II. — Genre et nombre des substantifs
Des mots actuellement masculins étaient féminins ; on disait :
La doute; Amyot, Vie des hommes ill.y t. I7 p. 714. Une poison :
Une poison qu'on dit que Prométhée...
Ronsard, t. HT, p. 145.
Lue abysme :
Entre-ouvroit l'eau d'une abysme profonde.
Ronsard, t. III, p, 77.
Sa cimeterre
Ayant au poing sa cimeterre croche (crochue).
Ronsard, ibid., p. 90.
Des féminins étaient masculins :
Ce tige; Mont., Essais, t. V, p. 172.
Ancien tige ; l'Astrée, 1. 1, p. 644.
De F heureux tige de sa race.
Ronsard, t. II, p. 112.
0 tige heureux.
Du Bellay, p. 45.
Dubartas a même dit :
Dans le tige vieillard d'un chesne tout creuzé.
1er jour de la 11e semaine, p. 102.
Un épigramme ; Mont., Essais, t. V, p. 182.
Grands affaires et bien espineux; id., t. VII, p. 199.
Affaires confus, ib.,ip. 212.
Affaires doubteux ; ib., p. 123.
Un alarme ; Vie du bon chevalier sans paour, etc., p. 554 '.
Un comète; Rarb., t. II, p. 80.
Erreur nouveau ; Calv. Inst., p. 11 [a).
Aux n'était pas encore, au temps de Rabelais, la forme
ebligée du pluriel pour les substantifs en al :
Par trois tubes et canals.
Rab., t. II, p. 267.
lit. — Déclinaison romane.
C'est dans le courant du quinzième siècle qu'achève de se perdre la déclinaison romane du moyen âge. Villon en a encore quelques formes (b).
ly saincts apostoles
D'aulbes vestuz, d'amys coiffés.
1 Le masculin est ici assez bien placé, car on sous-entend cri : le cri aux armes! en italien, alVarme! Je crois que le mot alarme vient de l'italien alVarme; on le dériverait difficilement du français : aux armes!
(a) [Au moyen âge, comme maintenant, erreur était féminin, <a Erreur a été masculin au seizième siècle, alors qu'on refit du masculin, d'après le latin, les substantifs en eur qui venaient de noms latins en ory qui étaient tous féminins dans l'ancienne langue et qui ont presque tous repris leur genre ancien, excepté quelques-uns, par exemple, amour, honneur, labeur, etc. » Littré, Dict.\
[b) [Les exemples qui suivent ne peuvent être invoqués, étant empruntés à la ballade « en vieil françois. »]
LANGUE DU XVIe SIECLE. 403
Ou de France ly roi très-nobles.
Autant en emporte U vens.
Ihid.
Mais son éditeur, Marot, se croit obligé de le corriger, vu V antiquité de son parler i, pour qu'il soit intelligible. Le Chemin de longue étude, écrit par Christine de Pisan dans la première partie du quinzième siècle, fut traduit au seizième, dit l'auteur de la traduction, de langue romane en prose française2.
Ce que Marot ne comprenait pas plus dans Villon que dans le Roman de la Rose, c'étaient surtout les formes de la déclinaison romane; et tandis qu'il prenait les nominatifs en s pour des pluriels, le réformateur Peletier s'écriait : « Je suis ébahi que ceus qui veulent que F ancienne orthographe demeure avec la nouvelle prolation (prononciation), ne pensent quelle erreur et moquerie ce seroit, si nous écrivions aujourd'hui homs pour homme, Dex pour Dieu... comme on lit en ces vieux livres écrits à la main3. »
Le seizième siècle ne comprenait donc plus la raison de l'orthographe étymologique et grammaticale du moyen âge. Cependant on trouve dans les écrivains de ce siècle quelques vestiges de la déclinaison romane.
Riens se trouve fréquemment avec Ys dans les auteurs du seizième siècle ; mais ce signe du nominatif dans la déclinaison romane, bien qu'il subsiste encore, n'a plus une valeur déterminée, car riens s'écrit de même, qu'il soit sujet de la phrase ou qu'il soit régime. En effet, on trouve dans YHistoïre du bon chevalier sans paour et sans reprouche :
Car riens ne luy en avait esté mandé le soir.
>*e excuse qu'il sçeust faire ne luy servit en riens.
4 Poésies de Villon, éd. de Prompsaut, p. 9. 2 Thomassy, Christine de Pisan, p. 95.
5 Peletier, Dialogue et orthographe de la prononciation française* p. 156.
11 en est de même de quelques substantifs, dont Vs final est un souvenir de Ys caractéristique du nominatif dans la déclinaison romane, mais a perdu sa valeur grammaticale et subsiste, bien que le mot soit régi.
§ 1 . — L's dgne du nominatif.
Rabelais écrit Chicanous au singulier :
Cela faict, voilà Chicanons riche pour quatre moys.
l\AB.,t. II, p. 48.
Amyot : gluz pour glu.
Amyot., Daphn. et ChL, p. 44.
Laquetz pour laquai.
Daph.et C/t/.,p.6i.
Marot, qui ne savait plus quelle était la valeur de cet s, et l'effaçait dans le Roman de la Rose et dans Villon, où il le prenait pour une marque du pluriel, Marot Ta cependant laissé, par une habitude dont il ne se rendait pas compte, à formis.
Dessoubs l'arbre où l'ambre dégoutte, La petite formis alla Dont la formis demoura là.
Marot, t. II, p. 495.
Cet mot était celui de la langue qui devait peut-être offrir le dernier exemple qui se rencontre dans notre histoire littéraire de l'emploi de Ys au nominatif1.
La Fontaine, qui avait lu Marot, a écrit fourmis pour fourmi :
Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe, Quand sur l'eau se penchant, une fourmis y tombe.
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Fables de la Fontaine, 1. II, fab. xn.
1 Je trouve dans une lettre autographe de la reine d'Espagne à madame de Maintenon, tesmoings au nominatif : Sa conduite dont je suis tesmoings. Madrid, 24 mai 1704. Collection Noailles. Yoy. p. 210.
Certains mois dérivés du participe passé ont gardé 1'*, qui en lalin caractérisait ce participe : confès, de confessus, pour confessé; tors, dans col tors, pour col tordu; et dans cette vieille locution chevaleresque rescous ou non rescous (a).
Au seizième siècle, l'emploi de ces participes était plus fréquent. Par exemple, on disait mors pour mordu, de morsus :
Je ne vous ai pas mors aussi.
Marot, t. II, p. 455.
On trouve advertis, dans l'Histoire de la maison de Bourgogne, p. 193 :
Et que il fusist advertis.
Regniés pour renie, renégat :
Le vilain regniés conte vendu.
Ib., p. 157.
Les mots qui se présentent tantôt terminés en eau, tantôt terminés en el, ont conservé, dans la première de ces deux formes, un souvenir du nominatif en aus, et dans la seconde, un souvenir du cas oblique en el. J'en trouve un exemple très-curieux dans la préface placée en tête de Y Histoire générale de l'Europe pendant les années 1527-28-29, par Robert Maqueriau. On lit, p. 64 du premier volume : « Elle s'appelle la porte Coqueriau; » et douze lignes plus bas : « De cette batterie fut quasi toute jus la porte Coqueriel. » Il avait dit également, p. 7 : « Mourut madame Isabeau; » et même page : « Dame lsabel sêpulturée » (b).
Belliqueur, qu'on trouve dans Ronsard (t. III, p. 58), pour
[à] [Dans ces mots Y s est non pas la caractéristique du sujet, mais la dernière lettre du thème confess-us, tors-us, reexcuss-us. La même observatiou s'applique à mors, cité dans la phrase qui suit.]
[b) [Les deux formes en el et en eau pouvaient être employées concurremment, mais il n'y a pas de raison de croire que Tune fût réservée au régime et l'autre au sujet.]
belliqueux, montre que Yx dans ce dernier mot ne faisait pas primitivement partie du mot et a été ajouté par un motif grammatical, au moyen âge. Le nominatif belliqueur-s a fait par contraction belliqueux, comme faucheur, faucheux; piqueur, piqueux [a).
La terminaison en iere, qui répondait à la terminaison latine ator, est aujourd'hui bannie de la langue; mais on la trouve encore au seizième siècle, dans ces vers d'Alain Chartier, cités par M. Raynouard :
Amour est lierres De cueur, ou au moins un changierres, Aux bons, bon; aux bolieurs, bolierres.
Villon a (b) :
L'Emperier aux poings dorez.
Ici, Ye final s'est élidé devant la voyelle qui commence le mot suivant, et montre par là comment les mots modernes en ier sont venus des anciens mots en iere.
Au moyen âge, le vocatif prenait souvent Ys aussi bien que le nominatif.
Cet s paraît être resté comme signe du vocatif dans certaines exclamations rabelaisiennes.
Vertus de Slyx.
T. II, p. 15.
Merdigues.
Ici, p. 20.
[a) [Belliqueur est une forme arbitraire ; la comparaison avec l'ital. et l'esp. bellicoso, belicoso, montre que l'étymologie est belîicosus et la vraie forme française belliqueux. Dans faucheur, piqueur, Vr final est en effet tombé en certains patois, mais dans belliqueux elle n'avait pas lieu de s'introduire.]
(b) [Toujours dans la ballade « en vieil françois. »]
LANGUE DU XVIe SIECLE.
§ 2. — Forme du cas régime en n et en U
Rabelais fait ce qu'on faisait au moyen âge et ce qui a produit la forme du cas régime en on, il donne à un nom propre, Thamous. la forme on, quand il est régime.
Cestuy Thamous estoit leur pilot.
Rab., t. II, p. 82.
Feut secondement ouye ceste voix, laquelle appeloit Thamoun.
Ibid.
Ronsard ne distingue pas les deux cas ; mais le nom à'Hélenin donné à Hélénus dans la Franciade, atteste un souvenir du cas régime en m, dérivé, comme le cas régime en on, de l'accusatif latin. Il en était de même de Carlin, de Navarin, dans ses Églogues, et de Catin (a), nom qu'il donnait à Catherine de Médicis.
Florence qui se dit de Catin la naissance.
T. III, p. 423.
Comme aussi d'
Argon pour Argo, t. VII, p. 18.
Ulissi?i pour Ulysse, t. VIII, p. 75.
Et de Caton le scensorin [censor~em] [b] .
Rab., t. II, p. 9.
La forme du cas régime en on se montre, au seizième siècle, dans plusieurs mots qui l'ont perdue aujourd'hui.
Entrèrent en un esquif f on.
Amadis, 1. VIII, ch. iv.
L'habitude de rendre um par on a fait appeler l'île de Cy-
(a) [Catin est une forme de diminutif.]
(b) [Censorin est censorinum. non censorem.]
thère, Cytheron, et par confusion, l'île de Cicéron. Mélanges d'une grande bibl. M. Analyse de Perceforest.
Le t ou rZ, signe du cas régime, est resté à la fin des mots où il n'est pas étymologique, comme normant, alternant, pour norman, alleman.
Au seizième siècle, on le trouve, par suite de la même confusion, à la fin de quelques mots en ant; exemple :
Le campt.
Hlst. de la mais, de Bourg., p. 101.
Et après abri, dans Amyot :
Où il y avait abrit l pour les vaisseaux. Daph. et Chl., p. 33, verso.
D'autre part, au seizième siècle, on ne l'a pas toujours mis, même à la fin des mots qui doivent l'avoir étymologiquement, étant dérivés d'imparissyllabiques latins, comme géan de gigan-t-is.
Le grand géan oyant ceste nouvelle.
Rons., t. III, p. 103.
A la page 108, on trouve géan et géant. Le t du cas régime est manifeste dans Mont pour Mons (nom de ville) (a).
A forte-main doit un jour renverser Les Turingeois et la muraille ancienne De Mont, Cambray et de Valencienne.
RoNs.,t. III, p. 189.
Une trace beaucoup plus fréquente de l'ancienne déclinai-
1 Ce t est resté dans abriter.
[a] [Là, du moins, le t est étymologique [Montent) . Dans les cas précédemment cités, normant, alternant, le t n'est pas étymologique, mais il a été ajouté par analogie au très-grand nombre de mots dont la terminaison répond au latin ans -antis. Il n'est pas vrai que le t ait jamais été la marque du régime comme Y s était celle du sujet.]
LANGUE DU XVIe SIÈCLE. 415
son romane, c'est l'absence du de, marque ordinaire du génitif.
Voilà comment les chaînes S. Pierre sont converties, madame, en celles Satan.
Contes de la reine de Navarre.
Toute semblable aux filles Jupiter.
Marot, cité par Raynouard.
On trouve dans Rabelais toge bure (a) (L II, p. 28), robe de bure.
La déclinaison romane était venue de l'imitation de la déclinaison latine. L'imitation de la déclinaison grecque a fait dire à Amyot : (b)
Lorsque tu estois amoureux de la belle Amaryllide.
Daph. et Chl., p. 22, verso.