LES CINQ NOUVEAUX CONFÉDÉRÉS
renoncé à toute prétention sur elle. L'une et l'autre des deux villes apportaient à la Confédération un territoire sujet; celui de Bâle, en majeure partie acquis sur l'évêché, comprenait Lieslal et Sissacli à gauche, le Petit-Huningue à droite du Rhin, et ne s'est plus guère augmenté par la suite; celui de Schafîhouse était fort peu considérable, mais s'est sensiblement agrandi dans les premières années du xvi° siècle par l'acquisition des bailliages de Neuenkirch, jMerishausen, etc., situés sur la rive droite du fleuve comme la ville elle-même. Tandis que les quatre républiques municipales dont nous venons de parler renforcèrent dans la Confédération l'élément citadin, celle d'Appenzell, le dernier venu des anciens cantons helvétiques, vint prendre place à la diète à côté des Etats démocratiques de la Suisse intérieure ; comme ceux-ci en effet, il était habité par des pâtres et des paysans, des patres surtout, qui, des deux côtés de la Sitter, étaient dispersés sur le plateau adossé aux pentes septentrionales du Saentis, autour de leurs principaux centres, Appenzoll, Urnaesch, Hérisau et Trogen. Le pays d'Appenzell, ainsi que l'indique son nom, corruption cVAbbads cella, la cellule de l'abbé, avait été autrefois un domaine des puissants abbés de Saint-Gall; l'exemple de la liberté suisse tenta ses rustiques habitants ; ils prétendirent à la libre disposition d'eux-mêmes depuis la fin du xiv" siècle, remportèrent au commencement du xv% dans les défilés à l'entrée de leurs montagnes, les deux victoires du Voegelisegg (1403) et du Stoss (140o) sur l'abbé et ses alliés souabes et autrichiens, et finirent, grâce à la médiation de Schwitz qui leur avait accordé sa protection, par obtenir de leur ancien souverain une renonciation pleine et entière à ses droits. Dès 1411 Appenzell entra en alliance avec tous les cantons, sauf toutefois Berne, qui, trop occupé dans la Suisse occidentale, se tenait autant que possible en dehors des affaires et des querelles de l'est; mais cette alliance ne lui donnait nullement le rang de confédéré, car elle reposait sur le principe de la subordination, non sur celui de l'égalité. En 14o2, les. cantons consentirent à améliorer sa position à leur égard;
en 1513, enfin, ils l'admirent, sinon à une parité complète, du moins à une quasi-parité avec eux. Dans l'intervalle, en 1490, pour punir les Appcnzellois de leurs velléités de politique indépendante, ils les avaient dépouillés du Rheintlial acquis par eux en 1460, et ne leur en avaient rendu en 1300 que la copropriété pour un huitième. Le nouveau canton n'eut jamais d'autres sujets.
L'admission d'Appenzell dans l'alliance perpétuelle fut la dernière; depuis 1513 jusqu'à la fin du xv!!!*^ siècle, oii la Révolution française bouleversa de fond en comble l'antique République helvétique, la Confédération n'augmenta plus le nombre de ses membres, et resta la Confédération des treize cantons. Comme d'autre part nous avons déjà, dans les pages qui précèdent, indiqué, à propos de l'histoire territoriale des différents États suisses, les derniers agrandissements des divers membres de la ligue, nous pourrions immédiatement passer à l'examen des modifications accomplies dans la constitution politique et religieuse de la Confédération depuis le xv'' siècle, s'il ne nous restait à parler de certaines annexes du corps helvétique, qui, après y avoir été rattachées par des liens plus ou moins intimes depuis la fin du moyen âge, en sont devenues des parties intégrantes lors de sa refonte complète à la fin du xvni° et au commencement du xixe siècle.
Ce n'est qu'à titre de curiosités historiques qu'on peut mentionner deux Etats minuscules, de même date que la ligue ou même plus anciens qu'elle, et qui, au cœur de la vieille Suisse, ont conservé leur autonomie jusqu'à la Révolution française, parce que les cantons forestiers, moins envahissants de leur nature que les cantons citadins de la plaine, au lieu de les absorber, se sont contentés de les prendre sous leur protection commune : l'un, l'abbaye d'Engelberg, comprenait un territoire plus étendu que peuplé, dans le massif alpestre du Tillis et de l'Urirothstock, aux confins des pays d'Unterwalden et d'Uri; l'autre, la
république de Gersau, se réduisait au bourg de ce nom, sur une baie du lac de Lucerne au pied du Rigi, et a été pendant des siècles le plus petit État souverain de l'Europe. Les contrées et villes alliées [zugeioandte Orte) étaient d'importance plus grande; sans être membres de la Confédération, elles avaient dos traités d'amitié et d'alliance avec un, plusieurs ou la totalité des cantons, les aidaient à faire figure dans le monde, et jouissaient de leur côté des bénéfices de la protection suisse. Officiellement on les distinguait en associes (socii) et en simples alliés [confœderati], les premiers seuls ayant le droit de paraître aux diètes; mais comme au fond ce privilège était de peu de valeur, il vaut mieux les classer d'après leur nature territoriale, et examiner successivement le groupe des villes alliées, qui comprenait Bienne, Saint-Gall, Mulhouse et Genève, le groupe des principautés alliées, formé par l'abbaye de Saint-Gall, l'évèché de Bàle et le comté-princier de Neuchàtel, et enfin le groupe des républiques alliées, qui se composait du Valais et des Grisons.
Parmi les villes suisses, souabes et alsaciennes qui à l'époque de la guerre de Bourgogne fournirent leurs contingents à la Confédération menacée par Charles le Téméraire, quelques-unes furent peu après admises parmi les cantons; d'autres laissèrent périmer leur droit à l'alliance; seules les trois petites cités de Bienne, Saint-Gall et Mulhouse y sont restées fidèles jusqu'à la fin de la République des treize cantons. Bienne ou Biel, située à l'extrémité septentrionale du lac de ce nom, appartenait nominalement à l'évêcbé de Bâle, mais jouissait d'à peu près toutes les prérogatives d'une ville libre; alliée plus particulièrement à Berne depuis la fin du xni'' siècle, elle était réputée associée à la Confédération et siégeait à la diète. La même situation était faite à Saint-Gall, l'ancienne ville abbatiale, que des accommodements conclus avec son abbé et des privilèges impériaux avaient peu à peu affranchie de l'autorité de son seigneur ecclésiastique, et qui en 14o4 fut admise à l'alliance suisse, par suite de ses traités avec la plupart des vieux cantons. Mulhouse enfin, la vieille
ville libre impériale de la Haute-Alsace, qui avait invoqué au xy" siècle l'intervention suisse contre la noblesse avoisinante et contre la maison d'Autriche, et avait, grâce à elle, obtenu €n etïet que l'archiduc Sigismond reconnût en 1468 son autonomie, fut à son tour en 1515 agrégée à la ligue, en qualité de ville associée; mais, pour avoir embrassé la Réforme, elle perdit en 1586 l'alliance des cantons catholiques et ne fut plus dès lors l'alliée que des cantons protestants, sans siège à la diète,
Genève, la quatrième des villes alliées, ne fut jamais en alliance qu'avec un petit nombre de cantons, Fribourg et Berne d'abord, Berne et Zurich plus tard; dans son groupe, «lie n'en tenait pas moins incontestablement le premier rang. Sise à l'extrémilé sud-ouest du territoire helvétique, là où le Rhône quitte le lac Léman, elle fut d'abord une cité épiscopale; fut au xu'= siècle déclarée d'empire par Frédéric P*" sans être soustraite à l'autorité de son évèque, ainsi que le constatent ses armoiries, où la clé figure à côté de l'aigle; et dut en outre, à la fin du moyen âge, laisser une influence prépondérante dans son administration aux ducs de Savoie, en leur triple qualité de vidomnes de l'évèque, de vicaires de l'empereur et d'héritiers des anciens comtes de Genevois. Au commencement du xvi^ siècle, les luttes acharnées du parti savoisien des Mamelus et du parti patriote des Eidguenots ou confédérés, qui ont été probablement les parrains de nos Huguenots français , motivèrent à plusieurs reprises l'intervention des deux cantons de Fribourg et de Berne, en vertu de traités de combourgeoisie négociés avec eux en 1508 et en 1526, et aboutirent en 1530, après de sanglantes péripéties, à la paix de Saint-Julien, par laquelle la Savoie, menacée par une armée suisse, s'engagea à respecter dorénavant les droits municipaux de la ville. Quelques années plus tard, Genève consomma sa révolution politique; profilant de l'émigration de son évêque, qui, devant les progrès de la Réforme, s'était retiré à Annecy, et de l'éclipsé temporaire de la puissance de la maison de Savoie, dépouillée de ses
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étals par François I" et par les Bernois, elle se déclara en 1336 cité souveraine. Berne n'aurait pas mieux demandé que de l'annexer à sa conquête vaudoise ; elle sut se défendre contre les visées ambitieuses de ses puissants protecteurs, devenus ses voisins immédiats; sauvegarda plus tard non moins heureusement son indépendance contre les ducs do Savoie, restaurés dans leurs États; et, si Fribourg- s'était complètement détachée de la ville hérétique, si les cantons catholiques refusèren,t de l'admettre dans la Confédération en qualité de canton, elle n'en jouit pas moins de tous les avantages de ville alliée, grâce à son alliance perpétuelle avec Berne, corroborée en i.jSl par un pacte analogue avec Zurich. La république g-enevoise, étroitement enserrée entre les territoires bernois et savoisiens, ne parvint g-uère à franchir l'enceinte de sa banlieue, au delà de laquelle elle ne possédait que les mandements peu considérables de Peney et de Jussy à l'ouest et à l'est de la ville, et les petites enclaves de Genthod et de Géligny le long- de la rive occidentale du Léman; mais en adoptant Calvin et, à sa suite, des réfugiés religieux de toute nationalité, qui renouvelèrent pour ainsi dire complètement sa population, elle prit dans le monde une importance bien supérieure à ce que promettait son étendue territoriale : Genève a été pendant tout le xvi^ siècle, et même encore plus tard, le centre de la Réforme dans l'Europe occidentale, et jusqu'à un certain point la Rome protestante.
Si les quatre villes alliées rappelaient, par leur organisation politique sinon par l'étendue de leurs territoires, les cantons urbains, les trois principautés ecclésiastiques ou laïques comprises dans l'alliance suisse n'avaient pas leurs analogues parmi les confédérés : ceux-ci en effet se gouvernaient tous en république; l'abbaye de Saint-Gall, l'évèché de Bàle et le comté-princier de Neuchâtel étaient de petites monarchies.
Des trois territoires, le plus considérable était celui de l'abbé de Saint-Gall, ancien prince du saint-empire qui avait en 1431 conclu une alliance éternelle avec Zurich, Lucerne, Schwitz et Claris, et faisait depuis lors partie du corps helvé-
tique pour toutes ses possessions, à Texceptioii de quelques seigneuries dans l'Algau et dans le Brisgau. Par rapport à ses baill.iag-es de la Thurgovie et du Rlieinthal, parmi lesquels nous ne nommerons que Romanshorn sur le lac de Constance, il était sous la souveraineté des cantons; dans le pays de Saint-Gall proprement dit, le vieux jJays ou pays de la maison Dieu, comme on l'appelait, ainsi que dans le comté de Toggenburg, il était réputé souverain. Jadis les princesabbés possédaient toute la contrée ^ui s'étend depuis le Sœntis jusqu'à la jonction de la Thur et de la Siller; depuis que l'Appenzell avait conquis son indépendance, leur domaine abbatial n'en comprenait plus que la moitié septentrionale, entre Rorschach et Wyl, et encore la ville de Sainl-Gall y formait-elle une enclave autonome. Mais en échange ils avaient en 1469 acheté le comté de Tog-genburg- du sire de Raron Pelermann, qui, après la guerre de succession pour l'héritage du comte Frédéric dont il a été question plus haut, en était demeuré le maître, et ils avaient ainsi étendu leur domination sur toute la moitié supérieure du bassin de la Thur, avec Liclitensteig comme chef-lieu, sauf à respecter les droits acquis des habitants, qu'avaient garantis les cantons de Schwitz et de Glaris.
Tout en continuant à se titrer de princes du saint-empire romain, les abbés de Saint-Gall lui étaient devenus étrangers; il n'en était pas de même des princes-évèques de Bâle, qui n'étaient dans l'alliance suisse que pour la partie méridionale de leurs possessions. Nous avons parlé ailleurs de leurs terres d'empire, Porrentruy, Saint-Ursanne, Délémont, Arlesheim, Schliengen : la portion helvétique de leur territoire comprenait la ville de Bienne, où ils n'avaient qu'une suzeraineté honorifique, la ville de Neuveville, également sise sur le lac de Bienne , la seigneurie d'Erguel dans le Jura (avec Sainl-Imier, Courtelary, Sonceboz), et jusqu'à un certain point le Val-Moutier plus au nord-est (avec Moulier-Grand- Val), lequel était d'empire, mais sous protection bernoise. Les rapports d'alliance de l'évèché de Bâle avec la Gonfédé-
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ration ne dataient que de la fin du xx" siècle, bien que Bienne et Neuveville fussent depuis bien plus longtemps alliées à Berne ; ils furent modifiés par la Réforme, en ce sens quel'évêque s'unit par une ligue particulière avec les cantons catholiques, tandis que le pays resta sous le patronag-e bernois.
La troisième des principautés alliées, celle de Neuchâtel, qui par ses deux parties constitutives, la souveraineté de Neuchûtel (avec Neuchâtel, Landeron, Boudry, Val de Travers) et le comté de Valleng-in (avec Vallengin, Yal de Ruz, Le-Locle, La-Chaux-de-Fonds), s'élevait de la rive occidentale du lac de Neuchâtel à la crête du Jura, avait dès la fin du xiv" siècle recherché et obtenu Talliance protectrice de Soleure, Berne, Lucerne etFribourg. Nous ne reviendrons pas ici sur la succession de ses souverains, qui a été racontée à propos de son annexion à la monarchie des ITohenzoUern; il suffira de rappeler en deux mots qu'en lol2, lors de leur guerre contre Louis XII, les confédérés la conquirent sur les Longueville, qu'ils la leur restituèrent en 1529, et que depuis lors ils n'eurent que des rapports de bon voisinage tant avec eux qu'avec les rois de Prusse qui leur succédèrent en 1707, parce que les uns et les autres eurent le bon esprit de respecter les libertés du pays, placées sous la protection de la Confédération.
Le dernier groupe d'alliés helvétiques était formé par les deux républiques alpestres du Valais et des Grisons, fort analogues par leur origine et par leur org-anisation aux cantons démocratiques de la Suisse intérieure, mais d'une étendue et d'une population fort supérieures à celles de chacun de ces petits Etats. Comme elles sont toutes deux entrées dans la Confédération helvétique moderne, où, pour la superficie, elles tiennent, les Grisons le premier, et le Valais le troisième rang-, que de plus elles n'ont pas laissé de jouer, à côté des treize cantons, un rôle politique d'une certaine importance, nous insisterons sur leur formation et sur leur constitution un peu plus que nous ne l'avons fait pour les villes et pour les principautés alliées.
Le Valais, qui est la grande vallée longitudinale du haut Rhône comprise entre les Alpes Pennines et les Alpes Bernoises, est, nous avons déjcà eu l'occasion de le dire, habité dans sa partie supérieure par des populations allemandes, tandis que plus bas il est de nationalité française. Lors de la dislocation féodale du royaume d'Arles, dont il avait fait partie, la principale autorité y appartint d'abord aux princes-évèques de Sion, qui se titraient préfets et comtes du Valais de par une prétendue donation de Charlemag-ne ; à côté d'eux, de nombreux comtes et barons fondaient de petites souverainetés; la maison voisine de Savoie occupait le Bas-Valais et ambitionnait le reste du pays. Contre cette multitude de tyrans locaux et d'ennemis étrangers les bourg^eois de Sion en appelèrent souvent aux armes dès le xni^et le xiv'' siècle; au commencement du xv^ siècle enfin, ils réussirent à conquérir leur indépendance, quoique leurs alliés des cantons forestiers les eussent abandonnés dans leur terrible lutte contre les sires de Raron, que soutenait le canton de Berne; et leurs sept dizains de Gombs ou Couches, de Brieg" ou Brigue, de Visp ou Viège, de Raren ou Raron, de Leuk ou Louèche, de Sierre ou Siders et de Sion ou Sitten formèrent une république fédérative, à la présidence de laquelle ils appelèrent l'évêque de Sion. La guerre de Bourgogne les rapprocha des confédérés helvétiques; ils signèrent des pactes d'alliance perpétuelle avec Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden en 4473, avec Berne en 1473, en attendant qu'ils devinssent en 1529 les alliés de la Confédération entière.
Cette même guerre leur fournit aussi l'occasion d'étendre leurs frontières : l'évêque de Genève, un prince savoisien, allié comme toute sa maison à Charles le Téméraire, ayant envahi leur pays, ils le battirent près de Sion, envahirent à leur tour le Bas-Valais et en firent rapidement la conquête avec l'aide des Bernois (1475). Comme les confédérés euxmêmes, ils ne songèrent pas à admettre dans leur république les habitants du pays conquis ; Ardon, Martigny, Saint-Maurice, Monlhey devinrent des avoueries sujettes; l'évêque de
Sion y prit pour lui les plus belles seigneuries. Soixante ans plus tard, lors de la guerre de Vaud (1536), ils continuèrent leurs usurpations sur les ducs de Savoie en s'emparant du Chablais jusqu'à la Dranse, avec Bouveret et Evian; mais le traité de Lausanne de 1564 ne leur en laissa que la lisière orientale, c'est-à-dire la rive gauche du Rhône jusqu'au lac de Genève, avec Bouveret, La frontière occidentale du Valais n'a plus changé depuis lors; au nord, à l'est et au sud, la nature elle-même lui avait donné ses limites, qui n'ont pas été franchies.
L'autre république alpestre alliée à la Suisse, celle des Grisons, a eu un développement historique beaucoup plus complexe, tout comme sa structure géographique est bien autrement diverse. Dans ses cent cinquante vallées bizarrement enchevêtrées, dont la majeure partie appartient au bassin supérieur du Rhin, mais dont quelques-unes déversent leurs eaux dans l'Inn, dans rx\dige et dans les affluents septentrionaux du Pô, sont nées en effet une multitude de petites communautés, où les deux nationalités du pays, la rafce romane et la race germanique, s'emmêlent d'une façon non moins étrange que les deux confessions chrétiennes, protestestante et catholique, si bien que le pays grison est comme une miniature de la Suisse entière. La Rhétie de Goire, c'est son plus ancien nom, passa, de même que le Valais, de longs siècles sous une dure domination féodale : les évêques de Coire, les abbés de Dissentis et de Pfa'.ffers, les comtes de Montfort, de Werdenberg et de Sargans, les barons de Rhœzuns, de Vatz et de Sax, et à côté d'eux bien d'autres seigneurs, s'étaient partagé ses vallées, y avaient construit leurs châteaux forts, dont les ruines surplombent par centaines les sombres défilés et les rivières mugissantes, se faisaient une guerre incessante, et poussèrent plus d'une fois leurs sujets exaspérés à des actes de désespoir, s'il faut en croire de vieilles légendes, analogues à celle de Tell, celle par exemple d'Adam de Camogask dans la Haute-Engadine défendant par un coup de poignard l'honneur de sa fille menacé
par l'avoué de l'évêque de Coire, ou celle de Jean Chaldar de la vallée de Schams étranglant le sire de Fardun qui avait craché dans sa bouillie. L'excès du mal enfin amena vers la fin du xiv^ siècle une réaction salutaire; pour faire cesser une guerre de tous les jours et établir un ordre relatif, il se forma des ligues, où les vallées elles-mêmes furent appelées ou acceptées par les prélats et par les seigneurs; et à partir de ce moment, les communes et les cantons ou juridictions de pavsans, à leur tète la ville épiscopalc de Coire, s'acheminèrent insensiblement vers une liberté de plus en plus complète, en rachetant certains droits féodaux, et en se débarrassant des autres, soit de vive force, soit par voie d'usurpation graduelle.
La première en date des trois confédérations rhétiques fut, à ce qu'il paraît, la ligue Caddée ou de la Maison-Dieu {casa Dei, Gotleshaus), qu'autorisa, dit-on, en 1396, l'évêque de Coire, Jean de AYerdenberg, pour mieux tenir tête à ses nombreux ennemis; son territoire comprit d'abord la vallée du Rhin entre Zizers et Reichenau (avec Coire) et la moitié orientale du bassin du Rhin postérieur, c'est-à-dire le Domleschg, la vallée de l'Albula, l'Oberhalbstein et le \al d'Avers (avec Obervatz, ïiefenkasten, Bergun, Bivio); mais elle s'étendit aussi au delà de la ligne de faite qui limite le bassin rhénan, engloba le Val-Bregaglia sur la haute Maira (avec Casaccia), le Yal de Poschiavo au sud du Bernina, et surtout l'Engadine ou vallée supérieure de l'Inn (avec Saint-Maurice, Samaden, Revers, Zernetz), victorieusement disputée au Tyrol; par le Yal de Munster, elle pénétra même dans le bassin de l'Adige. L'évêque de Coire en revendiquait lavouerie; mais sa puissance territoriale et son autorité politique, autrefois prépondérantes dans toute la Rhélie du sud-ouest, s'évanouirent peu à peu presque complètement ; la ligue de la Maison-Dieu devint une république fédérative des dilTérentes vallées qui la composaient, avec Coire comme chef-lieu.
Les choses se passèrent un peu différemment pour la ligue supérieure ou grise, dont on rapporte le second nom, devenu
celui du pays entier, à la couleur des sarraux des paysans : dès Fan 1400, il y eut alliance des comtes, seigneurs et vallées de la partie de la Rhétie dont le centre était l'abbaye de Dissentis, pour repousser les attaques de l'évêque de Coire; mais la ligue proprement dite fut provoquée par un mouvement révolutionnaire du peuple opprimé, que suivit au mois de mai 1424 la fameuse réunion de Tabbé de Dissentis, des cbàtelains du pays et des représentants des vallées, à Trons dans la vallée du Rhin antérieur, à mi-chemin entre Dissentis etilanz; là, sous un érable, près duquel s'est élevée depuis une chapelle consacrée à sainte Anne, les comtes de Werdenberg- et de Sax, le baron de Rhsezuns et les anciens des communes jurèrent, les mains dans les mains de l'abbé, de respecter tous également les droits de tous, qu'ils fussent riches ou pauvres, nobles ou roturiers, laïques ou ecclésiastiques. La ligue supérieure, dont Ilanz devint et resta le chef-lieu, fut avant tout celle des communes et des vallées du bassin du Rhin antérieur (Tavetsch, Dissentis, Medels, Somvix, Trons, Obersax, Ilanz, Vais et Lugnetz, Flims, Savien et Heinzenberg); mais il s'y adjoignit aussi la partie occidentale du bassin du Rhin postérieur, à savoir le Rheinwald (avec Splugen), le val de Schams (avec Andeer), Thusis et Katzis à l'entrée du Domleschg, Rhaezuns et Reichenau à sa sortie, et plus tard les vallées de langue italienne de Misocco et de Calanca, dont les eaux sont tributaires du Tessin. Le princeabbé de Dissentis en fit partie aussi longtemps qu'elle exista, mais les seigneurs féodaux disparurent peu à peu presque tous de la communauté par la libération successive de leurs sujets.
Quant à la troisième confédération, la ligue des dix droitures ou juridictions, quoiqu'elle date également de la première moitié du xv'' siècle, elle fut beaucoup plus longtemps à conquérir son autonomie. Son origine se place en l'année 1436, où, à l'extinction de la maison de Toggenburg, les vallées rhétiques qui en avaient dépendu, le Davos qu'arrose le Landwasser, affluent de l'Albula, et le Praetligau ou
vallée de la LandquarL au pied méridional du Rhaeticon, s'allièrent pour leur défense commune; mais tant les membres primitifs de la ligue que ceux qu'ils s'associèrent plus tard, Mayenfeld sur le Rhin, Parpan, Churwalden et le Schanfigg dans le bassin de la Plessur, continuèrent pendant longtemps à vivre sous la haute autorité, d'abord des comtes de Montfort et de Sax, héritiers des comtes de Toggonburg, puis de la maison d'Autriche, cessionnaire de leurs droits : ils ne s'en affranchirent complètement qu'au milieu du xvn" siècle.
Les trois confédérations dont nous venons de retracer l'oriffine contractèrent entre elles, dans la seconde moitié du xv" siècle, une alliance générale et perpétuelle, qui fut définitivement jurée au mois de mars 1471 par les envoyés de leurs communes et de leurs juridictions respectives, convoqués à Yatzerol, au centre du pays, dansle voisinage d'Obervatz et de Tiefenkasten; c'est de ce jour que se trouva constituée la 7'épublique des trois ligues j)erpétuelles de la Haule- Rhétie ou des ligues grises {Graubunden) , le nom de la plus puissante des trois associations ayant passé aux deux autres aussi. D'après les conventions de 1471, bien des fois renouvelées depuis, des diètes communes, alternativement tenues à Ilanz dans la ligue grise, à Coire dans la ligue caddée et à Doerfli en Davos dans la ligue des dix droitures, devaient régler les affaires générales du pays, sauf ratification par le peuple; mais chacune des trois ligues garda son organisation et son gouvernement propres; leurs communes [communitates parvae, Gerichte) el leurs juridictions [communitates magnae, Hochgerichle) ont, comme les ligues elles-mêmes (fœdera, Bunde), prolongé leur existence politique jusqu'en 1848. Pour ce qui est de l'alliance perpétuelle des Grisons, ou du moins des deux principales ligues rhétiques, avec les confédérés helvétiques, elle date à peu près de la même époque, c'est-à-dire de la fin du xv'^ siècle, et elle fut amenée par la nécessité de faire face à un danger commun : l'empereor Maximilien I" ayant en effet, en même temps qu'il pré-
parait conlre les cantons la guerre de Souabe, prétendu restaurer dans les vallées orientales de la Rliétiela plénitude des droits qu'y exerçaient anciennement les comtes de Toggenburg-, les annexer même à son comté-princier de Tyrol, la ligue grise d'abord (1497), puis celle de la Maison-Dieu (1498) conclurent une lig-ue perpétuelle avec les sept cantons de Zurich, Lucerne, Ùri, Schwitz, Unterwalden, Zug et Glaris. La ligue des dix droitures n'y fut pas admise, ni alors, ni en 1567, où elle dut se contenter d'une promesse de protection et du titre simplement honorifique de pays allié; en 1602 seulement les trois lig'ues devinrent les alliées éternelles de Berne, et un siècle plus tard (1707) de Zurich. Leur ambition à toutes trois eût été d'être élevées au rang- de pays associés, ce qui leur eût donné accès à la diète; mais en 1701 encore elles essuyèrent à cet égard un refus formel.
De même que les Suisses, les Grisons ont eu leurs victoires et leurs conquêtes. Parmi les premières, la plus célèbre est celle de la JMalserheide ou du plateau de Mais, remportée en 1499 sur l'armée de Maximilien 1°% non loin des confins de l'Engadine et du Tyrol; les aulres mirent sous leur domination les vallées italiennes du versant méridional des Alpes qui aboutissent au lac de Come. L'évêque de Coire les revendiquait en vertu d'une vieille donation impériale, reconnue à plusieurs reprises par les Visconti et par les Sforza; de concert avec lui, les trois ligues s'en emparèrent en lol2 et restèrent seules en possession, du droit de la guerre, corroboré par une cession milanaise et par une renonciation formelle de l'évêque. Telle fut l'origine des trois avoueries sujettes de la Valteline (avec Morbegno, Sondrio et Tirano), de Bormio ou VVorms et de Chiavenna ou Glaeven, dont les deux premières leur donnaient toute la vallée de la haute Adda depuis le lac de Gôme jusqu'au pied du Stelvio, tandis que la troisième leur assurait une belle position militaire sur la Maira, au débouché commun des routes du Splugen et du Septimer.
Gelte extension des Grisons au sud des Alpes leur attira un siècle plus lard de longs démêlés avec la maison de Habs-
bourg-, lesquels compromirent momentanément l'existence même de la république. Les Espagnols du Milanais, pour établir une communication directe avec le Tyrol autrichien, dont les séparait plus à Test le territoire de la république de Venise, occupèrent en 1620 la Yalteline, dont les habitants les reçurent à bras ouverts; et, profitant de la circonstance, l'empereur fit envahir l'Engadine et la ligue des dix droitures par des bandes indisciplinées, qui les ravagèrent impitoyablement. Richelieu, qui préludait par des coups détournés à sa grande lutte contre la maison d'Autriche, intervint en faveur des ligues, et des troupes auxiliaires françaises les aidèrent en effet à expulser les intrus ; mais ce fut alors le chef de celles-ci, le duc de Rohan, qui menaça l'indépendance des Grisons. Un soulèvement général l'en chassa (1637), et l'expulsion des Français facilita un arrangement définitif avec les deux branches des Habsbourg. Par une série de conventions qui se placent entre les années 1639 et 1632, l'Espagne restitua aux ligues leurs pays sujets, sous la seule condition de n'y tolérer que le catholicisme, et l'Autriche consentit au rachat de tous les droits qui lui restaient dans la partie orientale des Grisons, en ne se réservant que la propriété de ses deux seigneuries de Rhaezuns et de Tarasp. La baronnie de Rhaezuns au confluent du Rhin antérieur et du Rhin postérieur, qu'avait achetée Maximilien l'% faisait partie intégrante de la ligue grise, à la fondation de laquelle ses anciens maîtres avaient pris part; la seigneurie de Tarasp dans la Basse-Engadine au contraire resta d'empire et continua à figurer dans le cercle d'Autriche, même après que l'empereur l'eut inféodée à la maison de Dielrichstein. Autre encore, pour le dire en passant, était la situation d'une troisième seigneurie rhétique, celle de llaldenstein, sise sur le Rhin en aval de Coire; elle était complètement autonome, mais placée depuis lo98 sous la protection des ligues grises.
Après avoir ainsi raconté tour à tour les progrès territoriaux de la Confédération helvétique proprement dite et ceux