LA REPUBLIQUE UNITAIRE
qu'après de long-ues hésitations, sauva son honiic-nr militaire par la résistance désespérée de ses milices à ^Seueneck, à FVaubrunnen, au (jrauholz, mais n'en fut pas moins prise au bout d'une guerre de quelques jours (o marsi; quant aux confédérés primitifs des petits cantons alpestres, ils opposèrent trop tard et imitilenicnl d'- ''ITtI- héroïques k l'invasion étrangère : Aloy.-. iiedin;^, a la ttjte des hommes de Schwitz, repoussa les troupes françaises à Rolhenthurm, non loin du clianiji de Ijatai]]-- d»' Morgarten (2 mai); mais la capitulation nt:- [)ut cire évjt'ie en face d'une supériorité militaire écrasante 'ï maii. '-t hji-qne. qucdoues mois plus lard (septembre ilDsi, Lnterwalden nid deni AVald s'insurgea contre le nouvel ordre de cdiose- qu'on voulait liii imposer, il en fut puni, après quelques jours de combats furieux, par l'horrible massacre de Stanz.
Dès le début de l'invasion, Brune avait décrété l'établissement de trois républiques, rhodanique, telliane et helvétique; mais elles eurent une existence tout aussi éphémère que la république lémannique, créée quelques semaines auparavant par les révolutionnaires vaudois, et firent presque immédiatement place à une RépuOlique helvétique une et indivisible, dont les principaux organisateurs, sous le bon plaisir du gouvernement français, furent le Vaudois Laharpe et le Bàlois Ochs. En théorie, le nouvel État devait comprendre tous les territoires ci-devant souverains, sujets ou alliés de l'ancienne Confédération; mais comme la France, déjà nantie de l'évèché de Bàle, s'attribua en outre les villes de Mulhouse et de Genève, dont la première entra dans le département du Haut-Rhin et dont la seconde devint le chef-lieu du département du Léman, que d'autre part le roi de Prusse, en sa qualité de prince de Neuchàlel, ainsi que les trois ligues grises se tinrent à l'écart, il fut sensiblement moins étendu que la Confédération qu'il remplaçait. Comme organisation politique et sociale, il lui ressemblait beaucoup moins encore : toute distinction entre maîtres et sujets, entre villes et campagnes, était abolie et rern[dacée par l'éi alité politique et civile la
plus complète de tous les citoyens : l'autorité prépondérante était attribuée à un g-ouvernement central, dont les différents orsanes, un directoire exécutif et deux conseils, résidèrent à Aarau d'abord, à Lucerne ensuite.
La nouvelle division du pays s'inspirait des mêmes principes de nivellement et de centralisation; elle comprenait dix-huit cantons de grandeur beaucoup moins inég-ale que par le passé, simples districts administratifs, entre lesquels les anciens cantons, les anciens bailliag-es communs, les anciens pays alliés étaient répartis, moins d'après leur passé historique qu'au point de vue de la géographie physique. Le vaste territoire bernois était divisé en quatre cantons, Berne, Argovie, Oberland et Léman; par contre, l'unique canton des Waldstetten (cantons forestiers) comprenait les quatre anciennes républiques d'Uri, Schwitz, Unterwalden et Zug, même avec Engelberg- et Gersau en plus. Glaris, augmenté du Toggenburg et des bailliages intermédiaires, devenait le canton de la Lintli; Appenzell formait avec Saint-Gall, ville et vieux pays, et avec le Rheinthal, celui du Sa-ntis; Fribourg, agrandi aux dépens de Berne, s'appelait dorénavant Sarineet-Broye. Les cinq autres anciens cantons, Zurich, Lucerne, Bàle, Soleure et Schafîhouse, l'ancienne république du Valais, l'ancienne avouerie de Thurgovie entraient dans la nouvelle circonscription sans grands changements et avec leurs vieux noms, et les anciens bailliages communs argoviens et italiens formaient les trois derniers cantons, Baden, Bellinzona et Lugano.
A peine fondée, la nouvelle République unitaire, qui ne se soutenait que par l'appui onéreux de la France, manqua être engloutie dans le désastre des armes françaises, lors des débuts de la guerre de la seconde coalition (1799); en face de la contre-révolution qui, sous la protection des troupes autrichiennes, triomphait facilement dans toute la Suisse orientale, le gouvernement helvétique se réfugiait de Lucerne à Berne, et pendant des mois les vallées et les cols des Alpes en apparence les plus inaccessibles à des forces régulières
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furent disputés avec un acharnement inouï par les armées françaises, autrichiennes et russes. Le 25 septembre 1790 cependant, la grande victoire de Massénaà Zurich rendit l'avantage à la France, et du même coup restaura la République helvétique une et indivisible, qui l'année suivante (juillet 1800) fut même augmentée des Grisons, comme dix-neuvième canton. Mais nul ordre régulier ne parvint à s'établir : à Berne, resté siège du gouvernement, les différents partis, patriotes ou révolutionnaires exaltés, républicains ou révolutionnaires mitigés, fédéralistes ou réactionnaires, se succédaient au pouvoir par des coups d'État incessants, et modifiaient sans relâche la constitution, avec le consentement formel ou tacite du Premier Consul; dans presque tous les cantons, c'étaient des prises d'armes et des révoltes, qui renaissaient sans cesse, sous les prétextes les plus variés. Le désordre devint une vraie guerre civile lorsque, après la paix d'Amiens, les troupes françaises évacuèrent le pays (août 1802) : les autorités unitaires durent se réfugier à Lausanne, où la diète cantonale, constituée à Schwitz, s'apprêtait à les faire attaquer, lorsque l'intervention officielle du Premier Consul (octobre 1802) mit fin aux hostilités et sauva la Suisse de ses propres excès. Les troupes françaises réoccupèrent le pays et désarmèrent les troupes du parti oligarchique; une consulta suisse, composée de représentants des différents partis, fut convoquée à Paris (décembre 1802); et, après avoir écouté tous les avis, le général Bonaparte remit le 19 février 1803 aux députés suisses, « comme la planche de salut offerte au naufragé », son Acte de médiation^ qui depuis a été plusieurs fois modifié, mais qui n'en est pas moins resté jusqu'à nos jours la base du système politique helvétique.
La constitution formulée par l'Acte de médiation est, en effet, comptée avec raison parmi les plus beaux monuments du génie législatif de Napoléon P'', parce que, avec un tact parfait, elle tenait également compte de l'esprit de particularisme aussi ancien que le peuple suisse lui-même, et des nou-
velles exigences sociales du siècle de la Révolution française. De même que la constitution unitaire, elle supprimait toutes les inés-alités de citoyen à citoyen, de territoire à territoire, et donnait à la Confédération une autorité centrale; mais en même temps elle respectait autant que possible l'individualité ■des petits États, que la nature même du sol et un développement historique de cinq siècles avaient constitués sur le sol helvétique.
La Suisse napoléonienne, qui reprit son ancien nom de Confédération helvétique, était un peu moins étendue que la république unitaire qu'elle remplaçait et qui elle-même, nous l'avons vu, ne comprenait pas tous les territoires de l'ancien corps helvétique; pas plus qu'elle, elle ne comprit ni l'évêché de Bàle, ni Mulhouse, ni Genève, ni Neuchâtel, ni les bailliages italiens des Grisons, et de plus elle dut renoncer au Valais, qu'au niilieu des troubles de l'année 1802 le Premier €onsul avait érigé en république indépendante, sous le double protectorat des Républiques française et italienne. Il est vrai que d'autre part la France avait rétrocédé à la Suisse, dès 4802, les deux villes forestières de la rive gauche du Rhin, Laufenbourg et Rheinfelden, avec le Frickthal voisin, ainsi que la seigneurie de Tarasp dans l'Engadine, que l'Autriche lui avait cédées à Lunéville, et que l'année suivante elle lui fit abandonner, par le recez de Ratisbonne du 23 février 1803, le territoire de l'évèché-princier de Coire; mais la compensation était fort incomplète, d'autant plus qu'elle était achetée par la cession à la France de la vallée des Dappes, dans le Jura vaudois.
Le chiffre des cantons restait le même; mais, bien que tous les privilèges de contrées ou de villes dominantes, de castes ou de familles patriciennes demeurassent abolis, tous les cantons de la Confédération et tous les citoyens de chaque canton continuant à être déclarés égaux en droits, les dixneuf nouveaux cantons n'avaient guère que le nom de commun avec les dix-neuf districts de la république unitaire. Au point de vue territorial en effet, ils se rattachaient bien plus
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directement à l'ancien ordre de choses, car en Lête de leur liste figuraient les treize cantons historiques, Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, Glaris, Zug-, Fribourg^ Soleure, Bàle, Schaffhouse, Appenzell, parmi lesquels Berne et Uri seuls étaient sensiblement diminués, tandis que les pays alliés restés suisses, les bailliages communs et les sujetsargoviens, vaudois et italiens de Berne et d'Uri formaient les six derniers, Saint-Gall, Grisons, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud; et au point de vue politique, cliaque canton était réputé souverain, avait sa constitution, sa législation, son administration particulières, et n'était subordonné que pour certaines affaires générales, pour les relations diplomatiques principalement, à une diète et à un magistrat suprême, le Landamman, qui devait être toujours le chef du pouvoir exécutif (avoyer ou bourgmestre) dans celui des s-ix cantons directeurs alternants, Fribourg,' Berne, Soleure, Bàle,. Zurich, Lucerne, auquel était dévolue pour le moment la présidence de la Confédération.
Pour ce qui est du détail de la nouvelle circonscription cantonale, il peut se résumer de la manière suivante. Les treize anciens cantons reprenaient leurs limites, sauf que- Berne, Uri, Glaris et Zurich renonçaient, le premier à l'Argovie et au pays de Vaud, le second à la Levantine, le troisième au comté de Werdenberg, le quatrième au bailliage de Sax et à la ville de Stein, et que Stein, Engelberg et Gersau, Morat et Schwarzenburg étaient respectivement annexés à, Schaffhouse, à Unterwalden et à Schwitz, à Fribourg et à Berne. Parmi les six nouveaux cantons, celui de Thurgovie était simplement l'ancienne avouerie de ce nom; ceux de Tessin, de Vaud et d' Argovie comprenaient, le premier la Levantine urnoise et les bailliages communs italiens, le second les avoueries bernoises du sud-ouest avec les bailliages ci-devant communs de Grandson et d'Orbe-Echallens, le troisième les avoueries bernoises de la basse Aar, les bailliages-libres, les villes de Bremgarten et de Mellingen, le comté de Baden et les possessions ci-devant autrichiennes du.
Frickthal, de Laufenbourg- et de Rheinfelden; ceux des Grisons et de Saint-Gall enfin correspondaient aux pays alliés de ce nom, avec cette différence que les trois ligues grises avaient échangé leurs bailliages italiens de la Yalteline, de Bormio et de Ghiavenna contre Tarasp et la principauté épiscopale de Coire, et qu'aux territoires saint-gallois (ville et abbaye) étaient venus s'ajouter les avoucries communes du Rheinthal, de Gams, de Sargans, de Gaster, d'Utznacli, de Rapperschwyl, le bailliage zuricois de Sax et le comté glaronois de Werdenberg.
Grâce à la nouvelle constitution, et au soin que prit le puissant médiateur qui l'avait dictée de veiller sur son œuvre, la Suisse jouit de dix années de paix intérieure, que ne troubla que l'occupation du Tessin par les troupes italiennes (1810 à 1813); mais la chute de Napoléon P' l'entraîna dans de nouvelles complications, d'où, sous prétexte de restauration, manqua sortir un bouleversement non moins fatal que celui qui avait marqué le renouvellement du siècle. Au lendemain de la bataille de Leipzig, la diète extraordinaire convoquée à Zurich se hâta de rappeler à l'Europe en armes la neutralité de la Confédération (18 novembre 1813); mais cette neutralité qui, sans même parler des capitulations militaires conclues avec la France en 1803 et en 1812, n'avait pas empêché le passage de troupes françaises sur le sol helvétique, ne fut pas davantage respectée par les armées coalisées en marche pour envahir la France. La frontière suisse fut franchie par elles le 21 décembre 1813, et presque instantanément les contre-révolutionnaires prirent le dessus à Berne, à Soleure, à Fribourg, à Lucerne, dans les petits cantons, restaurant les anciennes oligarchies, réclamant les anciens pays sujets et préparant le rétablissement pur et simple de l'ancienne constitution cantonale par la convocation d'une diète des vieux cantons à Lucerne. Comme d'autre part les nouveaux cantons, Vaud et Argovie principalement, se préparaient à défendre à outrance leur liberté, que la diète de Zurich, après avoir elle-même répudié l'Acte de
médiation par sa déclaration du 29 décembre 1813, ne parvenait pas à s'entendre sur une nouvelle constitution, l'anarchie était au comble et la guerre civile aux portes.
Les grandes puissances montrèrent d'abord peu d'envie d'intervenir et insérèrent dans le traité de Paris du 30 mai 1814 la stipulation que « la Suisse indépendante continuerait de se gouverner par elle-même »; mais lorsque les deux actes délibérés à Zurich le 16 août et le 8 septembre 1814 eurent été successivement repoussés par le parti rétrograde, il fallut bien finalement que la diplomatie européenne réunie à Vienne prît en main l'affaire et dictât à son tour, comme jadis le Premier Consul, ses volontés souveraines; elle le fit par la déclaration du 20 mars 1815, que vinrent ensuite confirmer et compléter l'acte final du Congrès de Vienne du 9 juin et les traités de Paris du 20 novembre 1815. Le parti auquel elle s'était arrêtée n'était pas ce qu'on aurait pu craindre en ce temps de restauration universelle; le Vaudois César de Laharpe avait conservé une grande influence sur son ancien élève, le tsar Alexandre P*"; il en usa pour faire trancher dans le sens de l'Acte de médiation la question la plus importante, celle des anciens pays sujets, et en tète des principes posés pour la réorganisation politique de la Suisse fut inscrit celui-ci : « L'intégrité des dix-neuf cantons est reconnue comme base du système helvétique ». Pour le reste, on tâcha de donner satisfaction, partiellement au moins, au parti de la contre-révolution : on augmenta l'autonomie cantonale, sans cependant rétablir la souveraineté absolue des cantons; on supprima le Landamman, on restreignit les pouvoirs de la diète, qui ne devait plus alterner qu'entre les trois cantons de Berne, de Zurich et de Lucerne; on laissa se reconstituer les anciens gouvernements aristocratiques et oligarchiques; on attribua aux cantons qui avaient le plus perdu à la révolution de 1798 des indemnités territoriales prises sur les pays que la diminution de la France laissait vacants ou des subventions en argent imposées aux nouveaux cantons.
En somme, l'Acte de confédération entre lea vingt-deux cantons helvétiques, qui fut signé à Zurich le 7 août 1815, après que la déclaration des puissances du 20 mars 1815 eut été acceptée dans la même ville le 27 mai précédent par la grande majorité des cantons, se trouva être, comme l'Acte de médiation, un moyen terme entre Tancienne alliance et la constitution unitaire, mais un moyen terme plus rétrograde que la constitution napoléonienne. L'ancien corps helvétique^ se composait de cantons souverains, maîtres de pays sujets et protecteurs de pays alliés; dans la république égalitaire une et indivisible, toute l'autorité avait été centralisée et le nom de cantons n'avait servi à désigner que de simples districts administratifs; l'Acte de médiation avait restitué aux cantons une grande partie de leur autonomie, mais avait en même temps maintenu au centre de la Confédération un pouvoir régulateur, et veillé à ce que l'égalité des citoyens fût respectée dans chacun des cantons; la Suisse de 1815 nefut plus que la fédération fort lâche de cantons presque aussi souverains en réalité qu'ils l'étaient de nom, et dans la plupart desquels la majorité des citoyens ne prenait qu'une part minime au gouvernement de l'Etat.
Nous venons de parler de vingt-deux cantons helvétiques; tel fut en effet à partir de 1815 le nombre des Etats confédérés, grâce à l'adjonction de trois anciens pays alliés. Valais, Neuchâtel et Genève, que le Congrès de Vienne rendit au corps helvétique avec le nouveau titre de cantons. Le Valaisl'avait déjà porté du temps de la république unitaire; érigé en république indépendante en 1802, il avait été en 4810 incorporé à l'Empire français sous le nom de déparlement du Simplon, parce que Napoléon I" voulait « mettre un termeà l'anarchie qui l'affligeait », et aussi metlre directement sous sa main la grande route militaire du Simplon; le& anciens maîtres de la contrée entière, l'évêque de Sion, la noblesse et les dizains du haut pays auraient vivement désiré faire revivre leurs droils sur le Bas-Valais; mais ils perdirent leur procès à Vienne, et durent respecter l'égalité
civile de leurs compatriotes du bas pays. Le pays de Neuchâtel était devenu étranger à la Suisse depuis 1798; il avait conservé son existence distincte au milieu des remaniements territoriaux de Tépoque révolutionnaire, tout en changeant à plusieurs reprises de souverain : en iSOo, le roi de Prusse le céda à l'empereur des Français, qui en fit l'année suivante un fief de son empire en faveur du maréchal Berthier; puis il retourna au roi de Prusse au mois de janvier 1814, et entra dans la nouvelle Confédération avec la position mixte de principauté prussienne et de canton helvétique. Quant à l'ancienne république de Genève, elle avait été réunie à la France dès l'année 1798; en la restituant à la Suisse, le Congrès de Vienne l'arrondit et la mit en communication directe avec les autres cantons au moyen de cessions territoriales demandées à la Sardaigne et à la France; la première lui abandonna par les actes de Vienne du 26 mars et du 20 mai ISlo, que confirma le traité de Turin du 16 mars 1816, une série de communes savoisiennes au sud et à l'est de la ville, dont Carouge était la plus importante; l'autre fut dépouillée à son profit, par le traité de Paris du 20 novembre 1815, de la partie du pays de Gex que baigne le Léman et dont Versoix est le chef-lieu.
En dehors de ces trois acquisitions majeures, la nouvelle Confédération fut à Vienne l'objet de plusieurs autres donations encore, lesquelles d'ailleurs étaient en grande partie également des restitutions. C'est ainsi que la vallée des Dappes fut détachée de la France pour être de nouveau réunie au pays de Vaud, et que la seigneurie de Rhaezuns, qui était revenue à l'Autriche après avoir été successivement bavaroise (1803) et française (1810), fut par elle cédée au canton des Grisons; c'est ainsi qu'une autre cession imposée à la France attribua à la Suisse, non seulement la partie ci-devant helvétique de l'ancien évêché de Bâle, avec Bienne, mais encore les territoires de cette principauté ecclésiastique qui jusqu'à la Révolution avaient été terres d'empire, à la seule exception du petit bailliage de Schliengen, T. n. 29
situé sur la rive droite du Rhin. Il eût été naturel de faire de l'ensemble de ces districts un vingt-troisième canton, selon le vœu de leurs habitants; le Congrès en décida autrement, abandonna au canton de Bâle le district de Birseck (avec Arlesheim), et assigna le reste au canton de Berne en guise de compensation pour la perte définitive de ses bailliages arg-oviens et vaudois : de la sorte Berne, qui déjà, malgré sa double diminution du côté de la basse Aar et du côté du Léman, était de beaucoup le plus considérable des petits Etats helvétiques, s'agrandit notablement dans la direction du nordouest, en s'incorporant tout ce qu'on a appelé depuis le Jura bernois, avec Bienne, Neuveville, Saint-Imier, Moutier- Grand-Yal, Délémont, Saint-Ursanne et Porrentruy. Pour rendre à la nouvelle Confédération la totalité des territoires qui avaient fait partie de l'ancien corps helvétique, le Congrès de Yienne n'aurait eu qu'à lui réadjoindre aussi la ville de Mulhouse et les bailliages italiens des Grisons; mais on eut la pudeur de ne pas réclamer à la France Mulhouse, qui était redevenue complètement alsacienne, et l'Autriche, qui avait succédé en Lombardie à la République cisalpine et au royaume d'Italie, ne montra nulle envie de restituer la Yaltcline, Bormio et Chiavenna.
Les traités de Yienne confirmèrent en outre dans les termes les plus solennels la neutralité perpétuelle de la Suisse et les étendirent même, pour mieux la garantir, à la Savoie septentrionale. C'est là une des rares stipulations politiques de 1815 que les quatre-vingts années écoulées depuis n'aient pas invalidées : il a été question plusieurs fois, pendant ce longespace de temps, d'intervention étrangère dans les affaires helvétiques; la prudence de la diplomatie européenne et la volonté manifeste du peuple suisse entier de défendre jusqu'à la dernière extrémité l'inviolabilité de son territoire ont toujours écarté le danger. Par suite aussi les limites de la Confédération n'ont pas varié depuis 1815, si ce n'est par quelques rectifications de frontière insignifiantes, librement débattues avec les États voisins. Il en eût été autrement, si
CONFÉDÉRATION HELVÉTIQUE DES VINGT-DEUX CANTONS. 4bl
la Suisse avait pu faire prévaloir les prétentions sur le Chablais et sur le Faucigny, qu'elle éleva sur ces deux provinces septentrionales de la Savoie, en vertu de leur neutralisation stipulée par l'acte final de Vienne, avant et après le traité de Turin du 24 mars 1860 qui, par un accord entre le roi Victor-Emmanuel II et l'empereur Napoléon III, fit passer la Savoie de l'Italie à la France; mais, après quelques promesses dilatoires, l'empereur des Français refusa d'acquiescer aux vœux de la Confédération, et le lac Léman continua à n'appartenir à la Suisse que sur son pourtour septentrional et à ses deux extrémités, au lieu de devenir un lac complètement helvétique, ainsi qu'il l'avait déjà été temporairement entre les années lo36 et 156i. Le gouvernement français se montra moins intraitable pour le règlement d'une autre question litigieuse, de bien moindre importance, il est vrai. La vallée vaudoise des Dappes, qui long-e le versant occidental de la Dôle, avait été cédée en 1802 par la République helvétique à la République française, puis réadjugée par le Congrès de Vienne à la Confédération suisse; mais la France n'avait pas cessé de protester, parce que l'acquisition par elle de la vallée avait été le prix convenu de la cession qu'elle avait faite elle-même à la Suisse des possessions autrichiennes de l'Argovie, dont celle-ci continuait à jouir. Par lui-même le territoire n'avait aucune valeur, car il comptait à peine quelques habitants; mais depuis le règne de Napoléon P'' il était traversé par une route stratégique destinée à relier le fort des Rousses à la ville de Gex, et c'était de cette route que la France ne voulait pas se dessaisir. La vieille querelle fut enfin tranchée le 8 décembre 1862 par un échange : la roule et la moitié occidentale de la vallée restèrent à la France, qui indemnisa la Confédération au moyen d'un territoire équivalent sur les pentes du Noirmont, plus au nord, et qui s'engagea en outre à n'élever aucune fortification sur le territoire qu'elle retenait.
Si les frontières internationales de la Suisse n'ont ainsi subi aucune modification notable depuis l'époque du Congrès
de Vienne, il s'est opéré pendant les quatre-vingts dernières années de nombreux changements dans ses institutions, dont quelques-uns ont même réagi sur ses circonscriptions intérieures. Nous laisserons de côté les innombrables révolutions cantonales qui n'ont eu d'autre résultat que de substituer d'abord, après la révolution française de 1830, des constitutions égalitaires aux gouvernements aristocratiques restaurés en 1814, puis de livrer tour à tour le pouvoir à des partis de plus en plus radicaux; mais nous ne saurions passer sous silence les événements qui ont assigné à certains cantons une situation nouvelle dans la Confédération, et il nous faut insister surtout sur la transformation complète que la revision du pacte fédéral en 1848 a fait subir à la Confédération entière. La révolution française de juillet 1830, dont le contre-coup fut extrêmement violent dans la plupart des cantons suisses, motiva, à côté de nombreuses révolutions purement politiques qui ne compromettaient en rien l'intégrité des communautés cantonales, deux mouvements insurrectionnels d'une portée plus grande, parce qu'ils se traduisirent par une scission territoriale; les deux Etats de Schwitz et de Bâle se partagèrent chacun en deux moitiés hostiles (1831), là-bas parce que le vieux pays refusait l'égalité des droits aux districts extérieurs, autrefois sujets ou vassaux, ici parce que la bourgeoisie bâloise ne voulait pas renoncer à la tutelle sous laquelle elle avait tenu jusque-là son ancien domaine et ses nouvelles acquisitions de 1815. Dans le canton de Schwitz le partage ne dura pas, une constitution nouvelle ayant proclamé l'égalité politique de tous les citoyens (1833); dans celui de Bâle, au contraire, l'acharnement de la guerre civile décida la Confédération à prêter elle-même la main à une séparation définitive, analogue à celle qui existait de tout temps en Unterwalden et que les troubles religieux du xvi^ siècle avaient provoquée en Appenzell : Bàle-ville ne comprit que le chef-lieu, avec quelques communes suburbaines; tout le reste de la république forma Bâle-campagne, avec Liestal comme chef-lieu (1833).
La même commotion de 1830 manqua aussi faire sortir de sa position hybride le canton-principauté de Neucliâtel; mais le mouvement tenté en 1831 pour en faire exclusivement un canton helvétique échoua, et le parti républicain neuchâtelois dut attendre la révolution française de février 1848 pour en finir avec la souveraineté, assez illusoire d'ailleurs, du roi de Prusse : la révolution neuchàleloise eut lieu dès le 1'^'' mars, aux premières nouvelles de la chute de Louis-Philippe P'", et elle aboutit à une constitution républicaine, que garantit la Confédération. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV se contenta d'abord de protester; mais, après la tentative de contre-révolution royaliste du 2 septembre 1836, qui, un instant victorieuse dans le chef-lieu, fut le même jour réprimée par les montagnards du Jura, il le prit de plus haut et menaça la Suisse d'une intervention armée. La Confédération répondit aux injonctions prussiennes par un armement général, tout en invoquant les bons offices de la France; et en effet Napoléon III obtint de Frédéric- Guillaume IV que, par le traité de Paris du 26 mai 1857, il renonçât formellement à tous ses droits sur le pays, en ne se réservant que le titre honorifique de prince de Neuchâtel, qui lui-même a disparu de la longue liste des qualifications de ses successeurs.
Au moment où se réglait l'affaire de Neuchâtel, la Confédération helvétique vivait depuis plusieurs années déjà sous une constitution nouvelle, fort différente de celle que lui avait donnée le Congrès de Vienne : la revision du pacte fédéral avait singulièrement resserré les liens extrêmement lâches qui depuis cette époque reliaient entre eux les cantons, reconstitué un gouvernement central dont les attributions étaient plus considérables même que celles qu'avait stipulées l'Acte de médiation, changé en un mot la fédération d'États établie en 1815 en une vraie république fédérative.
Cette revision du pacte fédéral est du mois de septembre 1848; mais on aurait tort de la mettre en relation
trop directe avec la révolution française du mois de février de la même année; par ses origines, elle se raltaclie bien plutôt à la révolution de juillet 1830. Lorsque en effet les révolutions cantonales provoquées par la chute de la Restauration en France eurent, dans les cantons les plus riches et les plus peuplés de la Confédération, mis le pouvoir aux mains du parti libéral, celui-ci songea immédiatement à réformer une constitution qui, entre bien d'autres défectuosités, avait celle d'assurer en diète, par le vote par cantons, une majorité légale à une minorité effective. Le Concordat des sept (Zurich, Lucerne, Fribourg, Soleure, Saint-Gall, Argovie et Thurgovie) entraîna en effet la majorité des cantons à voter la revision du pacte fédéral (1832); mais le nouveau projet de constitution, dont le rapporteur était le professeur Rossi, succomba sous les attaques combinées des cantons réactionnaires (Uri, Schwitz, Unterwalden, Bàle-ville et Neuchâtel) unis par la ligue de Sarnen, et des chefs du parti radical, dont les premiers le trouvaient trop unitaire, les autres trop fédéraliste, et l'occasion perdue ne se retrouva pas de longtemps, par suite de l'impossibilité de reconstituer une majorité en diète en faveur de la réforme constitutionnelle. Enfin en 1846 et en 1847 une révolution qui renversa le gouvernement de Genève et des élections radicales dans le canton de Saint-Gall parfirent de nouveau la majorité légale, en même temps que l'affaire du Sonderbund ou ligue séparée des cantons ultra-catholiques (Lucerne, Uri, Schwitz, Untervvalden, Zug, Fribourg, Appenzell rhodes intérieures et Valais) fournissait au parti radical un excellent prétexte pour abattre à l'avance toute opposition. Cette ligue particulière avait été formée d'abord pour protester contre la suppression de: couvents du canton d' Argovie (1841), et pour prêter main-forte aux jésuites, vivement attaqués en diète, surtout depuis leur appel à Lucerne en 1844; elle s'était militairement organisée, comme une confédération dans la Confédération, après l'attaque infructueuse dirigée en 1845 sur Lucerne par des corps-francs démocratiques. Après d'inutiles
pourparlers, la majorité radicale de la diète vota coup sur coup la dissolution du Sonderbund (20 juillet), la revision du pacte fédéral (16 août) et l'expulsion des jésuites (3 septembre 1847); puis, sans se laisser arrêter par les menaces d'intervention de la France et de l'Autriche, que paralysait l'approbation de l'Angleterre, elle fît, rapidement et sans grande effusion de sang-, exécuter la première et la troisième mesure par des forces écrasantes aux ordres du général Du four (novembre 1847). Cette victoire et la révolution de février 1848, qui la suivit à peu de mois de distance, facilitèrent singulièrement l'œuvre de la revision dans le sens unitaire; les nouveaux gouvernements issus des événements de 1847 et de 1848 renforcèrent la majorité en diète, et la nouvelle constitution fédérale fut votée le 12 septembre 1848, avec un petit nombre seulement de voix opposantes.
En vertu de cette nouvelle loi fondamentale de la Confédération helvétique, à laquelle la revision de 1874 n'a apporté que des modifications de détail, les vingt-deux cantons sont encore souverains de nom, mais ils ont dû sacrilier à la patrie commune la majeure partie de leurs droits de souveraineté; les relations étrangères, la législation générale, l'armée, la monnaie, les postes sont devenues fédérales. L'ancienne diète est remplacée, avec des attributions bien plus considérables, par deux conseils, qui siègent dans la ville fédérale de Berne : l'un, qu'on appelle le Conseil national, se compose des députés du peuple suisse, élus directement par lui tous les trois ans, à raison d'un membre par 20 000 âmes, de telle sorte cependant que tout canton ou demi-canton ait au moins un député; l'autre, qui porte le titre de Conseil des Etats, est formé par les députés des vingt-deux cantons^ deux par canton, un par demi-canton. Réunis en assemblée fédérale, le Conseil national et le Conseil des Etats nomment, pour une période de trois ans, le Conseil fédéral qui est l'autorité executive de la Confédération; il se compose de sept membres, sans qu'il puisse y entrer plus d'un membre par canton, et il fournit un président à la Confédération, dans la
personne de son propre président, annuellement désigné par l'assemblée fédérale parmi les sept conseillers fédéraux. C'est l'assemblée fédérale aussi qui choisit, pour une période de six années, les membres du tribunal fédéral, autorité judiciaire suprême de la Confédération, dont le siège a été fixé à Lausanne, et à laquelle ressortissent tant les litiges entre la Confédération et les cantons que ceux des cantons entre eux.
La centralisation de la Confédération helvétique, opérée en 4848 et qui depuis lors n'a pas cessé de faire de nouveaux progrès, a fait disparaître une bonne partie de l'intérêt qui autrefois s'attachait aux constitutions cantonales. jXous nous contenterons par conséquent de dire à cet égard qu'aujourd'hui tous les Etats suisses, sans exception, sont démocratiques, avec cette différence seulement que dans quelques-uns des vieux cantons (Uri, Unterwalden , Claris, Appenzell) c'est encore l'assemblée du peuple entier, la Landsgemeinde, qui sanctionne les lois, élit les députés et les magistrats, tandis que partout ailleurs a prévalu le système représentatif, le peuple déléguant plus ou moins complètement ses droits à un grand conseil élu par lui. El de la sorte nous en avons fini avec l'organisation politique, comme avec l'histoire territoriale, du peuple et du pays suisses; quelques pages suffiront pour résumer les faits les plus intéressants de leur statistique contemporaine.
La population de la Confédération helvétique a été recensée, le 1" décembre 1888, à 2 933 000 habitants; sa superficie est, lacs compris, de 41 330 kilomètres carrés : l'une et l'autre se trouvent fort inégalement réparties entre les vingt-deux cantons dont elle se compose (Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Schwilz, Unterwalden, Claris, Zug, Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Saint-Gall, Crisons, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, Valais, Neuchàtel, Genève), et dont trois forment chacun deux demi-cantons (Unterwalden ob dem Wald et Unterwalden nid dem Wald, Bâle-ville et Bâle-
campagne, Appenzell rhodes intérieures et Appenzell rliodes extérieures). Dix cantons en effet ont plus de 1 400 kilomètres carrés (Grisons 7133, Berne 6 888, Valais 5 248, Yaud 3 223, Tessin 2 818, Saint-Gall 2 010, Zurich 1 723, Fribourg 1669, Lucerne 1 oOl, Argovie 1404); les autres, à l'exception d'Uri, restent au-dessous de 1000 kilomètres carrés; les trois plus petits cantons, Schaffliouse, Genève et Zug, ont respectivement 294, 279 et 239 kilomètres carrés; le demi-canton de Bàle-ville n'a même qu'une superficie de 36 kilomètres carrés. Quant au chiffre de la population, Berne tient la tête avec 539 000 âmes; il est suivi par Zurich (339 000) , Yaud (231 000) , Saint-Gall (229 000) , Argovie (194 000); huit autres cantons encore ont plus de 100 000 âmes (Lucerne 136 000, Bàle 136 000, dont 74 000 pour la ville et 62 000 pour la campagne, Tessin 127 000, Fribourg 120 000, Neuchâtel 109 000, Genève 107 000, Thurgovie 105 000, Valais 102 000); trois se tiennent entre 100 000 et 60 000 habitants (Grisons 96 000, Soleure 86 000, Appenzell 67 000, dont 34 000 pour les rhodes extérieures et 13 000 pour les rhodes intérieures); quatre descendent progressivement de 50 000 à 28 000 âmes (Schwilz 50 000, Schaffhouse 38 000, Glaris 34 000, Unlerwalden 28 000, dont 13 000 pour lo haut pays et 13 000 pour le bas pays); et les deux États les moins peuplés, Zug et Uri, ne comptent respectivement que 23 000 et 17 000 habitants. En somme, les cantons les plus peuplés sont les deux anciennes républiques de Berne et de Zurich et les trois Etats de nouvelle création, Vaud, Saint-Gall et Argovie, qui à eux cinq représentent la forte moitié de la population totale; les cantons primitifs au contraire figurent tout au bas de la liste.
Au point de vue ethnographique, la Suisse est un des pays les moins homogènes de l'Europe : sa constitution reconnaît trois langues officielles, l'allemand, le français et l'italien; une quatrième langue, le roman, n'a pas droit de bourgeoisie à la diète. L'allemand est parlé par la forte majorité de la population, près des trois quarts : au recensement de 1888
en effet il fig-ure pour 2 092 000 individus, à côté desquels on n'a compté que 638 000 Français ou Romands, 157 000 Italiens et 38 000 Romans ou Romanches; en d'autres mois, sur 1 000 habitants, il y en a 713 qui parlent allemand, 217 de langue française, oi de nationalité italienne, 13 de langue romane et 3 de nationalités diverses. Quatorze cantons, à savoir tous ceux du nord, du nord-est et du centre (Bàle, Soleure, Argovie, Zurich, Schaffhouse, Thurgovie, Saint-Gall, Appenzell, Glaris, Schwitz, Zug, Lucerne, Unterwalden, Uri), sont exclusivement allemands et le canton méridional du Tessin est entièrement de langue italienne. Les autres cantons sont plus ou moins mixtes : Berne, qui est de nationalité allemande dans tous ses anciens territoires, a, grâce au Jura bernois, un sixième ou un septième de ressortissants français; Vaud, Genève, Neuchâtel, Fribourg et Valais au contraire sont en majorité français, mais présentent une minorité allemande, qui est environ d'un dixième pour les deux premiers, d'un quart pour le troisième, d'un tiers pour les deux derniers; quant aux Grisons, ils n'ont pas de nationalité prépondérante, car les trois langues allemande, romane et italienne y sont respectivement parlées par 46, 40 et 14 pour cent de la population.
Le territoire de la langue romane (le romansch ou churîvaelsch) ne peut guère être fixé avec précision, attendu que les vallées rhétiques où l'on parle ses deux dialectes, le ramounique et le ladin, à savoir d'un côté celles du Rhin antérieur, de Schams, d'Oberhalbstein et de l'Albula, de l'autre celles de l'Engadine et de Munster, s'enchevêtrent avec les vallées de langue allemande (Prœttigau, Schanfigg, Davos, Rheinwald, Avers), et surtout parce que les mêmes vallées présentent parfois une singulière alternance de villages romans et de villages tudesques, comme c'est le cas spécialement pour le Domleschg, et en partie aussi pour la vallée du Rhin antérieur. L'italien règne exclusivement dans toutes les parties de la Suisse situées au sud de la chaîne principale des Alpes, c'est-à-dire dans la totalité du canton de
Tessin et dans les vallées rhétiques de Calanca, Misocco, Bregaglia et Poscliiavo; il n'a dépassé la ligne de faite qu'en un seul point, dans le Haut-Oberhalbstein, où on le parle à Bivio et à Marmorera. L'allemand et le français au contraire, lesquels se rencontrent l'un et l'autre avec l'italien à la ligne de faîte des Alpes Pennines, là où finit aussi, avec le Valais, le territoire helvétique, ne se délimitent pas entre eux, dans toute l'étendue des frontières suisses, d'après de grands phénomènes physiques; leurs territoires respectifs sont séparés par une ligne qu'on peut appeler de pur hasard et qui, franchissant les chaînes de montagnes et les cours d'eau, se dirig-e, presque exactement dans le sens du méridien, depuis le massif du mont Rose vers l'extrémité méridionale des Vosges.
Dans la vallée supérieure du Rhône, le point d'intersection des deux domaines linguistiques est à Finges ou Pfyn, l'ancien Ad Fines, à mi-chemin entre la ville allemande de Leuk ou Louèche et la ville française de Sierre ou Siders; si l'on parle partiellement l'allemand à Sion ou Sitten, plus bas dans le Valais, c'est par suite de circonstances exceptionnelles. De l'autre côté des Alpes Bernoises, la limite des langues se tient d'abord dans le voisinage du cours de la Sarine ou Saane : la vallée supérieure de la rivière jusqu'au delà de Saanen ou Gessenay est allemande; depuis Rougemont ou Rothberg jusqu'aux portes de Fribourg ou Freiburg, en passant par Chàteau-d'Oex ou Oesch, par Montbovon ou Bubenberg, par Gruyères ou Greyerz et par Vuippens ou Wippingen, les deux pentes de la vallée sont françaises; la ville de Fribourg elle-même est mixte; plus bas l'allemand empiète sur la rive gauche aussi, et la frontière linguistique, laissant Laupen à droite pour se rapprocher de Morat ou Murten, gagne la Thièle ou Zihl, qui établit la communication entre les lacs de Neuchàtel et de Bienne. La majeure partie du bassin de ce dernier lac, avec Erlach ou Cerlier, ?sidau et Biel ou Bienne, est allemande; mais on parle le français à sa pointe sud-ouest, à Landeron
et à Neuveville ou Neuenstadt, puis dans les vallées du Jura au-dessus de Bienne, tant dans celle de la Suze ou Scheuss, avec Gourtelary et Sonceboz, que dans la partie supérieure de celle de la Birse ou Birs, avec Moutier-Grand-Val ou Munster et Délémont ou Delsberg. Enfin, entre cette dernière ville et Laufen ou LaufTon, presque à égale distance entre Porrenlruy ou Brunlrut et Basel ou Bâlo, la ligne de démarcation ethnographique atteint la frontière alsacienne, à l'endroit précis oîi y aboutissent les deux cantons de Berne et de Soleure,
Au point de vue des confessions relig-ieuses, la Suisse n'est pas beaucoup plus homog'ène qu'à celui des nationalités. On n'y a recensé en 1888 que 8 000 Israélites et 10 000 membres de différentes sectes; mais le protestantisme réformé et le catholicisme se partagent presque également la Confédération. La majorité numérique appartient au premier, qui en 1888 comptait 1723 000 adhérents, c'est-à-dire près des trois cinquièmes de la population totale, tandis que le second, avec 1 190 000 fidèles, en dépassait de peu les deux cinquièmes; mais si l'on fait le compte des cantons protestants, des cantons catholiqueset des cantons mixtes, on arrive à constater une parité entière entre les deux confessions rivales, ou même un léger avantage en faveur du catholicisme. Sept cantons et demi en effet, à savoir Tessin, Valais, Unterwalden, Schwitz, Uri, Appenzell Rhodes intérieures, Lucarne et Zug, sont complètement ou presque complètement catholiques, et deux autres, Fribourg et Soleure, le sont en grande majorité; le protestantisme au contraire ne règne, et d'une façon beaucoup moins exclusive, que dans les huit cantons et demi d'Appenzell Rhodes extérieures, de Vaud, de Zurich, de Schaffhouse, de Neuchâtel, de Berne, de Glaris, de Bâle et de Thurgovie; parmi les quatre cantons à peu près paritaires, les Grisons et Argovie ont une majorité protestante, Saint-Gall et Genève une majorité catholique. La concordance entre la confession religieuse et la nationalité n'existe que pour les Suisses italiens, qui sont
tous catholiques; les Suisses romans, allemands et français appartiennent aux deux cultes, les premiers en proportions à peu près égales, les seconds et les troisièmes avec une prépondérance marquée du protestantisme. C'est bien plutôt l'histoire que la race qu'il faut interroger pour expliquer la position confessionnelle des différents membres de la Confédération : le catholicisme règne en maître dans la plupart des anciens cantons démocratiques et dans les contrées qui leur étaient intimement alliées ou subordonnées; le protestantisme a eu pour patrons les deux grands cantons de villes, Zurich et Berne; si la république de Calvin est aujourd'hui paritaire ou même en majorité catholique, la cause on est aux annexions savoisiennes que lui valurent les traités de 1815.
La prospérité matérielle et morale de la Confédération est incontestable, quoique pas plus là qu'ailleurs les taches ne fassent défaut. Le sol est d'une fertilité moyenne ou médiocre, mais l'esprit pratique et généralement éclairé des habitants a su créer des ressources de tout genre : les cantons alpestres ont leur bétail et leurs fromages; Saint-Gall, Zurich, Bàle, La-Chaux-de-Fonds, Genève sont des centres importants pour l'industrie des mousseUnes, de la soie, des cotonnades, de l'horlogerie; et, appoint qui n'est pas à dédaigner, un concours inouï d'étrangers enrichit un grand nombre de localités. Le réseau des chemins de fer helvétiques est fort étendu, malgré les difficultés que le terrain opposait à leur construction; si les villes suisses ne sont que de modeste grandeur (au recensement de 1888, Berne, la capitale, n'avait que 47 000 habitants, et Zurich, Genève, Bàle, les agglomérations urbaines les plus considérables, n'en comptaient, avec toutes leurs annexes, la première que 91 000, la seconde 78 000, la troisième 70 000), elles sont nombreuses, et quelques-unes d'entre elles sont de vieille date des centres intellectuels et scientifiques renommés. La Confédération n'a qu'une dette publique insignifiante et pas d'armée perma-
nente; elle a supprimé le scandale séculaire des capitulations militaires à l'étrang-er et organisé, au moyen de cadres permanents bien instruits, une solide armée de milices de plus de 200 000 hommes, qui serait sans doute capable de défendre vig-oureusement la neutralité helvétique. La meilleure garantie de celle-ci cependant, c'est le patriotisme universel des Suisses, quel que soit leur parti politique, leur confession religieuse, leur langue et leur nationalité : l'amour qu'ils professent tous pour leurs institutions républicaines prouve victorieusement, de concert avec le respect que la Confédération a su inspirer à ses voisins, que la prétendue loi des nationalités n'est pas le dernier mot de la science politique, mais qu'au contraire chaque peuple a le droit de disposer librement de lui-même.