II. PRONOM POSSESSIF
Les pronoms possessifs étaient aussi beaucoup plus réguliers dans l'ancienne langue que dans la langue moderne.
Au nominatif masculin on disait : mis, tis, sis, ou mes, tes, ses, comme en provençal : miens, tieus, siens; mos, tos, sos (a). Cette forme, comme on voit, était la forme latine meus, tuus, suus, à peine altérée.
Tous les dialectes néo-lalins, à l'exception du provençal et de l'ancien français, ont perdu Ys caractéristique du nominatif singulier dans le pronom possessif latin. Pour les autres cas, l'ancien français employait la forme mon, ton, son, évidemment empruntée à l'accusatif latin meum, tuum, suum. La nasale caractéristique de l'accusatif latin manque aussi à tous les dialectes néo-latins, excepté le provençal et le français.
Le féminin était ma, ta, sa (de mea, tua, sua), sans distinction de cas, comme dans toutes les langues néo-latines.
Voici quelques exemples de l'emploi du pronom possessif dans l'ancienne langue :
Et serreit en ta chaere cume rei et cume tis eirs.
Les Rois, p. 222.
Et qu'il siérait sur ton trône comme roi et comme ton héritier.
Sa repentanebe fu si fors
Que ses cueurs fust en deux crevés.
Barb., Fab. et Cont., t. I, p. 255.
Sa repentance fut si forte que son cœur fut crevé en deux.
Tous mes trésors vous soit à bandon mis.
Garin le Lolier. , t. II. p. 90.
Que tout mon trésor vous soit abandonné.
[a] [Mis, tis, sis, ou mes, tes, ses répond au prov. mos, tos, sos; le prov. vùeus, tieus, sieus correspond au français miens, tiens, siens dont il sera parlé plus loin.]
Mes pour meus s'est conservé dans messire [mon sire) .
Le pluriel était primitivement mi, ti, si, en latin mei, lui,
sui.
Là sont si baron, si cosin, Et li mil! or gent de son lin.
Rom. de Brut, t. II, p. 45.
Là sont ses barons, ses cousins, Et les meilleurs hommes de sa famille.
Un autre pluriel s'introduisit dans la langue du moyen âge, plus éloigné du type latin, ce fut mes9 tes, ses (a).
Celui-ci avait le double inconvénient de confondre le nominatif avec les autres cas, puisqu'il avait Ys, marque des cas obliques au pluriel, et de ressembler à une des formes du singulier. Ce pluriel donna lieu à de fâcheuses confusions.
Pour distinguer le nominatif singulier et les cas du pluriel, on s'avisa d'un expédient peu rationnel : ce fut d'employer au lieu du nominatif singulier mis, tis, sis, ou mes, tes, ses, analogue au latin et au provençal, la forme mon, ton, son, empruntée, non plus au nominatif, mais à l'accusatif latin. Au lieu de dire : mis ou mes pères [mens pater), on dit mon père (méum pater). Ici encore l'usage a prononcé contre l'analogie et la raison (b).
Dans certaines productions du moyen âge, on trouve déjà cette altération de la forme primitive qui Fa emporté aujourd'hui :
Mon chier seigneur.
Théâtre Fr. au moyen âge, p. 369 [c).
[a) [C'est la forme du régime pluriel, mi ti, si étant le sujet; ces deux formes sont contemporaines.]
[b) [Le fait qui s'est produit dans cette circonstance n'est pas con traire à l'analogie ni à la raison C'est une loi presque constante qu'en français moderne le cas régime subsiste seul : mon, ton, son, au singulier, mes, tes, ses au pluriel se sont substitués à mis, tis, sis (ou mes, tes, ses) et à mi, ti, si, comme félon à fe. et empereiii à emperere.)
[c) [Cet exemple est emprunté à un texte de la lin du quatorzième siècle. J
Mais on fit plus, on joignit à cette bizarrerie une bizarrerie plus grande.
Dans l'ancienne langue, Va du pronom possessif s'élidait devant un nom commençant par une voyelle, comme Va de l'article. On disait : m'épée, comme Vépée; nïamie, comme Y amie; m amour, comme X amour .
Sire, ainsi le vous jur par marne.
Théâtre Fr. au moyen âge, p. 248.
Sire, ainsi je vous le jure par mon âme.
Mon ami, Dieu vous doint s' amour.
IbicL, p. 2-6.
Mon ami, Dieu vous donne son amour.
Rien de plus judicieux. Mais on a imaginé, depuis le quinzième siècle (a), d'employer cet accusatif masculin, qu'on avait déjà substitué au nominatif masculin, de l'employer, disje, à remplacer le pronom possessif féminin, quand il se trouvait précéder un mot commençant par une voyelie, et on en est venu à dire : mon amie (meum arnica).
La vieille forme est restée cependant dans ce cas particulier, ni amie ; mais un usage irrationnel a fait souvent écrire ma mie, ce qui est parfaitement ridicule, car alors, au lieu de m amour , il faudrait écrire ma mour, et au lieu de m'ame ma me.
Il y avait une autre forme du pronom possessif.
Masculin. Miens, tiens, siens.
Féminin. Moie, toie, soie,
Ou miue, tiue, siue.
[a) [M. Diez cite [Gram. I, 100} ton ainrme (ton âme), son impacience dans l'ancienne traduction des Sennons de saint Bernard, qui paraît être des premières années du treizième siècle. 1
Celle-ci ne s'employait guère qu'avec l'article ou après le verbe.
La suc grande folie *.
Chr. de J. Fantosmc, v. 572.
Sa grande folie.
N'est mie soe.
Rom. du Renart, v. 11640.
N'est pas sienne.
Aujourd'hui, on n'emploie jamais mien, tien, sien-, devant un substantif, mais seulement après, quand ce substantif, déjà énoncé une fois, est sous-entendu ; alors on place l'article avant le pronom possessif. Exemple : Vous avez vu votre fils, avez-vous vu le mien ? Excepté dans quelques phrases d'un tour familier, qui ont conservé la forme ancienne : un mien neveu, un sien ami. Le tien, le mien et le sien sont des neutres pris d'une manière absolue et devenus des substantifs.
Nostres, rostres, au nominatif, faisaient aux autres- cas nostre, rostre, suivant .la règle de Ys. Lepater noster s'appelait li pater nostre ; mon pater noster , mes pater nostres. De là il est arrivé que, trompé par Ys final qui est pour nous le signe du pluriel, on a fait un pluriel d'un singulier dans cette phrase : dire ses patenôtres, au lieu de dire son patenostre
1 C'est comme en italien : La sua pazzia.
- Le pronom possessif miens, tiens, siens, a été tiré de l'accusatif latin meum, etc., comme riens de renï, et de môme pour lui donner la terminaison du nominatif on y a ajouté Ys caractéristique de ce cas; ainsi sont nés de l'accusa! if miens et riens au nominatif :
Las! pourquoi l'ai de mes yeux regardée La fausse riens (chose perfide) qui douce amie a nom. Chanson de Couctj, p. 22.
[ Les formes anciennes sont miens, tuens, suens, dérivés de meus, tuus, suus, par l'addition du suffixe en ; ensuite on a dit tiens et siens, par analogie avec miens. Voy. Diez, Qram., II. 101). et G. Paris. Accent latin, p. 60.]
(son paternoster)^])è}à, au quatorzième siècle, cette confusion existait; le Roman de la Rose fait jxitenostres du féminin.
Une patenostres y a (a) A ung blanc las de fil pendues *.
An nominatif pluriel, on disait nostre, rostre.
Nostre prince n'ont pas failli.
Fab. et Cont.,t. II, p. 514.
Nos princes n'ont pas failli.
Nostre Français i descendrunt à pied.
Ch.de Roi., p. 68.
Nos Français y descendront à pied.
La langue moderne, qui a perdu cette distinction par l's,. a remplacé nostre et nostresr au pluriel, par nos.
Voici, je pense, comment ce changement s'est opéré. Dansl'ancienne langue, le génitif n'avait pas besoin de la particule de pour être exprimé ; il suffisait de la forme du cas régime. Le cas régime de vos a été vo, comme de S. Pox, S. Po. Vo fils, vo roi, vo compaignie, a voulu dire votre fils, votre roi, votre compagnie, c'est-à-dire, le fils, le roi, la compagnie de vous (b).
La. noble compagnie Fu par La sainte estoille à vo'fils convoyé.
Les quatre fils [Aymon, v. 785,
La noble compagnie fut conduite à votre fils parla sainte étoile.
1 Orelli, p. 14.
(a) [Il faut sans doute unes au pluriel. — Quant à l'hypothèse selon laquelle Ys de patenostres. aurait, à l'origine, été la marque du sujet, elle ne serait admissible qu'autant qu'on rencontrerait des exemples de ce mot au masculin ; mais dans tous ceux que l'on connaît il est féminin, et par conséquent suit dès les temps les plus anciens la règle qui est maintenant appliquée à tous les substantifs, c'est-à-dire qu'il n'a Ys qu'au pluriel.]
[b) [On ne trouve pas le pronom vous ou lui précédé de la particule de qui devrait au moins arriver quelquefois, pour marquer la possession. Ensuite, lorsque de n'est pas exprimé, il faut que le sujet soit précédé de l'article. Ain«i on disait II fils, le roi (le fils du roi), mais on ne disait pas roi fils ou fite roi.}.
No' compaingnie seroit bêle.
Rom. du Rcnart, v. 7557.
Notre compagnie serait belle.
Quelquefois on a laissé Ts après vo\ car la simple juxtaposition exprimait le sens du génitif1.
De vos amor,
Rofîi. du Renart, v. 7580.
signifiait de V amour de vous, aussi bien que de vo> amor ; d'ailleurs cet s était ici euphonique.
Quand le souvenir des anciennes règles a été perdu, no', vo\ ont repris partout Ys que le moyen âge leur avait en général ôté, pour mieux leur donner la valeur du génitif, et c'est ainsi qu'on en est venu à dire nos frères, nos sœurs, (nos fratres, nos sorores) au lieu de nostre frère, nostre sœur (îiostri fratres, nostrœ sorores).