L'ÉTAT SOCIAL AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
qu'on approche de la Révolution française. D'un bout à l'autre de l'Europe du xvni^ siècle, il eût été en effet difficile de trouver un pays où Tinég-alité politique et civile des habitants fût aussi choquante que sur le sol helvétique, qu'on vantait pourtant comme la terre classique de la liberté; nulle part l'opposition radicale entre les gouvernants et les gouvernés n'était plus tranchée que dans les républiques suisses, et le despotisme des maîtres y était d'autant plus insupportable qu'il s'exerçait de plus près et dans des proportions plus modestes. Cantons de paysans et cantons de villes gouvernaient avec la même dureté leurs sujets et leurs vassaux; dans les seconds, et ils étaient do beaucoup les plus considérables, les paysans du plat pays et les bourgeois des petites villes n'avaient aucun droit en face de la bourgeoisie de la capitale, ou plutôt de la corporation régnante de ses familles privilégiées; en réalité, il n'y avait d'hommes libres en Suisse que les citoyens des petits cantons alpestres et les membres des patriciats citadins.
Do là, de vieille date, un sourd mécontentement, qui plus d'une fois déjà s'était traduit par des rébellions ouvertes ; telle avait été par exemple en 1653 la grande révolte des paysans et des petites villes contre les villes seigneuriales de Lucerne, Berne, Soleure et Bàle, que les cantons aristocratiques et démocratiques avaient réprimée d'un commun accord par une guerre en règle, et punie ensuite par des exécutions impitoyables ; mais c'est à partir du xvin^ siècle surtout que se multiplient les mouvements insurrectionnels et les conspirations, tant dans les cantons eux-mêmes que dans les pays sujets. Le bourreau eut raison du major Davol, qui voulait soustraire sa patrie, le pays de Vaud, à la domination tyrannique de leurs excellences de Berne (1723), de Henzi, qui conspirait à Berne même contre l'oligarchie de sa ville natale (1749), des habitants de la Levantine, soulevés contre les baillis urnois (1735), de bien d'autres mécontents plus obscurs; mais les causes de mécontentement subsistaient, le malaise devenait de plus en plus général, presque chaque canton
avait SOS partis acharnés, et cependant les gouvernants ne voyaient de salut que dans la répression, consentaient tout au plus à quelques concessions insuffisantes, bien vite oubliées, écartaient surtout avec horreur l'idée de l'établissement d'une autorité centrale de la Confédération, suggérée par quelques patriotes éclairés. Leur obstination, qui ne se démentit pas même après 1789, alors que leur venaient du côté de la France les plus terribles avertissements, devait conter cher à la Suisse : l'antique Confédération helvétique, où ils n'avaient pas su faire revivre l'union et le dévouement à la patrie commune, s'écroula au premier choc venu du dehors, et manqua entraîner dans sa €hule l'autonomie nationale du pays lui-même.