‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 14 sur 71 · Livre de Job, p · texte numérisé non relu

Livre de Job, p

Comme Moyse enseigne...

Lieu dit à Moyses.

(a) [C'est « conseille » qui est la bonne traduction.]

Enfin par une extension toujours plus grande du principe analogique, le mot dam (de dominus), au nominatif dams, à cause de Ys final, a été traité au cas régime comme les mots en ans, et a fait dant.

On trouve dant exprimant le génitif:

De la maisnie dant Begon de Belin.

Garin le Lolierain, t. II, p. 251-253.

De la suite du seigneur Bègues de Belin. Le datif :

Car la donnons dant Isoré le Gris.

Ibid.y p. 6.

Donnons-la à Don Isorés le Gris.

L'accusatif:

Et voi son oncle dant Bernard de Naisil.

Ibid., p. 139.

Voy. aussi p. 203, et t. I, p. 12, 29.

Par la même raison, Bethléem, qui faisait au nominatif Bethléem s, fit au cas régime Bethliant et par contraction Beliant.

Qui de la Vierge en Beliant naquit.

Garni le Loherain, t. I, p. 50.

Qu naquit de la Vierge à Bethléem.

Beliant est le cas régime en t de Bethléem comme Belliam en est le cas régime en am. (Voy. plus haut, p. 71.)

On était si accoutumé à voir le nominatif pluriel semblable au cas régime singulier, qu'on a mis un t à la désinence du nominatif pluriel d'un adjectif (chrestient), parce que certains substantifs en avaient un au cas régime singulier. Je ne puis m'expliquer autrement une forme bizarre que j'ai trouvée dans un texte où du reste on en rencontre beaucoup : li christient pour les chrétiens (a) (christianï) . (Y st. de li Normant, p. 62.)

(a) [C'est un fait tout exceptionnel; l'ouvrage d'Aimé, moine du Mont- Cassin, est tropempreint d'italianisme pour avoir la moindre valeur comme texte de langue.

La terminaison et, comme la terminaison ot,*et même les terminaisons in et on, ont parfois, dans la langue moderne, une valeur diminutive. En général, il n'en est pas ainsi dans les langues anciennes.

Carton s'applique à Charlemagne. Dans l'exemple grandismes balains, l'épithète grand empêche qu'on ne pense à un diminutif, On ne peut attribuer non plus cette valeur à et dans regnet, espie/, etc. x. La valeur diminutive donnée aux syllabes in, on, et, est donc loin d'être générale dans l'ancienne langue, et on ne saurait, au moins dans le plus grand nombre des cas, expliquer par là cette modification qu'elles font subir aux terminaisons des substantifs. Il faut donc y voir surtout des applications diverses du principe de la déclinaison romane. On peut seulement ajouter que le cas régime a été pris quelquefois dans un sens diminutif; mais c'est un emploi restreint et accidentel, ce n'est pas l'emploi général et normal de ce cas2.

C'est le cas régime qui le plus souvent s'est conservé dans la forme actuelle du mot, et on conçoit qu'il a dû en être ainsi. Quand on a négligé les distinctions du sujet et du régime, et quand on n'a plus employé que l'une des deux formes qui correspondaient à ces deux cas, on a été porté à préférer celle qui revenait le plus souvent dans le langage ; évidemment, ce n'était pas celle qui représentait seulement le nominatif, mais bien celle qui représentait à la fois le génitif, le datif, l'accusatif.

1 Si Ton croyait le trouver dans au matinet, comme on dit au petit jour, je répondrais par ce vers :

Dame, voz venez chascun main (chaque matin), Molt matinet à ceste église.

Barbazan, Fables et Contes, t. IV, p. 128.

[Matinet est certainement, au moins par l'étymologie sinon toujour par le sens, le diminutif de matin.]

2 La forme latine ulus ne parait pas avoir été, dans l'origine, prise contaminent pour exprimer un diminutif ; on ne se figure pas qu'elle ait eu cette valeur dans le nom de Romulus. Cette opinion était celle de Isiebuhr.

Le français moderne est, sous ce rapport, à l'ancienne langue ce que sont au latin les idiomes néo-latins qui ont hérité de la terminaison d'un des cas obliques, et non de la terminaison du nominatif. Ainsi l'italien n'a pas tiré Cicérone du nominatif Cicero, mais de l'ablatif Cicérone ou de l'accusatif Cicerone-m, par l'élision de Y m.

Cette prédominance du cas régime sur le nominatif explique pourquoi on dit maintenant baron et non bers, larron et non lierre, glouton et non glous1, rayon et non rais, compagnon et non compains.

C'est ainsi que gars a fait garçon; espie (anglais, spy ; ital. spia, d'où espier) a fait espion; sergens (serviens) a fait sergent ; Allemans et Normans ont fait Allemand et Normand. (Voy. Dérivation des mots.)

Comme c'est le propre de la nasale, quand elle est à la fin d'un mot, d'appeler une gutturale c ou g, il en résulte que les mois dont le nominatif est en ans, ens, uns, prennent au cas régime les terminaisons ane, enc, ung. Celte gutturale supprime quelquefois la consonne finale du substantif, comme nous l'avons vu pour la sifflante du nominatif.

Brand, glaive, dans les vieux idiomes germaniques, faisait en français, au nominatif brans, et au cas régime branc pour bran.

Salehadins a demandé La sénéfiance del branc.

Fabl. et Contes, t. I, p. 07.

Saladin a demandé quelle était la signification de l'épée.

1 La formation du mot glouton est curieuse, parce qu'elle résulte des deux terminaisons du cas régime, t et on, successivement adaptées et accolées l'une à l'autre. Glous, nominatif primitif (de giilosus), a fait au cas régime glout, qui lui-même, pris nominativement, a été fléchi au cas régime en on. Chacun peut bien savoir

Que tu es fol el glout.

FitMes inédites, t. I, p. 252.

[Glous, au rég. glouton, \icnt d'un ancien mot resté populaire, gluto.]

De même, Loherens a fait au cas régime Loherenc pour Loheren (a),

Iluimès dirons dou Loherenc Garni.

Garin le Lohcrain, L II, p. 114.

A présent nous dirons de Garin le Lorrain.

Devinrent home au Loherenc Garin.

IbuL, p. 44, voij. p. '250.

Ils devinrent les hommes de Garin le Lorrain.

Il en appelle le Loherenc Garin.

Ibld.,p. 11.

Il adresse la parole à Garin le Lorrain.

Voy, aussi p. 13, 64, 66, 114.

Ce c paraît même au nominatif pluriel qui, selon les règles de la déclinaison romane, doit être semblable au cas régime du singulier.

Corn Loherenc se sunt or avant mis.

Ibid., p. 6.

Lorsque les Lorrains se sont placés en avant.

Voy. aussi p. 18, '29, 98,177.

Telles sont les différentes formes de la déclinaison romane qui constituent de véritables déclinaisons. Les exemples que j'ai cités de chacune d'elles montrent, je crois, sous un jour nouveau et plus complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, le procédé dont se servait l'ancienne langue pour distinguer le nominatif et le régime. Il ne s'agit donc pas ici seulement de quelques traces des flexions de la déclinaison latine, qui auraient subsisté dans quelques mots, il s'agit d'un principe organique qui se produit par diverses manifestations curieuses ; qui se sert d'éléments empruntés tant à la décli-

(à) [Lotharingus devait donner, et donne effectivement en provençal Laherencs ; en français le c tombe devant Vs, mais il reparaît au rég. où cet s n'existe plus; c'est donc Loherens qui est pour Loherencs et non point Loherenc pour Loheren.]

naisoii imparisyllabique qu'à la déclinaison parisyllabique latine, pour former les divers types de la déclinaison romane à deux cas. Cet organisme remarquable de notre ancienne langue a laissé une empreinte sur elle, et après tant de siècles, cette empreinte n'est pas encore effacée. J'en ai déjà cité quelques preuves, d'autres vont se présenter à nous en parcourant les différents cas qui étaient exprimés par le cas régime.

Le cas régime, même quand il était formé de l'accusatif latin, répondait non-seulement à ce cas, mais au génitif, au datif et même à l'ablatif.

On disait Yhost Carlum (Cli.de Roi. p. 55), l'armée de Charles; on disait mandez Carlum (Ch. de Roi. p. 2), mandez à Charles; comme on disait devant Carlum (Ch. de Roi. p. 9), ante Carolum; nouvelle preuve que Ym n'est pas seulement un débris étymologique, mais a la valeur d'un signe grammatical.

Le cas régime répondait au génitif dans cette phrase : le pople Deu pour le peuple de Dieu (les Rois, p. 1) ; on dit encore l' Hôtel-Dieu (la maison de Dieu), la Fête-Dieu (la fête de Dieu), Dieu merci (par la merci de Dieu) l.

Choisy-le-Roi , Bar-le-Duc , Brie-Comte-Robert , Bois-le- Comte, la Ferté-Mïlon, Château-Thierry, la Roche-Guyon, sont des mots composés de deux substantifs, dont le second est au cas régime ; d'après cela, on ne devrait jamais mettre de tiret entre eux. Les noms un peu anciens des rues, des places, des faubourgs, des églises de Paris, sont dans le même cas : la rue Saint-Denis, le faubourg Saint-Marcel, la place Maubert (de maître Albert), l'église Saint-Jacques. Il est contre le vieux génie de noire langue, de placer le de avant ces dénominations de localités, et de dire : La rue de Richelieu, la rue du Helder, l'église de Notre-Dame, car noire langue, grâce

1 Dans cet exemple, merci est au cas régime, pour l'ablatif, et Dieu, pour le génitif, mercede Dei. Cette loculion est donc le produit d'un double emploi des règles de la déclinaison romane.

au cas régime, permettait, dans l'origine, d'exprimer le génitif p^r la terminaison, sans le secours de la particule de.

Ceci donnait la faculté de faire, dans l'ancienne langue, des inversions, à la manière des Latins.

En son père vergier.

Romancero franc., p. 11.

Dans le verger de son père.

Et de sous-entendre des mots par des ellipses que le latin même aurait peine à reproduire.

Le Garin tendent en un vergier ramé.

Garin leLoh., t. I, p. 97.

Us dressent la tente de Garin dans un verger touffu.

11 faudrait aller jusqu'au grec pour trouver un équivalent de cette locution, au moyen de la répétition de l'article tàv toO. Les jurons corbleu, morbleu, viennent de corbieu, morbieu, qui, eux-mêmes, étaient pour cor Dieu, mor Dieu, par le cœur ou par le corps de Dieu (corpq di Dio), par la mort de Dieu.

Por les denz Bieu.

Rom. du Renart, v. 9226. «

Par les dents de Dieu.

Por le cuer Bieu.

Ibid., v. 9349.

Par le cœur de Dieu.

L'habitude était si fortement prise de supprimer le de, s:gne du génitif, qu'on ne l'écrivait pas, même devant les mots dans lesquels nulle flexion ne distinguait le cas oblique du nominatif; par exemple, devant les noms propres hébreux.

Fiz fut Jéroboam, le fiz Heliud, le fiz Thaïr. le fiz Suf.

Les Rois, p. 1.

11 fut fils de Jéroboam, fils d'Heliud, fils de Thaïr, fils de Suf.

Fille Belial.

IbicL, p. 4.

Fille de Belial.

Le datif s'exprimait de la même manière que le génitif. Ordenez Deu (les Rois, p. 1) veut dire consacrés à Dieu. Deu est ici pour Deo, comme dans Fête-Dieu il est pour Dei.

On trouve quelques exemples d'une terminaison particulière pour le datif empruntée au latin.

Cinée qui cusins fut Moysi.

Les Rois, p. 55.

Dans l'ancienne langue, on disait: Le cousin à Moyse.

La forme du cas régime exprimait à chaque instant l'accusatif, les exemples sont trop faciles à multiplier pour mériter des citations.

Ce qui est plus rare, c'est le cas régime jouant le rôle d'ablatif, comme dans ce vers :

Fromont le conte fut la nouvelle oie.

Garin le Loherain, t. II, p. 173.

La nouvelle fut entendue par le comte Fromont.

Fromont le conte est évidemment au cas oblique ; au nominatif, il y aurait Frontons li cuens 1.

Le vocatif était en général semblable au nominatif.

Haï ! biaux oncles.

Rom. du Ren., v. 257.

Plus rarement le vocatif prenait la forme du cas régime* Le vers suivant offre l'exemple de Tune et de l'autre forme du vocatif :

1 II devrait y avoir Fromont le cimt, mais Ve muet s'était déjà introduit à la fin de ce mot, comme il s'est introduit dans comme pour coin, elle pour el, servile pour servit. Voy. le chapitre de la permutatio7i des lettres. — [Conte (ou comte) est la forme régulière; cunt et cont ne se trouvent que dans de mauvais textes anglo-normands.]

Cumpaign [a] Rulhuiz, kar sunez vostre corn.

Ch. deRol,p.&'L

Compagnon Roland, sonnez votre cor.

g 5. Pluriel. — Nominatif.

Le nominatif pluriel prend en général, dans la déclinaison romane, la même forme que le cas régime du singulier. II est donc principalement caractérisé par l'absence de Y s final. Ici la déclinaison romane suit évidemment la seconde déclinaison latine : Domini sans si.

Par là, le nominatif pluriel se trouve ressembler au cas régime du singulier.

Et Ilervis fiert un félon Sarrazm.

Garin le Loh., t. I, p. 41.

Et Hervis frappe un Sarrasin félon.

Nominatif pluriel.

Se il m'aide, mort sunt Sarrazui.

Ibid., p. 55.

S'il m'aide, les Sarrasins sont morts.

Les substantifs qui forment le cas régime du singulier autrement que par le retranchement de Y s, reprennent au nominatif pluriel la forme qu'ils avaient au cas régime singulier.

Encontre vienent et parant et amin.

Garin le Loherain, t. I, p. 105.

A sa rencontre viennent parents et amis.

1 On trouve des exemples de la désinence i au nominatif pluriel français, comme en latin.

Ainsi firent Giwui (les Juifs) quant il unt Deu jugié.

Vie de saint Thom. de Cantorbéry, p. 29.

(a) [Compaign est la forme la plus régulière du cas sujet; il appartient à la troisième déclinaison qui ne prend Y s au suj. sing. qu'accidentellement, par analogie avec la seconde.]

De même on a dit li baron, les barons, li larron, les larrons ; li trouveor, les trouvères; li enfant, les enfants; li Loherenc, les Lorrains. On en trouvera des exemples dans M. Raynouard1 et dans ce qui précède.

J'ajouterai seulement une remarque.

Bien que la terminaison sans s, empruntée à la seconde déclinaison latine (domini), ait prévalu pour former le nominatif pluriel de la déclinaison romane, on trouve dans le trèsancien français, à une époque où il était encore fort près du latin, et dans une traduction du latin, des exemples du nominatif pluriel terminé par un s, et alors se modelant sur la troisième déclinaison (sorores).

Qui vulgo vocantur flascones.

Ki del pople sunt appelleit flaisches 2.

Un sermon de saint Bernard offre, dans la môme phrase, l'exemple du nominatif pluriel dans sa forme régulière sans s, et du nominatif pluriel irrégulièrement terminé en s.

Li eng/e (les anges) y ont semeit, et li apost/e (les apôtres) semeit i ont assi (aussi), li martre (les martyrs) et li confessor (les confesseurs) et li virgines (a) (les vierges). Barbazan, Fables et contes, t. I, p. 205.

§ 4. — Pluriel. — Cas régime.

Au cas régime pluriel, les substantifs reprenaient Y s perdu au nominatif. En effet, en latin, Y s termine tous les cas obli-

1 Grammaire comparée et Observations sur le Roman de Rou, loc. cit.

2 Traduction de S. Grégoire, citée par Barbazan. Fabl. et Contes, t. I, p. 6.

5 Ce mot latin, virgines, est intégralement transporté dans le texte français ; c'est pour moi une raison de plus de croire qu'au moins une partie des sermons de saint Bernard a d'abord été écrite en latin. — [La forme écrite du mot produit ici une illusion : il est certain que virgines se prononçait virgnes. Yoy. p. 65, note a.]

[a) [Les mots féminins, quelle que soit leur origine, se comportent ordinairement comme s'ils appartenaient à la première déclinaison, c'està-dire qu'ils n'ont qu'une forme pour chaque nombre, rejetant Ys au sing. et la prenant au plur.J

ques du pluriel, excepté le génitif, dans toutes les déclinaisons. Rosas-is , dominos-inis , dominas-abus, manus-ibus , dies-ebus. L's fut donc bien naturellement le caractéristique du cas régime pluriel de la déclinaison romane.

Je ne m'appesantirai pas sur ce fait, mis hors de doute par M. Raynouard ; je me bornerai à une observation sur une forme de l'ancienne langue, qu'il n'a point relevée, et qui correspond au génitif pluriel latin, d'où elle dérive.

Si le génitif reçut en général la désinence s du cas oblique, dans certaines formes, plus rares, on le voit conserver la désinence or, our, d'orum.

C'est ainsi qu'on a dit payenor, des païens (paganorum), Francor, des Francs (Francorum), et même pascor (pascharum); de plus, on ajouta cette terminaison or à des mots qui n'existaient pas en latin, et, par conséquent, recevaient la terminaison or en vertu de ce principe d'analogie grammaticale qui plaçait Y s final après des substantifs qui ne l'avaient pas en latin. Ainsi on disait ancianor, des anciens.

L'enseigne paienor.

Ch. de Bol., p. 48.

L'enseigne des païens (des mahométans) .

La gent paienor.

Ibid., p. 94.

La nation des païens.

Il est escrit en la geste Francor.

Ibid. , p . 57 .

Il est écrit en l'histoire des Francs.

Au nouvel temps Pascour que florist l'aubespine.

Rom. français, p. 21.

Au nouveau temps de Pâques quand fleurit l'aubépine.

Des temps ancianor.

Rom. de Rou, v. 14»

Des temps des anciens.

Cette forme, imitée du génitif pluriel latin, a laissé une trace dans le mot Chandeleur (de candeïarum); Nostre-Dame Chandeleur, dit Villehardouin1, c'est-à-dire Notre-Dame des cierges, Domina nostra candelarum, à cause des cierges de la Purification.

Le principe de la déclinaison romane était si profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action s'étendait au delà du cercle des substantifs, et se faisait sentir, nonseulementaux adjectifs et à certains pronoms,, mais aux verbes et aux particules.

LV se place après le nominatif des noms adjectifs comme des noms substantifs.

De même, il efface la dernière consonne du radical. On écrit vis pour vif-s et pour vil-s;, fols pour fol-s ; dolens, pensis, bries, griés, pour dolents, pensifs, brie f -s, griefs.

Renars fut dolenz et pensis.

Rom. du Roi., v. 2522.

Renart fut dolent et pensif.

Beaux amis, li termes est binés.

Et li souffrir en est moult gné^

Partonopeus, v. 1525.

Doux ami,, le terme est court et la souffrance est pénible.

Floires revient seus de Montoire.

Romancero fv., p. 64.

Floires revient seul de Montoire.

L'adjectif, mis en construction avec un autre adjectif, et pris adverbialement, prend parfois Y s final comme les adverbes (voy. Dérivation des particules), et parfois ne le prend point.

Si cuida estre toz robez, De son lit saut tôt effréez.

Rom. du Renart, v. 2921.

Il pense être complètement volé, saute du lit tout effrayé. 1 P. 154 et 156.

Les adjectifs formaient leurs cas régimes en ony in, imr comme les substantifs. De fels on faisait félon, comme de bers,

baron (a) :

Vééz de Pieron Cum il a le cuer félon.

Rom. français, p. 150.

Voyez comme Pierre a le cœur félon.

De paganum on avait fait paenim (b). Paenim s'est conservé en anglais dans le vieux mot paynim, un payen, pour un infidèle.

Le muet s'est ajouté de bonne heure à paenim, et a masqué la nasale caractéristique des cas obliques :

L'enseigne paenime.

Ch. de Roland, p. 75.

L'enseigne païenne.

La règle de ïs s'appliquait à tel qui faisait tiex :

N'en goustera Tiex. con je cuit, qui les verra.

Roman du Renart, v. 264.

N'en goûtera tel, comme je pense, qui les verra.

Voyez ibid., v. 259 et 267.

A nul, qui faisait nus :

Le col bessié que nus ne Y voie.

Ibid., v. 474.

Le cou baissé afin que nul ne le voie.

et à plusieurs autres pronoms indéfinis, comme altres, los, nuns (aucun).

(a) [Félo = fel, felônem = félon.]

[b) [Il serait peut-être difficile de citer un exemple de cette forme; le subst. paenime, souvent employé adjectivement, dérive de paganismus.y

Les infinitifs des verbes étaient pris substantivement dans l'ancien français comme en grec et en allemand. Quelques-uns même de ces infinitifs, pris substantivement, sont restés dans notre langue.

Le vouloir, V espoir, le devoir, un penser, n'ont pas d'autre origine.

Ces infinitifs sont de véritables noms. Il en était de même, dans l'ancienne langue, de tous les infinitifs. D'après cela, on concevra qu'ils prenaient Ys quand ils étaient le sujet de la phrase.

Qant li dormirs le va matant.

Rom. duRen , v. 12253.

Quand le sommeil commence à l'accabler.

E tis alers e tis venirs devant mei mult m'est acceptable.

Les Rois, p. 113.

Et ton aller et ton venir devant moi m'est très-agréable.

Le participe passé prend Ys final au nominatif.

A son ostel en est venuz.

Moult fuz dolens et irascuz.

Rom. du Ren,, v. 2651.

Il est revenu à son logis tout dolent et tout irrité.

Us final s'ajoutait même aux particules, tant était grande l'habitude de le placer après tous les mots qui n'étaient pas régis.

On l'ajoutait aux adverbes et aux prépositions1 : oncques, illeques, lais (là).

Lais el chef de cest prael.

Rom. du Renart, v. 5762.

Là à l'extrémité de ce pré.

1 Et qu'on ne dise point que cet s était euphonique ; l'ancienne langue ne craignait point l'hiatus.

FORMATION Dl* SUBSTANTIF. 91

Je l'ai trouvé après une interjection :

Diex ! fait-il, qui or diroit hez!

Fabl. et Contes, t. I, p. 98.

Dieu, dit-il, qui maintenant dirait : hé !

Guères, alors, certes, sans, de l'allemand gar, du latin illa hora, certe, sine, ont gardé cet s, qui n'est point étymologique. Donc (de tune) l'avait encore au dix-septième siècle, donques. Sus, pour sur, a subsisté dans la vieille forme, courir sus, employée encore en 1815 dans la proclamation qui ordonnait de courir sus à Napoléon Bonaparte. (Voyez Dérivation des particules.) (a)

Si l'on osait, on verrait une application du principe de la déclinaison romane à l'article lui-même dans l'exemple suivant.

Lis pour li:

Lis petiz ver niez.

Les Rois, p. 211 (6).

Le petit ver.

M. Ravnouard cite même un exemple de Ys mis après le mot hébreu amen, dans des vers du troubadour Pierre d'Auvergne :

Mi senh, el vostre nom crezens,

In nomine Patri et Filii, et Spiritus Sancti. Âmens.

Troubadours, t. IV, p. 427.

Il est vrai que l'introduction de Ys était ici aidée par le besoin delà rime.

Quelques locutions restées dans la langue ont dû leur naissance à l'existence du cas régime roman, qui leur donnait

[a) [Sus venant de susum (pour sursum) a Ys en vertu de son étymologie. Quant aux autres adverbes, ils Font en vertu d'une loi encore mal expliquée, mais qui n'a rien de commun avec la déclinaison romane, puisque cet s adverbial se trouve aussi en espagnol. Yoy. Diez Grammatik, II, 427.]

(b) [Ce ne peut être qu'une faute de copiste.]

seul une clarté qu'elles n'ont pas conservée, mais l'usage lésa maintenues.

La déclinaison romane défendait de l'amphibologie certainefc phrases où elle eût existé sans le secours de cette déclinaison :

Ysengrin li rois esgarda.

Rom. du Re?i., Suppl., p. 289.

Le roi regarda Ysengrin.

Et joie attent Gerars.

Rom. français , p. 0.

Et Gérard attend joie.

ou bien d'où noire grammaire actuelle ne saurait la bannir qu'avec un grand luxe de mots.

Au lieu de :

Foi que doi saint Père de Piome,

Rom. du Renart, v. £672.

nous sommes obligés de dire :

Par la foi que je dois au saint Père de Rome. Et au lieu de :

Dieu jure.

Je jure à Dieu.

Les expressions Dieu merci, Dieu grâce, si Dieu plaît, ne sont intelligibles qu'avec la distinction du nominatif et du cas régime, et n'auraient jamais existé sans elle.

Les règles de la déclinaison romane étaient très-favorables à la composition des mots. Dieu-donné est aujourd'hui amphibologique par sa composition, car il pourrait vouloir dire que Dieu est donné; il ne l'était point à l'origine : Dieu n'étant pas nominatif, on était forcément conduit au sens donné de Dieu, Deo datus. Dans foi-menti, foi était aussi au cas régime, ce qui donnait clairement le sens de la belle expression qui disait d'un mot : Qui a menti à sa foi. Il en était de même de fer-

vesti, vêtu de fer. Si nous avions possédé encore la déclinaison romane au temps de Ronsard, les tentatives de ce poëte auraient eu vraisemblablement plus de succès1.

Un savant philologue allemand, M. Diez, qui a si bien mérité des langues néo-latines par sa Grammaire comparée, a présenté la conjugaison romane sous un aspect que je ne crois pas entièrement exact et qui ne me paraît pas accorder une assez large influence au principe mis en avant par M. Raynouard, principe que, selon moi, il y a lieu de développer et d'étendre après lui, et non de restreindre.

M. Diez a établi pour toutes les langues néo-latines trois déclinaisons; mais il n'a pas accordé une assez grande attention aux caractères particuliers de la déclinaison française et provençale, qui constituent ce que j'ai appelé la déclinaison romane.

Voici le tableau que donne M. Diez des trois déclinaisons de l'ancienne langue française (a).

lre Déclinaison. 2e Déclinaison. 5e Déclinaison, j nom. Coron-e. An-s. Lierre (s). Cortz.

in^' \ ace. Coron-e. An. Larron. Cort.

, nom. Coron-es. An. Larrons. Cortz.

Plur.

ace. Coron-es. Ans. Larrons. Cortz.

D'après ce tableau, la règle de Ys ne s'observerait exacte-

1 Martin bâton doit avoir voulu dire dans l'origine le bâton de Martin ; peut-être cette locution populaire est-elle née d'une allusion à l'histoire du prêtre Martin qui bat Ysengrin, le loup, dans le Roman du Rcnart iY. 7459-60). Ce ne serait pas la seule influence qu'aurait eue sur le langage cette histoire si célèbre au moyen âge qu'elle a changé le nom générique de Tanimal appelé jusqu'alors volpil ou goupil (de vulpes), en lui donnant le nom personnel de Renart qu'il porte dans le roman, comme le loup y porte celui ^Ysengrin] l'ours celui de Brun, et le putois celui de Foinez (v. 1 046) qui est devenu aussi un nom d'espèce : fouine.

(a) [Ce tableau est exact, sauf en ceci que le nom. plur. de la troisième déclinaison a, dès les plus anciens textes, perdu Ys étymologique; ainsi on a larron, de latrones, et non pas larrons. C'est l'analogie de 11 deuxième déclinaison qui a opéré. Yov. Biblioth. de V Ecole des Chartes. 5° série, V, 206-8.]

ment que dans la seconde déclinaison. Le singulier et le pluriel de la première, le pluriel de la troisième, auraient perdu la distinction du nominatif et du cas régime, et seraient absolument semblables à ce qu'ils sont dans le français actuel. Mais il n'en est pas ainsi. Nous avons vu que les féminins qui, en latin, sont terminés par un a et en français par un e, comme coronne de corona, peuvent prendre Vs au nominatif; exemple : racines 1 (de radicina, lat. barb.). J'avoue que l'emploi de Ys est rare dans ces mots; mais il est constant et régulier au pluriel de la troisième déclinaison de M. Diez.

Je ne sais pourquoi M. Diez dit que les mots comme lierres, larron, prennent, contrairement à la règle ancienne, un s au nominatif pluriel2.

Larron se décline au pluriel comme baron et breton. Or, je trouve :

Moût furent irié li baron.

Hist. des ducs de IV 'or m., p. 152.

Les barons furent très-irrités.

Puis s'en repairierent li rois et li [ou si) baron.

Ibid., p. 52.

Puis s'en retournèrent le roi et les [ou ses) barons

Li baron de Normandie firent crier.

Ibid., p. 75.

Les barons de Normandie firent crier.

Voilà quatre exemples pour baron, on en trouverait mille ; breton est trois fois employé au nominatif pluriel dnns la même page de YHistoire des ducs de Normandie (V. p. 17).

1 Villehardouin, cité par M. Raynouard, Grammaire comparée, p. 75. — [C'est une exception, peut-être une faute. |

2 M. Diez a pu être égaré par le provençal, lair, îairos; color, colors. La présence de Ys trahit ici, je pense, un souvenir du pluriel de la déclinaison imparisyllabique latine [latrones, colores), mais il n'y a rien de pareil en français. Dans ce dernier idiome, le type normal emprunté à la seconde déclinaison latine est plus constamment suivi qu'en provençal.

M. Diez soustrait aussi aux conditions de la déclinaison romane les substantifs dont carte est le type, et qu'il range dans sa troisième déclinaison ; mais, d'après M. Diez luimême, l'adjectif forz (fortis) se décline cou. me cotte ; or, la règle de Y s s'applique à cet adjectif; exemples :

Et si sunt fort por els desfendre.

Rom. de Rou. v. 15513.

Et ils sont forts pour eux défendre.

Et li dui furent fort et fier

id.rv.sm.

Et les deux furent forts et fiers.

II. Diez prétend que fort-z (fors), dont il compare avec raison la déclinaison à celle de cort-z, fait au nominatif pluriel fort-z ; mais il ajoute entre parenthèses, « ordinairement il suit la seconde déclinaison » (Gr. der R. sp. t. II, p. 58), et par ces paroles, il se réfute lui-même.

M. Diez comprend dans sa troisième déclinaison les mots dont le nominatif est en ères, ieres, l'accusatif en eor, or, comme chantieres, emperieres ; chanteor, empereor. Or, ceuxlà ont bien certainement le nominatif pluriel comme le cas régime singulier, en eor.

M. Raynouard [Grain, comp., p. 93) en cite cinq exemples, et à la page 83 :

Li courreor coururent par la terre.

Villehardouin.

M. Diez le reconnaît lui-même (p. 58 ) .

Ainsi la restriction du principe de Y s ne porte réellement que sur les dérivés des féminins en a, qui en effet ne lui sont pas soumis ordinairement, bien qu'on en puisse citer quelques exemples.

La belle loi établie par M. Raynouard, et à laquelle je crois avoir donné, dans ce qui précède, des applications

nouvelles, demeure donc la base de l'ancienne déclinaison française.

J'espère que du chapitre qu'on vient de lire résultera, pour tout esprit attentif et impartial, le sentiment d'un véritable principe de déclinaison, se manifestant sous plusieurs formes, dont quelques-unes n'avaient pas été signalées, et dont l'ensemble dessine plus complètement, peut-être, qu'il ne Fa été jusqu'ici, ce trait important du français primitif (a).

(a) [Voici le tableau de l'ancienne déclinaison française :

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