‹ Histoire de la formation de la langue françaiseChapitre 5 sur 77 · PREFACE. XIX · texte numérisé non relu

PREFACE. XIX

iosophique du moyen âge ; car, pendant les trois siècles qui le composent, la philosophie a repoussé l'emploi de la langue vulgaire avec autant de dédain, et même, dans notre pays, avec un dédain plus constant que h\ théo* logie elle-même; et comme il faut aller jusqu'à Calvin pour trouver la langue française admise dans la théologie, il faut aller jusqu'à Descartes pour la trouver admise dans la philosophie.

Il n'en est pas tout à fait de même de la littérature scientifique ; bien qu'écrite en général en latin, elle a quelquefois consenti à l'emploi de la langue française. Parmi les monuments qui contiennent le dépôt de la science au moyen âge, plusieurs furent écrits en latin, comme le AFiroir de Vincent de Beauvais ; d'autres, ré^ digés en français, eurent la prétention d'offrir dans cette langue de véritables encyclopédies, en vers ou en prose; tels furent V Image du monde et le Trésor de Brunetto Latini. Ces ouvrages appartiennent plutôt à l'histoire des sciences qu'à l'histoire des lettres; parfois ils étonnent, en montrant à cette époque certaines notions qu on ne s'attend pas généralement à y rencontrer. Dans Vincent de Beauvais, un passage qui m'a été signalé par le docteur Roulin, semble faire supposer que l'auteur connaissait différentes sortes de gaz, et môme la prépuce de Tacide carbonique dans le corail.

Tous ces genres de littérature que nous venons d'éimmérer ont souvent adopté une forme très en vogue au moyen âge, la forme allégorique. Il y a eu des traités de morale théologique sous forme allégorique, comme le pèlerinage de Guillaume de Deguilleville. Il y a eu des codes de morale chevaleresque et galante sous la même forme ; telle est la première partie du roman de la Rose par

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Guillaume de Lorris. L'inlenlion encyclopédîqiiô qui produisit les Trésors^ les Images du monde ^ empruntant la forme allégorique, et combinée à la hardiesse de la pensée, à un épicuréisme, à un matérialisme extraordinaires, à de violentes et brutales attaques contre la société et contre TÉglise, a produit la seconde partie de ce roman célèbre, celle dont Jehan de Meung est Tauleur. Enfin, tous ces genres de littérature théologique et didactique, qu'on pourrait réunir sous un seul chef, en disant quMls constituent la littérature savante du moyen âge, combinés, concentrés et portés à la plus haute poésie, ont enfanté la Divine Comédie de Dante ; ouvrage a la fois théologique, moraj, encyclopédique, philosophique, allégorique, et outre tout cela, malgré tout cela, poème sublime.

L'histoire, comme les autres branches de la littérature précédemment énumérécs, s'est détachée graduellement du fonds latin, pour entrer dans la littérature vulgaire, dans la littérature française; il est intéressant de voir la vie moderne pénétrer dans le genre historique, tel que Tavaient fait ou plutôt défait les temps antérieurs, tel qu'il était arrivé, épuisé, desséché, réduit au dernier degré de maigreur et d*aridité aux mains des chroniqueurs.

En s'avançant par degrés vers Thistoire vivante, animée, vers l'histoire véritable, il faut franchir, avant de Tatteindre, deux chroniques en vers, dans lesquelles commence à poindre, à se faire jour, d'une manière incertaine encore, un peu de la vie de l'histoire : savoir le Roman de Brut et le Roman de Roa, tous deux écrits par Wacc, au douzième siècle. Le premier contient Ihistoii v généralement fabuleuse des anciens rois de h Grande-

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Bretagne, c'est un pêle-mëlo de réminiscences incomplètes de rantîquité, mêlées à quelques souvenirs nationaux, et dans lequel une ignorance pleine de pédanterie a accumulé les erreurs. Le seul intérêt qu'on y puisse trouver, c'est de démêler ce qui peut s'y trouver de traditions vraiment bretonnes, d'y surprendre quelques rares et douteuses manifestations d'un sentiment national breton, éparses au milieu de légendes incohérentes et dénaturées.

Passer au Roman de Rou^ qui contient l'iiistoire des ducs de Normandie depuis Rou ou Rollon jusqu'aux fils de Guillaume, c'est l'aire un pas vers l'histoire. Plus de critique, quelque art de composition, un sentiment individuel plus caractérisé, surtout un sentiment de nationalité puisé dans les historiens normands, sources du Roman de Rou^ et avivé par les sympathies normandes du versiGcateur Wace, élèvent un peu cette seconde coDQpilation au-dessus de la première.

On pisut suivre la destinée et le progrès de l'histoire dans les trois historiens qui sont les pères de la prose française, et qui ont chacun leur génie analogue au génie du siècle qui les a vus naitre : Villehardouin, Joinville et Froissart. Avec ces trois hommes, on échappe complètement à la chronique aride, dénuée de couleur et de mouvement; la vie est venue à l'histoire; celle-ci n enregistre plus seulement la succession chronologique des faits, elle les anime, ou plutôt elle leur conserve leur physionomie énergique et passionnée. Villehardouin, qui écrit au commencement du treizième siècle, et qui c^t un homme du douzième, ouvre majestueusement notre prose et notre histoire par le récit de la croisade de Constantinople. Historien sérieux, d'un style ferme,*

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d'une manière élevée, il a encore dans sa prose simplement pittoresque et parfois grandiose, quelque chose ' d'épique. Âpres lui vient le naïf biographe de saint Louis, le piquant narrateur de la sixième croisade, Joinville, qui écrit prés de cent ans plus tard que Villehardouin, à une époque qui a moins de rude grandeur, où la galanterie, en prenant toujours plus d'empire sur la chevalerie, lui a ôlé tout ce qu'elle avait d'austère, de purement religieux et guerrier dans son principe, à une époque où les mœurs sont moins fortes et plus aimables; Joinville est moins élevé, moins fier que son devancier, il est gracieux, enjoué, familier; il n'est pas épique, il est conteur, il écrit véritablement des Mémoires. Après lui, et pour représenter la Iroisième période du moyen âge, pour en marquer la fin, arrive Froissart, le sémillant, le sautillant, le romanesque Froissart, dont la vie errante riBssemble à son œuvre et à son temps. En effet, à ce moment, l'histoire est sans unité visible, elle est disséminée sur tous les points de l'Europe ; Froissart court après elle et va la chercher de pays en pays, de ville en ville, de castel en castel ; nulle imité dans ses chroniques toujours animées, mais diffuses, et trop vantées peut-être; tout est dispersé, désordonné, confus.

Dans cette dernière moitié du quatorzième siècle, le moyen âge se décompose; ses éléments fondamentaux vont se briser; la féodalité est ébranlée, et les tendances populaires éclatent partout. Dans les soulèvements démocratiques et les insurrections bourgeoises de TAngleterre, de la Flandre, de Paris, on pressent le triom^ phe futur des classes nouvelles. Froissart ne comprend ]pas ce mouvement de son siècle; mais, par la naïveté de

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son récit, il le fait quelquefois comprendre à son lecteur. Il ne cherche que la chevalerie, et la chevalerie s'en va; il ne voit que la surface de 'la société : c'est cette surface qu'il s'efforce d'orner, d'embellir, et dont il ne parvient pas toujours à déguiser le fond odieux. Duininé par son goût pour la chevalerie, nourri de romans chevaleresques, dont il imite l'allure et le ton, il donne aux faits un costume qui souvent les défigure : s'il les montre, c'est à son insu et en quelque sorte malgré lui. Avec Froissart, on est aussi loin que possible de la chronique aride qui est le point d'où l'on est parti ; on arrive à rexlrëme prolixité, on a parcouru tout le champ de la littérature historique au moyen âge.

Avant d'étudier la poésie lyrique des troubadours et des trouvères, il faut passer par les antécédents de ces poêles, chercher ce qui rattachait la poésie nouvelle aux traditions de la littérature antique. Le paganisme n est pas mort en un jour ; il a laissé après lui bien des traces, bien des prolongements dans Thistoire de l'esprit humain ; le midi de la France est un des pays où les vestiges «les coutumes païennes ont subsisté le plus lontemps. tn même temps et par les mômes causes se sont continuées des habitudes poétiques, des chants populaires, dont l'origine remonte à la plus haute antiquité, et qui, ^us leur dernière forme, sont venues se rejoindre à la poésie que créaient les troubadours. Celle dont ces derniers sont les inventeurs, la poésie qui chante Tamour chevaleresque, n'existait pas avant eux, même en germe. La chanson d'amour ne se trouve pas dans la littérature latine qui précède ; mais tous les autres genres lyriques cultivés par les troubadours se montrent au sein de l'époque antérieure: les chants religieux dans les hymnes

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de rÉglise ; les chants guerriers dans les couplets en latin barbare, tels que ceux qui célèbrent le désastre de Fontcnay, et dans lesquels il semble qu'on entende encore un écho des scaldes et déjà un prélude des troubadours guerriers. Le chant satirique existe en latin et se produit surtout vers la fin du onzième siècle, ainsi que l'attestent divers témoignages de ce temps, et, entre autres, celui d'Yves de Chartres. Y avait-il, à côté de ces divers genres lyriques, cultivés en latin, des essais en langue vulgaire, en français? Si de tels essais ont existé, ils sont perdus. Mais les chants satiriques d'alors, qui, disent les contemporains, retentissaient dans les carrefours et les places publiques, devaient être en langue française; les couplets qu^Âbailard composait pour Héloïsc, et qui étaient répétés par la foule, étaient sans doute aussi en français. Abailard serait donc le premier des trouvères. On possède quelques chants mixtes, moitié en latin, moitié en langue vulgaire ; telles sont, dans la poésie religieuse, les épîtres farcies^ telle est la chanson que répétaient les écoliers de l'Université de Paris, au moment du départ d'Abailard, chanson latine dont chaque couplet était terminé par un vers français. Là on voit la langue vulgaire venir se placer a côté de la langue latine, on aperçoit la première aurore de la poésie lyrique française.

Il en est des troubadours eux-mêmes comme des divers genres de poésie qu'ils ont cultivés; ils sont quelque chose de nouveau ; ils ne répètent plus des chants déjà existants, ils créent, ils trouvent. De là leur nom ; mais eux-mêmes ont des antécédents, et ces anlécédcnts ce sont les jongleurs et les ménestrels, joculatores^ minislelli. Ces mots de la basse latinité désignent

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