‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 35 sur 71 · I. — Voyelles · texte numérisé non relu

I. — Voyelles

La permutation des voyelles est soumise à des règles moins fixes que la permutation des consonnes ; elles passent plus facilement de Tune à l'autre ; on le conçoit : simples émissions de la voix, il suffit d'une contraction plus ou moins grande du larynx pour changer la nature de chacune d'elles; tandis que les consonnes se produisent par l'action combinée du larynx et des parties plus extérieures de l'organe vocal, la langue, les dents, les lèvres. Les voyelles sont quelque chose de muable, d'indécis ; les consonnes sont quelque chose de résistant, de déterminé. Aussi le génie des langues adhèret-il moins énergiquement au choix de ses voyelles propres qu'au choix de ses consonnes.

Voici, considérée dans son ensemble, quelle est la destinée des voyelles latines, quand elles passent au français.

Va se conserve en général ; c'est le son vocal le plus plein, le plus pur, en quelque sorte, le plus solide.

Quand il se change, c'est en ai; pax, paix; fac, fais ; ou en e; exemples: mortalis, mortel; qualis, quel; sol, sel; capra, chèvre; carus, cher ; mare, mer; nasus, nez; navis, nef; et les formes des verbes latins, are, arunt, atus, atis, en er, erent, é, (a. fr.) et, êtes.

Observations. L'ancien français conservait la terminaison al, dans beaucoup de mots qui ont pris Ye dans le français moderne ; exemples : mortal, espirital, char,fam, pour mortel, spirituel, chair, j'aime.

L'a, qui disparaît dans aimer, quel, sel, chèvre, cher., mer, nez, nef, reparaît dans ami, qualité, salin, saler, cabri et cabriole, charité', marin, nazarcle, navire.

Je reparlerai de la substitution de ie à é, dans chier pou cher, nief pour nef. En général ce changement n'a pas subsisté dans la langue moderne.

Ve long, comme l'a, se conserve volontiers, mais le français, qui incline aux diphthongues % remplace fréquemment è par ei ou oi, qui s'employaient l'un pour l'autre dans l'ancienne langue.

E conservé : crudelis, cruel; spero, j'espère, etc.

E changé en oi : avena, avoine; credo, je crois; debeo,je dois; serus, (du) soir.

Observations. Dans le siècle dernier on prononçait encore aveine, je creis ; Ye étymologique se faisait donc sentir dans la prononciation. Ue simple est resté dans le nom de la ville à'Avesnes; il reparaît dans crédule, débiteur, sérée*.

Ve de sperare a été remplacé par oi dans espoir; il est resté dans espérer, espérance. Hceres a fait heir, hoir ou hère, dans l'ancien français, et héritier, dans le français moderne ; Ye de verum, qui a disparu dans vrai, a laissé une trace dans Yoi du vieux mot voire pour vraiment.

Le son ê s'est amolli en ie, dans un petit nombre de mots, comme cera, cierge. Cet amollissement est beaucoup plus fréquent pour Ye bref : Brevis, a. fr. brief; febris, fièvre; ferio, je fiers; heri, hier ; lepus, lièvre ; melius, mieux (a. fr. miels).

Observations. — L'ancienne forme brief a fait place à la forme plus étymologique bref. Ve reparaît aussi dans fébrile, dans l'infinitif du verbe férir, dans la vieille locution heresoir, dans levreau, dans améliorer.

1 On remarque le même penchant aux diphthongues dans certains dialectes de la famille germanique ; l'anglo-saxon, par exemple.

2 Employé encore au seizième siècle : témoin les Sérées de François Bouchet.

En comparant les mots où reparaît Ye radical avec ceux où il se change en diplithongue, on peut y remarquer l'effet d'un curieux principe, qu'on pourrait appeler principe du balancement des sons, et d'après lequel souvent la première partie d'un mot se développe en proportion de la diminution que subit la dernière ; ainsi on dit fiÈvre et ftbrile, il fiErt et ftrir.

Mais Ye bref subsiste constamment en français, quand il était en position dans le mot latin, même après que la position a disparu par le retranchement de l'une des deux consonnes qui la produisaient, comme fer de ferrum, ver de vermis.

I long subsiste presque toujours en français. M. Diez ne cite que deux exceptions : î changé en oi, dans voivre, de vipera1, et en a, ce qui est bizarre, dans ouailles, cYovilia.

Vi bref se change en e et surtout en oi. On a vu plus haut comment le son e tient au son oi, par l'intermédiaire d'ei.

Changement de Yi bref en e : Cinis, cendre; nitidns, net2; viridis, vert; vidua, veuve; niger, nègre.

Changement de Yi bref en oi : bibere, boire; fides, foi; minus, moins; niger, noir; pilus, poil; vider e, voir; via, voie.

Observation. — Vi reparaît dans les mots biberon, fidèle, mineur, épiler, évidence.

De via, on a formé d'abord desver et dévoyer, et tardivement dévier.

M. Diez cite comme exceptions : sxns, de sme, et ordonner d'ordinare; mais ces deux exceptions n'avaient point lieu dans l'ancienne langue; on écrivait sens, et non pas sans ; on écrivait aussi ordene, au lieu d'ordination, Yordene de chevalerie.

1 II fallait ajouter en ui, dans guivre, autre forme plus usitée du même mot.

2 Se prononçait primitivement nît, à en juger par la prononciation du mot normand conservée en Angleterre, neat (p. nît).

Vi bref subsiste dans lier, de ligare, plier, àzplicare.

Il s'amollit en ie dans vierge, de virgo. Dans l'ancien français, on disait tantôt virge, formé du cas nominatif, tantôt virgine ou vergine, formé des cas obliques.

Du reste, Yi et Ye sont des sons très-voisins. En latin, ces deux voyelles sont souvent remplacées Tune par l'autre1, et Yêta grec se prononce i.

L'o long en général passe à Yo bref, corona, couronne ; no~ men, nom.

Quand il passe à la diphthoogue, c'est en général à la diphthongue eu, honor, honneur; nepos, neveu; ovum, œuf; plorare, pleurer ; solus, seul.

Observation. — L'o reparaît dans honorer, népotisme, ovaire, solitaire, mots récents. L'ancien français avait honor, nevols, plorer. Cette forme ancienne s'est conservée dans éploré, déplorer.

0 se change aussi en oi, gloria, gloire ; vox, voix.

Observation. — 0 reparaît dans glorieux, vocal. L'ancien français avait voz (vox). Le glory anglais me fait croire que Yo était entendu dans l'ancienne prononciation.

Enfin l'o long se change en ou : totus, tout.

L'o bref subsiste quelquefois, mais presque toujours il se change en eu; focus, feu; jocus, jeu ; locus, lieu; opéra, œuvres.

Cet eu est devenu un u, meu, mu; comme veu, vu.

— En ou : cooperire, couvrir; i novus, nouveau; probo, je prouve.

— En m : coquere, cuire; corium, cuir; nocere, nuire; podium, pui ou puy; ostium, uis; post, puis.

4 Témoin l'ancienne orthographe latine sororîs pour sorores

Observation. — Vo reparaît dans foyer, localité, motion, mots nouveaux, et clans l'ancien français, navel, dans probant, coriace, innocent.

Ces différentes diphthongues, qui se substituent à la lettre o, se substituaient les unes aux autres.

On disait cceuvrir pour couvrir, treuver pour trouver (encore dans Molière) ; d'œuvre, ouvrer (jours ouvrables), on dit éprouver et une épreuve.

La diphthongue ue, qui n'existe plus, remplaçait Vo dans des mots où il est rentré aujourd'hui. On écrivait buen pour bon, et hiœm pour homme, aussi bien que cuevre etprueve. Tout cela marque, en français, une grande indécision dans les sons vocaux, et une singulière tendance à les assourdir *.

Vu long subsiste en général, acutus, aigu.

Quelquefois il se change en ui, aussi bien que Vu bref : lucere, luire ; fuga, fuite; pluvia, pluie ; puteus, puits.

Quelquefois en ou : uter, outre; cupa (b. latin), coupe.

Le changement en ou, assez rare pour Vu long, est très-fréquent pour Vu bref: cubare, couver ; cubitus, coude ; dubitare, douter ; jugum, joug ; lupus, loup.

Au lieu de Vu bref on met aussi eu : gula, gueule ; juvenis, jeune ; et oi : crux, croix; mulier, moilier, a. fr.; nux, noix.

Observations. — LT reparaît dans incubation, indubitable, juvénil, pluvial, mots récents, et dans crucifier, mot plus ancien.

Vu bref subsiste dans duc de dux, humble àliumilis, et quelques autres mots.

On le voit, ce qui domine dans le français, c'est le changement des voyelles en diphthongues; c'est là ce qui le distin-

1 Ces variations d'orthographe tenaient aussi aux différences des dialectes.

gue des autres idiomes de même famille qui, en général, conservent mieux les voyelles latines. Cette tendance aux sons sourds, principalement eu, ou, moins prononcée dans l'ancien français qui disait honor au lieu dlionneur, etjor au lieu de jour, a singulièrement éteint l'harmonie de notre idiome; une tendance du même genre a fait prédominer Ye muet, ce son terne qui, sous le rapport musical, a rendu le français si inférieur à l'italien et à l'espagnol. Si vous joignez à cela l'absence d'accent, vous aurez le sentiment de ce qui manque en mélodie à notre langue et de tout ce qu'il a fallu de génie à nos grands poètes.

Diphthongues latines.

JE, qui en latin était très-semblable àe1, aun son analogue en français ; tantôt il subsiste avec le son e 2, tantôt il se change en ie : cœlum, ciel; lœtus, lies ou liez, au féminin, lie (chère lie, visage joyeux), d'où liesse.

En oi : prœda, proie.

En ieu : Judœus, Juzieu; Grœcus, Grieu.

Au subsiste dans taureau de taurus, laurier de laurus ; s'écrit par un o dans oreille d'auricula, clore de claudere, or d'aurum; se change en eu, dans queue decauda, peu depaucus ; en oi, dans oie d'auca; en ou, dans ouïr Maudire, louer de laudare.

Observation. — Ici encore les diphthongues se substituaient l'une à l'autre dans l'ancienne langue et la voyelle o à chacune d'elles.

On disait oue pour oie, dans le substantif dérivé d'auca, et on

1 c< In pluribus verbis, a ante e alii ponunt, alii non. Ut quod alii dicunt fœnum, alii fenum. » Varro, De ling. lat., ap. Schneider, t. I,p. 53. Mais rarement, je crois ; parmi les mots cités par M. Diez, t. II, p. 147, je ne trouve que œmulus, Cœsar, Grœcus, Hebrœus, qui conservent le son e en français, et ni les uns ni les autres n'appartiennent à la langue populaire; on peut donc croire qu'ils n'en ont pas reçu l'empreinte.

a fait le même changement à l'imparfait des verbes : j'aimois pour faimoue. Poi, po, pou, pour peu, et coue pour queue, d'où couard.

Page 1