I. PRONOM PERSONNEL
Le pronom personnel de l'ancienne langue française avait un grand avantage sur celui de la nouvelle ; en vertu du principe de la déclinaison romane, on pouvait distinguer s'il était le sujet ou l'objet de l'action.
Sujet. Objet de l'action.
iTe Personne. Jeo, jo, je. mi, mei, moi, me.
2e Personne. Tu. ti, tei, toi, te.
5e Personne. Il, el, elle. li, lui.
Première personne.
"D'ego, diversement altéré, les divers idiomes néo-latins ont fait ieu, eu, io, eo, jou. L'ancien français a fait jeo, jo, je. Jeo, jo ou je n'était employé, dans l'ancienne langue, que pour désigner le sujet et l'auteur de l'action :
E li dus respont : Jo l'otrei, Et Dex i seit ensemle od met.
Rom. de Rou, v. 11729.
Et le duc répond : J'y consens, et Dieu soit avec moi.
Je qui ne avois pas mil livrées de terre.
Joinville, p. 202.
Moi, qui n'avais pas mille livrées de terre.
Froissart, en tête de ses Chroniques, ne dit pas : Moi, Jean Froissart; mais Je, Jehans Froissart. L'emploi moderne de moi, au nominatif, quand je est resté dans la langue, est une confusion que l'usage a autorisée, mais qui n'est pas beaucoup plus rationnelle que celle que font les nègres de nos colonies, quand ils disent : Moi veux faire ou moi vouloir faire.
A la question célèbre :
Dans un si grand revers que vous reste-t-il1?
Médée répondrait en latin, ego, et non pas me; en italien, en espagnol, io ; en vieux français, jo. Heureusement pour Corneille, dont le son sourd je n'aurait pas très-bien terminé le vers, un usage peu rationnel lui a permis de faire retentir la syllabe moi2.
La forme du cas régime est mi'°, mei ou moi, et me.
Mi ne vient pas de mihi. Mi était populaire chez les Romains ; on le trouve dans Plaute. Il s'est altéré en mei et moi, comme via a fait veie et voie.
Me est le me latin.
Mi de mihi était le signe du datif et me de l'accusatif. Dans l'ancien français, ces deux formes se confondent, bien qu'on trouve plus souvent mi, mei, moi pour le datif, et me pour l'accusatif. Dans les exemples suivants, mei ou moi et me expriment régulièrement, Fun le datif, l'autre l'accusatif latins.
1 Médée, acte 1er, se. iv.
- Il faut reconnaître aussi qu'on trouve dans l'ancienne langue, moi, désignant le sujet de la phrase,
Moy et mes chevaliers primes des espérons.
Joinville, p. 219.
r Mais c'est par une exception très-rare dans les bons textes.
3 Jïft est la forme la plus ancienne; on le trouve déjà dans le sermei.t de 842 *
In o quid il mi altresi fazet.
La fille au roy s'en vint à moy.
Théâtre Français au moyen âge, p. 240.
La fille du roi vint vers moi.
Pour Dieu, menez me bellement.
Th. Fr. au moyen âge, p. 257.
Pour Dieu, menez-moi doucement.
Dans les deux suivants, les rôles sont changés; me exprime le datif et moi l'accusatif.
Vos ne le me povez nier.
Théâtre Fr., p. 257.
Vous ne pouvez me le nier.
Comment vous estes-vous tenuz Si longuement de veoir moy?
Ibid.
Comment vous êtes-vous abstenu Si longtemps de me voir?
Dans le français actuel, nous avons aussi deux formes obliques, me et moi ; elles pourraient servir à distinguer le datif et l'accusatif, mais nous ne faisons pas cette distinction. Nous disons également : Me donner, pour dare mihi et pour me dare; me donner à l'ennemi, me donner la vie ; nous disons faites-???oi plaisir, faites-moi riche; ce qui crée gratuitement une source d'amphibologies ; je dis gratuitement, puisque nous avions dans les mots moi et me tout ce qu'il fallait pour l'éviter.
L'ancien français ne faisait pas mieux à cet égard ; mais il ne disait pas moi pour je; c'était toujours une confusion de moins.
Au dix-septième siècle, on distinguait moi datif de moi accusatif au moyen de la préposition à: Parler à moi.
C'est encore par une confusion entre me et moi que nous
FORMATION DU PROSOM. 411
disons: Conduisez-y moi, au lieu de conduisez- m'y ; diicatis ibi mihi, au lieu de ducatis me ibi (a).
Seconde personne.
La seconde personne du pronom personnel français permettait, dans l'ancienne langue, la même distinction que la première.
Le nominatif était tu; ti, tel ou toi servaient pour les cas obliques. Nous avons fait la même confusion que pour la première personne ; tout en gardant tu, nous l'avons remplacé souvent par toi, et nous employons te ou toi sans distinguer le datif de l'accusatif.
Por ço, tic ki es femme Jéroboam.
Les Rois, p. 292.
Pour cela, toi qui es la femme de Jéroboam.
1 auront le fruit, tu les grapes.
Fab. inéd., t. I, p. 55.
Ils auront le fruit, toi les grappes.
De même que l'on mettait l'un pour l'autre, me et mei ou moi, te et tel ou toi se confondent dans les plus anciens monuments.
Parler voldreie un pou à tel, si te ploust. Celé respondi : Di ço que te plaist. Les Piois, p. 229.
Je voudrais un peu te parler, s'il te plaisait. Celle-ci répondit : Dis ce qu'il te plaira.
Le pluriel des deux premières personnes est beaucoup plus simple dans l'ancienne langue que le singulier. 11 n'offre pas de distinction entre le nominatif et 1rs autres cas. C'est toujours nos, vos, d'où nous avons fait nous, vous. Déjà le latin
ci [On peut dire conduisez m'y; voy. Littré au mot me: n° 8.]
ne distinguait pas le nominatif de l'accusatif; restait le datif -bis, que Ton remplaçait par nos dès le commencement du neuvième siècle, comme on le voit par Yora pro nos des litaigi
nies earlovingiennes1.
Troisième personne.
11 en a été de la troisième personne comme des deux premières. Dans l'ancienne langue, il désignait le nominatif; le et lui, les cas obliques; le, toujours l'accusatif ; lui ou h, venant de illi, le génitif2 et le datif.
Comme il meisme le contoit.
Joinville, p. 197.
Comme lui-même le contait.
Bos lui courut, contre lui poinst, Et assés près de lui le joinst.
Rom. de Brut, t. II, p. 177.
Bos court vers lui, pique contre lui, Et le joint de fort près.
Le français moderne emploie par confusion lui pouri'/; lui-même a dit.
Dans les cas obliques, lui est maintenant réservé pour le datif ; cette locution : Parler à lui, qu'on trouve chez les écrivains du dix-septième siècle, montre que, dans le principe, luine désignait pas seulement le datif, et que, pour le restreindre à cette acception, on avait besoin de le faire précéder delà préposition caractéristique de ce cas.
Remplacer par lui le nominatif de la phrase, c'est une con-
1 Voy chap. III. — [Il est même à supposer que cette substitution de l'ace, au cl a t. et à l'abl. remonte plus haut encore.]
2 Cet emploi de lui pour désigner le génitif se montre dans la basse latinité dès le septième siècle. « Omnes causa lui ubicumque prosequere.» Marculf. Form. I, 21. Cité par M. Raynouard, Gramm. comp., Disc.prél ,
p. XIII.
fusion semblable à celle qui, dans l'usage, fait dire en italien /eiau lieu (ïella (la sua signoria), en parlant d'une personne qui est sujet de la phrase. Lei ha fatto pour ella ha fatlo, elle (sa seigneurie) a fait.
Lui ou li, venant d'illi, désignait/indifféremment un personnage du sexe masculin, ou un personnage du sexe féminin.
Au comencier, la trouvai si doncete Qu'onc ne cuidai por li maux endurer.
Chansons du sire de Coucy, p. 22,
Au commencement, je la trouvai si douce Que je ne pensais jamais endurer des maux pour elle.
Nous avons remplacé lui, dans ce cas,, par elle. Mais nous disons encore lui, en parlant d'une femme, quand lui est placé avant un verbe : Je lui ai donné ma foi.
Le féminin, que nous exprimons par die, s'exprimait par
els; j'en trouve deux exemples égarés, par une singulière
distraction, parmi ceux du pluriel els que cite M. Ray-
nouard1.
Et menjurent privéement Eh et le garçon seulement.
Fab. «l£.,t,I,p. 249.
Et soupèrent en têle-à-tête,
Elle et le jeune homme seulement.
Els encusa une béguine,
Fab. etc., t. IV, p. 154.
Elle accusa une béguine.
Dans le premier de ces deux exemples, els se rapporte à
une femme nommée ldoirte, clans le second, à la renommée (a) .
Le, la, lui, est un véritable pronom personnel, quand il
1 Gramm. compt, p. 152.
[à] [Dans l'un et dans l'autre exemples il faut lire cïe au lieu de els.]
est gouverné par un verbe, et qu'il pourrait se traduire en latin par Me, Ma.
Lui, li, se prend pour à lui, à elle (illi), et pour lui, elle (Muni -am).
Et jo li rend pour lui servir.
Les Rois, p. 5.
Et je lui rends pour le servir.
Le se prend quelquefois pour la (illam) (a) :
Sis mariz Helcana le areisuna.
Les Rois, p. 3.
Helcana son mari lui adressa la parole.
Le pronom de la troisième personne avait au pluriel il, els (eux), les au masculin, et elles au féminin ; leur était des deux genres.
Il désignait le sujet, et els, eux, les, l'objet ou le moyen de l'action. L'un correspondait au nominatif, les autres au cas régime.
De même on dit encore : ils sont venus vers moi ; et : je suis allé vers eux. Cependant eux se prend quelquefois par confusion pour ils : eux-mêmes ont fait; eux seuls ont fait.
Leur est au pluriel ce que lui est au singulier ; leur vient d'illorum. Il a été employé d'abord seulement pour le génitif; c'est son vrai sens1.
La maie fortune lor.
LYsl. de li Norm., p. 165 (b).
Ma la fortuna illorum.
1 Nous avons vu plus haut qu'en raison de cette origine lor servait à former le génitif pluriel de l'article en valaque.
[a] [En picard seulement. L'exemple cité est à la vérité normand, mais il faut considérer que le areisuna se prononçait V areisuna.]
[b] [Lor suivant b substantif auquel il se rapporte est un tour italien qu'on ne doit pas s'étonner de rencontrer dans un texte écrit en Italie; il est sûr qirun Français eût écrit la lor maie fortune.]
La lur terre. — Terra illorum.
Chanson de Roland, p. 5.
C'est en souvenir de l'étymologie de leur (illorum) qu'avant an verbe, encore aujourd'hui, ce mot ne prend point d's : je leur ai fait savoir. 11 en prend une devant les substantifs au pluriel : leurs vertus ; étymologiquement il devrait n'en prendre en aucun cas. Les Italiens disent également : ho detlo loro, le virtuti loro.
La langue moderne a conservé à la troisième personne du pronom personnel la distinction du sujet et du régime, plus nettement qu'aux deux premières. Elle exprime cette distinction au singulier par /e, lui au lieu d'il, et au pluriel par les, leur au lieu d'Us.
Il m'a frappé, je /'ai frappé; 77 m'a donné, je lui ai donné; Ils m'ont frappé, je les ai frappés; Ils m'ont donné, je leur ai donné.
On voit que dans l'ancien français, et même clans le français moderne, on distingue non-seulement les cas obliques du nominatif, mais encore, entre les cas obliques, le datif et l'accusatif.
Le pronom réfléchi n'a jamais eu de nominatif en français non plus qu'en latin, parce qu'il est dans sa nature de pouvoir toujours être considéré comme l'objet d'une action.
La distinction du datif et de l'accusatif est marquée dans l'ancien français et même dans le français moderne : si, sei, soi, répondent à sibi ; se à se ; mais ici encore l'usage a introduit quelque confusion ; nous disons : se donner la fièvre (se pour sibi). Dans se donner soi-même à quelqu'un, le même mot gouverné par le même verbe est mis à deux cas différents; c'est comme si on disait : se dure sibi ipsum.