VI. — Noms de nombre
Je place après les pronoms les noms de nombre. Dans l'ancienne langue, les deux premiers nombres ordinaux étaient soumis à la loi de la déclinaison romane.
Uns reisi est, si a non Corsablix, Barbarins est d'un estrange pays.
Chanson de Roi., p. 48-9.
Un roi y est qui a nom Corsablix, barbare et d'un pays étranger.
Le premier un al's du nominatif, uns reis. Cet s ne se montre point à la terminaison du second un, régi par la particule de.
Deux n'a, on le comprend, qu'un pluriel; mais ce plur ie offre les deux cas de la déclinaison romane.
Au nominatif, dui ou doi :
Od Farcevesque i sont dui évesque assemblé.
Vie de S. Th. de Cant., p. 55.
Avec F archevêque, deux évêques y sont réunis.
Ki sont li doi juis briement le vos dirai.
Barb. Fabl. etCont., 1. 1, p 55.
Qui sont les deux juifs, brièvement le vous dirai.
De même au vocatif :
Mi doi afant.
GarinleLoh.,t. II, p. 240.
Mes deux enfants.
m FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Au cas régime deux ou doits.
Li quels <¥e\sdous en fut li plus isnels. Ch. de Roi., p>54.
Lequel des deux fut le plus rapide.
Li dui laissent parler les deux.
Rutebeuf, t. I, p. 125.
Les deux premiers laissent parler les deux autres.
Cette fois, comme presque toujours, c'est le cas régime qui est resté dans l'usage, deux.
L'ancienne langue avait ambe, de ambo, dont une trace s'est maintenue dans le substantif ambe, et ambedui (comme en italien), formé par accumulation d'ambo-duo; ambedui, et, par contraction, andui, oi, avaient au cas régime ambedeux, andeus.
Car andui si arçon rompirent. . .
Les lances qui ftandeus pars froissent.
Roman de la Manekine, p. 93.
Car ses deux arçons rompirent...
Les lances qui brisent des deux parts.
Ambedui s'entre acolent.
Ch. des Saxons, p. 173.
Tous deux s'embrassent.
Puis lur déistes ambesdous.
Chron. de J. Fantosme, v. 9.
Puis leur dites à tous deux.
Trois était dans le même cas que deux. Troi, sujet, trois, régime.
Li Iroi glouton li sunt soure fichié.
Garin le Loh., t. II, p. 240.
Les trois cequins se sont rués sur lui.
Le système vicésimal, qui a laissé une seule trace dans la
numération moderne, quatre-vingts, jouait un beaucoup plus grand rôle dans la numération primitive. On disait trois vingts pour soixante ; six vingts s'est dit très-tard. Joinville disait douze vingts, pour deux cent quarante. On trouve dans Garin le Loherain : Onze vint, t. If, p. 145 ; set vint, ib.., p. 152. Le nom de l'hospice des Quinze-vingts témoigne encore de l'habitude de compter par vingtaines au lieu de compter par dizaines.
Cette habitude pouvait être venue à nos pères de différents côtés. Les Ibères connaissaient le système vicésimal1; il n'était étranger ni aux nations germaniques ni aux populations celtiques2.
Quant aux nombres cardinaux, l'ancien français possédait les deux formes, primes etprimiers.
Primes se montre dans primesautier, expression que Montaigne applique à l'esprit des femmes, et qu'on a appliquée heureusement à son propre esprit, et paraît encore aujourd'hui dans les mots prime, primer.
Premier subsiste dans la langue actuelle seulement ; dans l'ancienne langue, il avait un cas régime, primerais
Li venins est soef en primerain point.
Jubina', Fabliaux, t. I, 561.
Le poison est doux au commencement.
Tiers, quart, quint, sixt, se sont dits avant troisième, quatrième, cinquième, sixième. Ils sont restés dans un tiers, un quart, pour un troisième, un quatrième ; le tiers et le quart, c'est-à-dire la troisième et la quatrième personne {qui se présente) ; dans tierce, quarte, quinte, sixte, termes de musique
1 Voy. Hist. litt. de la France, avant le douzième siècle, t. I. p. 17.
2 En gaélique on dit dix et vingt pour trente ; onze et vingt pour trente et un ; deux vingts pour quarante; dix et deux vingts pour cinquante ; trois vingts pour soixante ; dix et trois vingts pour soixante et dix; quatrevingts ; quatre-vingt-dix, comme en français; enfin cinq vingts pour cent. Shaw, An analys ofthe gaelic language, p. 108.
et de jeu; dans tierce , nom d'une partie de l'office : dans fièvre quarte ; dans Charles-Quint, Sixte-Quint.
Maintenant, avant de passer au verbe, je demanderai comment on pourrait ne pas croire à l'existence de la déclinaison romane , quand on l'a vue, dans les substantifs, se manifester par divers modes de distinction empruntés tous à la déclinaison latine, mais devenus si réellement des procédés grammaticaux propres à notre langue, qu'elle en a appliquées signes aux dérivés des mots qui n'en étaient point affectés en latin, ou qui même étaient entièrement étrangers aux sources latines, plaçant Y s du nominatif à temple (de templum), ou à bmnd(de brand, germ.) ; mettant la terminaison du cas régime t, fournie par la troisième déclinaison, à des mots comme Moyse (Moysant), et comme or (ort) ; mettant la terminaison du génitif pluriel or, deorum, hcandelor, en latin candelarum; offrant ainsi une déclinaison incomplète, mais une déclinaison réelle qui possédait deux cas constants et quelques autres cas moins généralement indiqués.
Et cette déclinaison ne se bornait pas au substantif et à l'adjectif, elle régissait les pronoms, les noms de nombre, les infinitifs des verbes, et même, par une confusion et un abus, qui prouve lui-même l'extension du principe, les adverbes et les particules, terminées presque toutes en s, contre Fétymologie, mais par suite de l'habitude où l'on était de placer un s à la fin de tous les mots qui n'étaient pas régis (a).
On ne peut donc nier ce procédé de notre ancienne langue qui a influé sur la formation des mots que nous employons, sur la construction de la phrase et le génie de la prose française. Loin donc de mettre en question la règle de Ys, proclamée, pour le provençal, parles troubadours grammairiens du seizième siècle, et, pour le français, par M. Raynouard, je
(a) [Il est vrai que beaucoup d'adverbes se terminent par s, mais en ce cas cette lettre n'a rien de commun avec Ys du sujet, puisque le même fait se présente dans d'autres langues où il n'y a pas trace de déclinaison. Toy. Diez, Gramm., II, 427.]
crois avoir prouvé qu'il faut aller plus loin que ce dernier et reconnaître, dans la loi qu'il a révélée, un cas particulier d'un principe plus général, qui souffre dans l'usage quelques exceptions relativement peu nombreuses, que méconnaissaient parfois les copistes du moyen âge, parce qu'ils ne s'en rendaient pas compte, mais qui dominait réellement et pénétrait profondément la vieille langue française, le principe de la déclinaison romane.