‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 110 sur 168 · LA CONFEDERATION DES TREIZE CANTONS, SES SUJETS ET SES ALLIÉS · texte numérisé non relu

LA CONFEDERATION DES TREIZE CANTONS, SES SUJETS ET SES ALLIÉS

Les batailles de Sempacli et de Naefels marquent la fin do l'âge héroïque de la Suisse. A partir du commencement du xv° siècle s'ouvre une nouvelle période de son histoire, où les confédérés deviennent conquérants, adjoignent à leurs petites républiques, elles-mêmes incessamment agrandies, des bailliages de sujets communs, des pays alliés, de nouveaux cantons, se séparent en même temps de plus en plus de l'empire d'Allemagne, et donnent ainsi peu à peu à la Confédération la forme territoriale et politique qu'elle a gardée jusqu'à la Révolution française.

Leurs premières et principales usurpations se firent sur leur vieille ennemie, la maison d'Autriche, qui, dorénavant réduite à la défensive, ne pouvait plus songer qu'à sauvegarder de son mieux ce qui lui restait en Helvétie. Elles commencèrent en 14 lo, lorsque le duc Frédéric, de la ligne de Habsbourg antérieur ou de Tyrol, qu'on appelle le Vieux ou à la Poche vide, fut excommunié par le concile de Constance et mis au ban de l'empire par l'empereur Sigismond de Luxembourg, comme complice et fauteur du pape Jean XXIII. Peu d'années auparavant, en 1412, les confédérés avaient signé avec lui une paix de cinquante ans ; ce

nonobstant ils ne résistèrent pas à la tentation, quand Sigismond les appela à la curée. Berne fut la première à s'ébranler, puis Zurich, puis Lucerne, finalement tous les cantons sauf Uri, qui refusa de prendre part à une guerre injuste; et dans l'espace de quelques jours la majeure partie de l'i^rgovie se trouva conquise. Chaque canton garda pour lui ce qu'il avait individuellement occupé : le grand lot revint à Berne, qui avait pris à main armée Aarbourg et engagé à capituler entre ses mains, en leur promettant de respecter leurs franchises municipales, les quatre villes à peu près libres de Zofingen, d'Aarau, de Lenzbourg et de Brugg; Zurich s'enrichit du bailliage-libre {Freie Ami) de Knonau, à l'ouest de l'Albis, et Lucerne du pavs de Sursée, au chef-lieu duquel furent garantis ses droits municipaux. Quant aux conquêtes réputées communes, le comté de Baden, les bailliages-libres [Freien Aemter) de Mûri, Yillmergen, etc., et les villes privilégiées de Bremgarten et de Mellingen sur la Reuss, elles furent, après de longs pourparlers, soumises à un gouvernement commun, dont ne furent exclus que Berne, qui avait déjà la part du lion, et Uri, qui avait répugné à des acquisitions illégitimes : encore Berne ne tarda-t-il pas à être admis à la cosouveraineté du comté de Baden, et Uri le fut un peu plus tard à celle de tous les bailliages argoviens communs. Une occasion de revanche, avidement saisie, fut offerte à la maison d'Autriche, lorsque au milieu du xv® siècle éclata la première grande guerre de confédérés contre confédérés, moins à cause qu'à propos de la succession de Toggenburg. Depuis que, cent ans auparavant, Zurich, en entrant dans la ligue perpétuelle, y avait obtenu le rang et le titre de canton dirigeant, la ville de la Limmat était jalousée par Schwilz, le plus puissant des cantons de paysans ; la vieille antipathie était peu à peu devenue une animosité ardente par suite de la rivalité d'influence de deux hommes également ambitieux, le bourguemeslre de Zurich, Rodolphe Stussi, et le landamman de Schwitz, Itel Reding de Biberegg; elle éclata au grand jour lorsqu'il s'agit de régler la succession du comte

Frédéric de Toggenburg-, décédé sans héritiers directs au mois d'avril de l'année 1436. Son riche héritage qui, en dehors du comté de Toggenburg proprement dit ou de la vallée supérieure de la Thur, comprenait entre le lac de Zurich et le Rhin supérieur les pays d'Utznach et de Sargans, puis sur la rive droite du grand fleuve rhétique les vallées inférieures des Grisons, fut revendiqué à la fois par sa veuve, par ses parents, par ses suzerains, par ses cngagistes; Zurich d'une part, Schwitz et Glaris de l'autre, en vertu de leurs alliances avec le feu comte et avec ses territoires, prétendirent, avec une égale opiniâtreté, régler à leur gré le litige.

La médiation amicale des cantons désintéressés échoua ; après les discussions les plus acerbes, on eut recours aux armes. Zurich, battu par Schwitz, fut non seulement obligé de renoncer à ses prétentions, mais de plus dépouillé par le vainqueur du territoire de Pfa'ffikon, Wollrau et Ufnau, situé sur la rive méridionale de son lac (1440); furieux de leur défaite, les Zuricois ne rougirent pas d'invoquer l'aide de l'empereur Frédéric III et de recevoir garnison autrichienne dans leurs murs (1442). Tous les confédérés alors s'unirent contre la ville parjure et lui firent une guerre sans pitié, marquée par des incendies sans nombre et par d'horribles tueries ; mais malgré la défaite des Zuricois au pont de la Sihl, où périt Stussi (1443), malgré l'investissement de leur ville et la retraite des bandes d'/lrm«//w«cs qu'à la prière de l'empereur le dauphin de France, Louis, amenait à leur aide (1444), ils tinrent bon pendant une série d'années, et lorsque en 1450 l'épuisement général amena la paix entre les confédérés, qu'Itel Reding n'était plus là pour empêcher, Zurich en fut quitte pour renoncer à l'alliance autrichienne et reprit même son rang de canton dirigeant, qui ne lui donnait d'ailleurs que la présidence honorifique des diètes et l'office de correspondre au nom de la Confédération avec les puissances voisines. Schwitz garda, sous le nom de métairies du lac de Zurich, le pays de Pfaeffîkon, Wollrau et Ufnau,

partagea avec son iidèle allié Glaris quelques épaves de la succession toggenbourgeoise, et eut en outre la gloire de voir son nom victorieux employé plus fréquemment encore que par le passé pour désigner l'ensemble de la Confédération.

A peine réconciliés, les confédérés reprirent leurs usurpations sur la maison d'Autriche. Dès 1452 Zurich enlevait définitivement à son allié de la veille le comté de Kybourg (avec un autre Pfa^ffikon, Kloten et Elgg), qu'elle avait déjà occupé de 1424 à 1442; en 1458, Uri, Schwitz, Unterwalden et Glaris reçurent sous leur protection la ville de Rapperschwyl. L'archiduc Sigismond, le fils et héritier de Frédéric le Vieux, réclama, menaça; mais, abandonné par son cousin l'empereur, excommunié par le saint-siège à propos d'une querelle avec le cardinal-évêque de Brixen, il fut bientôt après (1460) dépouillé en outre de la presque totalité du landgraviat de ïhurgovie (avec Frauenfeld, Diessenhofen et un grand nombre de seigneuries ecclésiastiques et laïques) par l'ensemble des huit cantons, à l'exception toutefois de Berne, qui à ce moment était occupé à s'arrondir en Argovie aux dépens de la noblesse alliée à l'Autriche. Le faible représentant de la dynastie habsbourgeoise abandonna alors la partie; en 1407, il termina par une cession volontaire la longue série des pertes que depuis deux siècles ses ancêtres et lui avaient éprouvées sur le sol helvétique par insurrection et par conquête, en vendant à Zurich la forte ville de Winterthur; en 1474, par la paix perpétuelle qu'il conclut à Constance avec les confédérés, il leur donna solennellement quittance de tous les droits et prétentions que leurs anciens maîtres pouvaient encore avoir dans leurs territoires. Depuis lors la frontière entre les cantons et les terres autrichiennes est restée sans nouveaux changements, jusqu'aux stipulations de Lunéville en l'année 1801.

Nous avons dû insister sur les guerres autrichiennes de la Confédération, parce qu'elles ont exercé une influence considérable sur son développement territorial; les guerres bour-

g-uignonnes et italiennes des Suisses, quoiqu'elles les aient mêlés aux grandes affaires européennes et leur aient assigné à la fin du xv^ et au commencement du xvi" siècle un rôle politique et militaire.de premier ordre, nous arrêteront beaucoup moins, parce qu'elles n'ont que fort peu modifié leurs frontières. On avait appris à connaître et à apprécier en France la valeur des confédérés depuis la bataille de Saint- Jacques sur la Birse, aux portes de Bàle, oii, dans la guerre de Toggcnburg, quinze cents d'entre eux avaient, le 2G août 1444, tenu tête une journée entière à la grande armée d'Armagnacs que Charles VII envoyait à son allié Frédéric III ; on y songea dès lors à cultiver leur amitié ; une première alliance fut conclue en 14o2 entre la couronne de France et les cantons de la vieille ligue de la Haute-Allemagne. Louis XI rendit ces rapports plus intimes et engagea à son service des Suisses en grand nombre; ce fut lui aussi qui, par son astucieuse politique, compromit les confédérés avec Charles le Téméraire, sauf à les abandonner au moment du danger. Ils s'en tirèrent à leur honneur, comme chacun sait : ils repoussèrent, à Grandson sur la rive sud-ouest du lac de Neuchâtcl (2 mars 1476), et à Morat sur la rive orientale du lac de même nom (22 juin 1476), la double invasion du duc de Bourgogne, et allèrent jusqu'en Lorraine lui infliger à Nancy une troisième défaite (^) janvier 1477', où il laissa la vie. Dès lors réputés les meilleurs fantassins de l'Europe, ils eurent le choix parmi tous les princes voisins pour vendre leurs services militaires, servirent tour à tour, ou même simultanément, la France, les Sforza, le pape, l'empereur, firent et défirent pendant un quart de siècle les ducs de Milan, jusqu'à ce que, dégoûtés de la grande guerre par leurs défaites successives de Marignan, de la Bicoque et de Pavie, ils se retirassent de la lice en tant que corps de nation, tout en laissant subsister les capitulations, qui autorisaient la France et d'autres puissances à recruter chez eux des régiments de mercenaires.

Pendant cette période de faits de guerre éclatants, accom-

plis plus souvent au compte d'autrui que dans leur propre intérêt, les confédérés firent quelques acquisitions durables; mais elles se réduisent à assez peu de chose. Après la défaite de Charles le Téméraire, les Bernois auraient eu bonne envie de conquérir la Bourgogne ou du moins la Franche-Comté ; mais l'or français, prétend-on, corrompit la diète, et ils durent se contenter de quelques seigneuries enlevées dès 14"o aux maisons de Chàlon et de Savoie alliées au duc de Bourgogne; c'étaient d'une part les seigneuries d'Erlach ou Cerlier sur le lac de Bienne, de Grandson sur le lac de Neuchàlol, d'Orbe et d'Echallens dans le pays de Yaud, de l'autre celle de Morat sur le lac de ce nom; encore durentils partager les quatre dernières avec leurs alliés de Fribourg, qui de leur côté s'étaient emparés des seigneuries d'illens ou Illingen et de PlafTeyen ou PlafTayon. Les guerres d'Italie furent un peu plus fructueuses : elles valurent aux cantons un certain nombre de bailliages au delà des monts [ennelbirgisclie Vogleien), enlevés au duché de Milan.

Les premières usurpations helvétiques dans le pays italien du haut Tessin et des lacs Majeur et de Lugano remontent d'ailleurs plus haut : au commencement du xv'' siècle déjà, Uri et Unterwalden avaient conquis, à propos d'une querelle de péage, la Levantine ou Val-Leventina, l'ancienne vallée lépontienne, qui du col du Saint-Gothard descend le long du ïessin à Airolo, Faido et Giornico (1403), puis y avaient ajouté, plus bas sur le Tessin, Bellinzona, acheté aux barons de Sax, les puissants seigneurs du Yal-Misocco dans les Grisons (1419); et d'autre part l'ensemble des sept cantons orientaux avait à plusieurs reprises (depuis 1410) occupé la vallée de la Toccia avec Domo d'Ossola. Mais la bataille d'Arbedo, dans le voisinage de Bellinzona, où les condottieri de Philippe-Marie Yisconti, Carmagnola et Pergola, avaient infligé des pertes cruelles à l'armée des cantons (1422), et le peu de goût de la plupart dos confédérés pour les expéditions lointaines, avaient motivé la revente du tout au duc de Milan (1426). Depuis lors cependant, Uri avait reconquis pour

(son propre et unique compte la Levantine (1440), et s'en était assuré la possession par la brillante victoire de Giornico, remportée sur la glace du Tessin débordé, le 28 décembre 1478.

Tel était l'état des choses au commencement des guerres d'Italie; pendant leur durée, les confédérés profitèrent du besoin que les dilTérenls prétendants au duché de Milan avaient de leur assistance, pour s'annexer et se faire céder, tour à tour par les rois de France et par les Sforza, une série de bailliages plus méridionaux. En 1499 et en 1500, Uri, Schwilz et Unterwalden nid dem Wald se mirent en possession de la moitié inférieure de la vallée du haut Tessin, c'est-à-dire de la Riviera (avec Biasca), du pays de Bellinzona ou Bcllenz, et de la vallée latérale du Val-Blegno ou Bollenzerlhal (avec Olivone), auxquels, en 1512, ils ajoutèrent, mais pour quatre ans seulement, le pays de Domo d'Ossola. La môme année 1512, les douze cantons qui à ce moment constituaient la Confédération, firent en commun la conquête, durable celle-ci, des bailliages de Locarno ou Luggarus, Val-Maggia ou Meynthal, Lugano ou Lavis et Mendrisio ou Mendris, situés plus près de la plaine lombarde, sur les lacs Majeur et de Lugano. Nous dirons plus loin comment, à la même époque, les alliés des Suisses, les Grisons, usurpèrent de leur côté le pays italien qui déverse ses eaux dans le lac de Côme septentrional.

A côté de ces acquisitions qui, de même que les conquêtes autrichiennes, se rattachent à l'histoire générale de la Confédération, il s'agit d'examiner maintenant les modifications, m partie beaucoup plus importantes, qu'opérèrent dans la configuration territoriale de la Bépublique helvéti(|ue, tant l'admission dans la ligue de cinq nouveaux cantons souverains, que l'accroissement des huit anciens Etats par une série d'achats, de réunions volontaires, d'usurpations ou de conquêtes. L'augmentation du nombre des confédérés de huit à treize est exactement contemporaine des g-uerres bourgui-

gnonnes et italiennes (1481 à lol3); Textension des territoires cantonaux sur des terres comtales ou seigneuriales limitrophes et l'adjonction à un ou plusieurs cantons de bailliages éloignés ont commencé plus lot et se sont continués plus longtemps : c'est la raison qui nous détermine à énumérer d'abord les progrès territoriaux de chacun des vieux cantons, et de ne traiter qu'en second lieu des nouveaux membres admis dans la ligue.

Les cinq cantons de paysans, Uri, Schwitz, Unterwalden, Zug et Glaris, n'étendirent jamais grandement leurs frontières cantonales; en dehors de la conquête de la Levantine par Uri, et de celle des métairies du lac de Zurich par Schwitz, dont il vient d'être parlé, nous pouvons nous contenter de signaler l'acquisition faite au xiv" et au xv" siècle par Zug de plusieurs bailliages autrichiens limitrophes, l'adjonction volontaire à Uri de la vallée libre d'Urseren au pied septentrional du Saint-Gothard, qui est du commencement du XV* siècle, et l'incorporation à Schwitz, en qualité de pays vassaux, des pays ci-devant autrichiens de Kussnacht sur le lac de Lucerne et de Mardi (avec Lachen et Greinau) sur le lac de Rapperschwyl, qui remonte à la même époque; Scliwitz prétendait de plus à la souveraineté sur le /'«//.s forestier d'Einsiedeln, en contradiction avec le prince-abbé de la communauté, et exerçait en tout cas au xv'' siècle déjà l'avouerie sur le célèbre et riche monastère. Au delà de leurs frontières cantonales, au contraire, ces républiques d'une démocratie si pure ne dédaignèrent pas de se subordonner de nombreux territoires dans des bailliages sujets, qui étaient particuliers à un seul canton ou communs à plusieurs. Il a été question plus haut de leur participation à la conquête de Bremgarten, de Mellingen, des bailliages-libres et de la Thurgovie, qu'elles gouvernèrent en commun avec Zurich et Lucerne, à celle de Baden, où elles régnèrent conjointement avec Zurich, Berne et Lucerne, et à celle de Locarno, de Val-Maggia, de Lugano et de Mendrisio, où elles eurent pour €oseigneurs les villes de Zurich, Berne, Lucerne, Bàlc, Fri-

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