I. GENRES ET NOMBRES
Je ne traiterai ici du substantif que sous le rapport grammatical, c'est-à-dire en ce qui concerne les genres, les nombres et les cas. J'examinerai comment les substantifs dérivent de leurs types latins, dans la suite de cet ouvrage, quand je ferai l'histoire, non plus des formes, mais des mots ; quand, après avoir exposé les origines de la grammaire française, je rechercherai celles du vocabulaire français.
L'idée du genre dans les substantifs est originairement empruntée aux sexes, mais elle a fini par s'appliquer arbitrairement à des êtres qui n'ont de sexe que celui que leur prête la grammaire.
Les langues qui ont un genre neutre offrent le moyen de classer tout ce qui ne pourrait se ranger naturellement dans le masculin ou le féminin.
Mais ceslauguesmêmes n'observent pas rigoureusement l'analogie dans le classement des êtres selon le genre auquel ils appartiennent.
Parfois des êtres mâles sont désignés par des substantifs féminins ou neutres ; des êtres féminins par des mots masculins ou neutres ; des êtres neutres, par des mots masculins ou féminins.
Ce dernier cas se présente nécessairement là où le genre neutre n'existe pas.
Dans les langues les plus parfaites, comme le sanscrit, le grec, le latin, les attributions du substantif aux différents genres sont en général assez rationnelles ; on ne peut en dire autant des langues germaniques, dans lesquelles lune est masculin, soleil féminin, et femme neutre (weib).
En passant du latin au français, quelques mots féminins sont devenus masculins ; par exemple : aigle, d'aquila. La terminaison féminine en aune fois supprimée, le mot n'avait plus de caractère générique, et alors la nature de l'objet et des idées qu'il rappelle conduisait à remplacer le féminin par le masculin. Une trace du genre latin est restée dans le féminin aigle désignant, non un oiseau vivant, mais une enseigne guerrière : les aigles romaines.
D'autre part, des masculins sont devenus féminins: comme douleur, couleur. Quelques-uns ont hésité longtemps, pour ainsi dire, entre les deux genres. Le dérivé d7autumnus est mas. culin en latin, en italien, en espagnol ; féminin en valaque; il était masculin dans l'ancien provençal ; en français, le Dictionnaire de V Académie lui reconnaît les deux genres.
Cette incertitude dans le genre des substantifs se montre encore dans quelques-uns, sans parler d'
Équivoque maudite Ou maudit.
Amour a conservé les deux genres, au singulier, dans la poésie1; et au pluriel, dans l'usage.
Les grammairiens ont imaginé des règles arbitraires pour déterminer dans quelles circonstances ces mots de genre ambigu devaient être masculins ou féminins. Ils prétendent qu'automne doit être masculin quand il suit, et féminin quand i! précède un adjectif; mais cette règle capricieuse n'a de foncle-
1 Voy. Laveaux, Bictionn, des difficultés de la langue franc., p. 61.
ment, ni dans la raison, ni dans l'étymologie, ni dans l'usage. Ils affirment qu amour est nécessairement féminin au pluriel, mais ils ne rayeront pas ces beaux vers d'Œdipe:
Il fallut oublier dans ses embrassemenîs
Et mes premiers amours et mes premiers serments.
Pas plus qu'ils ne persuaderont que ce refrain populaire n'est pas français:
Et l'on revient toujours A ses premiers amours.
Toutes ces fantaisies des grammairiens n'ont aucune base étymologique. Ce qui est vrai, c'est que dans l'ancienne langue il existait, pour le genre des substantifs, une beaucoup plus grande latitude que dans le français moderne, et que, dans certains mots, quelque chose de cette liberté subsiste en core.
Outrage, exemple, étaient féminins.
L'outrage avoit esté fête (faite).
Joinville, p. 278.
Malvaise exemple.
Ch. de Roi, p. 40.
Ces mots étaient primitivement mis au féminin, parce que leur terminaison en e est analogue à celle des mots réellement féminins (a). On les a faits masculins quand on les a rapprochés de leurs types latins, qui sont neutres.
[a] [Ce n'est pas simplement parce que ces mots étaient terminés en e qu'on les a mis au féminin. Leur changement de genre vient de ce que le pluriel neutre ultratica, exempla, a été pris pour un féminin singulier. C'est ainsi qu'on trouve dans des textes de la basse latinité et même de l'antiquité, ostrea, pargamina. pecora, de la première déclinaison. Voy. Diez, Gramm.j 2e édit., II, 21, et Bibliothèque de V École des Chartes, 5e série, t. IV, p. 583-4.) Outrage et exemple sont donc dans le même cas
Ce changement a dû être facilité par une confusion qu'a introduite le grand nombre d'adjectifs qui ne prenaient pas la terminaison féminine ; on disait : mortel outrage, fatal exemple, alors même que ces substantifs étaient féminins, comme on disait fatal étoile, mortel blessure1. On a donc été conduit naturellement à transporter certains substantifs du genre féminin au genre masculin , dont , à quelques égards , ils jouaient déjà le rôle.
Le changement du nombre est moins fréquent que celui du genre. Cependant il a lieu pour quelques pluriels latins qui ont formé des singuliers ; exemple : Animalia, aumaille (troupeau) ; batualia, bataille (it. battaglia); mirabilia, merveille (it. meraviglia)*. Enfin, quelques-uns des mots qui, en latin, n'avaient point de singulier (a) en ont pris un en devenant français : Noce (nuptiœ)-, lettre (litterœ); échelle (scalœ). Le singulier délice (deliciœ) 3, bien qu'admis par l'Académie, n'a pu passer dans l'usage.
Il est des mots, au contraire, qui possédaient les deux nombres en latin et qui en français ont été réduits au pluriel ; exemple : mœurs (mos) ; le singulier est regrettable. Dans cette phrase : more majorum, more participe du sens de manière, de coutume et de tradition.