‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 50 sur 71 · VI. — Mots cV origine germanique (a · texte numérisé non relu

VI. — Mots cV origine germanique (a

11 en est des idiomes germaniques tout autrement que des langues ibérienne, celtique, grecque; ils n'ont pas fourni au français quelques mots isolés, ils forment une partie notable de son vocabulaire. Après le latin, et à une grande

1 Hist. liltér. de la France avant le douzième siècle, t. I, p. 121. [a [Voir sur l'élément germanique dans les langues romanes. Diez. Grammalik, I, 60-71 ; trad. G. Paris, p. 74-88.]

distance, il est vrai, du latin, ce sont les idiomes germaniques qui ont donné le plus de vocables à la langue que nous parlons.

Si Ton s'est convaincu fort tard de cette vérité, si elle n'est pas encore suffisamment établie dans tous les esprits, c'est que jusqu'ici la plupart de nos étymologistes étaient étrangers à la connaissance des langues germaniques, Ménage tout le premier. Jault et Le Duchat n'ont comblé qu'en partie cette lacune considérable du Dictionnaire étymologique.

D'ailleurs, il faut se souvenir que le français a perdu beaucoup de mots à radicaux germaniques que possédait la langue du moyen âge, et qui n'existent plus dans la langue actuelle.

M. Diez porte à mille environ le nombre des mots français qui correspondent à un mot germanique, sans compter les dérivés et les composés, et je crois que ce chiffre est loin d'être exagéré *. Il en compte 70 pour la lettre b.

11 ne faut pas tomber dans l'excès contraire à celui que je signalais tout à l'heure et voir de l'allemand partout. Je vais indiquer quelques précautions à prendre pour éviter ce fâcheux excès, dont j'ai cité quelques exemples que j'aurais pu multiplier.

D'abord, de ce qu'un mot se rencontre en allemand et en français, on ne doit pas se hâter d'en conclure que le mot français dérive du mot allemand, car beaucoup de mots latins ont passé de très-bonne heure dans les langues germaniques. Ce sont principalement ceux qui manquaient à ces langues, parce que les objets qu'ils désignaient étaient étrangers aux peuples par lesquels elles étaient parlées, ceux par exemple qui tenaient au culte chrétien, ou se rapporlaient à l'art d'écrire. En allemand, altar, priester, orgel, viennent (ïaUare, presbyter, organum. Schreiben, lestm, viennent de scribo, lego*.

1 Gramm. cler rom. Spr., t. T, p. 52.

3 Ce qui est plus singulier, pferd, cheval, paraît venir de paraveredm. Diez, Gramm. cler rom. Spr., 1. 1, p. 33. Les noms vraiment germaniques du cheval sont ross et hengst, allem.; hest, suédois.

Un conçoit que les peuples germaniques n'avaient poin Me mot pour désigner une lettre, epistola. Ils prirent le substantif latin brève, nom des premières lettres qu'ils reçurent, celles des papes (a), et en firent le mot à physionomie allemande brief. Plus tard, à l'époque de la chevalerie, une foule de mois français, d'origine latine, passèrent dans les langues germaniques, et en particulier dans l'allemand. Un de ceux dont la fortune fut le plus brillante est le mot aventure, aventiure, qui prit en Allemagne, dans la langue de la chevalerie, une signification beaucoup plus développée qu'en français. Si, avec cette orthographe, on n'est pas exposé à méconnaître son origine française, peut-être n'en serait-il pas de même sous sa forme germanique, abentheuer.

A part les mots importés des langues néo-latines dans les langues germaniques, la parenté des idiomes celtiques et des autres idiomes indo-européens, parmi lesquels se trouvent le latin et les langues germaniques, fait qu'on est souvent embarrassé pour savoir si un mot est d'origine celtique, latine ou tudesque, car souvent la racine de ce mot existe dans ces trois langues, ou au moins dans deux d'entre elles.

Feretrum vient de ferre1, comme l'allemand bahr, bière, de l'ancien allemand beran , qui veut dire porter, et qui a la même racine que fero (anglais bear) ; mais évidemment bière ressemble plus à bahre qu'à feretrum. Entre nix, nivis, et le gothique s nais, il n'est pas douteux que le mot neige ne vienne du latin plutôt que du gothique 2.

1 Voy. Varro, De liny. laL, Y. 166.

8 Le même principe de la ressemblance plus grande doit décider l'élymologiste qui hésite entre un mot celtique et un mot germanique. Ainsi, quand je trouve en gallois tas (ou das) pour tas, je ne puis, avec M. Diez, dériver le mot français tas. de l'ancien allemand zasi. — [Dans son Dict. étymolog., Diez rapproche tas non pas de zasi, mais de l'anglo-saxon tass, qui s'est conservé dans certains patois anglais (voy. Halliweli, Dict. of arckaic and provincial words, au mot tasse), et du hollandais tas. 11 ajoute que le même mot existe en gaélique dans la forme dais, en kymri dos.]

a [Brève au sens de « ieltre » est beaucoup plus ancien que l'emploi spécial qui en a été fait dans la chancellerie pontificale.]

Quelquefois la question n'est pas aussi facile à résoudre. Haïr (ou hayer, a. fr.) vient-il d'odiri, m de hassen? La désinence du mot fait incliner vers l'origine latine, son commencement vers une origine germanique (a). Baudrier (ou baldrier) vient-il de baltheus, ou de belt, ceinture, qui a donné son nom à un bras de mer, le Belt (b) ? Escu vient-il de scutum, ou de l'anglo-saxon scild (c) ? Quand on voit qiïâme se disait en gothique ahma, et dans l'ancien français s'écrivait souvent arme, on peut être tenté de croire que ce mot est dérivé du gothique. Mais si l'on réfléchit qu'on trouve dans les écrivains français du moyen âge aneme, qui se prononçait en une seule syllabe 1, et qu'une idée toute spirituelle a dû venir par le christianisme plutôt que parles barbares, on est ramené à tirer âme d' anima.

De même, bien que mer se dise en a. saxon mère, on ne peut s'empêcher de le faire venir de mare, quand on voit en français marin, marinier, et mare ou mar dans les autres idiomes néo-latins2. Par la même raison, on doit préférer le latin mare au celtique mor (gall.), qui a le même sens et la même racine. Fier vient de férus, féroce de ferox, et non de l'allemand freche, qui a le même sens et la même racine.

D'autre part, lécher vient plutôt de lechôn (Notker) que de lingere 5.

1 Vie de saint Thomas de Cant., p. 83.

2 Quoique mer vienne de mare, il semble que marais vient de l'allemand morast.

5 Lechôn rappelle vivement la racine sanscrite Uh, qui peut avoir passé par ce mot germanique pour arriver à l'ancien français icher.

(a) [Il faut se déterminer pour une origine germanique. Le latin odiri ne rend compte ni de l'A aspirée, ni de Va. La forme la plus rapprochée est celle des dialectes bas-allemands : angl.-sax. hatian, ancien frison hatia, etc ]

(b) [Baudrier est une forme presque moderne; elle représente le latin balterarins , dérivé de balteus. Voy. Littré. L'ancienne forme était baudré [baudrei, baldrei), qui paraît se rattacher immédiatement à une forme germanique ; anc. haut-ail. balderich, angl.-sax. baldrick; et de la sorte à belt. Mais fo/£ lui-même, oul'anc. haut-ail. pah, n'est que le latin balteus; voy. Diefenbach, Orig. Europ., p. 210 ; Grimm Wœrt., au mot belt, etc.]

(c) [L'ital. scudo suffirait pour décider en faveur de scutum,]

ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 335

Si corne vient de cornu, corn a. fr. pour cor vient plutôt de liorn qui a le même sens en allemand (a).

La confusion avec un mot latin a pu altérer la prononciation d'un mot germanique, et cette sorte d'étymologie populaire pourrait détourner de l'élymologie véritable. Quand nous entendons dire aux gens du peuple, tu m'ostines, nous croyons qu'ils estropient le mot obstiner, et le construisent d'une manière vicieuse avec son régime. Mais cet ostiner ne vient point d' obstiner (b), il vient du vieux substantif français asiine, colère (goth haits), d'où le verbe astiner, que sa ressemblance avec obstiner a fait confondre avec lui, et dont elle a modifié la prononciation en ostiner, mettant ainsi, dans l'usage vulgaire, l'altération d'un mot d'origine latine à la place de la reproduction exacte d'un mot d'origine germanique, et substituant ainsi une faute à un archaïsme.

Quelquefois un mot français qui a deux sens a tiré l'un des langues germaniques, et l'autre du latin. Quand frais exprime l'idée de fraîcheur, il vient de frigidus ; quand il veut dire qui nest pas fatigué, qui nest pas usé, etc., des chevaux frais, des troupes fraîches, il vient de l'allemand frisch, qui a fourni aussi le nom d'une terre non labourée, friche, et l'adjectif frisque, alerte (c) .

Ce n'est pas tout d'avoir reconnu qu'un mot français a une origine germanique, il faut encore examiner le mode de sa provenance, les règles générales selon lesquelles elle s'est opérée et les particularités qu'elle peut offrir.

a) [Cor, masc, répond à corme; corne, fém., à cornna.]

[b] [Il en vient ; au dix-septième siècle on prononçait, comme de nos jours dans le vulgaire, ostiner pour obstiner ; voy. le Dictionnaire de Littré.]

(c) [Ce sont là des nuances de signification qui n'empêchent pas ce mot de n'avoir qu'une origine : l'allemand frisch. Le latin frigidus ne rend pas compte de Vs qui est constant dans le français frais, le prov. fresc et l'italien fresco] .

§ 1. — Permutation des lettres dans les mots d'origine germanique (a).

En ce qui touche la permutation des lettres, et principalement des consonnes, les dialectes germaniques se partagent en deux groupes. D'un côté est le haut-allemand seul ; de l'autre sont le gothique, les dialectes bas-allemand et les dialectes Scandinaves l. Pour les voyelles, la distinction n'est pas aussi tranchée, mais cependant elle existe.

Si l'on se demande auquel des deux groupes se rapporte la langue française, quelles voyelles et quelles consonnes de même organe prévalent dans les mots français formés de radicaux germaniques, voici ce que présente l'examen attentif des faits.

L'a haut-allemand, auquel correspond è en gothique et œ en anglais-saxon, ne se trouve dans presque aucun mot français. Il est remplacé paré, ai ou oi; bâra fait bière, hâr} haire, rât, est la racine de con-roi, a-roi (d'où désaroi). Vague, du haut-allemand wâk, est du petit nombre des exceptions que subit cette règle.

L'a bref gothique, qui est remplacé en haut-allemand par e, subsiste en général dans l'ancien français : vadi, gage, a. fr. gat-ge; varjan, guarir, primitivement dans le sens de garantir.

Mais le passage de Ya à Ye s'est fait, avec le temps, en français comme dans les langues germaniques. Après avoir dit guarir, on a dit guérir. Dans quelques mots, Ye s'est substitué dès le principe à Ya, lest pour last2.

Vô est la voyelle dominante dans les dialectes bas alle-

1 Grimm, Deutsche Grammatik, t. I, p. 578 et 581.

2 Et encore ici, il faut remarquer que lest est la forme Scandinave, et que, le mot étant un terme de navigation, il peut avoir été apporté par les pirates normands.

(a) [Voir sur ce sujet Diez, Grammatik, I, 284-306 ]

mand (gothique, a. sax., a. frison, a. Scandinave). Le hautallemand la remplace par no ; cet uo ne se retrouve jamais dans les mots français, où paraittoujours Yô bas-allemand, soit pur, croc, de krokr (a. scand.), soit changé en ou; fourveau, de fodr (goth.).

Pour ces deux voyelles, le français suit donc, dans la formation de ses mots, le bas-allemand de préférence au haut allemand.

Quant aux trois autres voyelles, e, i, u, on ne saurait dire que l'une d'elles soit caractéristique des dialectes haut-allemand ou bas-allemand; par conséquent, elles ne peuvent jeter aucun jour sur la question qui nous occupe, et nous apprendre quels sont ceux de ces dialectes auxquels le français a emprunté des éléments de son vocabulaire. Je passe aux consonnes.

Le français suit en général le bas-allemand pour les consonnes, comme nous venons de le remarquer pour les voyelles ê et o.

Bas-allemand, p; haut-allemand, f ou pf. Le français prend le p.

Wairpan, goth., guerpir, a. h. -ail. weiran. Skip, goth., équiper, a. h.-all. skÏF *.

Bas-allemand, b, haut-allemand, p]; le français prend en général le b.

On voit la différence des deux familles germaniques dans let que prennent, au lieu du rf, les mots lombards : Rutpert, Erçhempert, Autpert, Gauspert. Dans le palcone italien (a. Scandinave, bâlkr), ce p est là par une influence du hautallemand apporté par les Lombards. Les Français le remplacent toujours par le b, et disent : Robert, Erambert, Aubert, Gobert, balcon.

Bas-allemand, f, haut-allemand, b9 v9 le français prend en

1 D'autre part esquif vient du haut-aile mand.

général Vf Exemples : fauteuil, faldistorium, de falda; a. h.-allem., vurban, fourbir.

Bas-allemand, u, haul-allemand, w. Ici le français remplace en général la labiale germanique par gu.

A. h. all.-wastan, gaster (dévaster).

— weichjan, s'avachir.

— wenkjan, guenchir.

Quelquefois par ou. Exemple:

Ail. îoest, fr. ouest, ail. watte, ouatte.

Dans ce cas, le français semble, contre son ordinaire, se rapprocher plus du haut-allemand que du bas-allemand, car le gu de guérir, et surtout Y ou d'ouate (a), sont plus près dew que de v. On peut donc considérer ceci comme une exception à la règle de préférence énoncée ci-dessus ; mais encore, les labiales germaniques disparaissant dans le français, l'exception n'est pas complète.

Bas-allemand, k, haut-allemand, ch. Il en est, pour le k et le ch, comme pour le v et le w. Dans quelques mots, le k subsiste en français, soit pur, soit affaibli en g. Cependant il faut reconnaître que, dans un plus grand nombre, le ch du haut-allemand a prévalu.

À. se. riche (a. h.-all. richï).

Markcc, marche ( — marcha).

Bas-allemand, g] haut-allemand, A:. Le plus grand nombre des mots qui ont g dans les dialectes bas-allemands, l'ont, en français, soit pur, soit affaibli en j.

A. se. gaba, fr. gabber.

Goth. vêgs, fr. vague, h.-all. ivâk.

A. se. iiarga, a. fr. targe, bouclier.

{a) [L'origine germanique de ouate n'est pas absolument certaine; voy. Diez, Etijm. Wôrt., II, 299.]

ÉLÉMENTS ETYMOLOGIQUES. 539

Bas-allemand, t, haut-allemand, z. Un grand nombre de mots français suivent le bas-allemand.

Bas-ail. schot, flamand, scot, fr. e-scot, h. -ail. zeche.

Bas-allemand, rf, haut-allemand t. Le t du haut-allemand se retrouve dans les mots lombards : Marqwarl, Baltwin, Hartwin; en français, Marquart, Baudouin, Ardouin.

Le d bas-allemand se montre constamment dans les mots français, et n'y est jamais remplacé par le t haut-allemand.

Il suit de ce relevé qu'en ce qui regarde le choix entre des lettres de même organe, le français hésite quelquefois, mais prend en général les lettres que prennent les dialectes basallemands. C'est donc à ces dialectes qu'il se rattache étymologîquement d'une manière plus spéciale.

Cela est si vrai que certains mots français reproduisent exactement la forme gothique, et diffèrent de la forme hautallemand, quoique celle-ci soit plus moderne. Meurtre est tout à fait semblable au gothique maùrthr, et ressemble beaucoup moins à l'allemand ancien, mordar, et à l'allemand moderne, mœrder.

Du reste, la plus grande ressemblance du français avec les dialectes qui s'éloignent du haut-allemand s'explique par l'histoire. Parmi les trois peuples principaux qui conquirent la Gaule, le groupe bas-allemand réclame la langue des Goths, qui subit constamment les mêmes permutations que les idiomes saxons et Scandinaves. A quel rameau de la race germanique appartenait la langue des Burgundes? M. Diez la range sans hésiter avec le haut-allemand. Cependant les Burgundes étaient originaires de l'extrémité septentrionale de l'Allemagne; on retrouve même leur nom dans celui de l'île de Born-Holm, qui s'est appelée Burgundar-hohn, l'ile des Burgundes, entre la côte allemande et la Suède.

Dans les noms propres de leur nation, on trouve, ce me semble, la prédominance des lettres affectées au groupe bas-allemand. Le d, au lieu de t, dans Gundiehar, Gundebaud, et dans

3i0 FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.

Sigismund ; dans le mot Burgund lui-même, où on remarque aussi le b pour le p, et le g pour le fe, Burgund, en haut-allemand, serait Purkunt.

Quant aux Francs, qui formaient, comme on sait, plutôt une association qu'une race, le dialecte qu'ils parlaient devait être un pou indécis et mêlé comme la composition de leur peuple. Mais ils sont entrés en Gaule par le pays où Ton parle aujourd'hui les dialectes qui se rattachent au bas-allemand; et, dans les monume-nts qui leur sont attribués, on remarque, dans une plus grande proportion, les caractères des idiomes bas-allemands.

Aucune des trois nations qui ont conquis la Gaule ne parlait donc un dialecte purement haut-allemand, et c'est à l'autre groupe des langues germaniques qu'il faut s'adresser dans la recherche des étymologies françaises. D'où il résulte qu'on doit moins considérer l'allemand littéraire actuel, dérivé en grande partie du haut-allemand, que le gothique, l'anglosaxon, l'ancien Scandinave, et subsidiairement les dialectes nés de ces deux dernières langues.

§ 2. — Quels mots germaniques ont passé en français.

II est curieux d'étudier quel ordre d'idées et quelle classe d'objets ont été désignés de préférence dans la langue française par des mots germaniques.

Je trouve d'abord, comme on l'a remarqué, et comme on devait s'y attendre, les armes et ce qui se rapporte à la guerre 4.

A. fr. heaume, casque, goth. hilm, ail. helm. A. fr. eslingue, fronde, angl. sling.

A. fr. brand, glaive, a. se. brand*.

Hache, ail. hache, houe, hacken, hacher.

Dague, ail. clegen, épée.

4 Voy. le Chant sur la victoire du roi Louis, la Prière de Cologne. 2 Brand est perdu, mais nous avons conservé brandir.

Espieu, espies, ail. spiess.

Hallebarde. I . , ,

n - . , % ) barta. hache.

Pcrtuisane a). \

Javelot, a. se. gaffelok.

Guerre, angl. war *.

Champion, goth. ehempo.

Escrimer, a. h. -a. scirman.

Fourbir, a. h. -a. vurban.

A, fr. navrer, blesser, a. se. nafar, perceur.

Bannière \

G un fan on (

Fanion alL fahne'

Pennon )

Garde, vardja.

A. fr. gai te2, ail. wachter.

Des termes de marine :

E quif. a. h. -ail. scif.

Cingler (pour singler), a. se. $igla\

Flotte, a. se. floti.

Ces derniers mots doivent avoir été apportés surtout, en français, parles Normands.

Puis des mots qui expriment des idées tristes, des qualités déplaisantes, des défauts, des injures.

Morne, goth. maurnan, être affligé.

Bizarre de bizza, colère 4.

Gredin de greedij, angl., affamé.

Laid, dan. leed, odieux, difforme.

Gringalet, geringel, homme de peu (b).

1 Dans l'allemand du moyen âge, werre, scandale, n'avait pas le sens de guerre, qui, en allemand, s'est toujours dit krieg.

2 D'où le guet, guetter, aguets.

5 Un a été appelé ici par son attraction naturelle pour YL Voy. plus haut.

4 Bizzarro, bis-betico en italien dérivent de ce radical, et ont le sens de fantasque et de colérique. De la même racine vient notre mot populaire bisquer. — [Étymologies très-contestables; voir le Dict. de M. Littré aux mots bizarre et bisquer.]

[a) [M. Diez, Etym. Wôrt., I, 508, remarque que cette étymologie laisse inexpliqué le suffixe ane. On ignore l'origine de ce mot dont la forme italienne, probablement plus rapprochée de la source, est partigiana.]

(b) [Étymologie douteuse; voir le Dict. de Littré à ce mot.]

Rogue, a. se. hroki, insolent.

Honnir, goth. haunjan.

Honte, honda (honte est le substantif de honnir).

A. fr. gabber, a. se. gabba.

Loque, a. se. lokr, pendulum quid, haillon

S'avachir, goth. tveichjan.

Grimace, grimo, ride.

Se grimer, a. se. grima, masque.

Affreux, a. h.-a\l.eiver , horreur.

Souiller, goth. sauljan.

La prédominance de l'élément germanique dans les mots qui expriment des idées terribles, fâcheuses , repoussantes, a sa raison dans les habitudes des peuples qui les ont apportés, dans leur caractère plus sombre que le caractère des vaincus, et dans le mauvais vouloir de ceux-ci pour leurs conquérants. Mais il faut restreindre ce que cette induction pourrait avoir d'excessif, en rappelant que les langues, et par conséquent les peuples germaniques ont fourni au français un certain nombre de mots qui expriment des idées gracieuses et gaies.

Mignon vient de minêon, aimer. Il a fait mignard, mignarder, mignardise, mots qui n'ont rien de la férocité germanique. De geil, joyeux, venait le verbe galler, se divertir; d'où, une galloise, une femme réjouie; il en est resté gala, grand festin.

Un autre contraste de même genre est celui que forment avec les termes guerriers énumérés plus haut, les expressions suivantes, qui se rapportent toutes aux habitudes de la vie rustique :

Gerbe de garba, a. ail. * Jardin de garto (cas obi. gartin).

Gazon de ivazo, glèbe.

Hutte, de hutta.

Berger de bergen, conserver (a).

Crèche, de chripfa.

[à] [Berger vient de berbicarius .]

ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 543

A. fr. herde, de herde, troupeau.

A. fr. fuie, de folck, angl., flock.

Cette opposition est une fidèle image de celle que présentait l'ancienne vie germanique, à la fois agricole et aventureuse, à la fois pastorale et guerrière.

Les noms des dignités féodales, surtout de celles qui tenaient aux vieilles mœurs germaniques, mareschal, de mariskalk, le préposé aux chevaux; séneschal, de siniskalk; échanson, de schenco; marquis, de mark, frontière; eschevin (lat. scabinus) de scepeno. Pour comte et duc, la féodalité française garda les noms latins.

Quant à baron, son nominatif, dans l'ancienne langue, bers, vient-il du gothique vair, homme, identique à vir en latin et à vira en sanscrit, ou bien du celtique ver, qui est encore le même mot l ? Ce qui ferait croire à cette dernière origine, c'est de voir le scholiaste de Perse dire : Lingua Gallorumbarones vel varones dicuntur servi mil itum2. Ce mot eût été déjà bien dégradé de sa signification primitive au temps du scholiaste; ayant voulu dire primitivement un guerrier, il serait tombé au sens de soudard et de goujat. Puis, ce mot ainsi avili se serait relevé, et serait devenu le titre aristocratique des tiers barons de France et d'Angleterre. Cette destinée serait curieuse ; elle est probable, mais n'est point certaine.

La chevalerie, germanique par son origine, a emprunté peu de mots aux langues germaniques. Behourd venait de l'allemand hurten, d'où heurter, heurt. C'est le mot qu'emploient de préférence les poètes chevaleresques allemands. Il exprime, dans sa rudesse et sa simplicité primitives, le choc, le heurt de deux guerriers armés de fer. Mais la plupart des termes chevaleresques sont d'origine latine. Il faut se souvenir que, si elle avait son principe dans les anciennes mœurs

1 En irlandais.

2 Ménage, Dict. étym., t. I, p. 151.

germaniques, la chevalerie a été cultivée et raffinée surtout en Provence. Là fut créé le vocabulaire de la science amoureuse, et ce vocabulaire, comme on doit s'y attendre, est presque tout néo-latin. Cependant on y trouve drud, qui est germanique. Quant à gaïïant, gallanterie, qui le sont également, ils n'avaient pas au moyen âge le sens qu'ils ont aujourd'hui. Le mot qui exprimait à peu près l'idée que nous exprimons par les mots galanterie, chevaleresque, c'était domnei, de domna (domina). Ce qui est plus singulier, c'est que le mot trobar, trouver, d'où trobador, trouvère, paraît venir du verbe ancien allemand treffan (a).

Les idées germaniques se peignent dans les mots que les langues germaniques ont donnés à la langue française. Dans l'origine, rico voulait dire puissant ; il a pris le sens actuel de riche, quand la richesse a commencé à être une puissance. Aujourd'hui gagner se rapporte surtout à des idées de commerce et d'industrie ; il nen était pas ainsi à l'origine : weidanon voulait dire à la fois chasser et paître l. A une époque où la chasse et le pâturage étaient les deux principaux moyens d'existence, ce mot weidanon, qui s'appliquait à tous deux, a été le signe du profit, du gain.

Hardes vient de herde (b) , troupeau, la première richesse des peuples germaniques à leur état ancien; hardes s'est dit ensuite de toute sorte de propriété, et en particulier de celles que quelqu'un porte avec soi, ce que nous rendons par ses effets.

Bague dérive de l'ancien Scandinave baugr, a. sax. beagh,

1 Diez, t. I, p. 282. Gaagner, en ancien français, veut dire cultiver, labourer, et gaagnage, terre labourée, ensemencée.

(a) [De turbare selon Diez [Etym. Wprt, I, 428), étymologie confirmée par la publication récente d'un texte du douzième siècle où on lit torvevent, trouvèrent; voy. le Jahrbueh flir romanische und englische Literatur, VI, 364.]

(b) [Étymologie inadmissible, parce que Ve germanique ne se permute pas en a. Du reste on ignore l'origine de ce mot.]

ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 345

parce que îes anneaux que les anciens peuples germaniques portaient aux bras leur servaient de monnaie ; ils les brisaient1 et en donnaient un morceau en écbange de ce qu'ils voulaient acquérir. C'est ainsi que bague a voulu dire, comme bardes, ce qu'on possède. Se retirer /es bagues sauves, c'est se retirer en emportant ses effets [a).

Le vrai sens des dérivés fiançais s'explique souvent par celui du mot germanique, type et source de ces dérivés. Joli se rapporte aujourd'hui aux agréments du visage; au moyen âge, il avait évidemment un autre sens, il voulait dire gai, alerte, joyeux. Tel est le sens -qu'il a dans les poésies des trouvères, et qu'avait au dix-septième siècle l'expression un joli garçon (b) . Le mot joli doit ce sens primitif à son origine germanique;^/, dans l'ancienne langue Scandinave, voulait dire fête, réjouissance, et pourrait bien dériver lui-même d'iul, nom du jour dans lequel on célébrait, dès les temps les plus reculés, en Scandinavie, l'époque du solstice d'hiver par de bizarres divertissements, dont a hérité la fête de Noël, qui s'appelle encore aujourd'hui en danois Iule dag. Telle paraît être l'origine reculée et mythologique d'un adjectif qui, venu de si loin, a fini par être tellement français, qu'il exprime aujourd'hui une nuance à peu près intraduisible dans les autres langues.

Il faut remarquer que plusieurs mots d'origine germanique, qui existaient dans l'ancienne langue, ont disparu du français moderne.

1 De là est venue l'expression suédoise shilling, en anglais shelling, de skilla, diviser*. Les habitants de la côte d'Afrique se servent d'anneaux en guise de monnaie.

* Le mot français esquille (terme de chirurgie), fragment d'os, doit avoir la même origine.— [11 vient de schidiœ, grec sr^ioiov. Diez et Littré.]

(a) [Bague au sens d'anneau et bagues toujours au plur.) au sens de bagages sont deux mots différents. Voy. sur le premier Diez, II, 208, et Littré; sur le second Diez, I, 44, baga, et Littré, bagage.]

(b) [Ce sens est, comme on sait, celui de l'anglais 70//*/.]

Germanique.

Balths (goth.) hardi ,

Mark (angl.), but,

Wallen, errer, Fold, enceinte, Sciuran,

Skairnan, railler, Brunja, cuirasse,

Hil, a. sax. poignée d'une épée,

Vieux français. Dérivés.

bauds, baus, balde- s'ébaudir.

ment, les Rois, p. 46.

merc, les Rois, 79, marquer, remarquer, —

able.

waller, ib. 90 [a).

falde, ib. 93.

escurer 'enlever), ib. d'où escurie.

escharnir, ib. 118.

brunie, Ch. de Roi..

enlieldie , en parlant d'une épée, Ch. de Roi.,

Grant, angl., accorder, graanter(c;.

Zerian, tarier, tourmenter.

Goth. gaurs, gore, trisle.

Iehen, dire, gehir, confesser.

A. ail. merran, empêcher, marri.

Snel, rapide, isnel.

§ 3. — Comment s'est opérée ia transformation des mots germaniques en mots français.

Beaucoup de mots germaniques ont passé par le latin pour arriver au français, et, dans ce passage, ont subi une modification qui subsiste dans leur dérivé français. Hamm, en latin barbarea fait camisia, d'où chemise (camisolle, camisard) (d). Cuivre vient du mot latin vipera, mais a pris le w germanique.

[a) [\e texte porte, « e alerent walcrant ça et la ». L'infinitif est donc walcrer et non waller c'est l'anglais walk.]

[b) [Le texte porte, à l'infinitif, es carre, et un peu plus haut (p. 116) on lit : « David el jur escust la preie » [eruit ergo David omnia, etc.); le verbe est donc bien escurre et non escurer ; il vient d'excutere et n'a rien de commun avec sciuran ni avec écurie.]

[c) [C'est l'anglais grant qui vient de graanter, et non pas graanter de grant.]

[d) [L'étymologie de chemise est très-douteuse; voy. Littré à ce mot.]

ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 547

Quelquefois un radical germanique n'a pas passé au français à l'état simple, mais il a formé des composés qui euxmêmes n'existent point dans les langues germaniques. Rât, qui voulait dire conseil, secours, et aussi provision (al l.gerath, supellex), a formé l'ancien mot français conroi (conredium et corredum, Du Cange, Gloss.), arroi (it. arredo).

Le vieux mot esmayer, d'où émoi, est formé du verbe gothique macjan, pouvoir, qui à l'état simple ne se retrouve pas en français 4.

Il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'un mot germanique ait conservé en français la terminaison caractéristique du diminutif ken, comme mannequin, dans son double sens, soit qu'il veuille dire une poupée destinée à servir de modèle aux peintres, de man, homme, ou une hotte, de manne, a. fr. panier.

Quelquefois la forme du diminutif latin ou italien s'est ajoutée à un mot germanique. De raus on a fait roseau, rosel; de chauch, chouette 2; de ham, hameau, hamel.

Un mot germanique a pris aussi la terminaison du participe passé des verbes dérivés du latin. Hardus, dur, gotb., a fait hardit, comme qui dirait, endurci au péril, gehœrtet, a. fr. aduré.

Quelquefois un substantif français a pour radical, non un substantif, mais un verbe germanique, qui lui-même n'a point passé au français, comme brèche de hrechan.

L'association d'un radical germanique et d'un radical latin a produit en français des mots hybrides. L'un des plus remarquables est guerdon, wider donum (it. guiderdone'0) . Mauvais ,

1 Esmayer quelqu'un, c'est le priver de ses facultés.

2 Rien déplus établi que l'étymologie de clial-huant, chat qui hue, qui crie; mais quand on trouve chauana en provençal, on est porté à croire que delà est venu en français chouan, qui a pu prendre le t du cas régime et faire chauant, mot qui, par une contusion de son, serait devenu chat-huant.

5 Faute d'avoir fait la décomposition de ce mot bilingue et d'avoir discerné ses éléments constitutifs, Caseneuve y a vu le don de la guerre;

malvais de malus et de vesan, nature. Souhaiter, de sub et de hait a, promettre, qui se prend pour ce qu'on désire, ce qui est heureux, d'où l'ancien français haitier, plaire; dehait, affliction.

Une autre classe plus nombreuse de mots hybrides est formée de ceux qui se composent d'un mot germanique et d'une préposition laiine placée avant ce mot. Agrafer de ad et de krampfo, crampon; attraper de ad et de trappa, piège.

Il est curieux de suivre les diverses altérations et transformations qu'a subies un mot germanique en passant au français, par exemple, de sturm, qui voulait dire assaut; en ajoutant une syllabe au commencement et une syllabe à la fin, on a fait estourmie. Puis, en retranchant Y m de la fin, on a fait estour (Th. fr. au moyen âge, p. 224). Puis, par l'addition de Ys du nominatif roman et la suppression de la dernière consonne radicale que Ys entraîne souvent, en changeant la diphthongue ou en eu, on a eu en estais:

Et le défia à Yesteus.

Fables inédites, t. I, p. 125.

Et le défia au combat.

Esteus, au cas régime, a fait esteuf, comme Ponthieu, Pontif, et, sous cette forme, il a été encore employé par la Fontaine (a).

Le même mot germanique s'est souvent altéré par la prononciation de deux manières différentes, et a produit ainsi deux mots qui ne se ressemblent point, quoiqu'ils aient le même radical. Le mot gothique hlanc a fait flanc, et la forme h.-allemand hlancha a fait éclanche (b) par l'apposition de Yes

Ménage, l'allemand verdung, estimation; d'autres, le grec xlp£©s, gain, Mén., Dict. étym., t I, p. 7 13.

(a) [Esteuf ( maintenant éteuf) n'a rien de commun avec estour.]

(b) [On n'est pas d'accord sur l'étymologie des mots flanc et éclanche, mais il est sûr qu'ils ont une origine différente.]

ou e, ordinaire devant les mots latins ou germaniques qui commencent par cl : esclair, éclair, éclisse.

Le français met un e devant les mots germaniques aussi bien que devant les mots latins qui commencent par la syllabe st : estoffe de stoff, comme estât de status.

Le français met aussi un e devant les nombreux mots germaniques en se, comme devant les mots latins : scala, eschelle, escalier, de même :

Esquiper, spika.

Escalin, shilling.

Eschevin, scepeno.

La prononciation et l'orthographe moderne, dans presque tous les cas, ont fait disparaître de ces mots Ys, qui était la première et la principale lettre du radical.

Il y a aussi des exemples d'un e devant un k : écrevisse de krepitz.

L'ancienne langue peut éclairer sur le mode de formation d'un mot français d'origine germanique. Pasquier 1 décompose ainsi le mot abandonner, à ban donner, mettre au ban. Mais Pasquier se trompe évidemment ; donner n'est pour rien dans abandonner , car abandon doit se décomposer ainsi, à bandon, comme le prouvent ces vers : «

Or est Renars en mal randon, Se l'en le volt mettre à bandon.

Rom. du Pieu., v. 1175.

Maintenant Renard est dans une mauvaise situation, car on veut le mettre au ban (le proscrire, le condamner).

Tous mes trésors vous soient à bandon mis.

Gar. le Loh., t. II. p. 250.

Que tous mes trésors soient mis à votre disposition, à vos ordres (germ. bann edit).

1 Recherches de la Fr.} p. 870.

Ménage a reconnu l'erreur de Pasquier, mais il tombe dans une autre, en supposant que a dans abandonner a le sens d 'ab; c'est le sens d'ad qu'il aurait fallu dire, comme le prouvent les exemples allégués plus haut, et ceux même que Ménage a cités.

L'invincible penchant de la langue française pour les contractions se montre d'une manière bien frappante dans les noms propres empruntés aux idiomes germaniques ; ces noms, en général expressifs par les radicaux qui entrent dans leur composition, ont été presque tous tellement déformés qu'on a parfois quelque peine à retrouver leurs éléments. Un illustre historien a étonné bon nombre de lecteurs en leur apprenant que Louis était une contraction de Hlodvig, et que le nom qu'il porte était le même que celui du roi. Théodoric.

En récrivant ces noms dans leur état primitif, antérieur aux contractions que le temps leur a fait subir%M. Augustin Thierry a achevé de restituer à l'histoire des temps barbares la rudesse et la vivacité de sa physionomie native. 11 a averti brusquement l'oreille et les yeux qu'on n'avait pas affaire aux gentilshommes de la cour de Glovis, mais aux sauvages enfants de la Germanie.

La mutilation des noms germaniques a é(é grande en français. Radulf est devenu Piaoul; Hrolfr, Rou ; Thebalt, Thibaut; Gerald, Giraut ou Girou; Markulfr, Marcou ; Uadalric, Oury,

Quelle différence du français à l'italien, où tous ces noms, au lieu de se contracter, acquièrent encore un nouveau développement par l'addition des mélodieuses voyelles que l'italien répand sur les mots qu'il emprunte, et au moyen desquelles il sait tous les embellir : Ridolfo, Thebaldo, Adalarico.

Les mots qui proviennent d'une source germanique sont soumis aux lois de la déclinaison romane, aussi bien que ceux qui proviennent d'une source latine. Les substantifs et

les adjectifs prennent un s au nominatif l. De gram dérive grains :

Grains et marriz et trespansez.

Rom. duRcn., y. 1691.

Triste, marri et pensif.

De même de fel dérive feïs, au cas régime félon.

Cet s du nominatif disparaît au cas régime*.

La terminaison du cas régime en in se voit dans l'ancien français roncin, cheval, de l'ancien allemand hros ou i*os (a), d'où est venu aussi rosse.

Dans plusieurs mots de provenance germanique, le t a été le signe du cas régime, et quelquefois par suite et par abus a formé la terminaison du nominatif. Au lieu de Luxembourg, Strasbourg, on écrivit au cas régime Lucembort, Estrasbort :

De Lucembort Girars et Harduins, De Estrabort Foucars li fils Odin.

Gar. leLoh.,1. I, p. 292.

De Luxembourg,. Girard et Hardouin; de Strasbourg-, Foucai le iils d'Odes.

Gerfaut est le cas régime du nominatif gerfalc-s ou gerfaux ; gavelot (d'où javelot) de gafeloc-s , gafelos (a. se. gaflok); on trouve dans les poërnes allemands la forme française scheneschalt, cas régime de senechals-aux ; enfin, haubert, pour hauberc, est le cas régime de hauberc-s ou haubers. C'est ainsi que maint s'est formé du gothique manags.

Une question qui a été résolue pour les mots provenant du

1 II est à remarquer que plusieurs substantifs et adjectifs gothiques avaient un s au nominatif, hilms, heaume; manags. maint. Cette circonstance a pu fournir un motif de plus pour faire de Vs, emprunté surtout au latin, la caractéristique du nominatif. — [La présence de Vs au nominatif de la déclinaison latine qui contient le plus de mots est un motif suffisant.]

[a) [In n'est pas une terminaison de cas régime; d'ailleurs il y a en moy. -h. -allemand runzit qui répond exactement à rénein. Yoy. Diez. Etijm. Wôrt., I, 558, rozza.]

latin, se présente pour les mots de provenance germanique. Les mots français, dérivés de mots germaniques, sont-ils tirés du nominatif ou des cas obliques?

Bacon (a. fr. jambon) a. ail. bacclio, Héron — hagcro,

Crampon — krampfo,

viennent-ils du nominatif allemand, (hanô)1, o se changeant en on, comme dans Cupidon de Cupido (a). Ou bien viennentils de l'accusatif en un ou on (hanun, hanon)*!

On peut hésiter entre ces deux provenances ; mais jardin, autrefois gardin, vient évidemment de gartin, forme de deux cas obliques, le génitif et le datif, du h. -allemand, garto. Fange vient évidemment des cas obliques de fani, goth., qui sont fanj-is, fanj-a, fanj-i* (b).

Même dans les noms de lieu hybrides, composés d'un substantif germanique et d'un substantif latin, on reconnaît parfois la flexion qui indique à quel cas se trouve le premier. Francville ou Francheville, c'est franca villa; mais Franconville, c'est Francônô [Francorum) villa (c).

On peut donc déterminer dans les mots français à origine germanique, non-seulement la racine, "mais encore la flexion grammaticale de cette racine.

§ 4. — Influences indirectes des idiomes germaniques sur le français.

A ces influences évidentes des langues germaniques sur la langue française, on peut en ajouter de moins certaines,

1 Hanô représente les masculins de la première déclinaison faible du h. -allemand ancien Voy. Zieman, Grundriss zur buchstaben iincl flexionslehre des Altdeutschen nach Grimm bearbeitel, p. 52.

2 Se déclinant sur kunt, kimjis, neutre de la seconde déclinaison forte de Grimm., ib., p. 51.

[a) [Les mots français en on se sont formés sur l'accusatif onem,]'

[b) [Il est bien plus probable que fange vient du latin fomix.Noy. Littré.J

[c) [Ou Franconis villa.]

qu'ont indiquées M. Raynouard, M. Diez-1, et surtout M. Mourain de Sourdeval 2 (a).

Les principales sont l'emploi de on dérivé d'homo, pour remplacer le man des langues germaniques. J'en ai parlé dans cet ouvrage. Voy. p. 131.

Le verbe auxiliaire avoir : mais nous avons vu que l'usage de cet auxiliaire s'était introduit peu à peu dans la langue latine; on le retrouve dans le valaquearaw. Je crois donc qu'on n'a pas besoin, pour expliquer son emploi, d'avoir recours aux langues germaniques.

L'article : mais l'article néo-latin, né du pronom démonstratif latin, n'a aucun rapport avec l'article des langues germaniques; par conséquent, il n'est point vraisemblable qu'il ait été introduit par elles. C'est la même difficulté que pour dériver on de man.

L'emploi de l'article indéfini : mais on le trouve en germe dans Térence 3.

Quant à certaines locutions françaises dont l'équivalent n'existe pas en latin, et qui semblent traduites des langues germaniques, comme pardonner, vergeben; environ de, umbirinc ; avertir, warnen, isl. varna, détourner; je vais lire, a. sax. ic garœdan; ces associations d'idées sont trop naturelles pour forcer à chercher une commune origine à des manières de s'exprimer qui ont pu se produire indépendamment les unes des autres dans des langues différentes.

1 Gramm. der Rom. Spr., t. I, p. 57.

2 Études gothiques, p. 42 et suiv.

3 Ad unum aliquem confugiebant. Andria, acte I, se. v.

[a] [On peut ajouter l'ingénieux mémoire de M. Max Millier sur les « nuances germaniques » de certains mots romans [Ueber deutsche Schattirung romanischer Wôrte, dans la Zeltschrift de Kuhn, V, 11, 24). Les conclusions en ont d'abord été combattues par M. Littré, Journal des Sav., avril 1856 (Cf. Hist. de la langue fr., I, 96 et suiv.), puis, d'une façon plus radicale, par M. P. Meyer, Bibl. de V Ecole des Ch., 5, IV, 355-61.]

VI. — Mots étrangers introduits successivement dans la langue.

Les idiomes celtiques, les anciens idiomes germaniques, et surtout le latin, ont fourni les éléments constitutifs de notre langue ; les autres idiomes y ont apporté des mots isolés, dont rétymologie doit être indiquée dans un vocabulaire, mais sur le compte desquels il n'y a presque rien à dire de général, et qui, par conséquent, ne peuvent nous arrêter longtemps, car ce sont des acquisitions faites après coup, ce ne sont point les éléments du patrimoine primitif.

Pourtant, dans un inventaire complet de notre richesse lexicographique, il faudrait remarquer, comme on Ta fait, que nous devons aux Anglais un grand nombre de termes de marine : beaupré de bowsprit, etc.

Aux Italiens, plusieurs termes d'art. Pour la peinture : paysage, clair-obscur, chiar-oscuro ; cadre de quadro qui, en italien, veut dire tableau; ébauche d'abbozzo(a).

Pour la statuaire : bas-relief, basso rilievo. Nous n'avons pas traduit alto rilievo.

Pour la musique : andante, air, ariette, air de bravoure, {bravoure est loin d'être pris ici dans le sens français); dilettante, violon, dont la finale on présente la terminaison one des augmentatifs italiens ; piano, abréviation de forte-piano, qui est un non- sens.

Pour l'architecture : corniche, corniccione (b); balcon, balcône; fronton y frontone.

Les mots qui correspondent à un augmentatif italien en one, accio, azzo, accia, azza, ou à un diminutif en ino, etto,

(a) [Il ne se peut qu'abbozzo ait donné ébauche, plus anciennement esbauche. Ce dernier mot doit sans doute être reporté au simple bauche. "Voy. Littré, ébauche.]

(b) [Non pas exactement de corniccione, mais de comice qui en italien a le même sens.]

ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 555

ina, ettci) sont en général d'origine italienne. Caleçon de calzone, canon de canone, bamboche de bamboccia, bambin de bambino, chevalet de cavaletto.

Beaucoup de mots italiens ont fait irruption au seizième siècle; quelques-uns, après avoir été de mode alors, ont été rejetés depuis : en couche pour en ordre, d'acconcio, garbe de garbo, contraste pour dispute (il est resté dans un autre sens). D'autres ont survécu : accorte (le masculin n'a pu prendre, le féminin a été plus heureux), supercherie de sovercheria, attaquer d'attacare, attacher (on disait d'abord attacher V escarmouche l) .

De cette époque aussi datent les formes italiennes cavalier pour chevalier, embuscade pour embûche 2.

On trouve aussi en français des mots empruntés à bien d'autres langues. Nous n'avons point à suivre les fils qui sont venus traverser la trame primordiale de notre tangue ; il nous importe assez peu que caracoler 3 vienne de l'espagnol, espièglerie de l'allemand 4 ; qu'il y ait en français des mof s hongrois, comme heyduc, hussard ; des mots turcs, comme bazar, qui veut dire achat et échange de marchandises ; des mots persans, comme tapis, tabeh, déjà connu des anciens3; des mots chinois, comme thé (tcha), soie (se) ; et jusqu'à un mot caraïbe, tabac.

Seuls, les mots arabes méritent un peu plus d'attention; assez nombreux et ayant pénétré de bonne heure dans le français, ils attestent pour la plupart les communications que nous avons eues avec les peuples musulmans au moyen âge, et par là ils acquièrent quelque importance.

La formation de plusieurs de leurs dérivés est curieuse.

1 On reconnaît l'origine du mot attaquer dans cette phrase de Montaigne : J'ai attaqué cent querelles, Essays, t. III, ch. ix.

2 Pasquier, Recherches, p. 814

3 Caracol, coquille ou escalier en spirale.

4 Eulenspiegelei, un tour dEulcmpiegel, héros comique d'un livre populaire en Allemagne, et d'une foule de facéties que ce livre raconte.

5 Yoy. De lat. falso susp., p. 550.

Amiral est singulièrement composé des deux premiers mots du titre d'émir al bahr, commandant de la mer, tandis qu'on a retranché le troisième, bahr, la mer, dans lequel résidait précisément le sens que nous avons donné au mot amiral^ résultat de cette étrange mutilation (a).

Cramoisi a reproduit non-seulement le radical kirmis, nom arabe de la cochenille, mais la forme de l'adjectif kirmesi, teint en cochenille.

Il est bizarre que le mot caffard, employé pour désigner un faux dévot, soit dérivé du nom que les Arabes donnent aux infidèles, kafir, impie, blasphémateur. Le pluriel de kafir est kouffar. L'idée d'hypocrisie attachée au mot caffard (b) se retrouve dans le verbe arabe kafara, qui signifie cacher.

Les influences scientifiques des Arabes sont attestées par les termes qu'ils nous ont enseignés. Ces propagateurs du système de numération indien, que nous appelons arabe, nous ont fourni le mot chiffre, cifr. Il est remarquable que ce soit le nom du zéro, sur l'emploi duquel repose en effet tout le système décimal, qui soit devenu le nom du chiffre en général. Cifr désigne en arabe le zéro, et veut dire vide, de safira, vacuum fuit.

Si les Arabes n'ont point inventé l'algèbre, connue avant eux des Hindous et des Grecs, ils l'ont enseignée les premiers à l'Europe moderne, et ont eu la gloire de la nommer. Algèbre est composé de l'article a/, dont la présence fait reconnaître l'origine de plusieurs autres mots dérivés de l'arabe, et de djabara, qui, comme le mot français réduire, se dit à la fois

[a) [Diez a remarqué (Etym. Wôrt., 1, 17) que cette étymologie n'est pas acceptable : 1° parce qu'émir ne saurait donner dans les langues romanes un mot commençant par a; 2e parce qu'amiral ne signifie pas en anc. fr., comme dans l'usage actuel, commandant de flotte, mais simplement commandant. Il faut donc s'en tenir à l'arabe amïr qui a ce dernier sens. Ce mot, modifié par divers suffixes, est devenu en latin amiratus, amiraldus, etc., en anc. fr. amiré, amiral , amiraut, amirant (cf. l'ital. almiranté) . ]

[b) [C'est l'étymologie de Ménage, adoptée aussi par Diez. Elle n'est pas hors de contestation; voy. Littré.]

d'une opération mathématique et d'une opération chirurgicale : réduire des quantités, réduire une fracture.

La priorité des connaissances astronomiques des Arabes sur les nôtres est attestée par les termes que la science occidentale a reçus d'eux et conserve encore. Azimuth d'à/ samt, la direction; zénith du même mot saint; nadir de nadhtr al samt, ce qui est en regard du zénith.

On sait aussi que les Arabes furent les premiers maîtres de chimie qu'ait eus l'Occident; aussi le nom de cette science, bien que grec d'origine, fut augmenté de l'article arabe (alchymie). Il en fut de même du mot grec ajx6i£, olla, calioo, qui, écrit en arabe, anbik,\)rit aussi l'article al, et forma ainsi le mot alambic, lequel à son tour est entré dans notre langue au point de former le verbe alambiquer, pris au figuré pour raffiner , subtiliser. En italien, lambicare, lambicarsi il cervello. Alcali est un mot plus purement arabe, alkili voulant dire dans cette langue les cendres produites par la combustion du varec.

La grande renommée des médecins arabes au moyen âge explique pourquoi le mot mir, d'émir, seigneur, a été le nom français des médecins : mire, c'est-à-dire maître.

Cherbet, boisson, a fait sorbet et sirop.

Le commerce, qui doit beaucoup à l'activité des Arabes au moyen âge, leur doit le mot magasin ; de khazana, enfouir dans un grenier, ils ont formé le mot makhzanum, qui signifie un lieu de dépôt pour les objets utiles. Tel est aussi le vrai sens de magasin en français : c'est ainsi que l'on parle des magasins d'une armée. L'emploi de magasin au lieu de boutique est né récemment de cette confusion volontaire par laquelle la vanité commerciale moderne a substitué tant de mots nouveaux et souvent impropres à des mots plus appropriés, mais qui semblaient vulgaires et que l'on dédaignait.

Il est encore plusieurs mots français dont l'origine est arabe ; les uns reproduisent exactement le sens original :

mesquin de meskin, indigent, humble, misérable; caraffe (a) de carabeh, broc; chiffon de sephen, pelure, ce quon balaye. Les autres le modifient, soit en lui donnant plus de généralité, comme juppe de djubbeh, qui ne se disait que d'une veste ouatée de coton entre l'étoffe et la doublure; soit en lui donnant un sens plus restreint et plus particulier: câble de cabl, un fort lien (b) . De môme foulk, navire, a été pris pour une espèce particulière de navire, felouque.

Plusieurs dérivés français de l'arabe sont hybrides. Les Arabes ont mis l'article al au-clevant de plusieurs mots grecs, et ont ainsi composé alchymie du grec xupta, et, suivant Scaliger, almanach de pïïvatoç, qui concerne les lunes, les mois; enfin, alambic, de a^êi£. De même, M. Diez incline à voir dans alcôve, non pas cobed, coupole, dôme, voûte, mais le gothique chovo l.

Je crois devoir à peine mentionner quelques objets importés de l'Orient, et dont le nom indigène a subsisté dans notre langue.

Jasmin, iasmin, persan (c).

Limon, limoun, arabe.

Civette de zebad, nom arabe de la liqueur odoriférante qu'on tire de cet animal. Ce nom a pour origine une singulière erreur; les Orientaux croient que l'on trait la civette, et zebada signifie agiter le lait pour en faire du beurre.

Les objets dont le nom a une origine orientale, et désigne la ville ou le pays qui les a produits d'abord, sont plus à remarquer.

1 Gramm. der rom. Sprach., t. I, p. 59. — [M. Diez est revenu à l'étymologie arabe dans son Dict. étym., I, 14.]

(a) [ « On ne voit pas comment ce mot arabe serait entré dans le français, » dit M. Littré (au mot chiffe), qui du reste ne se prononce pas sur Fétymologie de ce mot.]

[b) [On trouve déjà dans Isidore capulùm, corde, ce qui, selon la juste remarque de M. Diez, exclut l'étymologie arabe, les mots ayant cette origine ne s'étant introduits dans les langues romanes que postérieurement à l'époque d'Isidore.]

(<-') [Plutôt jâsemîn, ce qui correspond mieux au prov. jaussemin.]

Échalotte, de la ville (L'Ascafon, d'où cette plante potagère a été rapportée en Europe.

Maroquin se dit encore pour une peau qu'on préparait dans l'empire de Maroc.

On ne dit plus qu'en anglais cordouan, pour désigner du cuir de Cordoue; mais on le disait autrefois en français, et de là est venu le mot cordonnier, qui est resté.

Le mot échec a été l'occasion des suppositions étymologiques les moins fondées; on peut les voir dans Ménage. On aurait échappé au ridicule de la plupart de ces hypothèses, si Ton avait réfléchi, avant de s'y livrer, que les échecs nous venaient de l'Orient ; car on aurait été conduit naturellement à chercher l'étymologie de leur nom dans une langue orientale.

Cette étymologie conduit à schah rendj, en persan la détresse du roi (Wilkins, Dict. anglais-persan). Schah est devenu échec; a. fr. eschec, ital. scacco, esp. xaque. Ce qui le prouve, c'est l'expression scacco matto, xaque mate, le roi est mort (de mata, arabe, tuer), que nous disons vicieusement échec et mat. La conjonction est de trop; nous l'employons faute de connaître le sens et l'étymologie du mot échec.

Ce jeu est originaire de l'Inde, mais il est venu aux Européens par les Arabes, et à ceux-ci par les Persans. Il a suivi le même chemin qu'un grand nombre de contes reproduits dans les fabliaux du moyen âge, et, comme la plupart de ces contes, il porte l'empreinte du milieu persan et arabe par lequel il a passé.

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