‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 37 sur 71 · GUTTURALES · texte numérisé non relu

GUTTURALES

Devant a, c est devenu ch au moyen âge : caballus, cheval ; cadere, choir; canis, chien.

Dans les mots forgés depuis d'après les mêmes radicaux, sur le modèle, soit du latin, soit de l'italien, le c primitif a reparu ; cavalier, cadence, canine.

Observations. — Les sons c et ch coexistaient dans l'ancienne langue, et chacun appartenait à différents dialectes. Encore aujourd'hui, le son k remplace le son ch en normand et en picard ; en Normandie on dit cacher pour chasser (voy . le chapitre des Dialectes) .

Aussi avons-nous la preuve que les mêmes mots étaient prononcés de deux manières différentes. Campagne et Champagne avaient dans l'origine le même sens. Caillou et Chaillot étaient, je crois, le même mot, ce dernier avec la forme du cas régime en t. On trouve dans le Roman de Berte aux grans pies, chaillo pour caillo.

Si durement s'estoit hurtée à un chaillo.

Elle s'était heurtée si durement à un caillou.

1 Peut-être est-ce aussi l'origine de la forme amin, cas régime d'ami (voy. plus haut, p. 72), qu'alors il ne faudrait pas confondre avec celles qui dérivent de l'accusatif en uni et en am, comme asnin, Evain.

Devant e ou o ou devant une consonne, le c subsiste quelquefois, mais plus souvent se change en g. Seculum, siècle; choiera, colère; sciurus, écureuil; conflare, gonfler; crassus, gras; secale, seigle.

Observation. — Dans l'ancienne langue, le c subsistait là où il a été remplacé par sa douce, le g. On disait cras et confier. Le voisinage des sons gutturaux c et g se fait sentir dans la prononciation de second (segond) .

A la fin d'un mot, on met toujours c et jamais g : lacus, lac.

Ch reparaît au féminin des adjectifs, sec, sèche, et toutes les fois que le mot est terminé par un e muet, roc, roche.

Devant e, i, le son du c, qui était en latin celui du kappa 4, s'affaiblit au point de se confondre avec la sifflante s. Ce son s'exprime, tantôt par un c, tantôt par un s simple ou redoublé; exemples: recipere, recevoir; cingulum, sangle; pullicen-um (ace), pouss-in.

Observation. — L'ancienne orthographe était bien plus près de l'étymologie; on écrivait cengle (voy. Ménage, art. sangle) et poucin; maintenant on écrit sangle et poussin.

Dans l'ancien français, le c latin prenait tantôt le son du c, tantôt le son du ch devant e et i comme devant a [Charles, Char). On disait rechevoir, chi, merchi, aussi bien que recevoir, ci, merci. La première de ces deux prononciations s'est conservée dans le patois normand et dans plusieurs autres.

QU

Qu comme c se conserve ou se change en gu ; exemples : antiquus, antique; aqua7 a. fr. aiguë (d'où aiguière).

La médiale g disparaît beaucoup plus souvent que la ténue 1 Suidas appelle le cle kappa romain, Voy. Yoss. Aristarchus, 1. 1, p. 55,

c. Le g est conservé quelquefois devant o, u : Gothus, Goth; largus, large. Mais dans ce dernier mot, il a le son doux du /. Il a toujours ce son devant a, au : gabata, b. 1. jatte; gantière, jouir.

Observation. — L'ancien français, altérant moins la prononciation et plus fidèle au sens du latin, disait gauclir de gaudere.

DENTALES.

Le t subsiste, est supprimé, ou se change en d.

Il subsiste dans magister, maître; fatalis, fatal ; planctus, plainte.

Pour la suppression, voyez plus loin de la Suppression des consonnes.

Il se change en d dans un petit nombre de cas : malade, de malè aptus (it. ammalato, malattia) ; aider dïadjuvare.

Le d se change en t, dans vert de viridis, mitoyen de médias. Ces deux lettres se substituaient perpétuellement l'une à l'autre dans la vieille langue; on écrivait verd pour vert, muni pour mund, le monde; tart pour tard, grant pour grand , fuel pour fut, parlad pour parlât.

Us se retranche souvent, surtout dans le français moderne ; il ne se transforme guère, si ce n'est en z, son presque identique à celui de Ys. Le z n'est qu'un s légèrement adouci.

L' ancienne langue mettait V$ où la nouvelle met le z; nés pour nez, nasus; vous aimés pour vous aimez, et réciproquement,^ fuz, pour je fus, pluz \)our plus ; ce n'est qu'une variante orthographique.

L's est quelquefois changé en f , surtout dans l'ancienne langue ; exemples : ossifraga, orfraie ; varlet pour vaslet (vassalletus) .

Observation. — Ce changement est dans la nature des sons. Un dialecte grec terminait en or les mots en os ; en latin, quœrere fait au passé quœsivi; œs fait au génitif ceris 1 ; et quant aux dialectes germaniques, les substantifs gothiques terminés au pluriel en os, le sont en islandais par la syllabe ar : fiskos, fiskar.

Subsiste ou se change en l ou en r : d'orphanus, a. fr. orphenin, fr. orphelin; de diaconus, a. fr. diacne, fr. diacre.

L7 et IV sont deux liquides qui passent volontiers de Tune à l'autre : scandalum, esclandre; capitulum, chapitre.

De là, dans l'ancien français, mar pour mal.

Le changement le plus curieux de 17, c'est celui d'à/, el, ol, en aw, eu, ou.

Observation. — Il me paraît difficile de s'en rendre compte, car quels rapports y a-t-il entre les voyelles a, e, o, et la liquide l. Cependant cette singulière permutation est dans la nature des choses, car elle a lieu à la fois dans le passage des mots latins et des mots germaniques au français.

Altus fait haut.

Pellis peau.

Pollex pouce.

Vullur vautour.

Ultra outre.

1 îsiebuhr regarde auruni comme la forme italiote du mot que la prononciation grecque changea en ausonii. Rœmische Geschichte, 1827, t. I, p. 70.

Et de même : BaldMtbaud, d'où ribaud, sébaudir.

Les noms propres, Thébald, Gérald, sont devenus Thibaut, Giraud.

Le même changement a lieu dans le sein même de la famille germanique; Yold et gold anglais font en néerlandais oud et goud. Dans l'ancien français, ce genre de contractions était poussé encore plus loin que dans le français actuel; on disait Maheut pour Mathilde.

La forme al, el, ol, est toujours plus ancienne que la forme au, eu, ou, qui est une contraction.

On a dit val avant de dire vau; capel avant de dire chapeau ; fol avant de dire fou.

Dans l'ancien français on trouve veel pour veau, chol pour chou, etc. On trouve aussi morteux pour mortels, aneus pour anels.

Les dérivés de ces mots viennent de leur forme en al, el, ol, et non de leur forme contractée; exemples : véeler, folie, chapelet (petite couronne, it. corona).

Au singulier, la forme en l était toujours celle du cas régime. Maintenant, dans les mots en al, al est le signe du singulier, aux1, le signe du pluriel.

Dans quelques mots, l'usage laisse le choix libre ; on peut dire col et cou. Au dix-septième siècle, on pouvait encore dire : cet homme est fol. Fol peut passer dans certaines locutions : fol à lier. La forme en l s'y maintient par le besoin d'éviter Yhiatus.

Quelquefois les deux formes ont laissé dans la langue deux mots différents qui, tantôt ont le même sens, comme val et veau, tantôt un sens un peu ditférent, comme pal et pieu.

La forme en el a été conservée devant les mots qui commencent par une voyelle, et dans des locutions qui sentent l'ar-

1 Quelques adjectifs en al ne prennent pas au pluriel la terminaison aux, en vertu d'un caprice de la langue, qui a fourni à Boursault. la plaisante scène de la Ramée dans le Mercure-Galant. La Ramée n'eût pas été, au moyen âge, dans l'embarras où il se trouvait au temps de Boursault, et où il se trouverait encore dans le nôtre.

chaïsme : bel et beau, Philippe le Bel. Elle reparaît dans le féminin de beau, belle, le verbe embellir, l'adverbe bel et bien, bellement (a. fr.), pour doucement, et dans belâtre.

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