en avant (les Rois y p. 6); et surtout quand on rencontre de celle hore en avant (YYst. de U Normant, p. 54), de; cette heure en avant.
Désormais, qui s'écrit aujourd'hui en un seul mot, se compose réellement de trois mots qu'on écrivait séparément, des ores mais (Partonop., v. 3407). Desores voulait dire dès à présentj dès cette heure :
Laissez des ores le mult parler.
Les Rois, p. 6.
Laissez dès cette heure les grands discours.
Mais signifiait ji>{ttô ; dès-or-mais, mot à mot dès cette heure plus. On trouve aussi de ore mais :
Et distrent qu'ils seroient de ore mais tuit un.
VUUh., p. 89.
Et ils dirent que désormais ils ne feraient plus qu'on.
Cette accumulation de trois mois, dès-ores-mais peut se rendre en italien par le monosyllabe mai :
Je ne le ferai plus désormais.
Non lo mai più farè {a),
(0) [Cette phrase italienne veut plutôt dire c je ne le feni phs • )
Aujourd'hui, le lendemain.
Ces deux mots de la langue moderne sont des exemples d*une accumulation et d'une redondance bien inutiles.
Hodiè devint hui^ qui disait brièvement ce que nous exprimons longuement et lourdement par aujourd'hui, dont nous airons fait un seul mot.
fftfi exprimait à lui seul toute Tidée comprise dans le mot lalin hodiè, celle du jour présent. En plaçant avant au jour, nous tombons dans la répétition où le peuple tombe deux fois quand il dit : au jour d'aujourd'hui.
Cejourd^hui se dit encore en termes de palais.
On trouve cejourd^hui dans le Livre des Rois, à l'origine de la langue, mais les différents mots qui composent le mot moderne sont encore séparés.
Il ad fait à cest jur de uL
Liv. des HoiSf p. 223.
, Il a fait en ce jour.
Main (de manè) voulait dire matin (de matutinus) ^ Précédé de la particule de, il a été pris pour indiquer te jour suivant, comme morgen en allemand et morrow en anglais.
Icfa werde morgen geben, I shall go to morrow.
J'irai demain.
On a ajouté en et on a fait endemain, d'où Vendemain, le matin suivant, le jour suivant.
Lendemain se Ie?a li bers en la journée.
Vie de Mtnt Thomas de Cant., p. 16.
Le lendemain le baron se leva avec le jour '.
* Dés le commencement du disiëme siècle, dans la langue vulgaire, on disait : bon mon, pour bon matin. Voy. Acta $anct. ord. Bened. steeuL V> p. %\, et Hiêi. liU. de ta Fr. avant U deuxième eiècle, t. III, p. 484.
* En la j^ntmée ne peut vouloir dire dam la journée ; on voit par les vers qui précèdent et qui suivent que le bere se lève au matin. Je serais
Et par une confusion analogue à celle qui a fait la luette de l'uveite^ et le loriot de VoriGt^ on a fini par dire le lendemain.
Déjàj arrière.
Souvent nous n'avons conservé que Fadverbe composé; ainsi déjà a été formé de de jam. Jàm suffisait, et l'ancien français l'avait traduit par jà, qu'un auteur du dix-huitième siècle a encore employé avec grâce :
Jà brunissait rautonme.
Berquia.
Ainsi retrô avait fait rière. On disait rière-ban^ rière-garde. Artère, ad retrô a voulu dire primitivement ce que nous sommes obligés d'exprimer par l'addition d'une nouvelle particule, ou d'une particule et d'un article : en arrière, à Farrière.
Puis, puisque.
L'ancienne langue rend compte de la valeur et de l'emploi de plusieurs particules» dont le rapport avec le mot latin duquel elles dérivent est aujourd'hui beaucoup moins évident qu'il ne l'était autrefois.
Souvent il faut remonter à l'étymologie d'un adverbe oa d'une préposition pottr comprendre leur signification. Ainsi l'étymologie de puis (post) s'explique par l'emploi qu'on faisait de ce mot dans l'ancienne langue.
Pttiz la victoire.
LYst de H Narm., p. 39.
Après la victoire. — Poêt Tictoriam.
porté à croire qu'en la journée est une loctttiou qui s'était fomée par confusion d'en P ajourner, au point du jour; telle pourrait être ans» Torigine de à l entrée pour à l'entrer; ou bien il faut Ure Vajownée poor Vaimjournée, ravaii/ioiir.— [H faut, en effet, dans ce vers en Tiv*"^* mot où a répond non à ante mais à ad.]
Puix que cellui fut mort.
Ib., p. 12.
Après que celui-ci fut mort.
Post i{uam il le mortuus est.
PÙiz icel jur.
Depuis ce jour. ^ Post banc diem.
Puis remplaçait même notre depuis^ dans lequel la préfixe de est souvent une surcharge Inutile.
Qu'il de voit taire /nos.
Yst, de H Norm,t p. 41.
Ce qu'il devait faire depuis — ensuite.
Quod facere debebat post [ea).
D*après cela, puisque voulait dire après que, postquàm.
Puisque la SyciUe fut vaincu.
Ib,, p. '41.
Après que la Sicile Ait conquise.
Le sens actuel de puisque tient de très-près au sens ancien, qui seul peut en rendre raison.
Mais.
Vient de magis, et, dans son sens primitif, signifiait plusj davantage :
11 n'a mes en vous fors que l'ombre.
Jubinal, FabliavXf 1. 1, p. 315.
Il n'y a plus en vous que l'ombre.
le vous vol malement lépreux; N'avez mais biauté ne couleur.
Théàire ou moyen âge^ p. 258.
Je vous vois horriblement lépreux, vous n'avez plus ni beauté ni couleur.
Il n'est resté de cette acception de mais d'autre trace que la locution je n'en peux mais, je n*en peux p<i$ davantage,
Pieça,
Ce mot est formé de pièee a, il y a une pièce S un moreean de temps, en italien, un pezzo fa. Cette ètymologîe se manifeste dans les passages des anciens auteurs où le substantif et le verbe sont séparés.
Et dand ceux où le verbe avoir a été supprimé :
Quant nous avions grand pièce desputé.
Joitwille, p. 178.
Quand nous avions disputé longtemps.
Emmi, parmi.
En mi, d'où emmi, vient d'tn medio* ; parmi de per médium. C'est en vertu de l'usage où l'on était de supprimer de ou du, signe du génitif, que Ton a dit : emmi le petq^le, parmi le peuple, au lieu de dire emmi du peuple^ parmi du peupk. Comme cette suppression du de ou du tenait à la déclinaison romane, parmi le peuple est un des exemples dans lesquels on voit l'influence de cette déclinaison, dès longtemps abolie, agir même sur le langSge actuel.
Dans cette phrase, parmi le peuple, et dans beaucoup de cas où nous employons parmi, il tient la place d'emmi, qui est hors d'usage, et dont parmi a souvent hérité.
* Pecium, un morceau de terre , dans les diplômes du moyen igc. Yoy. Du Gange, Gla$s.
* On séparait, dans le principe, les éléments du mot composé, «iiimr.
Jusque! en mi le flum.
JoinvlUe, p. t18.
Jusqu'au milieu du fleuve.
H en était de même de par mi.
Parmi voulait dire, dans le principe, par le mUieu.
Nous la i»aitiron8 parmi.
Ft//M.,p. 27.
Nous la partagerons par le milieu.
Marsilie vient parmi une Talée.
Ch.deRol.rP.^1- Marsile vient par le milieu d'ime vallée.
Par le mUieu s'est pris ensuite pour au milieu. D'après son étymologie, parmi voulait dire surtout à travm. On disait être frappé parmi le corps, parmi le visage :
E ferir le volt parmi le cors.
Les Roiêf p. 74.
Et veut le frapper par le milieu du corps. Un trouve raème dans Joinville, p. 209 :
Son cheval li vola parmi le corps.
Son cheval lui passa sur le milieu du corps.
Kotct, voilà,
Void, voilà veut dire vois ici, vois là; c'est ce que montre l*usage où l'on était, dans l'ancienne langue, |de décomposer ces mots et de séparer le verbe de l'adverbe :
Vee» en tct le droit oir.
ViUeh,, p. 45.
En voici le légitime héritier; mot à mot : Voyex-en ici le...
Veiz me et en présent.
Ch. de Roi, p. 13.
He voici présent; mot à mot : Voyez-moi présent ici.
H. Nodier a dit finement : « Pourquoi ne dit-on plus voici venir, qui était très-bon au temps de Corneille? Parce que nous ne voyons plus dans ce mot, voici, qu'un adverbe ordi-
naire, et que Tesprit de notre langue ne permet pas à un adverbe d'exercer le régime. Au commencement d'une langue, l'esprit perçoit par une tradition implicite les parties constitutives des mots. On démêlait encore dans celui dont je parle l'impératif voi, suivi de l'adverbe et, et comme il n'est pas rare qu'un impératif entraine un infinitif après luit cette expression n'avait rien de choquant ^ n
Malgré,
Voilà encore un mot dont l'emploi atteste l'ancienne existence de la déclinaison romane. Malgré moi était pour malgré de moi {de étant supprimé à cause de la déclinaison du pronom qui rendait inutile ce signe du génitif).
Malgré à moi, c'est-à-dire , cela étant mal au gré de moi. Cette locution se trouve décomposée en provençal, mal nm graty et en italien, mal mio grato.
En français, on écrivait aussi maugré, qui est resté dans maugréer.
Je terminerai ce chapitre par des remarques détachées sur quelques particules.
Car.
Ne vient pas du grec yàp, mais du latin quarè, comme 1^ prouve l'ancienne orthographe de ce mot, quar.
Quar avait deux sens : celui de quarè, c'est pourquoi^ qui était vraisemblablement son sens primitif; et le sens moderne de car {enim) . On les trouve tous les deux dans l'exemple suivant :
Quar m'aidiez tant que fors en soie, Quar autre chose ne querroie.
Fabl. «rfC, 1. 1, p. 99.
Aides-mol donc à 6tre hors d'ici, car Je ne dédrerais autre cbost
« Nodier, Examen eriÉiçM des DUtùmnairee de la Imimm /hwjafwi
Par
Exprimait le degré superlatif d une action. Durch (par) a la même valeur en allemand : durch und durch, enHèrement. Per l'a aussi en latin dans les composés : perficere, péritmescere; et par ou per dans les composés français : parfaire ^ perdurable.
E parchanta sa messe.
Joinvillef p. 255.
Et il acheya de chanter sa messe.
Dans notre ancienne langue, />ar se trouve souvent au lieu de pro : parfont pour profond, et quelquefois séparé :
Mult par oui fier lu vis.
Ch. de RoL, p. 6.
11 eut le visage très-fier.
Pariant, pourtant.
Partant ne vient point de partir, mais se compose de par et de tant . L'analogie de par et de pour produit celle de pariant ei pourtant.
Pourtant est aujourd'hui synonyme de cependant; il ex* prime une opposition avec ce qui précède ; mais encore au seizième siècle il avait une signification toute contraire ; il veut dirBjd'après cela, cela etont.(Voy. le dernier chapitre de cet ouvrage : Rapports de la langue du moyen âge avec la langue du seizième siècle.)
Avec.
L'origine d'avec a soulevé de grandes discussions entre les écrivains qui se sont occupés des origines de la langue française. H. Raynouard dérive ce mot de la préposition provençale ab; mais pour arriver au sens d'avec, il lui faut don-
ner à ab lui-même une origine bien contestable, le verbe habere ; tandis qu'il est si naturel de dériver (ûf provençal d'ab latin (a).
M. G. de Schlegel conjecture qu'avec vient d*apud, M. Lemare le tire de trois mots latins formant un tout biiarre) ab usqyè cum, H. Orell ne serait pas éloigné de proposer adhiic.
H. Nodier dit : a On a écrit avecques et même aveuques, ce qui démontre bien Tétymologie ab usquè cum ^ »
Je ne puis partager Ta vis du savant et ingénieux philologue. Les manières d'écrire avec sur lesquelles il s*appuie ne sont point primitives, elles sont le résultat d'une orthographe vicieuse qui n*a rien d'étymologique; les plus anciens monuments de la langue ont avec ou ovec.
Le livre des Rois a même ove:
Ove lei«
Les Aoû, p. 224.
A?ec toi.
C'est, selon moi, la forme primordiale du mot^ celle qui peut nous conduire à la découverte de son origine.
Oi^e vient, ce me semble, d't/frt(fc), qui est devenu également ove en italien. On conçoit comment s'est produite raltération du sens ; il y a une étroite analogie entre le lieu où l'on est cl les objets avec lesquels on est. Dire : je loge avec lui, je vais avec lui, n'est-ce pas dire : je loge oU lui (loge), je vais où lui (va)?
* Examen critique des Diciionnaireê de la langue française^ p. 54.
[a] [Le sens ne s'y prête pas : a»ec vient cTa/W hoc. M. Diez a prouTif^ ({uedans la basse latinité apud s'employait au Ueu de nim; voy- GroMim. der rom. Spr., III. 167-8, à la note.] '
[b] \Ove ne vient pas d'ubi qui a produit en français où, et n'a pis pu
donner la môme forme en deux langues différentes. C'est probablement k
môme mot que od, o, ou {apudj, — Ovec est une variante d'uw («/«^ /oc).]
On trouve môme des exemples de oU pris pour avec :
le norry en ces chambres où ces enfants.
Vie de Foulques FUzwarin, p. 13.
L'életa en ces chambres avec ces enfants.
Partant ainsi de ove on a diiovec et enfin avec,
Dous frères blancs mena avec sei li bucns ber.
Vie de saint Thomas de KanL, p. 32.
Le bon baron mena avec lui deux frères blancs.
Comme il fist ovec Ysengrin.
Hom. du Ren., v. 7519.
Comme II fil avec Ysengrin.
Dans l'ancienne langue, o-ve ou o-vec est souvent remplacé par 0, ^
Ensemble o lui.
Gar. le ïjoh., t. II, p. 6.
Avec lui.
que M. Orell fait venir d'api^ (Alifr. Gr., p. 329), et qui je crois, vient d mW, comme ou, si semblable à 0
0 prend parfois un d, mais peut-être ce d n^est pas étymologique. S il 1 est, od viendrait, ce mé semble, plutôt d adoue d*eq>ud (a). ^
De ad vient évidemment a, employé pour avec.
Je l'ocirai à mon epiel trenchant.
Ch, de HoLf p. Si.
Je le tuerai avec mon épieu tranchant.
Ad a eu quelquefois ce sens dans la langue latine :
Ad fidem, — Avec fidélité.
A conserve un sens analogue dans plusieurs locutions
[à; [Ad latin donne consUraraent a , l'clymologie de od est bien apud,] •
françaises; son emploi constant dans Tancienne langue rend compte de l'usage qu'en a fait la langue moderae dans quelques cas particuliers.
Nous ne disons plus à joie pour avec joie,
La souris s'en vet à grant joie^
Fahl, inéd., t. I, p. 132.
La souris s'en va avec une grande joie;
mais nous disons à plaisir.
Nous ne disons plus chasser aux chiens, pour chasser arec des chiens :
Les veneours chacoient Aux cbiens qu'ils avoient;
Ib., p. 143.
Les chasseurs chassaient avec les chiens qu*ik avaient ;
mais nous disons chasser au chien courant.
Nous ne disons plus à aise :
Que à sun venir honestement à aise i puissed gésir,
Jju Rois, p. 356.
Que lorsqu'il viendra il y puisse coucher à l'aise et contenablement;
mais nous disons à Faise, à son aise.
De ce sens d*a pour avec dérive l'ancienne locution a-totttt pour avec- Un mien escuyer qui s'en estoit fui atoul ma bannière.
JoinvilUf p. 221.
Dn mien écuyer qui s'était enfuf avec ma bannière.
Tout est ici un mot redondant qui corrobore le sens de h préposition sans le changer.
Dans la langue du jeu, un atout est une carte de la même coulcurque la retourne, qui va avec la retourne*
Les termes de jeu, comme les termes de vénerie, de blason de procédure, etc., sont bons à étudier, car la tradition, dans cette partie de la langue qui ne change pas, a pu conserver des formes précieuses de notre ancien idiome.
L'emploi d'à mis pour avec explique ces locutions modernes : Déchirer à belles dents, marcher à grands pas, aller à pied.
Tavannes dit, dans son style énergique, en parlant de François !•' :
Partagé entre Tamour des voluptés et le goût des conquêtes, marchant à deux coeurs.
Mémoire$ de Tavanne, p. 65.