LES VILLES HANSÉATIQUES
peu d'industrie propre, faisaient principalement le commerce de commission, en transportant d'un pays à l'autre le poisson, le blé, le chanvre, les pelleteries, les suifs, les métaux, les laines, les draps et les toiles; mais ils le faisaient avec des bénéfices énormes, qu'expliquent leurs privilèges exorbitants et leurs monopoles inouïs. A Bruges seulement ils rencontraient des concurrents; en Angleterre, en Scandinavie, en Russie, ils avaient tué tout commerce régnicole, et, ayant su se rendre indispensables, ils exportaient et importaient en ne payant que des droits minimes ou presque nuls.
Les trois royaumes Scandinaves surtout gémissaient sous leur odieuse tyrannie commerciale : dès le xui' siècle, ils avaient réduit la Norvège à merci par la famine; ils ne laissaient passer le Sund qu'à leurs propres vaisseaux; ils avaient établi leur pêche exclusive sur la côte de Scanie, alors la plus riche en harengs; ils avaient implanté des colonies allemandes, avec des bourgmestres allemands, à Copenhague, à Stockholm, à Calmar, à Malmœ; dans la capitale de la Suède, disaient les Dalécarliens à la fin du xv" siècle, le Suédois ne pouvait plus devenir que fossoyeur ou huissier! Et tous ces privilèges, obtenus par la ruse ou imposés par la force, ils les défendaient avec une ténacité implacable et une insolence calculée; leurs comptoirs étaient des établissements armés; des flottes de guerre maintenaient leur domination maritime; les couronnes du Nord elles-mêmes n'étaient qu'une marchandise hanséate, selon le mot de Gustave Wasa. En effet, avant et après l'union de Calmar, la ligue hanséatique en disposa bien des fois : au lendemain de sa réorganisation déjà, en 1370, elle fit jurer au conseil d'Etat danois de ne jamais élire de roi sans son assentiment; et au commencement du xvi' siècle encore, Gustave Wasa ne monta sur le trône de Suède que grâce aux Lubeckois, qui voulaient punir Christian II de ce qu'il avait osé s'attaquer à leurs monopoles commerciaux.
Dès la fin du xv siècle cependant, une foule de causes intérieures et extérieures avaient commencé à miner la puis-
sance de la Hanse, et le xxi" siècle vit sa décadence complète. Une partie des villes prussiennes et livoniennes, la totalité des villes néerlandaises, beaucoup de villes allemandes de l'intérieur des terres aussi, renoncèrent successivement à l'alliance; le commerce septentrional, sans être aussi bouleversé dans ses routes traditionnelles que celui du midi, n'en subit pas moins le contre-coup des découvertes de Vasco de Gama et de Cliristoplie Colomb; la conquête de Novogorod par le tsar Ivan III ruina le trafic avec la Russie ; la translation du grand marché flamand de Bruges à Anvers dérouta les habitudes séculaires des Hanséates; mais surtout la principale source de leur prospérité tarit lorsque l'Angleterre et les royaumes Scandinaves sortirent enfin de leur longue enfance industrielle et maritime. Gustave Wasa refusa de consentir à ce que son royaume leur servît plus longtemps de vache à lait; les rois de Danemark et de Norvège restreignirent leurs privilèges, mirent à la raison la séditieuse colonie de Bergen; et la grande Elisabeth, après avoir pendant tout son règne favorisé à leurs dépens les marchands aventuriers nationaux, huit par faire fermer en 1398 le Stahlhof, bien déchu depuis longtemps de son antique importance. D'un autre côté, les villes qui persistaient dans l'association, en même temps que d'année en année elles perdaient plus de terrain vis-à-vis de l'autorité princière qui grandissait sans cesse, étaient moins unies entre elles, moins paisibles dans l'enceinte de leurs murs, qu'elles ne l'avaient été dans des temps meilleurs : ce n'étaient que rivalités d'arrondissements et de villes, que séditions ou complots de patriciens et d'artisans; l'établissement de la Réforme aussi, qu'adopta la grande majorité des membres de la Hanse, suscita à l'association des embarras de tout genre, tant du côté des empereurs que de celui des quelques villes qui, comme Cologne, étaient restées fidèles au catholicisme.
Le dernier grand fait de l'histoire hanséate est la guerre du cornue, entreprise en 1333 par le bourgmestre révolutionnaire de Lubeck Jurgen Wullenwever, avec l'aide d'un aventurier