II. DE LA DECLINAISON ROMANE
A leur état ancien, le français et le provençal offrent des traces d'une déclinaison.
Cette déclinaison est très-imparfaite, car elle n'a que deux
qii'aumaille, bataille, merveille, dont il sera question plus bas. Beaucoup de mots pourraient être ajoutés à cette liste, mérite par exemple, et évangile qui au moyen âge étaient féminins.]
1 Voy. plus loin le chapitre où il est traité de la formation de l'adjectif.
- Diez, t. II, p. 20.
3 Delicia au singulier se trouve en latin. Yoss., Aristarchus, p. 444.
[a) [On peut supposer qu'ils en avaient un dans la langue vulgaire.]
cas fondamentaux1. Elle n'en est pas moins une déclinaison véritable, bien qu'on ne lui ait pas accordé ce nom jusqu'ici. J'espère que ce qui va suivre le démontrera.
Des casque distingue cette déclinaison, l'un correspond au nominatif, l'autre répond à tous les autres ; l'un désigne qu'un substantif est sujet de l'action, l'autre qu'il est le but^ le terme ou le moyen de l'action.
Cette distinction grammaticale entre le sujet de la phrase et tout ce qui n'est pas lui, entre le nominatif et tous les autres cas, suffit pour marquer les rapports fondamentaux des substantifs entre eux et avec les verbes, et pour bannir toute incertitude sur le rôle que différents substantifs jouent dans une phrase; c'est le nécessaire en fait de déclinaison.
On trouve hors des langues néo-latines des exemples d'une déclinaison à deux cas.
Dans le grec vulgaire, le pronom personnel est réduit de fait à deux cas ; le peuple faisant rarement usage du génitif et du datif2.
En bas-breton, les pronoms, ditLegonidec5, n'ont que deux cas : « le nominatif, qui est toujours suivi d'un verbe exprimé
1 On trouve des exemples des autres cas, mais en général dans des noms propres latins, témoin les vers suivants tirés du roman de Brut :
Nominatif Puis fu roi ses fils Catullls, vers ^715
Génitif Fu mors uns niés Bruti Turnus. 1004
Accusatif Emprès Catullum Caùllus 57 J 6
Ablatif Apela de Bruto, Bretons 1M2
De Corineo Corinée 1216
Voy. If. Ghabaille, Revue française, 1er décembre 1837. — [Ces mots sont du pur latin, et n'ont rien de commun avec la déclinaison romane ; c'est de même qu'encore au dix-septième siècle, en allemand, on déclinait les mots latins cités clans le cours d'une phrase, au lieu qu'en français on les mettait invariablement au nominatif.]
2 Minoïde Mynas, Gramm. grecque, p. 39 et 40. — [Le datif a tout à fait disparu du grec vulgaire, mais le génitif s'est conservé partout, sauf au plur. du pronom personnel ; si fywâv ne se dit plus, le gén. sing. //ou est d'un emploi constant.]
5 Gramm. celto-bretonne, p. 61 et 62.
ou sous-entendu, et l' objectif \ qui est toujours régi par un verbe actif ou une préposition. » Ces paroles pourraient s'appliquer exactement à la déclinaison romane.
Enfin, une langue parlée dans une des îles de la mer du Sud, la langue hawaï, donne à ses substantifs la terminaison i, ia, quand ils sont régimes de la phrase1.
La déclinaison dont je vais parler étant commune à l'ancien provençal et à l'ancien français, et bornée à ces deux idiomes, je lui ai donné le nom de déclinaison romane. Roman, pris dans une acception générale, s'applique à toutes les langues nées du latin. M. Raynouard, en l'appliquant à la langue provençale primitive, type imaginaire des autres idiomes néolatins, a jeté quelque confusion dans les idées que cette dénomination réveille. En conséquence, j'ai cru plus convenable de me servir du mot néo-latines pour désigner les langues dérivées du latin ; et afin de ne pas donner deux noms à une même chose, ce qui est une source d'erreurs, aussi bien que de donner le même nom à deux choses différentes, j'ai réservé la dénomination de roman pour ce qui appartient exclusivement à deux idiomes plus rapprochés entre eux qu'ils ne le sont daucun autre, savoir : le provençal et le français à leur état ancien. Seuls, dans toute la famille néo-latine, le français et le provençal présentent le système de déclinaison à deux cas, que je vais exposer.
Aucun des auteurs français du moyen âge publiés jusqu'à ce jour n'a donné les règles de cette déclinaison; ils obéissaient aux règles par un instinct grammatical, mais ils n'avaient point réfléchi sur leur existence. Il n'en a pas été de même des troubadours. Ceux-ci se rendirent compte du procédé employé par eux ; on le voit par deux grammaires provençales du treizième siècle : le Donatus provincialis de
1 Cette terminaison i, ia, dit Chamisso [Ueber die hawaiische Sprache, p. 16), répond à l'accusatif et au datif que dans les dialectes peu cultivés de l'allemand on ne distingue point. Ce cas de la grammaire hawaïe devrait, ajoute-t-il, s'appeler le cas objectif.
Hugues Faidit, et la Dreita maniera de trobar de Raymond Vidal1.
M. Raynouard a connu ces deux grammaires2 qu'il n'a pas publiées ; son mérite n'est donc point d'avoir découvert dans le provençal ce qu'il appelait la règle de l's, mais d'avoir le premier appliqué cette règle à l'ancien français, d'avoir montré que l'ancien français obéissait, à son insu, à une loi que nul n'avait découverte et proclamée jusqu'à l'illustre éditeur des troubadours.
Voici comment il énonce cette loi importante3 :
« Au singulier, Ys final, attaché à tous les substantifs masculins et à la plupart des substantifs féminins qui ne se terminent point en e muet, avertit qu'ils sont employés comme sujets ; et l'absence de Ys désigne le régime direct ou indirect.
« Au pluriel, les sujets ne reçoivent pas Ys, que prennent les régimes directs ou indirects. »
Par les nombreux exemples rassemblés dans sa Grammaire comparée des langues de l'Europe latine*, et dans ses Observations sur le roman de Rou*, M. Raynouard a mis dans une lumière éclatante cette règle qu'avaient méconnue tous ceux qui, avant lui, s'étaient occupés de notre ancienne langue6.
1 Grammaires romanes inédites du treizième siècle, publiées par Guessard, Paris. 1840, p. 11. — [M. Guessard en a donné une nouvelle édition très-améliorée, en 1858.]
- CJioix des poésies originales des troubadours, t. II. Monum. de la langue romane, p. cliii.
3 Gramm. comparée, p. 71.
I De la page 72 à la page 86.
5 Observations philologiques et grammaticales sur le roman de Rou, de la page 48 à la page 80.
6 Marot ne connaissait pas la déclinaison romane, comme on le voit par les changements qu'il fit au texte du Roman de la Rose, qu'il publia ; par exemple, à ce vers :
De croire que songes aviengne, il substitua celui-ci :
De croire qu'aucun songe n'advienne.
Rom. de la Rose, v. 13.
II le montre encore mieux dans la préface par lui mise en tête des
5ï FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
C'est en vain qu'on a voulu arguer, contre la loi proclamée par M. Raynouard, des exceptions plus ou moins nombreuses que présentent différents manuscrits. Il suffit que dans la trèsgrande majorité des cas la règle soit observée, pour qu'il soit impossible de ne voir là qu'un accident ; or, c'est ce qui a lieu ; en outre, ce sont précisément les manuscrits les plus anciens qui offrent une observation plus exacte de la loi en question.
Le plus vieux monument de la langue française, la traduction du Livre des Rois1, lui obéit presque constamment. Il en est de même de la Chanson de Roland 2. Dans ces deux ouvrages, le nombre des cas dans lesquels la règle de Ys est observée, est au nombre de ceux où elle ne Test pas, au moins comme dix est à un. Dans tous les ouvrages français du douzième et du treizième siècle, chaque vers ou chaque ligne en offre d'incontestables exemples. Si l'on peut citer des passages auxquels elle ne s'applique pas, évidemment ce sont des passages fautifs et exceptionnels. Il n'est pas surprenant que dans une littérature qui n'avait point de grammairiens, une règle ait été assez souvent violée ; mais pour qu'elle ait été observée très-habituellement il fallait qu'elle gouvernât bien réellement la langue à l'insu de ceux qui l'écrivaient.
Je pense donc que la règle de la distinction du nominatif et du cas régime existait réellement dans l'ancienne langue
poésies de Villon, qu'il publia également. Marot y cite comme des locutions surannées : li roys pour le roy, homs pour homme, compains pour compagnon ; « aussi force pluriels pour singuliers, et plusieurs autres incongruités dont estoit plain le langaige mal lymé d'icelluy temps. » Yillon, éd. de Prompsaut, p. 10.
1 TA livre des Reis, que publie M. Leroux de Lincy. — [Les Serments de 842, le Chant de sainte Eulalie, la Vie de saint. Alexis dans sa plus ancienne rédaction, une Vie de saint Léger et une Passion du Christ qu'on a trouvés dans un manuscrit de Clermont-Ferrand sont antérieurs à la traduction des Rois.]
2 La Chanson de Roland ou de Roncevaux, publiée par M . Fr. Michel. 1857,
française. Je crois même, et j'espère le prouver dans ce qu'on va lire, que M. Raynouard n'a pas connu toutes les formes de la déclinaison romane; que cette déclinaison en a d'autres dont quelques-unes n'ont point été signalées jusqu'ici.
Cette fois, je n'aurai donc point à combattre une opinion systématique de M. Raynouard ; je n'aurai qu'à étendre encore la portée, et, pour ainsi dire, les proportions de sa découverte.
La forme la plus ordinaire de la déclinaison romane à deux cas est celle-ci (a) :
Singulier.
Nominatif | terminé en s* hom-s.
Génitif \
Datif
Accusatif > sans s *on-
Ablatif
Pluriel.
Nominatif j sans s hom.
Génitif Datif
Accusatif Ablatif
terminés en s hom-.ç.
Us de la déclinaison romane n'est point un débris de la seconde déclinaison latine, mais un signe emprunté à cette déclinaison et à plusieurs autres, et transporté à un grand nombre de mots qui, en latin, n'en étaient point affectés.
Cette extension d'un signe grammatical s'opère en vertu
1 Us est souvent représentée par un z ou par un x : c'est une variante purement orthographique.
[a) [Voir pour la déclinaison romane en général la note placée à la lin du présent chapitre. Quant à hom, il se décline ainsi :
Singulier.
Sujet hom, homs.
Régime home.
Pluriel.
Sujet home.
Régime, homes.}
du principe d'analogie, si puissant sur les langues, et en vertu duquel elles parviennent à établir dans leur sein l'uniformité et la symétrie1.
Dans la déclinaison romane, Ys du nominatif vient évidemment de Y s qui forme en latin la terminaison, non pas seulement, comme on l'a dit, des masculins de la seconde déclinaison (dominas)^ mais de beaucoup d'autres substantifs des deux genres de la troisième (flos, arbos), de la quatrième (manns, domus), de la cinquième (dies^ lues). 1/ habitude de voir Ys à la fin du plus grand nombre des substantifs de la langue latine a porté à le placer à la fin de presque tous les mots romans.
Ce qui montre que cet s final n'est pas dans les deux langues romanes un simple débris étymologique (a), mais la caractéristique grammaticale d'un cas, c'est que Ys ne forme pas seulement la terminaison des mots qui avaient Y s en latin, mais des mots qui, dans cette langue, avaient une tout autre terminaison. Ainsi : temples de templum ; arbres de arbor; formiz de formica.
Bien plus, de baroy latro, on a fait systématiquement le nominatif bers, lierres, que ne pouvait donner le mot latin.
§ i. Nominatif singulier.
Us final était la caractéristique du nominatif singulier dans la déclinaison provençale pour le masculin. M. Raynouard l'a établi par un grand nombre d'exemples qui ne laissent rien à
1 C'est ainsi, par exemple, qu'en italien on a terminé en i les pluriels des mots poeta, poema (en latin, poetœ, poemata), parce que, dans un très-grand nombre de mots latins, dans tous ceux qui appartenaient à la seconde déclinaison, la terminaison du pluriel était en i. On a conservé cette terminaison dans les mots italiens qui dérivaient de ceux-ci, et on l'a étendue à ceux qui dérivaient de mots latins terminés autrement au pluriel ; par exemple, en œ, en ata.
[a) [Le s final est à l'origine un simple débris étymologique ; il est seulement vrai de dire qu'il a été ajouté par analogie à beaucoup de mots
désirer1. Il ne s'explique point avec le môme détail sur les féminins ; mais le troubadour Raymond Vidal 2 nous apprend que les féminins en a ne prenaient point Y s au nominatif singulier, et le prenaient à tous les cas du pluriel, ce qui est contraire au principe de la déclinaison romane et analogue à ce qui a prévalu pour tous les mots dans le provençal et le français modernes. D'autres substantifs féminins, terminés en or et en o?z, prenaient Y s au nominatif singulier et pluriel, participant ainsi de la déclinaison romane qu'ils suivaient au singulier, et du système d'orthographe usité dans le provençal et le français modernes, qu'ils suivaient au pluriel.
Enfin, les mots féminins en is étaient indéclinables en provençal. Exemple : emperairis, impératrice ; chantairis, chanteuse.
Il en était à peu de chose près de la déclinaison dans l'ancien français comme dans l'ancien provençal. M. Raynouard a mis ce fait hors de doute par un grand nombre d'exemples auxquels je renvoie5. J'arrêterai seulement l'attention du lecteur sur certains mots qui offrent quelque particularité dans l'application de la règle de Ys.
Les noms propres masculins prenaient généralement Y s caractéristique du nominatif. Piien de plus simple pour ceux qui, sous leur forme latine, se terminaient par cette consonne, comme Charles (Car olus), Jacques (Jacobus), qui l'ont conservée jusqu'à nos jours, Jehans (Johannes), aujourd'hui Jean, qui l'a conservée longtemps4.
Le fait est plus remarquable pour ceux qui n'avaient point
qui ne l'avaient pas de naissance, tels que arbres et lierres; quant à ber, il ne semble pas qu'il l'ait jamais reçu. Temples n'est pas dans le même cas, attendu qu'on disait dans le latin populaire templus au lieu de templum; Voy. Diez, Gramm., 2e éd., II, 4.]
1 Grammaire romane, p. 26 et suiv.
2 Guessard, Gramm. romanes du treizième siècle, p. 14.
3 Voyez Grammaire comparée, p. 72 et suiv., et Observations sur ie roman de Rou, p. 49 et suiv.
4 Froissait commence ainsi sa chronique : Je Jehans Froissart...
Ys final dans leur forme latine, comme Ivo, Hugo, Guido, qui, dans l'ancien français, se traduisirent par Ives, Hugues ou Hues, Guis. Ici Ys, évidemment, n'était pas étymologique, il était grammatical.
Les noms propres féminins eux-mêmes prenaient quelquefois Ys final, bien que plus rarement que les masculins. De là Emmelos1, Isabeaus^, Oriolans*, Eremborsk, Helisens*, enfin Calhos, au temps de Molière, dans les Précieuses ridicules (a).
Us caractéristique du nominatif s'applique même à des noms étrangers de lieu et d'homme. Ainsi la ville de Zara s'appelle, dans Villehardouin , ladres*; Murzuphle, Morchufles1. De Rolfr on faisait Rolles8; de Duncan, Donekans 9 ; de Walter, Walters 10 ; on écrivait Baals pour Baal u.
Us du nominatif formait une partie si essentielle du mot, qu'elle effaçait souvent la dernière consonne du radical. Ainsi dus pour duc, deus pour deuil, chies pour chef, leus pour
loup.
Li dus de Venise.
Villehardouin, p. 28.
Le duc (ou doge) de Venise.
Cette vieille forme s'est conservée dans le dicton picard reproduit par la Fontaine :
Biaux chires leus, n'écoutez mie Mère tenchent chei* fieux qui crie.
1 Romancero français, p. 28.
2 Ibid., p. 5.
*Ibid., p. 42.
*Ibid., p. 49.
5 Garin le Loherain, t. I, p. 155.
6 Villehardouin, p. 20 et passim.
7 Ibid., p. 80.
8 Htst. des ducs de Norm., passim.
9 Chron. de Jordan Fantosme, v. 311.
10 Vie de saint Thomas de Cantorbéry, p. 53.
11 Les Rois, passim.
(a) [Cathos est un nom de fantaisie qui ne peut être invoqué ici. Dans les noms qui précèdent Y s est étymologique.]
C'est ainsi qu'on disait sains Pox pour saint Paul,
Mais si * me puist aidier sains Pox.
Rom. du Renart, v. 5180.
Mais puisse nraider saint Paul.
Cette disparition de la dernière consonne du radical devant Y s du nominatif change la forme des mots dérivés d'un substantif. Ainsi, au lieu de gab, moquerie, on écrivait gas (pour gabs). Gas a fait gausser, comme gab a fait gober.
On peut, je crois, voir un vestige de l'emploi de Ys (ou de Yx) à la fin des mots au nominatif, remplaçant la dernière consonne du radical, dans le mot faucheux, espèce d'araignée, pour faucheur, exactement comme on eût écrit ce mot au moyen âge.
La prononciation qu'affectent encore aujourd'hui les personnes du grand monde, un piqueux pour un piqueur, me paraît tenir à la même origine et rappeler Ys remplaçant IV à la fin du nominatif de la déclinaison romane.
Le besoin de distinguer, par la terminaison s, le nominatif des autres cas, se fait sentir d'une manière remarquable dans le mot ost (armée). Commeosts aurait été trop dur, on imagina de supprimer le t final et de dire li os au nominatif, tandis qu'on réservait ost pour les autres cas. On en trouve de nombreux exemples dans Villehardouin ; je ne citerai que ceux-ci :
Einsi se logea li os.
Villehardouin. p. 24.
Si vint Mahius 'Mathieu de Montmorency à Y ost.
Ibid.
Il guerpi (quitta) Vost.
Ibid., p. 25.
1 Cette forme si puist avec le sens de puisse est italienne :
SHo esca vivo de' dubbiosi scogli.
Petr., canz. 21, 6.
Puissé-je échapper vivant à ces redoutables écueils! [Dans ces deux exemples si paraît être simplement conditionnel]
Einsi séjourna li os de France à Zara.
Villehardouin, p. 31.
Une partie de Yost.
Ibid.
S'en revindrent en Yost.
Ibid., p. 42.
De même, au lieu d'écrire un Blacs (Valaque), on écrivait un Blas, au nominatif, en remplaçant par ïs la dernière lettre du radical qui reparaissait aux autres cas.
Se Johannis li Blas venoit sur els.
Villehardouin, p. 117.
Si Jean le Valaque venait sur eux.
Et virent les bannières Johannis le Blac.
Ibid., p. 115.
Et ils virent les bannières de Jean le Valaque.
Les substantifs terminés en al, en el, en eil, changeaient au nominatif singulier cette terminaison en aux (a) ou ax, comme cela se fait encore aujourd'hui pour le pluriel dans chevaux ; pour un cheval on trouve uns chevaux.
Car du porter fu tous enchargiés uns kevaux.
lues Quatre fils Aymon, v. 1009.
Car un cheval serait très-chargé d'un tel fardeau.
Pour conseil on trouve consaux.
Ensi fut li consaux acordés.
Villehard., p. 56.
Ainsi fut le conseil d'accord.
Ronel, nom du chien dans le Roman du Renart, s'écrit Roniaus et Roniax :
Dant Rooniax qui Renart gaite.
Rom, du Renart, v. 9081.
Don Ronel qui guette Renard.
[à] [Plus ordinairement aus; — aux et surtout ax sont picards.]
Li solaux pour le soleil.
I/endemain au matin ains que levast II solaux.
Les Quatre fils Aymon, v. 1005.
Le lendemain matin avant que le soleil se levât.
M. Raynouard ne s'explique pas sur la formation du nominatif féminin français. Je vais tâcher de le compléter en ce point.
Les féminins dérivés de la déclinaison imparisyllabique qui avaient Ys final en latin l, le conservèrent en français.
Véritez est tornée à fable.
Roman du Renart, v. 8275.
La vérité est changée en fable.
Il en fut quelquefois de même des substantifs de la même déclinaison qui n'avaient point Ys final en latin.
L'amors que Diex m'a commandée.
Barbazan, Fables et Contes, t. II, p. 206. L'amour que Dieu m'a commandé.
Il en est de même iïocoisons 2 , maisons'0, raisons * , dolours0.
Pour les substantifs féminins dont la terminaison latine était a, en général ils ne prenaient pasl's en français. On peut s'en convaincre en ouvrant au hasard un livre écrit en ancien français. Les exemples sont trop nombreux pour avoir besoin d'être appuyés de citations.
Cependant la force du principe àeYs était si grande, que
1 M. Raynouard en cite plusieurs, tels que pars, clartés, prospér ités, adversités, nuiz, mors, etc., mais sans les distinguer des substantifs masculins. Grammaire comparée, p. 72 et suiv.
2 Hist. des ducs de Normmj p. 32.
3 Ibid., p. U.
*Ibid., p. 53.
5 Ibid., p. 45.
quelquefois on trouve un substantif de cette sorte avec un s1.
Exemple : Formis pour formics de formica :
E li formb (a) pas ne s'i celé.
Rom. du Renart, v, 9064.
Et la fourmi pas ne s'y cache.
Merveille, qui vient de mirahilia, tantôt prend Ys final et tantôt ne le prend pas.
Merveilles (b) ert si li eschape.
Rom. du Renart, v. 5094.
Ce sera merveille s'il lui échappe.
Merveille ou fable sembleroit.
Rom. du Rou.f v. 7892.
Ce semblerait fable ou merveille.
Dans le premier exemple, l'orthographe peint le rôle que le mot merveilles joue dans la phrase ; dans le second, elle rappelle d'où ce mot est dérivé. D'ailleurs la mesure a favorisé le retranchement de Ys.
Les substantifs qui ont, ou dont les analogues2 ont en latin la terminaison ator, prennent au nominatif singulier, en provençal, la forme aire, eire,et, dans l'ancien français, la forme ères, ieres. Exemples : Empereres, pechieres, habiteres, cornbâter es.
1 M. Raynouard en cite plusieurs exemples, mais confondus avec les dérivés du substantif en s, et sans avertir que ceux-ci forment la règle et les premiers une exception assez rare. Ces exemples sont carns [caro). racines [radicina). Grammaire comparée, p. 73 et suiv.
2 Par exemple, boisières, trichières, combatères, ne dérivent point d'un mot latin en ator, cependant ils se forment comme empereres , pechieres . qui dérivent d'imperator, peccator.
[a] [Formiz est ici masculin; formica eût donné non fournies mais for mie.]
«&) [Merveilles paraît être ici un pluriel.]
La forme or, eor, eur, cour, reparaît au cas gime. Villehardouin dit :
L'emper ères Morchufles ne reposa mie.
Vill.,p. 80.
L'empereur Murzufle ne reposa point.
Les vermeilles tentes Yempeveour Morchufle.
Ib., p, 79.
Les tentes vermeilles de l'empereur Murzufle .
D'où vient cette terminaison singulière en provençal, aire? Est-ce du celtique? Il est à remarquer qu'en gaëlic la déclinaison1 terminée en air, eir, oir, or, renferme un très-grand nombre de substantifs. C'est peut-être à cette déclinaison qu'a été emprunté le aire provençal, d'où le ères et ieres français, comme l's, autre caractéristique du nominatif, a été emprunté à la déclinaison latine. Cette supposition ferait remonter l'origine de la forme romane à une époque où les idiomes celtiques étaient encore parlés dans la Gaule (a).
La forme ères, ieres, a été remplacée dans la langue moderne par diverses désinences.
L'ancienne terminaison latine ator, d'où ateur, eur, a. reparu dans versificateur, au moyen âge versifieres, dans conteur, au moyen âge confères. Ieres a été remplacé par ieur: Essayeres, essayeur ; ou par er : Conseillieres , conseiller2.
1 An analysis ofthe gaelic language, by W. Sha\v, p. 42,
2 La terminaison ieres, adoptée par analogie dans beauco up de mots qui n'avaient point la terminaison ator en latin, a produit la terminaison ier d'un certain nombre de substantifs et d'adjectifs, les uns perdus aujourd'hui, comme droiturier ; les autres qui subsistent encore, mais dont la physionomie a quelque chose d'antique, comme justicier, coutumier. Je crois qu'on peut rattacher au même principe messagier [messager] , prisonnier, qui ont remplacé les anciens mots, un message, un prison. — [La terminaison ier représente le latin arius: consiliarius, justiciarius, etc., et ne peut en aucune façon s'être formée de ieres, qui répond au latin ator. — Voy. Gaston Paris, Étude sur le rôle de V accent latin dans la langue française, p. 89.]
[a) [Le celtique n'a rien à faire ici : aire dérive très-naturellement du
Le seul mot français peut-être qui ait conservé la terminaison en ère, c est trouvère1. Trouvères, en provençal trobaire, était le nominatif; trouveor , en provençal trobador , était le cas régime.
Dans le français moderne, les poètes du Nord sont désignés par la forme de l'ancien nominatif français (trouvère) ; les poètes du Midi par la forme du cas régime provençal (trobador) .
Le cas régime de l'ancien français est employé aujourd'hui dans le sens général, dérivé du verbe trouver, un trouveur de métaux. Le nominatif (trouvère) est restreint au sens particulier de trouver, quand ce mot voulait dire composer en vers.
\ 2. Cas régime.
Ce cas s'emploie pour tout substantif qui n'est point le nominatif de la phrase, quel que soit d'ailleurs le rôle qu'il y joue. Il désigne l'objet, le moyen, le principe, la conséquence, tout, hormis le sujet de l'action ; il représente à lui seul le génitif, le datif, l'accusatif et l'ablatif delà déclinaison grecque et latine.
La manière la plus simple et la plus usitée de former le cas régime est de retrancher la lettre s, qui désigne le nominatif. On peut voir dans M. Raynouard2 les nombreux exemples qu'il cite de la formation du cas régime par la suppression de Y s caractéristique du nominatif. Si Ton en veut davantage, on n'a qu'à ouvrir un vieux livre français, on en trouvera presque à
latin ator, accentué sur a, comme la forme du régime aclor vient de atorem accentué sur o. — Ere [ères par analogie avec les mots dérivés de la 2e déclinaison latine) etéor, éour sont l'équivalent français du prov. aire, ador.]
1 Prouvera, prêtre au cas régime, subsiste dans le nom d'une rue de Paris. — [Quant à trouvère, s'il a conservé sa forme originelle, c'est qu'il a été pris par les modernes dans les écrits du moyen âge, comme désignation spéciale de nos anciens poètes lyriques.]
2 Grammaire comparée, p. 78 et suiv. Observations philologiques sur le roman de Rou, p. 49 et suiv.
toutes les lignes. Sans m'arrêter à démontrer ce qui n'a plus besoin de démonstration, j'indiquerai quelques autres manières de former le cas régime que M. Raynouarcl ne semble pas avoir toutes connues.
Outre le retranchement de Ys final, on changeait souvent la voyelle.
De Béas, Dex ou Diex, on faisait tantôt Dé:
Par la splendor Dé.
Serment de Guillaume dans le rom. de Rou} passim.) Par la splendeur de Dieu»
Tantôt Deii1 on Dieu:
Le temple Deu.
Les Rois, p. 267.
Le temple de Dieu.
C'est la forme Dieu qui a prévalu.
Quelquefois le cas oblique des noms imparisyllabiques a laissé sa forme au vieux mot français. Ainsi crimene de cri-
mine :
De crimene (a) en laie eurt par dreit plaidier ne deit
Vie de saint Thomas de Cantorbénj . p. 48. On ne doit pas juger son crime dans un tribunal laïque.
Par une transformation singulière, Vu du cas régime se
1 On trouve dès le premier âge de la langue Deu pour Diex, le cas régime pour le nominatif.
Il sols est Deu,
Les Rois, p. 265 et passim.
Lui seul est Dieu.
cienne langue pour ce mot et pour quelques autres.
(a) [La mesure fait voir que le premier e de ce mot était supprimé par la prononciation; voy. Gaston Paris, Accent latin, p. 24-5.]
changeait en f. Pontieu est le cas régime de Pontiex1 ; au lieu de Pontieu on trouve Pontif.
En Some en Pontif arivèrent.
Rom. de Piou, v. 268.
Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.
Allez avant à ma suer de Pontif.
Garln le Loherain, t. I, p. 154.
Allez vers ma sœur de PonthieU.
De même, on trouve Bruno f, probablement de Brunou, pour Bruno. (Hist. des ducs de Norm., p. 39.)
Dans ces exemples Vf remplace Vu à cause de l'analogie de Vu avec le v, qui n'est qu'un f adouci.
Mais par ce principe d'extension qui fait qtfe, dès qu'un signe est employé légitimement dans certains cas, on l'emploie par une sorte d'usurpation dans des cas où nulle considération étymologique n'autorise sa présence, l'fa été parfois un signe du cas régime. Ainsi la première ligne du livre des Piois nous présente antif:
En Y antif pople Deu.
Dans l'antique peuple de Dieu.
Le nominatif est antis pour antics (anticus) qui fait au cas régime antif, comme Pontiex ou Pontis fait Pontif (a).
El pinel entrent dedans un val antif.
Garln le Loherain, t. I, p. 195.
Ils entrent dans le bois de pin en un val antique.
Le substantif blez (blé) comme l'adjectif antis prend un f au cas régime sans que nulle étymoJogie l'y autorise.
1 On trouve aussi Ponti, de Pontis, pour Pontiex.
Hara en Ponti.
Villehardouin, p. 121.
.[a) [C'est Pontlus, non Pontis ni Pontiex, qui fait Pontif; dans antif, Vf représente le premier u d'antiquus.]
Diex done bief, dcables l'anble.
Barbazan, Fab. et Contes, t. IV, p. 126. Dieu donne le blé, le diable le vole.
Vf était donc une forme rare du cas régime1.
Certains mots très-contractés au nominatif reprenaient au cas régime leur développement originel.
Ainsi de nepos on avait fait niés 2, par une assez forte contraction ; au cas régime on voit reparaître neveu (a).
Estoit Renars niés Ysengrin.
Li leus dou gorpil fait neveu.
Rom. du Ren.j v. 154, 157 et passim.
Renard était le neveu d'Ysergrin.
Le loup fait son neveu du renard.
Dans certains mots terminés en /, on indiquait le cas régime par le retranchement de la dernière consonne du radical.
L'ordre saint Po.
Rom. duRen., v. 15498.
L'ordre de saint Paul.
Dist Bernard de Baillo.
Chron. de Jord. Fantosme, v. 1743.
Dit Bernard de Baillol.
Voy. aussi vers 1868 et passim.
1 Nous verrons tout à l'heure que la terminaison in constituait une autre forme du même cas. Je dois faire remarquer dès à présent qu'if et in se remplacent l'un l'autre. Le cheval de Roland Veillantin s'appelle aussi Yeillantif. [Chanson de Roland, p. 45 et passim.) Au lieu du vers de Garin le Loherain que j'ai cité plus haut, un autre manuscrit donne :
En pinel entrent, un grand bois Valent in.
Voy. Garin le Loherain, 1. 1, p. 195; la note de M. Paulin Paris.
- yie's, qui a disparu de la langue moderne, se retrouve dans le féminin nièce.
(a) [Niés et neveu répondent à népos et à nepôtem; la différence de l'accentuation dans le type latin motive la différence des formes françaises.]
11 en est de môme pour le d final dans certains noms propres, comme David, Alfred.
Il ne saveit en tout le mund meillur cunseil Davi.
Ibld.,\. 9,045.
Il ne savait en tout le monde meilleur conseil pour David.
On trouve Alvré1 pour Alfred dans Y Histoire des ducs de Normandie.
Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction ; exemple : Fontevraut pour la fontaine d'Evrard.
Une forme assez fréquente du cas régime, et dont M. Ray-
nouard n'a indiqué qu'un petit nombre d'exemples, c'était la
orme dérivée de l'accusatif latin, en um, am, em, d'où les
terminaisons on, an, in, pour le cas régime, dans l'ancienne
angue française.
La terminaison on, que M. Raynouard semble borner aux noms propres, et qui s'applique à d'autres classes de substantifs, est évidemment empruntée à l'accusatif latin en uni (a).
Un fait assez singulier prouve qu'au moyen âge uni se prononçait on. Un fanatique du douzième siècle, qui s'appelait Eon, trouvait son nom dans cette phrase : Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos per ignem, et en concluait qu'il devait mettre le feu partout2.
Il est bien reconnu aujourd'hui que de Charles on faisait Charlon ; de Hugues ou Hues, Hngon ou Huon ; de Pierre, Pieron*.
1 De là est venu Auvray, nom propre.
2 Baronius, anno 1148. Je dois l'indication de ce fait curieux au savant M. de Ger ville.
5 Voyez Raynouard, Grammaire comparée, p. 85 et suiv.
(a) [Il faut ici distinguer des mots appartenant à deux classes différentes : les uns appartiennent à la troisième déclinaison, ils subissent, comme leurs types latins, un déplacement d'accent : Hugo donne Hue, comme Hugônem Huon. Mais il en est tout autrement de Charles- Charlon et de Pierre-Pieron; dans Cârolus-Cârolum, Pétrus-Pétrum l'accent ne
C'est quand on a perdu la tradition des lois grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler Huon de Bordeaux ; le héros du roman écrit en prose au quinzième siècle s'appelait originairement Hues de Bordeaux, et son nom était mis au cas régime dans le titre : Histoire d'Huon. Appeler Hues Huon, c'est comme si on perdait l'intelligence des déclinaisons latines, et qu'on appelât Cicéron, Ciceronis-, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages : Ciceronis opéra.
On voit une trace bien évidente de l'origine de celte désinence en on dans une phrase écrite au quinzième siècle : Pwmulus occit Piemum. (États généraux de 1484, par J. Masselin, p. 175.) (a)
Il en était des noms de lieux comme des noms d'hommes.
Del blanc marbre de Tille de Paron.
Garin le Loherain, t. II, p. 246.
Du blanc marbre de Pile de Paros.
Je pense, sans pouvoir l'affirmer, que cette désinence on a été employée également pour désigner le cas régime après
se déplace pas, et ne devrait pas se déplacer non plus en français. M. Gaston Paris [Accent latin, p. 45-6) a considéré ces formes en on comme des diminutifs ; mais on peut objecter qu'elles n'ont point le sens diminutif. M. Diez (Ebert's Jahrbuch fur romanische Literatur, V, 411-2), se fondant sur ce que ces formes n'ont point été d'un usage constant et sur ce qu'elles appartiennent le plus sou ent à des noms propres, pense qu'elles ont été tirées des accusatifs latins à une époque où le latin, devenu langue morte, se prononçait à peu près comme de nos jours Petrûm) et non plus conformément à l'ancienne accentuation ; mais leur ancienneté rend cette explication très-peu vraisemblable Enfin, M. J. Quicherat a signalé toute une série de noms germaniques de femmes qui intercalent aux cas obliques la sy'.labe an entre le radical et la désinence : Berta, gén. Bertanœ; Bertrada, Bertradanœ ; Fastrada, ace. Fastradanem, etc. [De la formation française des anciens noms de lieu, p. 64.) M. G. Paris, tirant parti de cette précieuse indication, a montré dans un mémoire lu à la Société de Linguistique de Paris, que cette formation était un emprunt fait à la déclinaison franque, et qu'elle s'étendait aussi à certains noms masculins même d'origine latine, d'où les formes Pierron, Charlon, etc.] [a) [Voir le supplément à la note 1 de la page 51.]
plusieurs noms propres féminins ; après celui de Marie, par exemple, dans Marion ; de Marthe, dans Marthon; de Gothe, dans Gothon.
Outre les noms propres, d'aulres substantifs prenaient on au cas régime. Bers faisait baron; lierres, laron; compains, compagnon. Ces formes sont trop fréquentes et trop connues pour avoir besoin d'être établies par des exemples.
D'après le même principe qui présidait à la formation du cas régime en on, se formait le cas régime en an, in, ou cm, désinences dans lesquelles se retrouve toujours la nasale caractéristique de l'accusatif latin duquel ils sont dérivés.
Les noms propres conservaient la désinence latine : on disait Abdiam, Jndam, Jonathan (pour Jonatham), Palmyram (a) .
Sur Judam.
Les Rois, p. 224.
Pur ço apelad li reis Achab Abdiam.
Ibid., p. 513.
E vint e parlad à Jonathan.
Ibid., p. 77.
Puis reedifiad... Palmyram.
Ibid., p. 209.
Puis rebâtit Palmyre.
On la donnait, par analogie, à des mots qui ne l'avaient point en latin, comme Bethléem.
Par Dieu vos pri qui maint en Belliam.
Garin le Loherain, 1. 1, p. 21.
Je vous prie par le Dieu qui habita Bethléem.
Sauf dans les noms propres, on ne trouve guère cette désinence, mais en revanche on rencontre fréquemment la dési-
[a] [Ce fait est trop particulier pour être érigé en loi.]
nence ain qui provient de Yam, et celle en m qui provient de l'un des Latins.
Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en ain, ainsi de Eve, Evain (Evam) (a).
Comme Diex ot de paradis Et Adam et Evain fors mis.
Roman du Renart, v. 44.
Quand Dieu eut chassé du paradis Adam et Eve.
En mer feri devant Evain.
Ibicl, v. 52.
Frappa dans la mer devant Eve.
Les Evain asauvagisoient.
Ibid., v. 97.
Celles d'Eve devenaient sauvages.
De pinte (nom de la poule dans le roman du Renart), pintain.
Pintain apele, où moult se croit.
Rom. du Ren., v. 1420.
Il appelle Pintain, en qui il se fie beaucoup.
De l'accusatif latin en em on forma le cas régime en en. Le mot rien s'est formé ainsi de rem.
L'habitude était si forte de placer Ys après les substantifs sujets de la phrase, qu'une confusion, sur laquelle je reviendrai, ayant fait prévaloir la forme indirecte rien pour tous les cas, on rendit à ce mot, formé de l'accusatif latin, Ys du nominatif, en le plaçant après la nasale, et Ton écrivit ainsi : riens.
La douce riens qui fausse amie a non.
Chanson du sire de Coucy, p. 22.
La douce chose qui a nom fausse amie.
[a] [Voir, pour l'explication de .ce fait, la note a de la page 6S.]
II y a aussi des exemples du cas régime en in.
Deus, donnez m'a mari Garin Mon doux amin [a}.
Romancero Français, p, 72.
Dieu, donnez-moi pour mari Garin Mon doux ami.
Chardon asnin [b).
Rom. du Renart, v. 9807* Chardon à âne.
Jo yus bâterai de grandismes balains.
Les Rois, p. 282.
Je vous battrai à grands coups de verges (balais).
Et iîst faire le roi Olein crestien.
Hist. des ducs de Norm., p. 50.
Et fit baptiser le roi Olaus.
On ajoutait un ira à Baal, quand il était employé au cas régime.
Pas espérance en Baalini.
Les Rois, p. 335.
Pas espérance dans Baal.
et un n à Ninive.
E espargnas le rei de Niniven.
Chanson de Roland, p. 120.
Et épargnasse roi de Ninive.
Un grand nombre de noms propres dont la désinence est en in me paraissent avoir été primitivement la forme du cas oblique d'un nom propre en s. Tels sont Robin de Robers, Colin de Colas, Girardinde Girards. Perrin vient de Pierre, comme Pierron (c).
[a) [Cette forme insolite est amenée par la rime.]
[b) [Asnin est un adj. dérivé d'asininus.]
[c) [fous ces noms sont des diminutifs.]
Ainsi s'est formé sapin, de saps, qui était le vieux mot (a).
El tut frai tun plaisir de cèdres et de saps.
Les Rois, p. w2 43.
Et j'exécuterai ton commandement au sujet des cèdres et des sapins.
Peut-être de nonne, nonnain, et de Jupiter, lupin.
On comprend comment l'uni de l'accusatif a donné naissance à la terminaison in du cas régime, quand on voit le neutre lorum faire lorein.
Où sont or vos loreins?
Fab. inédites, t. I, 22.
Où sont maintenant vos rênes?
Ce qui est plus singulier encore, et n'a pas été remarqué, que je sache, c'est que le cas régime dans l'ancienne langue fut désigné par un t.
Ceci est évidemment un souvenir des imparisyllabiques latins qui prennent un t au génitif et aux autres cas fléchis : dos, dotis; prudens, prudentis. Ici encore la caractéristique du cas roman a été appliquée à des mots qui ne l'avaient point en latin; t, comme s, ou m, n'a pas été un simple produit étymologique, mais un moyen grammatical.
D'abord les substantifs dérivés de la déclinaison imparisyllabique, et qui en latin prenaient un t au cas oblique, prenaient aussi ce t (ou le d qui le remplaçait) dans la déclinaison romane.
Ainsi :
Nominatif. Mous. Cas régime. Mont. Citez. Cited.
Pitez. Pited.
Quens. Cont (b)
(a) [Sapin vient de sapinus.]
[b] [Le cas régime de cuens [cornes] est comte [comitem].]
Exemples :
Au cont Bernart.
Hist. des ducs de Norm,, p. 20.
Il est al siège à Cordres la citet.
Chanson de Roland, p. 4.
Il est au siège de Cordoue la cité.
Ici le t, caché dans le nominatif français comme dans le nominatif latin, reparaissait de même aux autres cas ; cela est tout simple. Mais il en est de cette forme delà déclinaison romane comme de celles que nous avons déjà reconnues ; elle a été appliquée systématiquement à des mots qui ne la devaient point à leur origine étymologique,
Barnetz (de baronagium) a fait barnet (a).
Od tut son barnet.
Chanson de Roland, p. 42.
Avec tout son baronage.
Espies a fait espiet (b).
Sun grant espiet met à son chef li ber.
Ibid., p. 97 etpassim.
Le baron place son grand épieu près de sa tête K Enfin on trouve ort pour or, d'aarum.
1 Cet exemple et celui de trot (Voy. plus loin) montrent le t emprunté primitivement à la troisième déclinaison latine, transporté même à des mots d'origine germanique. Espiès, en allemand, spiesse.
(a) [Baronagium est un mot peu ancien fabriqué sur le français baronnage, mais barnetz (ou plutôt bar?iés),mi cas régime barnet, vient de baronatus. Le t est donc étymologique.]
ib) [Le t est très-certainement étymologique dans espiet. en anc. haut ail. spioz.]
Jo ne lerreie por tut Yort l (a) que Deus fist.
Chanson de Roland, p. 19.
Je ne laisserai pour tout l'or que Dieu fit.
Ce ty signe du cas régime, s'est môme substitué à la dernière consonne du radical dïm substantif d'origine germanique, pour former le mot français trot. Le mot allemand trab fit dans l'ancienne langue trop, et au cas régime, avec le t, l'un des signes de ce cas, tropt, d'où trot (b).
Et si perdi iropt et galoust.
Fables médites, t. I, p 18.
Et je perdis le trop et le galop.
Dans cet exemple, galop (de hlaupan) perd aussi sa consonne
radicale £> avant le t.
Le t paraît encore au cas régime dans matinet (de matuti-
nus [c]) :
Au matinet, quant jors fuit apparus.
Gérard de Viane, v. 50.
Au matin, quand le jour fut apparu.
Voyez ibid., v. 14, elGarin le Loherain, passim. Dans regnet (de regni [d]) :
En France le regnet.
Ch. de Roland, p. 26.
En France le royaume.
1 On ne peut, douter du sens à!ort, car ce vers revient souvent dans les poëmes chevaleresques :
Je ne lairoie por tôt Vor que Diex fist.
Garin le Loherain, t. I, p« 273.
(a) [Ort pour or est une faute de M. Fr. Michel; le ms. porte or. Voir ledit, de M. Th. Militer, v. 457.]
(b) [Trot paraît correspondre au participe getrabt, du verbe traben ; on voit donc que le t est étymologique.]
(c) [Matinet est un simple diminutif de matin.]
(d) [C'est là une dérivation impossible ; et représente un suffixe atus, soit regnatus, de même qu'on a comitatus, ducatus} etc.]
Dans Balasgued, nom de ville ; en espagnol, Balaguer(a); en latin, Bellegarhim ou Valaguaria; en ancien français, au nominatif, Baleguez. Voyez la Chanson de Roland, p. 172.
Dans blialt (d'où bliaud,de blial). Voyez Lexique de M. Raynouard, au mot Blial.
Dans faldestoed ou faldestoet (Chanson de Roland, p. 5 et 17) de faldesthul.
Les noms propres de lieux et d'hommes ont pris cette forme du cas oblique en t, aussi bien que les formes en on, an, ain, in.
Ango, l'Anjou, fait à ce cas Angot.
Cil ad Angot o lui,
Vie de Thomas de Cantorbéry, p. 5z.
Il a l'Anjou avec lui.
Hemaudès (nom propre) fait au cas régime Hernandin et Hernaudet (b).
Que dira ores vo moilliers Béatrix, Vo dui afant Hernaudès et Gerins?
Garin le Loherain, t. II, p, 254.
Que diront maintenant votre épouse Béatrix, vos deux enfants Hernaudès et Garin.
Et li mains nés ot à non Hernandin.
Ibid.,p.m.
Et le puîné eut nom Hernaudin.
A Dieu commande la belle Biatrix, Ses deux afant Hernaudet et Garin.
Recommande à Dieu la belle Béatrix, Ses deux enfants Hernaudet et Garin.
Même des noms grecs ont pris le t au cas régime, hivernât
(a) [Ou, plus exactement, en catalan.]
[b) [Hernaudès [Hernaudet cas rég.) et Hernandin sont deux diminutifs différents d'Ernaut.l
de hivernas (Villeh. p. 1 il i ; Dinwt de Bimos <lh. p. 95-5-9), Les mots en ans ou ens eurent leur cas régime en ant ou ent, à l'imitation du participe présent et des adjectifs en ans, ens, aimans, construis. Ainsi Normans, Allemans, firent Normant, Alternant, et ce t, qui, aussi bien que Ys final, était purement grammatical et nullement étymologique, ou le à qui l'a remplacé, est resté dans la langue moderne. Loherens (Lorrain) fit Loherant.
Ne sai que faire, li Loherens a dit.
Garin le Lchcrain. t. I. p. 19!.
Je ne sais que faire, a dit le Lorrain.
Or vous tairons dou Loherant ici.
Ibid., p. 182.
Maintenant nous laisserons là le Lorrain.
Les noms féminins, comme Hersens, Helisens, firent au cas régime Hersent (Rom. du Ren.)z H élisent ou Helisend.
Grant joie en ot Helisens au clair vis.
Garin Je Lolierain, t. II, p. 154.
Helisent au clair visage en eut une grande joie.
Pour lui vu quiers Helisend au clair vis.
Ibid. , p. 154.
Je vous demande pour lui Helisent au clair visage.
Comme enfes avait pour cas régime enfant, par analogie, on donna pour cas régime à Moyses, Moysant l.
Diex le cousaut qui forma Moysant.
Garin le hoherain, t. I, p. 25.
Dieu le conseille ou le conserve) [a] qui a fait Moyse.
1 Moysen était la forme ordinaire :
Si com Moyses ensenget...
Deus dist à Moysen.