SUBJONCTIF
Présent. — Singulier.
Première personne.
Le subjonctif latin en em et en am : ame-m, leg-am , audiam, a laissé , à différents degrés , son empreinte sur les subjonctifs des langues néo-latines. L'espagnol, le portugais, sont, à cet égard, de la plus grande régularité. Ils ont ame pour ame-m, venda pour venda-m. Le provençal également ;
niais ici Te delà première conjugaison défaille fréquemment1.
Enfin l'italien remplace , dans la première conjugaison , Ye latin (-em) par i, ami, et conserve Va (-am) dans les deux autres : creda, udia.
Le français actuel n'a un subjonctif constamment distinct de l'indicatif que dans la seconde et la troisième conjugaison. Mais, chose singulière ! ce subjonctif français, qui ne se rencontre que dans les deux conjugaisons dont le subjonctif latin était terminé en am, se marque par la lettre e qui était propre en latin à la première : quejepartE, que je finissE, àrmm. C'est que l'emploi de Ye pour une désinence est tout à fait dans le génie de notre langue, et que l'emploi de Va lui est entièrement contraire2 (a).
Dans l'ancienne langue , le subjonctif subissait diverses flexions, qu'on n'a pas, cerne semble, complètement exposées jusqu'ici.
1° La première personne du subjonctif prenait la terminaison ge.
Hais il me mandet qu'en France m'en algé.
Ch. de Roi., p. 18.
Mais il me mande qu'en France je m'en aille.
Suffre que jo i alge.
Les Rois, p. 81.
Souffre que j'y aille.
Mielz est que sul moerge* que tant bon chevaler.
Ch. de Roi., p. 15.
Mieux vaut que je meure seul que tant de bons chevaliers.
1 Diez, t. II, p. 169.
2 Dans l'ancienne langue, on trouve cependant quelques mots terminés en a, mais c'est une rare exception. Dans Tristan, on lit esta pour arrête. Tristan, t. II, p. 154.
5 On trouve aussi moerc sans e. [Ch. de Roi., p. 44.) [a] [La loi est que Va final (et par conséquent non accentué) devient en français c muet.]
Que jo parolge.
Les Rois, p. 59.
Que je parle.
Mei est vis que trop targe.
Ch. de Roi, p. 26.
M'est avis que je tarde trop,
2° Les verbes changeaient une voyelle pleine en une cliphîhongue : duins, doins, pour donne, comme en latin , perduint pour perdant.
Si jo le chastel Odienel duins terme ne respit.
Chr. de J. Faut., v. 594.
Si je donne terme ni répit au château d'Odienel.
3° La consonne du radical , supprimée à l'indicatif, reparaissait au subjonctif.
Quant tu es mor, dulur est que jo vif.
Ch. de Roi, p. 79, Quand tu es mort, c'est douleur que je vive.
4° Le subjonctif prenait Ye muet qui n'était pas à l'indicatif; ind. je vois pour je vais , subj. que je voise ; c'est comme aujourd'hui,^ lis, que je lise.
En somme, le subjonctif n'a pas été complètement conservé dans le français moderne , puisqu'il n'y existe constamment que dans deux conjugaisons (a); il n'en était pas de même dans l'ancienne langue.
Ce qui est propre au français, à toutes les époques de son histoire, c'est qu'indépendamment de la voyelle finale, le subjonctif, là où il existe, est souvent indiqué par une modification du corps de la désinence. Je prends, que je prenne; je sais, que je sache; je sors, que je sorte.
Ceci, on vient de le voir , existait d'une manière beaucoup
[a] [Il existe dans toutes, seulement il n'y a pas dans toutes une forme distincte de l'indicatif présent.]
plus générale, non-seulement comme aujourd'hui pour la seconde et la troisième conjugaison , mais très-souvent pour la première.
Deuxième personne.
Ves ou as latin (am-es, leg-as) existe en espagnol, en portugais et en provençal ; en italien, Ys a disparu : Yi remplace Ye de la première conjugaison , et quelquefois même Ya des deux autres. L's se trouve dans l'ancien français, mais cet s est insignifiant, car il existe aussi à l'indicatif (a).
Mis parrastre est, ne voeill que mot en suns.
Ch. de Roi, p. 41.
Il est mon beau-père, je ne veux pas que tu en sonnes mot.
Ce qui distingue îe subjonctif, c'est la modification qui affecte le corps de la désinence , et dont j'ai parlé plus haut. Cette modification se conservait, dans l'ancien français, à la seconde personne,
Reis orguillos, n'en est fins que t'en alges.
Ch. de Roi., p. iîo.
Roi superbe, il n'est pas beau que tu t'en ailles.
Troisième personne.
11 en est de même de la troisième personne. La troisième personne se terminait quelquefois en ge , comme la première et la seconde :
ïcel mal vienge sur tei.
Les Rois, p. 13.
Que ce mal vienne sur toi.
[a] [Il n'est insignifiant ni à l'indicatif ni au subjonctif; dans l'un et dans l'autre cas il reproduit Ys du lai in [amas, âmes); la différence en vieux français (car le français moderne s'est écarté de l'usage ancien), est qu'à l'indicatif la finale non accentuée, étant en latin un a, persiste sous la forme e [amas, amat, tu aimes, ii aime], tandis qu'au subjonctif, la finale étant en latin un e, tombe (amem, âmes, amet, que j'aim, que tu ains, qu'il aint.]
Ou changeait la consonne en diphthongue :
Deus me le doinst venger.
Ch. de Roi., p. 00.
Dieu me donne de le venger.
Le plus souvent la troisième personne du subjonctif singulier prenait un t, qu'elle a toujours perdu dans la langue moderne. Quelquefois cet était précédé d'un el :
Melz voeill mûrir que huntage me venget.
Ch. de Roi, p. 45.
J'aime mieux mourir que honte ne me vienne.
Plus souvent, il suivait immédiatement la dernière consonne du radical :
Ne leserat, ço dit, que n'i parolt.
Ch. de Roi., p. 47.
Ne laissera, dit-il, qu'il n'y parle.
N'i ait Franceis ki tôt ne s'en merveilt.
Ch. de Roi., p. 23.
Qu'il n'y ait Français qui ne s'en émerveille.
Pitet l'en prent, ne poet muer n'en plurt.
Ch. de Roi , p. 53.
Pitié l'en prend, ne peut faire qu'il n'en pleure.
Ki estre i volt, isnelement chevalzt.
Ch. de Roi., p. 82.
Qui veut y être, qu'il chevauche promptement.
Alt, qu'il aille (les Rois, p. 52) , Voist sent (Hist. des ducs de Norm. p. 18), qu'il s'en aille.
1 Le t tombe parfois, et alors on a le subjonctif actuel :
Que il face nul bien ne d^e.
Fab. et cont., t. III, p. T.
Qu'il fasse ou dise quelque chose de bien.
Pluriel.
Première personne.
L'espagnol, le portugais, sont les idiomes qui reproduisent le mieux la désinence latine emus-amus, dans amos. Après eux, c'est l'ancien français. Le français moderne a conservé Ys dans son orthographe, que nous aimions, lisions, sortions. L'ancien iomes était quelquefois remplacé par ions, et surtout par zercs; ien étant une terminaison non attribuée exclusivement au subjonctif, mais qu'il employait plus volontiers.
Qu'en son règne délicieus...
Faciens la nostre mansion.
Qu'en son règne délicieux >"ous fassions notre demeure.
Et que, par grant dévocion, Alliens en celé région Où Dex soffri la mort crueulz.
Et que, par grande dévotion, Nous allions en cette région Où Dieu souffrit la cruelle mort.
Rulebeuf, t. I, p. 65.
Deuxième personne.
L'italien d'une part, l'espagnol et le provençal de l'autre, se sont pour ainsi dire partagé les débris de la terminaison latine etis-atis (cantetis , vendatis). L'italien a gardé le t, cantiate, vendiate; l'espagnol et le portugais ont perdu ce t, dans cantéis, vendais, mais ils ont Ys désinentiel. Le provençal a chantelz, vendatz , ce qui offre encore la différence de la voyelle désinentielle dans cantem , vendant. Le français a perdu cette différence, et met partout iez (ancienne forme ies), aimiez vendiez. le, qui dans beaucoup de mots remplace Ye latin (férus, fier, pes, pied, etc.), e|t peut-être motivé particulièrement ici par le souvenir de la vieille forme subjonctive latine, siem, qui, elle-même, ainsi que la forme provençale siam>
peut-être plus ancienne, paraît dériver du potentiel sanscrit en yam (a).
Troisième personne.
L'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal, distinguent, par un changement dans la voyelle désinentielle , le subjonctif de l'indicatif :
Ind.
Subj.
Ind.
Subj.
L'italien,
ano,
ino ;
ono,
ano.
L'espagnol,
an,
en ;
en,
an.
Le portugais,
aô,
em;
em,
aô.
Le provençal,
an,
en ;
on,
an.
Le français a sur tous ces dialectes l'avantage de mieux reproduire la finale eut ou ant , dans ont; mais il leur est inférieur en ce qu'il n'établit aucune distinction, par la désinence, entre l'indicatif et le subjonctif.
Ind. Subj. Ind. Subj.
Chantent, chantent; vendent, vendent,
Impératif.
Dans les deux verbes auxiliaires être et avoir, l'ancien français confondait l'impératif avec le subjonctif ; iln'en est pas de même pour les autres verbes , ils ont un impératif véritable dans toutes les langues néo-latines. En italien, le subjonctif, canti, vendi, est différent de l'impératif, canta, venda; en espagnol et en portugais, cantes de canta ; vendas, de vende ; en provençal, chantes de chanta; vendas , de vende; partas, de parti; enfin, en français, chantes, de chante; vendes devends, partes de pars.
L'impératif terminé par un e, chante, correspond à l'impératif latin terminé par une voyelle, canta. L'impératif sans voyelle finale, dis, fais, correspond à l'impératif latin égale-
[à] [Le passage de etis à ie% ou iés s'expliquant par d'autres lois, il n'y a pas lieu de recourir à cette hypothèse.]
ment sans voyelle , die, fac. Cet impératif ne prenait point 1*5 dans les deux dernières conjugaisons qui le prennent aujourd'hui.
Entend à mei.
Les Rois, p. 5.
Écoute-moi.
Recef l'enfant.
Ibid., p. 6. Reçois l'enfant.
Deven mes ho m.
Ch. de Roi, p. 159.
Deviens mon homme.
On trouve dans l'ancienne langue des exemples de l'infinitif ayant la valeur de l'impératif, comme en italien :
Ne pecchier pas, bel sire, en tun serf David.
Les Rois, p. 73.
>'e pèche pas, doux sire, envers ton serviteur David.
La seconde personne du pluriel de l'impératif diffère de !a seconde personne du subjonctif dans tousles idiomes néo-latins, le français compris. Elle est différente de la seconde personne de l'indicatif :
Ind. Imp.
En espagnol, contas, vendes , partes , cantad, vended, partid. En portugais, cantas, vendes, partes, cantai, vendei, parti.
Elle est semblable en italien, cantate; en provençal, chantatz; enfin, en français, chantez.
Imparfait.
L'imparfait du subjonctif, nous l'avons dit, manque en français. Dans le français moderne, on le remplace, après la particule si, par l'imparfait de l'indicatif, si je chantais. En la-
tin, cantarem, correspond à la fois à l'imparfait du subjonctif et au conditionnel. Dans l'ancien français, on remplaçait ce dernier plus heureusement par un autre temps du subjonctif, par le passé de ce mode.
Si je te tenisse.
Fabl. inédit. I, p. 125.
Si je te tenais.
Passé.
Il vient, pour la première conjugaison, de la forme contractée assem (cantassem pour cantavissem) , et pour les autres conjugaisons, de la forme issem, changées enasse,usse, isse ; aimasse, voulusse, languisse. Les formes désinenlielles de ce temps ont été singulièrement respectées dans les divers idiomes néo-latins. En portugais , cantasse, vendesse, partisse. En espagnol, cantase, vendiese, \mrtiese, sont bien semblables aux formes latines. L'italien met un i pour l'e, à'assem, issem; amassi , leggessi, nutrissi. Ni cette forme , ni même celle du provençal, chantes, vendes, partis, ne ressemblent autant au latin que le français. Ici, après le portugais et l'espagnol, c'est le français qui est le plus semblable au latin. Il l'était encore plus dans son état primitif; on disait : que je tenisse, que je venisse, que je traisisse, que je volsisse, tenuissem, venissem, traxissem, voluissem.
Deuxième personne.
Il n'y a rien à en dire. Elle prend dans tous les idiomes que nous comparons Ys de la désinence latine, excepté en italien, cantassi.
Troisième personne.
La troisième personne perd le t, en italien; elle y reprend du moins Ye caractéristique de ce temps en latin , cantasse
(cantasset) ; il en est de même en espagnol, cantase ; en portugais, cantasse; en provençal, chantes. Elle ne le garde que dans le français , chantât. L'ancien français écrivait chantast, et cette orthographe avait le mérite de signaler l'étymologie ; Ye seul avait disparu (ast pour asseï). Du moins, dans le français moderne, si on a effacé l's, on n'a pas effacé le t final, comme à la troisième personne du passé de l'indicatif, où, d'après Tétymologie, il ne devrait pas plus manquer qu'ici, car il est dans amavi-t aussi bien que dans amasse-t. L'ancien français disait aussi volsist, presist, atendrisist.
Et cui Renars volsist aidier.
Rotii. du Ren.j Suppl., p. 2, Et à qui Renart eût voulu aider.
Mius ameroit qu'il presist vostre fille.
Hist. des ducs de Norm., p. 55.
J'aimerais mieux qu'il prît votre fille.
La forme primitive, souvent syncopée dans le français moderne, se retrouve dans l'ancien :
Je ne voiz oncques retourner mes yeux vers Joinville pour ce que le cuer ne m' atendrisist du biau cliâtel que je laissois et de mes deux enfants.
Joinville, p. 199.
Pluriel.
Première personne.
Us final a disparu en italien, ssimo; en provençal, ssem. Elle subsiste en espagnol, semos; en portugais, ssemos; en français, sions, et dans l'ancienne forme, plus analogue à ssemus, siemes.
Deuxième personne.
L'italien a perdu Y s final (aste, iste) ; l'espagnol, le portugais et le français l'ont conservé. Le provençal le remplace par tz.
Il n'y a pas de différence essentielle entre l'ancien français et le français moderne ; seulement le premier mettait ies à la désinence où le second met iez% par une innovation orthographique sans motif et sans importance.
Troisième 'personne.
L'italien n'a ni Yn, ni le t de la désinence latine, ssent; il les remplace par ero (cantassero) ; l'espagnol et le provençal ont Yn, cantasen, chantesen. En portugais, la nasale change et devient m, cantassem.
Le français seul a la terminaison ent tout entière, qu'il ne prononce pas, il est vrai, mais qu'il a bien probablement prononcée autrefois, car, autrement, pourquoi l'écrire1? On a pu remarquer que le français qui, parfois , a perdu si complètement les formes anciennes, conserve fidèlement les désinences dans lesquelles la nasale domine; ce penchant de notre langue pour cette classe de sons, penchant qui a été souvent funeste à son euphonie, explique cette persistance de certaines désinences latines dans notre idiome.
Dans l'ancienne langue, venir, à la troisième personne du subjonctif passé, faisait, comme en latin, venissent2, qui s'est contracté assez désagréablement en vinssent.
Dans le français moderne, le subjonctif, soit dans son sens propre, exprimant la dépendance de l'action, soit dans le sens de l'optatif qu'il remplace en français comme en latin, est précédé de que; il faut que je fasse, qu'il vienne*. Il n'en était pas de même dans l'ancienne langue. Exemple :
Ne poet muer n'en pîurt ne suspirt.
Ch. de Roi, p. 92.
Ne peut faire qu'il ne pleure et ne soupire.
1 Voy. plus haut pour le présent de Vindicatif.
2 L'Yst. de li Norm., p. 19.
5 II en est de même du subjonctif, en roumanche, ca iou laudi. En valaque, il se construit avec si, jo si laudn, laudem.
Le français moderne a conservé quelques locutions dans lesquelles on se passe, comme en latin et en vieux français, du que, ce monosyllabe traînant, embarras et fléau de la prose française.
C'est surtout dans des phrases où le subjonctif a le sens de l'optatif, vienne le jour, fasse le ciel, Dieu m'assiste. Ces phrases sont d'un tour heureux et rapide, et ont cette espèce de charme qui s'attache presque toujours aux débris de l'ancienne langue qu'on rencontre dans la langue actuelle.
Conditionnel.
Je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit de ce mode à l'article du verbe être.
Voici un exemple qui a l'avantage de reproduire plusieurs fois la forme oie, de laquelle on a fait ois :
A nul fuer fere ne poroie, Et tôt ensement mesprendroie.
Se sonr vous mettoie tel ordre; Jou ne m? oser oie amordre, Car moult en seroie blasmés.
FabL et Contes, t. I, p. 63.
A aucun prix je ne pourrais le faire, et en même temps je m'abuserais si je vous conférais tel ordre ; je n'oserais le tenter, car j'en serais fort blâmé.
En voici un de eie équivalent de oie.
Od tei ne irreie, ne pain ne mangereie, Ne eve ne bevei*eie.
Les Rois, p. 287.
Avec toi je n'irais, ni pain ne mangerais, ni eau ne boirais.
Infinitif.
L'infinitif s'est conservé intégralement en valaque et en italien, cantare, venclere, finire. En espagnol, en portugais, en
provençal, on a supprimé Ye final. Cette suppression a lieu en italien dans .plusieurs circonstances. En valaque,on retranche re de l'infinitif, quand on l'emploie avec un auxiliaire, io si laudà, ego laudarem. En français, la modification qu'a subie l'infinitif latin a été plus considérable.
Dans la première conjugaison, on a changé ar en er, au lieu de chantar, chanter.
Dans la seconde, la terminaison er, commune à l'espagnol, &u portugais et au français, a été en général changée en re, dans cette dernière langue (voy. Rayn., Gram. rom., p. 257), vendere, vendre. Souvent, au lieu d'er, on a écrit eir, oir, sons primitivement très-voisins du son er, et qui se permutaient sans cesse avec lui. Ainsi, de recipere, on a tiré indifféremment l'infinitif recevoir et l'infinitif reçoivre. La forme la plus voisine du latin, par conséquent la plus ancienne, était receivere, cToù les deux autres proviennent (a) :
De colps ferir, de receivere e duner.
Ch. de Roi. , p. 46.
De frapper des coups, d'en recevoir et d'en donner.
EV, eir, oir, et re, peuvent donc terminer également en français un infinitif de la seconde conjugaison.
Dans la troisième conjugaison, la désinence ire est devenue, en français, ir, par la suppression de Ye final, ordinaire à cette langue, ainsi qu'à l'espagnol et au portugais. Le provençal a tantôt la désinence en ir , comme les idiomes que je viens de nommer, tantôt la désinence en ire , comme l'italien et le valaque.
(a) [La terminaison re n'est pas accentuée ; elle est presque muette, il n'est donc pas possible qu'elle ait pu permuter avec la terminaison oir sur laquelle réside nécessairement le ton. Recipere et quelques autres verbes de la troisième conjugaison ont été accentués de deux façons : 1° conformément à la loi de leur conjugaison, sur l'antépénultième, d'où le vieux français reçoivre et le prov. receber (Ye de la dernière syllabe se faisant
peine sentir) ou recebre ; 2° sur la pénultième, comme dans la seconde conjugaison (monére), d'où recevoir.]
J'ai déjà dit que l'infinitif se prenait substantivement comme en grec, en latin et en allemand :
Quant li moiens devient granz sires, Lors vient flaters et naît mesdires; Qui plus en seit, plus a sa grâce :
Lors est perduz et joers et rires.
Rutebeuf, t. I, p. 91.
Quand l'homme de moyenne condition devient grand seigneur, alors vient la flatterie et naît la médisance ; qui en sait plus est mieux dans sa faveur : alors le jouer et le rire sont perdus.
Participe présent.
Nous remplaçons aujourd'hui le participe présent déclinable par une forme indéclinable qui correspond au gérondif en do. L'ancienne langue déclinait le participe présent comme un adjectif.
Les meschines vindrent encuntre le rei Saùl... charolantes, et j liantes, et chantantes que Saùl out ocis mil et David dix milie.
Les Rois, p. 70.
Les jeunes filles vinrent à rencontre du roi Saùl... répétant des airs, jouant de divers instruments, et chantant que Saùl en avait tué mille et David dix mille.
Le participe présent avait quelquefois le sens de la voix moyenne :
Parmi la bûche en sait fors li clercs sancs, De sun cervel le temple en est runpant.
Ch. de Roi., p. 69.
Le sang vermeil jaillit de sa bouche, la tempe de son cerveau (son crâne) en est se brisant.
Cette substitution explique la présence du participe présent dans certaines locutions , comme argent comptant , carte payante. Dans ces deux cas, je crois que le participe présent
actif aune vertu moyenne ou réfléchie ; V argent qui se compte y la carte qui se paye1.
Participe passé.
Dans tous les idiomes néo-latins, y compris l'ancien français, le participe passé a conservé le t qui caractérisait sa désinence en latin ou a remplacé ce t par un d. Italien, to; espagnol et portugais, do; provençal, t (at, ut, it) ; ancien français, t (et, ut, it) ou d (edfud, id). Exemples :
Le fruit désir ed de son ventre.
Les Rois) p. 2.
Le fruit désiré de son ventre.
Jo ai veud li Sarrasin d'Espaigne.
Ch. de Roi., p. 43.
J'ai vu les Sarrasins d'Espagne.
Brandist son colp, si Fa mort abalut.
Ibicl, p. 76.
Brandit son coup, et l'a renversé mort.
Ne il n'en fut ne vestut ne saisit.
Ibid., p. 124.
Et il n'en fut ni investi ni saisi.
Précédé de que , le participe ne s'accordait point avec son régime féminin, comme il fait aujourd'hui (a).
Ne a muiler ne a dame qu'aies véud.
Ch. de Roi., p. 76.
Ni à épouse, ni à dame que tu aies vues.
1 Le vieux mot français, recréant, conservé dans l'anglais, et qui veut dire faible, lâche, serait à recréa, fatigué, comme rompant à rompu; ce serait celui qui se fatigue, s} épuise.
(a) [Ceci est une exception motivée par la rime; la règle est que le participe, construit avec avoir, s'accorde avec le complément, soit qu'il le suive, soit qu'il le précède.]
Savez-vus les noveles que nus avoms oï?
Chr. de J. Faut., v. 818.
Savez-vous les nouvelles que nous avons entendues?
Mais quelquefois (a) on marquait le féminin là où nous ne l'indiquons pas aujourd'hui.
Caries li maignes ad Espaigne guastede.
Ch. de Roi., p. 28.
Charlemagne a ravagé l'Espagne.
Comme on dirait en italien : ha guastata la Spagna.
Verbes réfléchis.
Il y a un peu d'arbitraire dans l'emploi de la forme réfléchie ; la langue ancienne l'employait dans des cas où la langue moderne ne l'emploie plus, et réciproquement. On trouve se dormir (les Rois, p. 54) pour dormir ; se craindre (Ch. de Roi., p. 11) pour craindre; se targer (ib., p. 56) pour tarder se douter pour craindre (Fabl. inéd., t. 1, p. 261) ; se répondre pour répondre (ib., p. 26). D'autre part, on trouve écrier (Ch. de Roi., p. 46), taire pour se taire (Gar. le Loher., t. II, p. MO).
Quelquefois un verbe, que nous avons fait réfléchi et qui ne l'était pas primitivement, se montre à son état primitif dans une locution encore usitée. Ainsi nous ne disons plus en général relever pour se relever.
Il ne post relever, li cheval jut sur lui.
Chr. de J. Faut., v. 1794.
Il ne put se relever, le cheval était couché sur lui.
Cependant nous disons encore relever de couches (c'est-àdire se lever de nouveau après ses couches).
Certains emplois de la forme réfléchie, dans l'ancienne lan-
[G'est la règle, voy. la note a de la page précédente.]
gue, sont à regretter. Je regrette se sourire pour sourire, qui, en parlant d'une femme, exprimait une nuance de retour sur soi-même et de coquetterie1.
D'autre part, je ne vois pas pourquoi on emploie la forme réfléchie pour exprimer une action aussi involontaire que celle de se noyer. Noyer me semble mieux dit (a) :
Une souris passer vouloit Un fleuve; mais el se doutoit Qu'el ne noiast.
Fabl. inécl, t. I, p. 264.
Une souris voulait passer un fleuve; mais elle craignait de se noyer.
Dans certains cas, la langue moderne n'a pas bien choisi dans ce qu'elle a pris et dans ce qu'elle a laissé. On disait dans l'ancienne langue : s'en aller et se partir. Dans s en aller, l'emploi de la forme réfléchie n'est pas motivé, car aller est un verbe neutre ; aussi l'ancien français disait souvent et mieux : en aller (indè ire). Se partir était heureux; il voulait dire se séparer; eh bien! nous avons conservé l'expression malheureuse s en aller, et nous avons perdu se partir, malgré son analogie avec se départir.
On disait : se combattre avec quelqu'un, et cela était bien dit, la particule com exprimant le rapport de deux personnes ; de même qu'on dit : se commettre avec, se confondre avec." Nous avons remplacé cette locution par se battre avec, locu tion dans laquelle le verbe réfléchi fait amphibologie , car il semble qu'on se batte soi-même. En outre, de se combattre nous avons fait, contre toute étymologie, un verbe non réfléchi, combattre. Nous disons donc : je combats quelqu'un (je bats avec quelqu'un) et je me bats contre quelqu'un (je bats moi-même contre quelqu'un) .
1 On le trouve encore au seizième siècle : et en se soubzriant de bien bonne grâce. Amaclis, 1. II, lxxvii, verso.
(a) [Noyer vient de necare, verbe actif en latin et qui Test resté en rançais ; l'exemple cité est exceptionnel.]
Verbes qui commencent par re.
Les verbes qui commencent par re avaient souvent un sens itératif dans la vieille langue comme dans la langue moderne ; mais ils exprimaient parfois une réciprocité d'action que nous ne pouvons plus exprimer que par une périphrase. Ainsi Joinville, racontant que l'empereur et les seigneurs de Constantinople, pour faire alliance avec les Comans, avaient été obligés de mettre un peu de leur sang dans un grand hanap d'argent, ajoute :
Et le roy des Comains et les autres riches [puissants homes qui estoient avec li refirent ainsi (firent ainsi de leur côté).
Joinville, p. 275.
Ces verbes exprimaient aussi une opposition :
De l'autre part se reloge Garins.
Garin le Loh.,1. II, p. 125.
Garin se loge de l'autre côté.
Cette réciprocité d'action est encore aujourd'hui exprimée par la particule initiative re dans plusieurs mots français ; se revenger, fam.; cette opposition, dans quelques autres, comme résister.
Quelquefois re ne changeait rien au sens du mot, et ne faisait que le corroborer. Douter voulait dire craindre, aussi bien que redouter ; recuider est pris pour cuider , dans cette phrase de Joinvilîe, p. 222 :
Plusieurs de nos gens recuidèrent passer à noue. Plusieurs de nos gens pensèrent passer à la nage.
Si refist dix chandélabres d'or1.
Les Rois, p. 257.
Il fit dix candélahres d'or.
1 Salomon. dont il est ici question, n'en avait point fait d'autres auparavant; si re a ici un sens, il veut dire en outre.
Garder et esgarder étaient synonymes de regarder (Rom. du Ren., Suppl., p. 243 ; les Rois, p. 38), spandre de répandre (ib., p. 138).
Suppression du pronom personnel.
Enfin , remarquons que le pronom personnel est moins rigoureusement nécessaire dans l'ancienne langue, plus voisine du latin que le français de nos jours.
Le poursuivi e la preie toli, par la joue les pris, e rétine et occis.
Les Rois, p. 65.
Je le poursuvis et lui enlevai sa proie, je les pris par la mâchoire, je les retins et les tuai»
En général, si l'on comparait le français de nos jours, embarrassé par les pronoms et les particules, avec l'ancien français, qui en était beaucoup moins chargé , l'avantage de l'aisance et de la rapidité ne serait pas du côté de la langue moderne.