‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 51 sur 71 · I. — Anciens dialectes · texte numérisé non relu

I. — Anciens dialectes

Un jeune homme, mort à vingt-neuf ans, M. Fallot, avait entrepris une étude approfondie des anciens dialectes français; il n'a pu la terminer. Des mains amies ont publié son œuvre interrompue par la mort; c'est ce qui a paru de plus complet sur un sujet à peine effleuré jusqu'ici, et ce travail inachevé contient assez de choses neuves et utiles pour recommander la mémoire de son jeune et malheureux auteur à la reconnaissance de tous ceux qui étudieront après lui l'histoire de la langue française.

Je crois rendre hommage à cette mémoire en discutant brièvement quelques résultats de l'important travail de M. Fallot, et en l'examinant dans ses rapports avec ce qui fait l'objet du mien : l'histoire de la formation de la langue française.

Quant à la classification des dialectes français, M. Fallot les divise en trois classes, et leur donne le nom de normand, de picard et de bourguignon.

Il y a d'abord quelque chose d'étrange à donner le nom de bourguignon au français parlé dans l'Ile-de-France et au bord de la Loire, c'est-à-dire au français qui est devenu la langue de Paris'et l'idiome littéraire de notre pays. Il est bien certain

que, dès le douzième siècle, on considérait le langage de l'Ile-de-France comme le meilleur. Coenes de Béthune *, qui dit que

Son langage ont blasmé li François,

s'excuse sur ce qu'il est Artésien, et n'a pas été élevé à Pontoise :

Ne cil ne sont bien appris ne courtois, Qui m'ont repris se j'ai dit mot d'Artois, Car je ne fus pas norriz à Pontoise.

Et ceux-là ne sont pas bien appris ni courtois qui m'ont

repris si j'ai dit un mot d'Artois, car je ne fus pas élevé

à Pontoise.

11 y avait donc une langue dans laquelle il était de bon air de parler et d'écrire, et cette langue, c'était celle de Pontoise, ou, ce qui est la même chose, de Paris.

Le bourguignon avait, comme le picard ou le normand, ses particularités qui existent dans le patois bourguignon moderne, et sont restées étrangères au français. Telle est l'habitude de mettre un i à la fin des mots terminés en a ou en e ; lai, pouretei, dans les noëls de Lamonnoye, lai vierge, emmaillottai, emmaillotté2.

On ne saurait donc confondre le bourguignon avec le français de France, en prenant ce dernier mot dans le sens restreint qu'il a eu longtemps.

Malgré l'étendue de ses recherches , M. Fallot a-t-il toujours bien caractérisé les dialectes? Les formes qu'il a attribuées à chacun d'eux ne se retrouvent-elles point dans une autre?

Les caractères fondamentaux du dialecte normand, selon M. Fallot, sont énumérés à la page 25. Il y est dit que ce dialecte rejetait Yi de la plupart de nos syllabes en ie, ier, ai,

1 Ram. fr., p. 83.

2 Fallot, p. 52. Schnakenburg. Tableau synoptique et comparatif des idiomes populaires ou patois de la France, p. 240.

air, et écrivait ces syllabes par un e pur, comme dans derrere, lesser, plere (a).

En examinant des textes dont l'origine normande n'est pas douteuse, on sera forcé de restreindre considérablement cette règle : ie pour e se rencontre presque à chaque page; je cite à l'ouverture du livre nagierent pour nagèrent :

Tant nagierent è tant siglerent.

Rom. de Rou., vers 475.

Ils naviguèrent tant et cinglèrent tant.

Marchié pour marché :

De tut le lor rienz ne demande Forz li marchié de la viande.

Vers 554.

Ne leur demande rien du leur Hors le marché des vivres.

Trieves pour trêves :

Convine è trieves li donerent.

Vers 567.

Ils lui accordèrent une convention et une trêve.

Routier pour rouler :

Le naz fronchir, li ex roulier.

Vers 591.

Froncer le nez, rouler les yeux.

Le'gier, herbergier, chalengier, aprouchier, comenchier, desrengier, chevalchier, encachier, t. I, p. 202-203.

Il est vrai qu'ai se change souvent en a et en e ; cependant on le trouve bien fréquemment dans le Roman de Rou;

[a] [Cette particularité est ordinaire en anglo-normand. On trouvera dans le Jahrbuch fur englische uncl romanische Literatur, VI (1865), 115, une note du professeur Mussasia où sont énumérés les cas dans lesquels Ye se diphthongue, c'est-à-dire prend Vi parasite.]

exemples : Bretaingne, Huon II maingne, Alemaingne, chevetaingne Espaingne, montaingne , plaingne, remaingne, fraingne saingne, ovraingne, gaingne, t. I, p. 201-202.

Voici d'autres exemples empruntés à des ouvrages normands :

xvni niefs out en baillie...

Li quiens Gowine od mult grand ost...

De Humbre en Ouse en son venuz A Saint-Wilfri des niefs issuz...

Qui ceo ne siet ne n'en remembre.

Geoffroy Gaimar, Cliron. anglo-normandes, t. I, p. 3 et 5.

Il eut sous son commandement dix-huit nefs... Le comte Godwin avec une fort grande armée... Us sont venus de l'Homber dans l'Ouse, ils sont descendus de leurs vaisseaux à SainMYilfrid... Qui ne sait pas cela s'en taise.

De son pière durai avant... p. 2.

La flambe rendoit fiel odour... 3.

Grimm fet niefs apparailler... ib.

A Dieu del ciel se comanda... 4.

Mes ne sievent qu'en part a!er... ib.

Lai d'Havelok le Danois,

Je parlerai auparavant de son père... La flamme rendait telle odeur... Grim fit préparer les vaisseaux... il se recommanda au Dieu du ciel... mais ils ne savent où aller.

E gaaingner destriers blans è vair è ferranz; E de perdre des lor si vait li covenanz.

Rom. de Rou, vers 4100.

Et gagner des destriers blancs et de diverses couleurs, et gris de fer, et de perdre des leurs, telle est la convention.

La Vie de saint Thomas de Cantorbéry, publiée par l'illustre philologue M. Becker, présente beaucoup de caractères du dialecte normand, et le sujet porte à croire qu'elle a été écrite en Normandie ou en Angleterre. Eh bien ! dès le premier vers se montre le son ie pour e que M. Fallot dit être rejeté par le normand :

... Li messagier le rei furent mult vezié; Quand virent qu'il estoient ensi poi avancié,

Vapostolie Alissendre unt ensi araisnié:

Sire, li reis vus ad porté grande amistié, Bien li devriez faire (a) qu'il vus ad preié.

Les messagers du roi furent bien adroits; quand ils virent qu'ils étaient si peu avancés, ils ont adressé ainsi la parole au pape Alexandre : Seigneur, le roi vous a porté grande amitié, vous devriez faire ce dont il vous a prié.

Ces cinq vers, qui présentent sept exemples de ie pour e, en présentent deux de ai qui n'est point devenu e : araisnié et faire.

On trouverait des exemples pareils à peu près à toutes les pages.

II en est de même à la traduction de la Chronique de Jordan Fantosme. On trouve à la page 88 baisier et non pas beser, laissier et non pas lessez. Acouragier, mangier, p. 56, véchié, p. 64/, etc.

M. Fallot cite d'autres caractères fondamentaux du dialecte normand. Généralement, dit-il, on écrivait par un u simple la plupart de nos syllabes en o, en ou, en u, en eu, enoi, en on, en or.

I Uu mis à la place de Yo est, il est vrai, un des caractères les plus fréquents dans les textes normands. Il est très-habituel dans la Chanson de Roland, la Vie de saint Thomas de Cantorbéry et les Chroniques anglo-normandes. Mais cette généralité souffre encore de nombreuses exceptions. Dans une page prise au hasard, la page 209, t. I, du Romande Rou, je trouve Yo, dans les mots qui le présentent d'ordinaire dans l'ancienne langue et la langue moderne, vingt et une fois : lor, fors, lor, plusors, lor, ont, forches , forment, tornoiement, joste, joster , lor, totes, fors, o, o, o, totes, fors, mors, trover. Il n'est remplacé par Yu que deux fois : mult, midt.

O, dans le Roman de Rou, paraît remplacer en général notre

(a) [Faire est dans un cas tout, autre que celui qu'a prévu Fallot. Il en est de même de araisnié, bousier, laissiez, cités plus loin.]

ou moderne, comme il arrive dans le plus grand nombre des monuments du moyen âge : forches pour fourches, joster pour jouster, trover pour trouver. Il remplace même ui dans possiez pour puissiez.

Unie, hume, Itums est la forme normande, selon M. Fallot ; on trouve homs, home, dans le Roma?i de Rou, t. I, p. 5 et p. 207.

0 remplace aussi, plus souvent qi\u, la diphthongue eu; exemple : flor pour fleur, seignor pour seigneur, lor enor pour leur honneur, lunguor pour longueur.

Ke li baron e li seignor.

Rom. de Rou, v. 13.

Que les barons er. les seigneurs.

Emprès la mort, de lor enor N'ont ces cuns fors sa lungor.

Rom. de Rou, v. 55.

Après la mort, chacun n'a eu de sa terre que la longueur de son corps.

Perdu ai de mis homs la flor et la bonté.

Rom. de Rou, v. 4055.

J'ai perdu la fleur et la vaillance de mes hommes.

La Chanson de Roland présente mieux peut-être qu'aucun autre monument les signes caractéristiques du dialecte normand, tels que les indique M. Fallot. L'o y domine, Y ai et Vie y sont rares ; cependant on y trouve sans cesse des mots en or et non en ur :

Dolor, p. 114.

Vos, à côté de vus, p. 107.

Flors, barons, lions, honor, p. 111.

M. Fallot indique encore comme caractère essentiel du bourguignon et comme présentant une opposition radicale avec le normand, que le premier de ces dialectes mouillait

toute syllabe en e fermé ou en a pur, tandis que le normand tendait toujours à les rendre sèches. Ainsi gouverneir, gouverner, aveir, avoir, etc.

Je trouve dans la Chanson de Roland :

Proveire pour jorouvère, p. 114.

Ameiner pour amener, p. 115.

Feidels pour fedels, jieil pour yel, p. 20.

Vei remplaçait constamment Yoi bourguignon dans le dialecte normand , exemple : reis,treis, meis, franceis, deis, dreis, p. 127, pour rois, trois, moi, françois, doit, droit. M. Fallot l'établit lui-même p. 25.

Enfin, est-il vrai qu'en normand on écrive toujours esnel pour isnel, beals ou bels pour biaus, biel; chieu pour chief, vez pour viezl1 Je lis dans les Chroniques anglo-normandes, p. 291, beiau fils.

La Chanson de Roland, quelque normande qu'elle soit, n'a point esnel pour isnel.

Chez s'y trouve pour chef (p. 108) au nominatif, conformément à une règle générale de l'ancien français qui veut la suppression de la consonne radicale par Y s final; mais chief reparaît au cas régime :

Porte à son chief li ber2.

Ch. de Roi., p. 97.

Vielz s'y trouve, p. 21, 22:

Il est mult vielz, si a san tens uset. Il est très-vieux, il a fait son temps.

De Carlemagne qui est canuz et vielz.

De Charlemagne qui est vieux et blanchi.

1 Fallot, dans la liste des formes propres aux trois dialectes, p. 21 et suivantes.

2 Dans le Roman de Rou.

Mult plaint li cor, mult plaint li chief.

Rom in de Rou, v. 576.

Le corps et la têtel li font beaucoup de mal.

M. Fallot cite (p. 50) comme signe du flamand la substitution du ch au son ç, fachion, chechi, larchin, bléschie\ et la substitution du son k au son ch, canoine pour chanoine, vacque pour vache, attaquié pour attaché.

Mais cette permutation, la plus importante peut-être de celles que signale M. Fallot, parce qu'elle porte sur des consonnes et non sur des voyelles, dont les changements sont dans toutes les langues moins constants et moins réguliers; elle se trouve aussi dans le dialecte normand : recheurent (Rom.deRou), \.96,raanchon(ib., v.456), Iechon(ib.,v.b04), acacha pour (a) chassa (ib., v. 546), fortetesche (ib., v. 801), cachier pour chasser (ib., v. 859). La preuve que façon se prononçait fachion en Normandie, c'est la manière dont les Anglais prononcent et écrivent ce mot, fashion.

On trouve dans la Chanson de Roland :

CaaineSj chaînes. • Encalcet, aussi bien qiïenchalcet et enchacé. Calcès, chaussés.

Cambre, chambre.

Campiums, champions.

Cancon, chanson.

(Voy. le Glossaire et l'Index.)

Dans le patois normand actuel, on fait exactement ce que M. Fallot dit de l'ancien flamand ou picard. On dit cacher pour chasser, chasser voulant dire cheminer, une cache c'est un chemin. Ainsi, dans ce point essentiel, s'accordent ces deux dialectes, entre lesquels il établit l'opposition la plus marquée *.

Je ne prétends point par ces restrictions infirmer la réalité des distinctions que M. Fallot a reconnues entre les dialectes, mais seulement montrer que les divisions des dialectes n'étaient pas aussi tranchées, aussi absolues qu'on pourrait le

1 « Il n'y a point d'opposition mieux marquée que celle qui se fait sentir entre l'ancien dialecte normand et celui de Picardie et de Flandres. » Fallot, p. 51.

croire d'après quelques affirmations que le jeune auteur aurait peut-être modifiées et restreintes l.

Mais, dira-t-on, les manuscrits d'après lesquels ont été imprimés les ouvrages que vous alléguez ne sont pas des types purs du dialecte normand, parce qu'ils ont pu être transcrits par des copistes qui, parlant eux-mêmes un autre dialecte, les auront modifiés. D'abord, cela ne saurait s'appliquer aux particularités que le patois normand présente encore aujourd'hui, et qui par conséquent appartenaient bien réellement au dialecte ancien, comme la substitution du c au ch et du ch au c. Et quand cette explication de certaines formes, que M. Fallot se croit en droit d'exclure, serait admise, je dirais encore que, puisqu'il en a été ainsi, puisqu'à mesure qu'ils étaient transcrits, les monuments de notre ancienne langue ont altéré ou perdu si facilement les formes propres aux divers dialectes, c'est que ces formes étaient des accidents locaux qui n'influaient pas sur les caractères essentiels et fondamentaux de la langue. 11 peut donc être très-utile de s'en occuper dans un but paléographique; mais ces nuances, plus orthographiques que grammaticales, importent peu à l'historien de la langue française. Il ne doit pas y regarder de plus près qu'on n'y regardait au moyen âge, et, puisque chacun récrivait dans son dialecte ce qui était écrit dans un autre, faire jusqu'à un certain point abstraction de ces systèmes de transcription infiniment capricieux et variables, et s'attacher surtout à ce qui était constant, ou au moins très-dominant dans l'ancienne langue, car cela seul a pu influer d'une manière générale sur l'état de la langue qui a suivi.

M. Fallot a pris surtout les chartes pour base de son travail ; mais il y a un inconvénient, pour étudier les formes de l'ancienne langue française, à les chercher seulement dans les

1 Plusieurs morceaux eussent pu être modifiés, au moins dans les termes, s'il avait été donné à l'auteur d'y mettre la dernière main, dit M. Guérard, dans la notice que ce savant a écrite avec la sagesse d'esprit et la sûreté de savoir qui le distinguent.

chartes, car celles-ci sont empreintes, souvent bien plus que les ouvrages littéraires, des habitudes particulières à une localité (a).

M. Fallot reconnaît lui-même, avec la candeur consciencieuse qui a présidé à tout son travail, combien il est malaisé d'établir des distinctions précises entre des dialectes aussi peu arrêtés, aussi muablesque les anciens dialectes français. Après avoir énuméré les formes qu'il attribue à l'article dans les dialectes de Bourgogne, de Picardie et de Normandie, il ajoute : « De ce que. dans ce tableau, je n'ai pas assigné certaines formes à un dialecte, il ne faut pas en conclure que ces formes ne s'y montrent jamais; j'ai voulu marquer seulement par ces exclusions que ces formes ne sont pas propres à ce dialecte, qu'il ne les a eues que d'emprunt; en d'autres termes, je n'attribue autant que possible les formes qu'au dialecte dans lequel je pense qu elles sont nées i. »

On sent combien est favorable à l'arbitraire ce principe qui permet de ne pas tenir compte des formes que présentent les monuments d'un dialecte, seulement parce qu'on les déclare empruntées, et qu'on pense qu'elles n'y sont point nées.

M. Fallot reconnaît de la manière la plus positive l'unité grammaticale des anciens dialectes français. « Les règles grammaticales, dit-il, étaient les mêmes pour tous les dialectes de la langue d'oïl, tous, sans exception, étaient régis par la même grammaire 2. » C'est tout ce qu'il faut pour que l'his-

a [Fallot n'étudiait pas proprement l'histoire de la langue française, c'est-à-dire de cette langue qui, à l'origine, simple dialecte de l'Ile-de- France, est de bonne heure devenue, par suite des circonstances politiques, Fidiome littéraire de toute la France; il se proposait de faire la grammaire comparée des divers dialectes de la langue d'oïl, et, pour atteindre ce but, il n'avait pas de meilleure voie à suivre que de prendre pour hase de sou travail les chartes, précisément parce qu'elles sont «empreintes, plus que les ouvrages littéraires, des habitudes particulières à unelocalité, » et aussi parce qu'étant datées de lieu, elles présentent quant à leur origine une certitude que les textes littéraires offrent bien rarement ]

torien de la langue française puisse, sans nier la diversité des dialectes, ne pas leur accorder une grande place dans ses recherches.

Si on voulait tenir compte de toutes les formes sous lesquelles se présente un mot de l'ancienne langue, on se perdrait dans une foule innombrable de diversités qui ne représentent que des variantes orthographiques. Pour ils, de ill-os (a), on a fait ois, als, els. Ces trois formes dérivées du mot latin, qui sont fort semblables entre elles, ont produit à leur tour vingt-cinq altérations diverses du même type1. 11 est bon de les connaître pour s'orienter dans la lecture des manuscrits, mais elles ne peuvent jeter aucun jour sur les origines et la formation de la langue française.

Je place ici quelques-unes des différences les plus remarquables entre les dialectes, indiquées dans l'ouvrage de M. Fallot; on verra qu'elles n'affectent point la forme grammaticale

de la langue :

Pour l'article.

Lai au lieu de la 2, forme primitivement bourguignonne.

Dou, du, ou, au, id.

Bel, al, el*, formes primitivement normandes.

Pour les mots en el et en eil.

/ Os, oz, ous, rarement eus. . . Bourgogne. Nom. singulier.' Aus, iaus, eus, ieus, ious. . . Picardie.

( Eus, us, os Normandie4.

Pour les mots en il.

Ils ou is dans les dialectes bourguignon et normand. Dégradés en us, ius, ieus, dans le dialecte picard.

1 Fallot, p. 259 et 260. — [On réduirait bien le nombre de vingt-cinq, si on discutait en détail la liste de Fallot.]

2 P. 32 et 551.

[a) [Ils n'existe pas en ancien français. On n'y trouve jusqu'au quinzième siècle que il de iili.]

Pour les mots en oil.

Ois et ous Bourgogne.

Aus, eus, eos, os Picardie.

Pour les mots en al, el1.

Als, ans, els, eus Bourgogne.

Ax, ex, primitivement Picardie, puis Bourgogne.

Ois, ous, ils, tus Bourgogne.

Ox, ix Picardie.

Pour le pronom personnel.

PREMIÈRE PERSOX>TE2.

Ju Bourgogne.

Nominatif. . .\ Jou Picardie.

Jo, jeo Normandie.

Me, régime direct des verbes )

Mi, régime indir. des préposit. j BmrZ°ë™°'

r , . 1 Me (caret) 1

Cas régime . .( ^^ j Picardie*.

Me 1

Met j Normandie*.

Le pronom réfléchi à peu près de même. Pour le pronom démonstratif.

Nominatif I Cil Bourgogne 6.

( Chil, chis, chius Picardie7.

Il en est de même des variations que l'ancienne langue française a subies pendant trois siècles. Il est très-curieux d'étudier ces variations, et l'ouvrage de M. Fallot contient

3 P. 259. M. FalJot assure que cette distinction est observée avec une grande régularité dans les plus anciens textes bourguignons; par exemple, dans les sermons de saint Bernard. Voilà une observation qui n'est pas seulement orthographique, mais qui touche à la grammaire.

en ce genre des distinctions fort intéressantes; mais en les supposant toujours fondées, tout ne serait pas dit ; quand on aurait comparé un assez grand nombre de monuments pour en tirer, à cet égard, des conséquences certaines, je dis qu'il faudrait encore commencer par faire abstraction de ces variations successives dans le tableau que Ton offrirait de l'ancienne langue française, sauf à en tenir compte ensuite; les présenter d'abord, serait le moyen de ne donner aucune idée nette et précise de cette langue. En somme, sans m'appesantir sur les variations infinies qu'a dû subir, pendant trois siècles, un idiome livré à lui-même et parlé dans plusieurs provinces, j'ai cherché à dégager de cette confusion ce qui était le plus général, le plus constant, ce qui, par conséquent, a pu seul agir sur les destinées ultérieures de la angue écrite.

Les remarques qui, dans le travail de M. Fallot, me paraissent intéresser le plus l'histoire de la langue, sont celles qu'il fait sur d'anciennes distinctions, observées par lui avec beaucoup de finesse aux premières époques de la langue, et perdues depuis, comme la distinction du sujet ces, féminin pluriel, et du régime cez i, et la reconstruction du relatif2.

Ce sont encore certaines comparaisons qui ne portent pas seulement sur des variantes d'orthographe et de prononciation, mais touchent à la grammaire, entre le langage de Bourgogne, d'une part, qui avait me pour le cas direct, et mi pour le cas indirect; et de l'autre, le langage picard et normand qui n'offraient point avec la môme constance ces attributions distinctes de la forme dérivée du latin me, et de la forme dérivée du latin mihi; et encore, comme M. Fallot allègue en faveur de cette règle les sermons de saint Bernard, on peut croire que la date du monument y est pour quelque chose,

, 2 P. 519 et suiv.

et y voir une question de temps, non de lieu, une époque de la langue plutôt qu'un dialecte1.

En somme, je ne nie point l'importance de l'étude approfondie et minutieuse des dialectes; elle peut avoir une grande importance paléographique, elle peut aider à fixer la patrie et l'époque d'un manuscrit ; mais je crois qu'il ne faut pas, dans l'étude de la langue française au moyen âge, s'en laisser trop préoccuper. On doit, ce me semble, chercher ce qui est général et dominant, avant de chercher ce qui est particulier et exceptionnel. Dans les meilleures grammaires grecques, on place d'abord, comme type, la forme delà langue la plus généralement adoptée , puis on ajoute les modifications propres à chaque dialecte, et cependant le dorien, l'éolien, l'ionien ont bien une autre importance philologique et littéraire que le normand, le picard et le bourguignon.

L'influence des langues étrangères, avec lesquelles le français était en contact, a donné lieu à des accidents d'orthographe, et quelquefois de langage, qui ont dénaturé en divers sens la langue française.

Dans les manuscrits normands ou anglo-normands, on trouve souvent le w et le th anglais.

Dans le Roman de Rou : Ewe pour Eve ou Égue, 988-90; waste, 350; swiant, pour suivant (t. 11, v. 252); wage (ib.^ v. 1600 et 1608); et quelques mots anglais, comme graanter,

1 La théorie qui dérive chacune des formes du pronom possessif des formes du pronom personnel est ingénieuse, mais il me paraît bien plus simple et plus vrai de les tirer du pronom possessif latin \ Comment douter que mes, tes, ses, ou mis, lis, sis, ne viennent, comme le provençal mos, tos, sos, de meus, tuus, suus. surtout quand on voit le même pronom faire à l'accusatif mon, ton, son, de meum, tuum, suum? Comment croire que ma dérive de me**, quand il dérive bi naturellement de mea, quand M. Fallot lui-même cite pour sa, sue***, qui, j'imagine, dérivait de sua.

* P. 267. Je n'admets cette origine que pour no, vo, ou nos, vos, pris dans le sens de nostre, vostre (p. 264). Sur ce point, j'ai entièrement les mêmes idées que M. Fallot. Voy. p. 111.

accorder (de grant (a), wilcom, bien-venue (de welcome), wagrant, errant (de Wagrant).

L'exemple le plus frappant peut-être de cette invasion de l'orthographe anglaise dans le français, est cette inscription faite pour le glaive de Gauvain, au temps d'Edouard Ier :

Jeo su for th.

Galaan me fyth.

Je suis fort. — Galand me fit.

D'autre part, YYstoire de li Normant offre le plus bizarre mélange des formes latines et italiennes, mêlées à des particularités orthographiques qui appartiennent au dialecte normand. Le ch, par exemple, y remplace le c, comme dans les ouvrages de Wace : les rechut (p. 54) pour les reçut.

Mais, ce qui est plus singulier, c'est de trouver des mots avec la terminaison de l'ablatif, et employés indifféremment pour tous les cas, exactement comme en italien:

Nominatif. Lequel Paul dyacono et moine.

Prolégomènes, p. vin.

Génitif . . Li compaire del [ci] devant dit dyacono.

Ib.

Hatif. . . A misire Adelpergo.

Ib., p. xxv.

Accusatif. Occidre Argiro.

Ystoire de li Norm., p. 53.

Tuer Argire.

Ablatif. . En uno conseil.

Ib., p. n.

Les formes italiennes abondent dans cette histoire :

Ysulle [isola), p. 9.

Cressute (cresciuta), ib.

[a) [Voy. la note de la p. 346.]

1 Veinchère [vincere], p. 14.

De li Turcki [delli Turchi), ib.

Fatigose (faticoso), p. 58.

Alla eclize,dï\a ecclesia, p. 39.

Convit iconvito), p. 42.

La la igné [la legna), ib.

Occidre [uccidere), p. 55.

Li galle (i gali), 59.

Dubie (dubbio), p. 63.

Briga [id.J, p. 64.

Afflit (afflitto). p. 80.

Qui ci veut cecare [ehi ci vuole cecare), p. 87. Par publica famé [per publica fama), p. 91.

Escriptor (scrittore), p. 99.

Certitudine (id.), p. 158.

Li catholici :i cattolici), p. 150.

Servitute (id.), p. 151.

Certaines formes sont encore plus latines qu'italiennes. Ainsi timer (p. 56) est plus près du latin timere que de l'italien temere. — Cronica (ib.), au contraire, est purement italien, le mot latin étant cronicon (a).

Quelques formes participent à la fois du génie de la langue italienne et du génie de l'ancienne langue française, comme :

Animar le, l'animer (it. animarlo), p. 123. Maistro [it. îhaestro, fr. maistre), p. 158. Pert [\X.pare, fr. appert,, p. 19.

Toutes ces formes n'appartiennent à aucun dialecte, et je ne les cite que comme une monstruosité philologique assez curieuse.

1 On sent déjà dans cette terminaison la prononciation italienne vintchere.

(a) [On trouve aussi dans les textes latins du moyen âge chronica, et lors même qu'on ne le trouverait pas, l'existence du français chronique, de l'italien et de Tesp. cronica, obligerait de supposer son existence.]

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