HISTOIRE ANCIEN.XE DU TERRITOIRE SUISSE
à laquelle son titre ducal et le rectorat de la Petite-Bourgogne avaient pendant cent cinquante ans assuré l'influence prépondérante sur toute la rive gauche du Rhin supérieur. D'un bout à l'autre du pays il n'y eut plus dès lors, sous la suzeraineté nominale de l'empereur, qu'une multitude de petits souverains ecclésiastiques et laïques, qui s'étaient fait conférer ou qui avaient usurpé les droits régaliens et qui avaient réduit à une sujétion plus ou moins complète la plus grande partie des anciens hommes libres de la plaine et de la montagne; puis, à côté d'eux, un certain nombre de villes florissantes, déjà investies de grands privilèges et aspirant à une autonomie complète afin de mieux défendre la richesse, fruit de leur industrie et de leur commerce.
En tète des princes ecclésiastiques doivent fig-urer les six évêques de Genève et de Lausanne, de Bâle et de Constance, de Coire et de Sion, tous les six seigneurs de leurs villes épiscopales et de nombreuses possessions répandues à travers leurs diocèses; mais certains abbés ou abbesses ne leur étaient nullement inférieurs pour l'étendue de leurs territoires : il a été question plus haut des grandes et puissantes abbayes de l'époque franque, Saint-Maurice, Sôeckingen, Saint-Gall, Dissentis, Moutier-Grand-Yal, Rcichenau, Pfeeffers, Moutier-Notre-Dame de Zurich et Einsiedeln; parmi celles qui étaient venues s'y adjoindre du x'^ au xir siècle, il importe surtout d'indiquer, parce qu'elles n'étaient pas moins bien pourvues de terres et de droits, Saint-Ours de Soleure, AUerheiligen ou Tous-les-Saints de Schafl'house, Mûri en Arg-ovie, Engelberg- au pied du Titlis et Interlaken dans VOberland bernois. Beaucoup plus nombreuses encore étaient les dynasties seig'neuriales et comtales; au premier rang brillaient, dans la vallée du Rhin supérieur et sur les bords du lac de Constance, les comtes de Werdenberg- et de Montfort; en Thurgovie et sur le lac de Zurich, ceux de Toggenburg-, de Kybourg et de Rapperschwyl; en Argovie, ceux de Lenzboure- et de Ilabsbouro-; dans la Suisse occidentale enfin, les maisons de Neuchâtel, de Gruyères, de Savoie et de Gène-
Yois. Quant aux villes privilégiées, nous nous contentons de nommer les villes originairement épiscopales, abbatiales ou royales de Genève, de Bàle, de Scliafîhouse, de Zurich, de Lucerne et de Soleure, et les deux grandes fondations municipales des Za'hringen, Berne et Fribourg-'en-Uechtland.
La Confédération helvétique a successivement reçu dans son sein, à titre de cantons souverains, toutes les villes que nous venons d'énumérer; aucune d'elles cependant n'a fait partie de la ligue primitive. Celle-ci a été conclue, non pas entre des républiques urbaines, mais entre des communautés de bergers et de paysans, que leur isolement au fond de leurs vallées alpestres n'avait pas mises à l'abri de la domination abbatiale et seigneuriale, en partie même de la servitude; ce sont ces petites communautés qui, par leur lutte viclorieuse contre la maison de Habsbourg -Autriche, de beaucoup la plus puissante dans les contrées de la Suisse centrale, ont, au commencement du xiv" siècle, jeté les premiers fondements d'une association, fort modeste à ses débuts, mais que des adjonctions librement consenties, des conquêtes et des achats ont peu à peu étendue sur toute la Suisse actuelle.
Il a été question ailleurs do l'origine de la dynastie des Habsbourg, ainsi que de ses progrès territoriaux avant et après son élévation à la dignité impériale; il suffira de rappeler ici qu'héritière des comtes de Lenzbourg, puis de ceux de Kybourg, qui eux-mêmes avaient succédé aux alleux helvétiques des Zcehringen, elle dut à son illustre représentant Rodolphe, quatrième du nom comme comte de Habsbourg et premier de son nom dans la liste des rois de Germanie, de prendre incontestablement le premier rang dans l'Helvélie de langue allemande, grâce à l'acquisition de domaines, d'avoueries, de droits de tout genre qu'il sut ajouter aux possessions patrimoniales que les Habsbourg et les Kybourg avaient réunies précédemment dans YAarfjau, le Thiirgau et le Zurichgau. iNous n'avons qu'à répéter aussi que son lils
aîné Albert, qu'il avait fait duc d'Autriche et qui, après le court règne d'Adolphe de Nassau, devint à son tour roi de Germanie, continua dans la même voie et ne se laissa pas distraire par ses multiples préoccupations dans d'autres parties de l'empire du soin d'agrandir et d'arrondir ses comtés et ses seigneuries suisses. Mais nous avons naturellement dû réserver pour ce chapitre la discussion des rapports de la maison de Habsbourg- avec les cantons helvétiques primitifs, et plus particulièrement celle de la vieille tradition en vertu de laquelle ce serait la tyrannie des baillis impériaux d'Albert qui, en forçant à la révolte les montagnards de la Suisse intérieure, aurait été la cause de la fondation de la Républi([ue helvétique.
Le récit traditionnel des origines do la Confédération suisse, tel qu'il a été défmitivement fixé au xvi" siècle par Aegidius Tschudi, et immortalisé au xix*' en vers admirables par le g-énie poétique de Schiller, est universellement connu. Sur les bords du lac de Lucerne, les trois cantons forestiers [Waldstetten) d'Uri, de Schwitz et d'Unterwalden, dont l'un du moins, celui de Schwitz, rapportait son origine à des émigrés Scandinaves venus dans la nuit des temps du fond de la Suède pour s'établir au pied du Mythen, jouissaient paisiblement dans les premières années du xiv' siècle de leur vieille liberté et de leur vieille alliance, qu'avait consacrées une série de privilèges impériaux, quand Albert P prétendit abuser de son pouvoir impérial pour leur imposer sa domination patrimoniale. Les excès de ses baillis provoquèrent un mécontentement général; quand la patience du peuple fut à bout, trois citoyens courageux, Walter Furst d'Attinghausen en Uri, AV^erner Staufîacher de Steinen en Schwitz et Arnold an der Halden du Melchthal en Unterwalden, vinrent, accompagnés chacun de dix hommes de son canton, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1307, à un endroit désort, situé aux confins dT ri et d'Unterwalden, en face de Brunnen, le port de Schwitz; et sur cette prairie alpestre du Grutli, au pied du Seelisbera-, en vue du lac de Lucerne, les trente-trois
montagnards jurèrent au nom du Dieu qui de la même argile a fait les empereurs et les paysans, qu'ils conserveraient à tout prix leur indépendance. Ils fixèrent en même temps le soulèvement général au nouvel an prochain; et quoique dans l'intervalle l'un d'entre eux, Guillaume Tell, de Burglen en Uri, eût tué par vengeance privée le plus détesté des baillis, Hermann Gessler de Brunegg, on attendit patiemment le moment convenu; les châteaux forts des lieutenants d'Albert ne furent enlevés, par surprise ou de vive force, que dans la nuit ou au matin du 1" janvier 1308. Quelques mois plus tard, le 1" mai 4308, l'empereur était assassiné par son neveu Jean le Parricide pendant qu'il se préparait à tirer une vengeance éclatante des paysans rebelles; son successeur Henri YII de Luxembourg confirmait solennellement les vieilles libertés des trois cantons, et ceux-ci, après leur avoir donné la sanction de la victoire en repoussant à Morgarten, le lo novembre 1315, l'invasion du duc Léopold d'Autriche, renouvelèrent solennelh-ment à Brunnen, le 9 décembre de la même année, leur antique confédération.
Voilà la légende réduite à ses termes les plus simples. Jusqu'au xvni" siècle elle passait pour incontestable; mais la critique historique moderne l'a singulièrement battue en brèche et a rendu plus que probable que ses premières données ont eu pour origine le désir des confédérés de légitimer leur liberté républicaine, et qu'elle s'est ensuite successivement développée dans la bouche du peuple et sous la plume des chroniqueurs. Pour ce qui est du Tell d'abord, malgré tant de chapelles et de statues qui conservent son souvenir, à Burglen, où il est né, à Altorf, où il abattit la pomme de dessus la tête de son enfant, à la Tellsplatte, où il s'élança hors de la barque dans laquelle Gessler l'emmenait prisonnier, au chemin creux de Kussnacht où il perça le tyran de sa flèche vengeresse, malgré le prétendu procèsverbal de la fin du xiv^ siècle, qui atteste qu'il a été personnellement connu par une multitude de témoins, son existence est aujourd'hui généralement reléguée dans le pays des
fables; le serment des (rois Suisses, en dépit des trois sources qu'on montre au Grutli et qui sont censées avoir jailli à la place qu'occupaient les trois principaux conjurés, est probablement tout aussi apocryphe : même le soulèvement du 1" janvier 1308 et les projets de vengeance d'Albert I" (lequel, au moment de sa mort, préparait une expédition contre les lioliémiens ne paraissent guère plus authentiques; et, en fin de compte, l'histoire impartiale est amenée à admettre que, si les princes habsbourgeois se sont efforcés de changer en autorité patrimoniale leurs droits comtaux sur ce qui restait d'hommes libres dans les cantons forestiers, si Albert, en particulier, a peut-être mis à le faire une âpreté particulière, les communautés de paysans des bords du lac de Lucerne ont, de leur côté, profité de l'anarchie générale de l'empire pour usurper sur les droits héréditaires que leurs puissants antagonistes exerçaient chez eux en leur triple qualité de comtes, de seigneurs terriens et d'avoués de couvents princiers, et pour conquérir finalement leur autonomie absolue.
Les populations allemanniques qui habitaient les vallées au sud, à l'est et au nord-est du lac de Lucerne appartenaient, en effet, toutes au Zurichgau ou à l'Aargau, dans lesquels l'autorité comtale élait aux mains des Habsbourg-; à ce qui subsistait de cette autorité, ceux-ci ajoutaient les droits que leur donnait dans les cantons forestiers leur titre d'avoués du couvent de Mûri et de la puissante abbaye alsacienne de Murbach; enfin, ils possédaient patrimonialement une partie au moins de Schwilz et d'Lnlerwalden : la tentation de réduire sous leur autorité territoriale le pays entier, où la différence entre les hommes libres et les non-libres allait sans cesse s'atTaiblissant par l'usage des mêmes di'oits coutumiers, était toute naturelle. Mais non moins naturel était le désir des hommes restés libres de maintenir et de mieux assurer leur liberté, celui des sujets et des serfs seigneuriaux de s'élever au même rang qu'eux : de là leurs efforts communs pour se mettre et pour rester sous l'autorité directe
de l'empire, ce qui, étant donné l'avilissement du pouvoir impérial, se traduisait immédiatement par une indépendance politique à peu près complète, et, par une conséquence presque forcée, impliquait pour un avenir procliain l'acquisition fie la liberté civile pour tous ceux qui ne la possédaient pas.
Le premier parmi les cantons forestiers qui obtint celte immédiateté d'empire fut le pays d'Uri, c'est-à-dire la vallée supérieure de la Reuss, depuis le j)ont du Diable jusqu'au lac de Lucernc (avec Altorf, Burglen, Fluelen, etc.), et sa prolongation septentrionale des deux côtés de la corne sud-est du lac; sous le règne de l'empereur Frédéric 11, son fils, le roi Henri (VU), qui probablement tenait à s'assurer la grande route d'Allemagne en Italie par le Saint-Gothard, en enleva, en l'année 1231, l'avouerie aux Habsbourg', pour la reprendre directement à l'empire; rien ne fut chang-é d'ailleurs pour le moment aux droits de propriété des seigneurs ecclésiastiques et laïques de la contrée, parmi lesquels le Moutier-Notre- Dame de Zurich et les barons d'Atlinghausen étaient les plus considérables. Neuf ans plus tard, en 1240, le pays de Schwitz eut, à son tour, également au détriment de la maison de Habsbourg-, sa lettre d'immédiateté, des mains de l'empereur Frédéric II lui-même; ce canton, dont les principales localités étaient Schwitz ou Schwyz, Brunnen, Lowerz et Arth, correspondait au bassin de la Muotta ou, en d'autres termes, à la contrée sise au nord-est du lac de Lucerne; des trois pays c'était celui qui contenait le plus de paysans libres; mais à côté d'eux habitaient de nombreux sujets et serfs, soit des Habsbourg-, soit de difTérents couvents. Quant au troisième canton, celui d'Unterwalden, dont les deux communautés, séparées depuis le xn° siècle, d'Unterwalden ob dem WaJd (au-dessus du bois) et d'Unterwalden nid dem Wald (au-dessous du bois) s'étendaient au sud de la partie occidentale et centrale du lac de Lucerne, à l'ouest et à l'est du Kernwald, la première (avec Sarnen, Alpnach et Lung-ern) dans la vallée de l'Aa, la seconde (avec Stanz, Stanzstad et
Bekenried) dans les vallées arrosées par l'Aa d'Engelberget ses tributaires, il ne fut pas, pendant tout le cours du xm*^ siècle, l'objet d'une exemption pareille; c'était, il est vrai, celui aussi oii le servage était le plus répandu, et où la puissance dynastique des Habsbourg était le mieux établie.
L'avènement au trône de Rodolphe de Habsbourg ne changea guère la situation politique des cantons : il confirma comme roi l'immédiateté du pays d'Uri, qui à l'époque du grand interrègne l'avait invoqué comme arbitre et comme juge; s'il refusa d'expédier à Schwitz des lettres pareilles, il lui laissa du moins, par le fait, la jouissance des mêmes droits. Mais au lendemain de sa mort, le 1'' août 1291, « vu la malice du temps », les deux pavs conclurent, contre tout ennemi qui voudrait leur faire peine, injure ou dommage, une alliance perpétuelle, à laquelle ils admirent immédiatement Unterwalden nid dem Wald, un peu plus tard aussi Unterwalden ob dem Wald, et comme ce pacte fédéral est la première alliance perpétuelle diplomatiquement constatée des Waldstetten, on peut, à la rigueur, fixer à l'année 1291 la date de l'origine de la Confédération helvétique.
Mieux vaut cependant la renvoyer, d'accord avec la légende consacrée, quoique pour d'autres raisons qu'elle, au commencement du xiv^ siècle et au règne de Henri YH de Luxembourg. Ce prince, en effet, dont les deux prédécesseurs, Adolphe de Nassau et Albert d'Autriche, avaient, l'un délivré de nouveaux diplômes aux gens d'Uri et de Schwitz, l'autre refusé de les reconnaître comme membres immédiats de l'empire, ne se contenta pas de confirmer les lettres antérieures en faveur d'Uri et de Schwitz; il fut le premier à accorder à Unterwalden aussi l'immédiateté d'empire, par diplôme du 3 juin 1309, et alors seulement la confédération des trois cantons forestiers, dorénavant en règle avec le droit public du saint-empire, put être considérée comme officiellement fondée.
Restait la menace des revendications de la maison de Habsbourg, dont Henri VH avait pareillement confirmé les
droits héréditaires : elle prétendit les faire valoir quelques années plus tard, lorsque, à propos de la double élection au trône de Germanie de Louis le Bavarois et de Frédéric le Beau d'Autriche, les cantons forestiers eurent naturellement pris parti pour le premier. Le roi Frédéric les mit au han de l'empire; son frère, le duc Léopold, s'approcha de leurs frontières, muni de cordes pour lier les paysans rebelles; mais au déPdé de Morg-arten, qui s'ouvre, sur les confins des pays de Schwitz et de Zug-, entre la montagne et le petit lac d'Egeri, la noblesse bardée de fer, qu'il conduisait à une victoire facile, fut, le lo novembre 1313, accablée sous les quartiers de roc que lançaient d'en haut les confédérés, et honteusement mise en fuite; les vainqueurs renouvelèrent quelques semaines plus tard (9 décembre 1315) à Brunnen leur ligue perpétuelle, singulièrement affermie par cette bataille des lliermopijles suisses; et, au mois de mars 1316, Louis le Bavarois, en même temps qu'il leur confirmait en bloc tous leurs privilèges antérieurs, les exempta formellement de l'autorité comtale des princes autrichiens. Ceux-ci ont pendant plus d'un siècle protesté par la diplomatie et par les armes contre cette décision : ils n'ont jamais réussi à récupérer leurs droits comtaux sur les trois cantons, et à leurs premières pertes sont venues successivement s'en ajouter d'autres, jusqu'au jour oii ils n'ont plus possédé un pouce de terre sur le sol helvétique.
L'association jurée {Eidgenossenschaft) des trois paysd'Lri, Schwitz et Unterwalden, tout en créant vis-à-vis de leurs voisins, et plus particulièrement vis-à-vis des princes habsbourgeois, une seule et même communauté politique, laissa intacte l'organisation intérieure de chacun des petits États. L'idée d'établir une constitution commune était trop étrangère aux conceptions politiques, essentiellement particularistes, du moyen âge allemand, pour qu'il pût même en être question : chaque canton continua à régler ses affaires en assemblée plénière {Landsgemeinde) et à élire le chef de son pouvoir exécutif {Landamman). On respecta même, pour le
moment, assez scrupuleusement, clans les nouvelles républiques, les droits acquis des seigneurs ecclésiastiques et laïques; peu à peu seulement ils se trouvèrent supprimés par la force des choses, à moins qu'ils n'eussent été rachetés précéden^ient à prix d'argent.
L'étendue fort peu considérable et la population extrêmement clairsemée de la Confédération helvétique primitive s'accrurent dans des proportions notables, pendant le demisiècle qui suivit sa naissance, par l'admission dans l'alliance perpétuelle de cinq nouveaux cantons, d'origine et de nature diverses. Le premier en date fut Lucerne, dont l'adjonction à la ligue des trois cantons forestiers, opérée en 1332, compléta le noyau de la république suisse, en lui incorporant le reste du pourtour du lac de Lucerne, dorénavant appelé lac des Quatre-Cantons; vingt ans plus tard, l'accession presque simultanée de Zurich en 1351, de Glaris et de Zug- en 1332, de Berne en 1333, compléta la confédération des huit vieux cantons ou lieux [Orte], qui ensuite resta pendant cent vingthuit ans sans admettre dans son sein de nouveaux confédérés, tout en contractant des amitiés et des alliances de tout genre avec de nombreux États voisins.
Parmi les cinq nouveaux membres de la ligue, trois, à savoir Lucerne, Glaris et Zug, ne purent se joindre à l'alliance qu'en se dérobant à l'autorité autrichienne; les deux autres, Zurich et Berne, étaient déjà en possession de leur indépendance avant d'entrer dans la confédération. D'autre part, sur les cinq, il n'y en avait que deux, Glaris et Zug, qui, par leur constitution sociale comme par leur configuration physique, fussent des pays alpestres analogues aux cantons primitifs; Lucerne, Zurich et Berne, au contraire, appartenaient à la plaine ou plateau de la Suisse antérieure, et étaient, non des pays de paysans, mais des pays de citadins, des aristocraties et non des démocraties : si en Glaris et en Zug, comme en Uri, en Schwitz et en Unlerwalden, la souveraineté résidait dans l'assemblée plénière du canton,
OÙ votaient tous les citoyens, à Lucerne, à Zurich et à Berne la ville seule détenait l'autorité, dont était absolument exclue une banlieue plus ou moins étendue, et dans les villes ellesmêmes, quoiqu'elles ne fussent pas demeurées étrangères au mouvement politique qui, au xiv" siècle, appelait daijs presque toutes les républiques municipales allemandes les corporations d'artisans au partage du pouvoir, l'influence prépondérante restait à un certain nombre de familles nobles ou patriciennes. Au point de vue territorial enfin, Lucerne, Zug et Glaris se reliaient étroitement aux trois cantons originaires, tandis que Zurich et Berne, Berne surtout, s'écartaient sensiblement du centre de gravité de la Confédération, dans la direction du nord et de l'ouest.
Deux mots maintenant de l'histoire antérieure et de l'importance respective de chacun des cinq nouveaux confédérés.
Lucerne, Zug et Glaris sont arrivés tous les trois directement de la domination autrichienne à l'alliance suisse ; mais c'est à des titres dilTérents qu'ils avaient obéi aux princes habsbourgeois. Seul le pays de Zug, c'est-à-dire la ville de Zug et les environs du lac de ce nom (avec Egeri, Menzingen et Baar), était une vieille possession patrimoniale de la maison d'Autriche, qui y avait succédé aux comtes de Lenzbourg et de Kybourg; elle ne possédait la ville de Lucerne, avec son territoire sur la rive occidentale du lac des Quatre- Cantons, que depuis l'année 1291, où, peu de mois avant sa mort, Rodolphe de Habsbourg l'avait achetée à l'abbaye de Murbach en Alsace, la fondatrice, dès le vni" siècle, du couvent de Saint-Léodegaire, sous la protection duquel Lucerne avait grandi à l'endroit où la Reuss quitte le lac; dans le pays de Glaris enfin, c'est-à-dire dans la double vallée de la Linth et de la Sernf (avec Glaris, Schwanden et Naefels), qui de toute antiquité appartenait au couvent de Saeckingen sur le Rhin, les ducs autrichiens n'étaient que les avoués de l'abbesse, en vertu d'un accord devenu définitif en 1288. Le divorce de la ville de Lucerne avec ses maîtres autrichiens se fit pour ainsi dire insensiblement, car en entrant en 1332
dans Talliance des cantons forestiers, où lui fut assignée la première place, elle réserva expressément les droits des ducs; dans les pays de Glaris et de Zug-, au contraire, il y eut conquête, mais conquête facilitée par la connivence de ceux qui en étaient l'objet. Lorsque en d3Sl les confédérés en guerre avecrAutriche pénétrèrent dans leurs vallées, les Glaronois les reçurent en amis; Tannée suivante, en pareille occurrence, les gens de Zug commencèrent par se défendre ; mais, laissés sans secours par le duc Albert le Sage, ils firent comme les Glaronois et se joignirent aux envahisseurs helvétiques (1352). Zug- fut immédiatement reçu dans l'alliance avec des droits égaux; Glaris, qui y était entré quelques semaines plus tôt, ne le fut que dans uncposition subalterne, dont quelques vestiges persistèrent même après que le pays eut régularisé sa situation vis-à-vis du couvent de Saeckingen (1395), et qu'il eut été déclaré quitte de tout devoir envers la maison d'Autriche par l'empereur Sigismond (1415).
L'extension de la confédération sur les trois territoires cidevant autrichiens de Lucerne, de Zug et de Glaris n'était pas de nature à en changer sensiblement le caractère ; l'entrée dans l'alliance perpétuelle des deux grandes villes libres de Zurich et de Berne, au contraire, était destinée à exercer une influence capitale sur son développement ultérieur; elle lui a donné dans les contrées helvétiques une position bien supérieure à celle qu'elle avait occupée jusque-là, mais du même coup elle l'a lancée dans une voie toute nouvelle. Zurich, qui avait lentement grandi sous l'autorité du Moutier-Notre- Dame, élevé à l'endroit où la Limmat sort du lac de Zurich, était ville d'empire depuis l'extinction des Za^hringen qui y avaient exercé l'avouerie impériale (1218); Berne, d'origine beaucoup plus récente, car elle n'avait été fondée qu'en 1191 par le dernier duc zœhringien Berthold Y, qui lavait bâtie dans une admirable position militaire, sur la presqu'île abrupte de trois côtés baignée par l'Aar moyenne où il avait tué un ours {Baer), avait, la même année que Zurich (1218),
été reconnue d'empire par l'empereur Frédéric II, et n'avait pas tardé à la dépasser en puissance, grâce aux privilëg-es exceptionnels dont l'avait dotée son fondateur, et grâce surtout à l'esprit guerrier de ses bourgeois, au nombre desquels étaient inscrites les nobles familles d'Erlacli, de Bubenberg, de Diesbacb, de Wattenwyl, de Scharnacbtbal. L'une et l'autre avaient victorieusement résisté aux entreprises multiples de la noblesse environnante et échappé aux convoitises habsbourgeoises : la victoire que les Bernois avaient remportée en 1298 au Donnerbuhl, presque aux portes de leur ville, sur les seigneurs ameutés contre eux par la ville rivale de Fribourg, avait précédé de dix-sept ans la journée de Morgarten. L'une et l'autre aussi briguèrent l'amitié de la confédération des cantons forestiers au lendemain même de sa formation, et en reçurent de précieux secours ; les confédérés aidèrent Berne à gagner le 21 juin 1339, sur Fribourg et sur la noblesse de toute la Suisse occidentale, la grande bataille de Laupen ou du Bramberg, au confluent de la Sarine et de la Singine; ils promirent assistance à Zurich, doublement menacée par la noblesse de la Suisse septentrionale depuis qu'en 1336 le chevalier Rodolphe Brun y avait introduit dans le gouvernement les corporations de métiers. Une alliance plus intime était dans la nature des choses : Zurich la première entra dans la ligue perpétuelle en 1351; Berne l'y suivit en 1333. Les deux nouveaux alliés, auxquels les bonnes gens des cantons forestiers cédèrent modestement le premier et le second rang dans l'alliance, apportèrent à la confédération un contingent de puissance considérable, représenté par des villes populeuses et des territoires de bonne heure notablement accrus ; mais les cantons alpestres payèrent chèrement cet avantage, en se voyant dès lors engagés dans une foule de querelles qui, au fond, leur étaient inditîérentes. La ville plus bourguignonne qu'allemannique de Berne, qui à l'ouest confinait avec les pays de langue française, eut toujours sa politique particulière, au profit de laquelle elle employait ses confédérés;
plus rapprochée des cantons primitifs, dont elle était le grand marché, celle de Zurich prétendit plus d'une fois abuser de son nom de canton dirigeant {Vorort) pour leur imposer une ligne de conduite opposée à leurs convictions ou à leurs intérêts.
La confédération des huit vieux cantons, dont nous venons de retracer les origines diverses, fut, avant même que d'être complétée par l'accession de Berne, momentanément privée de deux de ses membres les plus récents. En effet, dans la guerre que la maison de Habsbourg et la noblesse qui se groupait autour d'elle commencèrent contre Zurich au lendemain de son entrée dans la ligue, la ville de la Limmat, trois fois assiégée, ne put il est vrai être réduite par ses ennemis, malgré l'appui que leur prêtait l'empereur Charles IV; mais Zug et Glaris furent moins heureux et durent renoncer à leur alliance avec les cantons forestiers, l'année même où ils y étaient entrés (1352). Ce ne fut cependant qu'une éclipse passagère : à la fin de l'année 1364 ou au commencement de l'année suivante les gens de Schwitz reconquirent, avec le concours des habitants, la ville et le pays de Zug, et en 1386 les Glaronois à leur tour secouèrent le joug autrichien. Les deux pays rentrèrent dans la confédération, purement et simplement, sans nouvelles lettres d'alliance.
A ce moment même la lutte, bientôt séculaire, des confédérés helvétiques contre les ducs autrichiens et leurs alliés seigneuriaux ou citadins se décidait sur les champs de bataille de Sempach et de Naefels. Sous prétexte de punir les Lucernois de difîérentes usurpations, et spécialement du droit de combourgeoisie qu'ils venaient d'accorder à sa ville de Sempach, le duc Léopold le Preux amena en vue du lac de ce nom la fleur de la chevalerie souabe, et y trouva la mort avec la plupart des siens (9 juillet 1386), après qu'un homme d'Unterwalden, Arnold de Winkelried, eut, à ce qu'on racontait plus tard, fait une rue à la liberté en enfonçant dans sa poitrine une poignée de lances; deux ans plus tard (9 avril 1388), les baillis ducaux, qui avaient entrepris
de reconquérir le pays de Glaris, ne furent pas beaucoup plus heureux sur le champ de bataille de Naefels, qu'avait déjà illustré en 13o2 une précédente victoire des Glaronois. Alors enfin les Habsbourg- s'avouèrent vaincus ; une trêve conclue en 1389, et qui en 1394 devint une paix de ving-t ans, légalisa les usurpations anciennes et récentes des confédérés et coupa court, pour le moment du moins, aux revendications autrichiennes.