‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 20 sur 71 · IV. PRONOM RELATIF · texte numérisé non relu

IV. PRONOM RELATIF

M. Raynouard dit que lo et le est un pronom relatif dans ces phrases: Deuslo volt Je Vaivu.

11 me semble plus exact de dire que lo ou le est ici un pronom de la troisième personne, car il peut se traduire par ïllu-m, U-lu-dL.

M. Raynouard ajoute que a el , lo , la, devenaient des pronoms relatifs lorsqu'ils ne désignaient pas des personnes2. ))

Je ne vois pas comment la qualité de l'objet désigné pouvait changer la nature du pronom : dans je le suis, qu'on parle d'une personne ou d'une chose, le n'est pas différent. Quand l'article n'est pas placé devant un nom de personne, cesse-t-il d'être un article ?

M. Piaynouard mentionne aussi ne comme pronom relatif, et en cite un exemple où il paraît en effet employé pour en, comme ne en italien3. Dans ce cas, ??eest une altération bizarre

1 Quand ille peut se traduire par il, ille est un pronom personnel ; quand il peut se traduire par cil, ou celui, ille est un pronom démonstratif.

2 Grammaire comparée, p. 177, 5 Ibid., p. 178.

du son en, mais pas plus que lui n'est un pronom relatif. En, que dans ce sens on écrivait aussi ent, dérive de la préposition inde 1.

Le véritable pronom relatif eut, dans F ancienne langue, trois formes : ki ou qui pour le nominatif, eux et que pour les cas obliques. Mais dans les monuments les plus anciens, on trouve par confusion que ou ke employé comme sujet.

M. Raynouard cite ce vers d'une vieille traduction de la

Bible"2 :

De trois personnes ke sunt un Dieu parfit (parfait).

On trouve aussi ki employé par confusion au lieu de que, comme régime.

Tant ad seinet ki li oil li sunttroubled (a),

Ch. de Roi, p. 77.

Tant a saigné que ses yeux sont troublés.

Cui devait naturellement s'employer comme en latin à désigner le datif.

Et celui avoec lui menra Cui de sa fille avoit don fet.

Fab.etCont.yt. I, p. 206.

Et il mènera avec lui celui à qui il avait fait don de sa fille.

Cui se prenait aussi par extension pour les deux autres cas obliques, le génitif et Faccusatif. Pour le génitif, il jouait le rôle de cujus.

Je ving au conte de Soissons, cui cousine germainne J'avois épousée.

Joinville, p. 223.

Je vins au comte de Soissons, de qui j'avais épousé la cousine germaine 5.

1 Voy. Dérivation des particules.

2 Grammaire comparée, p. 180.

5 Cui peut être entendu ici comme ayant le sens du datif: la cousine germaine auquel j 'avais épousée. Rien n'était plus ordinaire dans l'ancienne langue que cette manière de parler : La cousine au comte.

(a) [Il faut remarquer que dans cet exemple ki donne au vers une syllabe de trop; il est donc à tous égards fautif et doit être retranché ]

Qui il ataint tout est de la mort fis.

Gar. le Loh., t. II, p. 80.

Qui il touche est certain de mourir.

Que s'employait seulement pour l'accusatif comme aujourd'hui. Les exemples cités par M. Raynouard sont trèsbons l.

Fai que dois, aviegne que puet.

VOrdene de Chevalerie, Fabl. et C, 1. 1, p. 76.

Demanda lor que ce estoit.

Le Castoiement , ib , p. 74, conte 4.

On doit remarquer, dans ces exemples, que, au lieu de la forme traînante seule admise aujourd'hui, ce que. Que au moyen âge étant, à lui seul, l'équivalent de que-m, de quod et de quid en latin, il n'était besoin de rien ajouter.

Il en est de même dans les langues germaniques; on ne dit pas en allemand das was, ou en anglais that ivhat, mais seulement was et what.

L'ancienne langue, au lieu de rien ajouter au qui ou au /lue, le supprimait parfois, et le tour n'en était que plus rapide.

Que plus m'aime ne fait son frère.

Rom. du Ren., x. 6302.

Qui (a) m'aime plus qu'il ne fait son frère.

Là est l'origine de cette vieille tournure qui a dé la grâce : il fit que sage. Que est mis pour ce que : il fit ce Refait l'homme sage ; fecit quod sapiens ( facit). On le voit bien par ce vers :

De ce fist-ii que prous et que gentis.

Gar. le Loh., t. II, p. 176.

Il agit dans cette circonstance en preux et en homme noble.

1 Gramm. comp., p. 182.

[a [Il faut traduire : car il m'aime...]

Quel, au nominatif, prenait Ys caractéristique de ce cas, d'où résultait quels, et par contraction, quiez, quiex, queus.

Quel était invariable aux deux genres, et quelle n'existait pas. 11 en était de qualis, comme de grandis, d'utilis; le masculin et le féminin étant semblables en latin ne se distinguaient pas non plus dans l'ancienne langue française *.

En quel tere en irons -nous ?

Aucassin et Nicolette, F. et. G., t. ï, p. 407. En quelle terre irons-nous?

Cette tournure traînante lequel pour qui n'existait pas en latin et n'est nécessaire que dans le français moderne, dont le pronom relatif est entièrement dénué de flexion. Lequel se trouve, il est vrai, dans des monuments anciens 2, mais grâce à la déclinaison romane, tout imparfaite qu'elle était, on pouvait s'exprimer d'une manière plus brève.

Cil Dex....

Poissanz sor tote créature ,

La cui puissance toz jors dure.

Us. B. I. Fr., n° 90, fol. 75, c. 2, bibl. de l'Ars.

En général, quoi correspondait au génitif cujus, au datif cui et à l'ablatif quo ; et c'est ainsi qu'il a donné naissance aux locutions dans lesquelles il est resté: Cest en quoi, de quoi, à quoi.

Quelquefois il remplaçait et remplace encore quid, quod ; exemple : pourquoi. Nous disons quoique ; mais quoi étant attribué plutôt au génitif et au datif, et que à l'accusatif, queque, moins harmonieux, était plus rationnel.

Biaux sirechiers, queque dit aie, Vos m'aviez vaincu et matei.

Rutebeuf, t. I, p. 135.

Mon cher doux sire, quelque chose que j'aie dit. Vous m'avez vaincu et maté.

* Voy. chapitre VI, p. 97.

2 M. Raynouard cite la traduction des Dialogues de saint Grégoire. Gram. co??ip., p. 186.

Y. — Pronoms indéterminés.

Vn est nom de nombre quand il exprime que la quantité des objets dont on parle se réduit à un seul ; exemple : Je ne vois qu'?m homme.

Un est pronom indéterminé quand il n'a aucun rapport avec l'idée de quantité, mais indique seulement l'existence de l'objet dont on parle ; exemple: un homme m'a dit.

Comme nom de nombre, un doit se rendre en grec par eÎç, en latin iparunus; comme pronom indéterminé, il correspond assez bien à tiç (âvfy), quidam (homo).

Un, nom de nombre, ne saurait avoir de pluriel; pronom indéterminé, il peut avoir un pluriel s'il en avaitun en latin 1 et dans l'ancienne langue française.

Après on li aporta uns espérons.

Fab. etCont, t. I, p. 81.

Après on lui apporta des éperons.

Nous avons remplacé assez peu rationnellement le pluriel d'un par de. Au lieu de dire : il avait uns grands arbres, habebat quasdam magnas arbores, nous disons : il avait de grands arbres [habebat de maquis arboribus). Cependant le pluriel d'un n'est pas entièrement banni de notre langue, il subsiste dans ces locutions encore usitées : quelques-uns, les uns et les autres.

Nous avons perdu le pluriel de tant et quant, qui venaient de tanti quanti, pris pour tôt, quoi.

Trouver tout le nombre et la soume Quanz polces i a de main d'omme Quanz pies, quanz pas et quantes lues, Ou quantes nulles estendus, Ou quantes journées y a.

Image du Monde, manusc. Libri, fol. 40 v.,col. 1. Trouver tout le nombre et la somme, combien il y a de pouces

1 Varro, De lingua latina, IX, 63.

de mains d'homme,, combien de pieds, combien de pas, combien de lieues il y a ou il n'y a point, ou combien de journées.

On en trouve une trace 4ans l'expression peu élégante et vieillie dont se servent encore quelques personnes : toutes et quantes fois.

On vient de homo. Le provençal et le français présentent les formes de plus en plus altérées : homs, hom, oms, om, on1 (a).

Quelquefois, indépendamment de l'orthographe, le sens montre évidemment l'étymologie. M. Raynouard cite ces deux vers de Marie de France :

Cum il se puist contregaitier.

lilium ne le peust engignier.

Comment il se pût mettre de son côté sur ses gardes, de sorte qu'on ne le pût tromper.

On traduirait aussi bien le second vers ainsi : De sorte qu'homme ne le pût tromper.

Ce vieux tour (homme ne le pût tromper) doit donc être considéré comme ce qui a conduit à l'emploi du mot homme dans un sens absolu et indéfini, c'est-à-dire, à l'emploi de l'indéterminé on.

Cette origine explique aussi comment on place l'article devant ce qui semble une particule insignifiante, Von était primitivement V homme.

L'ancienne langue plaçait la forme Von après un verbe, ce qui dispensait, pour éviter l'hiatus, d'employer le £ euphonique moderne (b).

1 V. de nombreux exemples dans Raynouard. Gram. comp., p. 187, . Orelli, Altfr. Gr., p. 64-5.

(a) [La forme la plus ancienne n'est pas homs, mais hom ; Y s a été ajouté, en dépit de l'étymologie, par analogie avec les mots provenant de la seconde déclinaison latine.]

(b) [Ce t est étymologique; appelle-t-on devrait s'écrire appellet on Kappellat).\

Apelel'on.

Rom. duRen., v. 127.

On l'appelle.

Si nous mettions on après appelle, nous dirions : appelle-ton. On fut assez souvent remplacé par en.

De deux maux prent en le menor.

Rom. du Ren., v. 15598.

De deux maux on prend le moindre.

C'était une altération vicieuse d'on, qui éloignait ce mot de son origine et qu'on a très-bien fait de bannir de la langue moderne.

Cette manière d'exprimer le sujet indéfini ne se retrouve ni en grec, ni en latin, ni en sanscrit. Elle est, au contraire, commune à toutes les langues germaniques1. M. Diez attribue à leur influence l'adoption de ce tour dans les idiomes néelatins.

La chose est possible. Cependant il serait assez difficile de comprendre comment, en s' emparant de ce tour, les idiomes néo-latins n'auraient pas emprunté le mot man, employé par les peuples germaniques, auxquels ils ont emprunté tant d'autres mots, et comment ils l'auraient traduit par le latin homo. Il ne faut pas oublier non plus que, si les Latins n'avaient pas un équivalent exact du man germanique et de Y on néolatin, ils avaient une locution qui pouvait conduire à l'emploi de ce dernier : Homines dicunt, l'on dit.

Autrui n'a point de nominatif dans l'ancienne langue. Le nominatif était autres, les deux cas obliques, autre et autrui (a). Autrui est donc un des rares débris vivants du système qui admettait quelques inflexions dans les substantifs.

1 Surtout à leur état ancien. En anglais, on emploie souvent la forme passive ; it is said.

[a] [Autre (par analogie avec la seconde déclinaison autres), est le cl sujet, autrui le cas régime.]

Dans le dix-septième siècle, ce débris de la langue du moyen âge faillit périr ; on voulait le remplacer par autres. Il fut sauvé par Vaugelas, qui ne savait pas l'histoire du mot menacé, mais qu'avertissait son instinct de la langue; l'Académie accorda autrui aux réclamations de Vaugelas.

Il en est d'altrui en italien comme iï autrui en français ; il se construit sans préposition :

Tu proverai si corne sa di sale Lo pane allrui.

Tu sauras combien le pain étranger est amer l.

Le français moderne met une préposition devant autrui, il dit : Le pain d1 autrui, donner à autrui. C'est une superfétation inutile, puisque la désinence est là pour indiquer un cas oblique. On a cessé de dire parler à lui; comme on dit luiparler, on devrait dire parler autrui ou autrui parler , au lieu de parler à autrui.

Tout offrait un exemple parfaitement régulier de l'ancienne déclinaison française à deux cas.

Singulier.. \ Sujet' tos ^otus^' J ' ( Régime, tôt [tot-um).

Pluriel \ Sujet' tuit(toti)-

[ Régime, tots, tos [tot-is-os).

Par foi! iozli cuers m'en hérice.

Rulebeuf, t. I,p. 198.

F ar ma foi tout le cœur m'en frémit.

I ar tut le camp les cumpaignes ralient.

Ch.de Roi, p. 136.

Ils rallient par tout le camp les compagnies.

Li quens Rollans i fut remés sis niés E Oliver e tuit li xn par.

Ibicl, p. 107.

Le comte Roland, son neveu, y est resté et Olivier et tous les douze pairs.

1 Dante, Parad., c. xvn, v. 58 Je me sers de la traduction élégante et fidèle de M. Artaud.

Dieu a donné Fesperit de mençunge à tuz tes prophètes.

Les Rois, p. 537.

Dieu a donné l'esprit de mensonge à tous tes prophètes.

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