‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 19 sur 71 · III. PROXOM DÉMONSTRATIF · texte numérisé non relu

III. PROXOM DÉMONSTRATIF

La base du pronom démonstratif français me paraît être ço, qui, joint à iste, fait c'est, et, joint à ille, fait cil (a).

Quant à ço lui-même, qu'on trouve aussi écrit so, il me paraît analogue au vieux latin sum pour eum, sos pour eos~; au sanscrit, sas, sa; au gothique, sa, et à l'irlandais, so 3. Le son s ou ç me paraît, dans la famille indo-européenne, le signe démonstratif par excellence. 11 forme le ço provençal,

1 M. Orelli cite plusieurs exemples de ce genre [Alt. fr. Gr., p. 52), mais sans en donner l'explication que je présente. Il cite même les nos pour les nosires (Villehardouin) ; c'est comme si on avait dit les de nous, ol rwv fifjLÛv.

2 Eilhardi Lubini Antiquarius, p. 169 et 174.

5 A. Pictet, De V affinité des langues celtiques avec le sanscrit, p. 158.

[a] [Icist. et icil, par suite cist et cil. viennent de eccistum et de eccillum qui se rencontrent chez les comiques latins.]

le cià italien, Yaisso provençal, Yisso portugais, etc.; enfin, avec Me et iste, il constitue cil et cist, dans notre ancienne langue l.

Cil et cist paraissent avoir été plutôt attribués au nominati singulier; cel et cels, aux autres cas2. Tous les exemples qu citent MM. Orelli et Raynouard 5 confirment cette règle qui, du reste, comme presque toutes celles du vieux français, était plutôt une tendance très-générale qu'une loi absolue ; car on ne peut nier que cil et cel, cist etcest, n'aient été souvent confondus.

Cest chastiax est si bien garnis.

Rom. du Renaît, v. 11481.

Ce château est si bien garni.

Au pluriel, cil était le nominatif, et cels, le régime.

Et cil escuz ki ben sunt peinz à flurs.

Ch. de Roi. p. 70.

Et ces écus sur lesquels des fleurs sont peintes.

Cels se contractait en ces.

Avec ces. — Avec ceux-ci.

L'Yst. de HNorm., p. 44.

Le féminin fut celle, ceste ; au pluriel, celles, cestes, dès le principe comme aujourd'hui.

Cil et cist répondent à l'italien, qtœllo, questo; à l'espagnol, aquel, aqueste ; et aux mots analogues qui, dans les divers idiomes néo-latins, correspondent à Me et à iste. Cist vou-

1 Peut-être faut il le reconnaître encore dans le ce qu'on place après hic, dans hicce, comme pour redoubler la vertu démonstrative du mot et dans le se d'ipse. — [Quelques-uns de ces rapprochements sont douteux. Par exemple ce, comme l'ital. ecco et le prov. so vient de ecce hoc]

2 M. Diez, t. Il, p. 87, dit. que le nominatif singulier est souvent cils, cis, avec un s, non grammatical; cet s me semble au contraire Y s grammaticalement régulier du nominatif.

5 Voy. Orelli, Alt. fr. Gr. p. 51; Raynouard, Gram. comp., p. 73.

lait toujours dire ce, celui-ci. Cil voulait dire ce, celui-là, et aussi celui, lui; ces, pluriel, ceux, eux.

De ccls de France i veit tans mors gésir.

Ch.de Roi., p. 72

De ceux de France en voit tant couchés morts.

Cist Philistiens iert cume un de ces.

Les Rois, p ÛG.

Ce Philistin sera comme un d'eux.

L'ancienne langue, non contente de cil, cel, cis, cest, à l'aide d'un système d'accumulation que j'ai déjà signalé, et sur lequel j'aurai occasion de revenir, forma d'autres démonstratifs plus compliqués. D'abord on imagina de placer devant cil et cest un i (d'ibi) qui ajoutait à l'énergie du démonstratif, en rendant l'objet démontré encore plus présent. On fit ainsi icel, icest. Puis, au moyen d'une forme qui semblait destinée à indiquer les cas obliques, la forme ui, comme clans lui, on fit celui, et en la compliquant de Yi initial, icelui ; au pluriel iceux, icelles (a).

Ce mot icelui, dont l'usage s'est transmis jusqu'à nous dans le langage de la procédure et dans le jargon de la chicane, à cause de cette association, réveille en nous des idées de pédanterie, et ne peut être employé. C'est fâcheux, car il était fait pour jeter une grande clarté sur le langage. Grâce à lui, nous avions deux expressions, là où les Latins n'en avaient qu'une (Me). C'est une règle des bons écrivains d'éviter l'emploi du relatif, son, sa, ses, quand le régime n'est pas un êtreanimé(ft); mais souvent on est fort embarrassé, faute d'avoir la locution d' icelui, qui remplaçait le ejus des Latins. Force est bien de

(a) [Ce n'est pas celui qui a donné icelui, c'est au contraire icelui qui, en perdant son i initial, a produit celui; de même icist, ici, etc., ont produit cist, ci; voy. Littré. aux mots celui, icelui, ici.]

[b] [Cette règle est fondée sur un usage assez récent.]

m FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.

dire : J'ai vu cet arbre, mais je n'ai plus retrouvé sa beauté, puisqu'on ne peut pas dire : la beauté d'icelui (a).

Au lieu de cil, cel,tist, cest, et icelui, le français moderne n'a au singulier que ce, cet, indéclinable, et au pluriel ces.

Dans ce dénûment on a pris celui et on y a ajouté ci ou /à, de manière à désigner par ce moyen détourné si l'objet démontré est plus ou moins éloigné ou rapproché ; mais cette ressource est loin de suffire, car celui-ci et celui-là ne peuvent s'employer devant un substantif, c'est-à-dire dans le plus grand nombre des cas, et, dans tous, il est impossible d'indiquer en français la différence qu'on indiquait en latin par iste, ille, et par des expressions analogues dans tous les idiomes néo-latins, l'ancien français compris.

Dans l'ancien français, on se servait, pour marquer cette distinction, de cist et cil, cestui et celui.

Il ne demande qui est ne cist ne cil.

Gar. le Loh., t. II, p. 82.

Il ne demande qui est celui-ci ni celui-là.

Celui bèse et cestui enbrace.

Rom. duRen., v. 11851.

Baise celui-là et embrasse celui-ci.

Cel n'est plus employé dans son sens primitif que quand il est suivi du relatif qui ou que, et encore -il ne l'est jamais au singulier masculin ; on le remplace alors par celui, que sa forme oblique ne destinait nullement à cet usage, celui qui. Mais cel fournit encore aujourd'hui le singulier féminin, celle (qui), et le pluriel des deux genres ceux et celles.

Cet (de cest) et ce sont employés devant les substantifs ; mais ces deux mots ne servent à indiquer aucune nuance, et on emploie indifféremment l'un et l'autre selon que le mot commence par une consonne ou par une voyelle. Pour dislinguer ce que toutes les langues néo-latines distinguaient, comme le

(a) [On peut dire : je n'en ai plus retrouvé la beauté.]

faisait l'ancien français, par deux démonstratifs différents, on est réduit à recourir à l'addition de ci et de /à, que l'on place après le substantif, et de dire en trois mots au lieu de deux : Ce bâtiment-ci, cetarbre-iâ.

L'ancienne langue française me semble avoir été encore en un point plus logique que la langue moderne. Nous plaçons le pluriel après ce qui est singulier, et nous disons : ce sont, là où les écrivains du moyen âge disaient : cest.

Ce est des temptacions l'ennemi.

Joint' i lie, p. 182.

Ce sont des tentations de l'ennemi.

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