‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 129 sur 168 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA RÉPUBLIQUE DES SEPT PROVINCES-UNIES DES PAYS-BAS ET LES PAYS-BAS HABSBOURGEOIS

Né aux Pays-Bas et familiarisé par son éducation première avec leurs libres institutions, Charles-Quint s'était contenté de fortifier l'autorité souveraine dans les provinces néerlandaises, sans songer à leur enlever leurs privilèges séculaires; son fils et successeur Philippe II, Castillan de naissance, de mœurs et d'idées, prétendit en faire une simple dépendance de la monarchie espagnole, au mépris de leurs vieilles libertés, également chères aux grands et au peuple. La résistance politique que souleva son entreprise fut d'autant plus vive qu'elle se combina avec le mouvement religieux suscité par la Réforme, et aboutit à une révolution, dont le résultat final, après une guerre de quatre-vingts ans, fut la division des dix-sept provinces en deux moitiés, de plus en plus étrangères l'une à l'autre. Les provinces méridionales, tant wallonnes que brabançonnes et flamandes, qui achetèrent au prix de leur ancienne prospérité leur maintien dans le catholicisme et sous le sceptre castillan, devinrent les Pays-Bas espagnols, auxquels correspond aujourd'hui la Belgique; les provinces septentrionales ou néerlandaises dans le sens étroit du mot, dorénavant calvinistes et républicaines, inaugurèrent avec la liberté un essor maritime

et commercial magnifique, et formèrent la glorieuse république des ProAànces-Unies, que remplace de nos jours leroyaume des Pays-Bas.

Ce fut le 2o octobre looo que, dans une séance solennelle des États généraux réunis à Bruxelles, l'empereur, usé avant l'âge par une vie de fatigue, remit entre les mains de son fils les dix-sept provinces, dont il avait complété le nombre et que Philippe II ne devait pas transmettre dans leur intégrité à ses successeurs. Déjà pendant les quatre années que le nouveau monarque passa aux Pays-Bas jiisqu'à la conclusion de la paix de Cateau-Cambrésis (loo9), commencèrent les dissentiments entre lui et ses sujets; ils s'accentuèrent davantage après son départ, sous le gouvernement de sa sœur illégitime, Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, à laquelle il avait laissé comme principal conseiller l'évêque d'Arras Granvelle, tout en se réservant personnellement la haute direction des affaires.

Les réclamations unanimes des provinces arrachèrent au roi son consentement au rappel des troupes espagnoles; mais il fut inflexible dans la question de l'hérésie, et pour mieux la combattre il introduisit aux Pays-Bas, malgré l'opposition du clergé lui-même, la nouvelle circonscription ecclésiastique que le saint-siège avait dès 'lo59 accordée à sa demande. Jusque-là le cercle de Bourgogne se partageait, fort inégalement d'ailleurs, entre les provinces ecclésiastiques de Cologne, de Reims et de Trêves, et des neuf diocèses dont les évêques y exerçaient la juridiction spirituelle, Liège, Utrecht, Munster, Cologne, Trêves, Cambrai, Tournai, Térouanne et x\rras, les deux premiers comprenaient à eux seuls les deux tiers du pays; dorénavant il eut à lui trois sièges archiépiscopaux établis à Utrecht, à Malines et à Cambrai, avec les quinze évêchés suffragants de Middelbourg, Haarlem , Deventer, Groningue et Leeuwarden, d'Anvers, Bruges, Gand, Ypres, Roermonde et Bois-le-Duc, de Tournai, Arras, Saint-Omer et Namur. La sévérité avec laquelle Granvelle, devenu cardinal et archevêque de Malines, appliquait

les édits draconiens contre les hérétiques, extrêmement nombreux dans les cités commerçantes des Pays-Bas, et plus encore son peu de ménagements pour la haute noblesse, habituée sous les règnes précédents à partager le pouvoir avec le souverain, soulevèrent contre lui une opposition tellement vive, que Philippe se décida aie rappeler (1564); mais, la lig-ne de conduite du gouvernement restant la même, le mécontentement général, loin de diminuer, prit peu à peu une tournure révolutionnaire : des centaines de gentilshommes, qui reçurent de l'entourage de Marguerite et acceptèrent fièrement le sobriquet de Gueux, signèrent et présentèrent en grand appareil à la régente le Compromis de Bréda, où ils protestaient contre les édits de religion (loGo); enhardis par cette démarche de la noblesse secondaire, que la haute noblesse du moins no désavouait pas, les prédicants osèrent prêcher en public, soulever les foules et pousser les basses classes au sac des églises, en Flandre, à Anvers, en Brabant, en Hollande (1566).

Ces déplorables excès ne pouvaient que nuire à la cause de la Réforme et de la liberté. La majeure partie de la noblesse se rallia autour de Marguerite et l'aida à réprimer par les armes le mouvement révolutionnaire ; avec de la prudence et des ménagements la partie était gagnée pour la royauté. Philippe II préféra brusquer les choses et envoya une armée espagnole sous le commandement de l'impitoyable duc d'Albe, qu'il avait chargé de ses pleins pouvoirs (1567). Celui-ci se montra digne d'une réputation qui à l'avance avait fait fuir cent mille personnes; son premier soin fut d'instituer im Conseil des troubles, auquel ses innombrables arrêts de mort ont valu le nom du Conseil de sang; sans égard pour leur naissance, pour leurs dignités, pour leurs services, il envoya à l'échaufaud (5 juin 1568) deux des plus illustres représentants de l'aristocratie néerlandaise, Lamoral comte d'Egmond, de la maison qui avait donné ses derniers ducs à la Gueldre, et Philippe comte de Ilorn, le chef de la branche aînée de nos Montmorency, fixée aux Pays-Bas

depuis que dans la guerre du Bien public son fondateur, le seigneur Jean de iS^ivellc, avait pris le parti de Charles le Téméraire. Le troisième cependant et le plus redoutable des anciens adversaires de Granvelle, le prince d'Orange Guillaume de Nassau, de la lig^ne cadette ou ottonienne de sa maison dont nous avons vu ailleurs l'établissement aux Pavs-Bas, avait été plus avisé qu'eux : il avait émigré à temps et cherché un refuge en Allemagne. De là, l'ancien élève et favori de Charles-Quint, le politique consommé qui, encore jeune homme, avait mérité le surnom de Taciturne, allait commencer contre Philippe II et son lieutenant la lutte qui, après des péripéties sans nombre, devait aboutir à l'indépendance des provinces septentrionales.

Les débuts n'en furent pas heureux. Guillaume, qui depuis sa fuite des Pays-Bas avait ouvertement embrassé la Réforme qu'avait déjà professée son père, n'eut pas de peine à recruter parmi les protestants allemands une nombreuse armée de mercenaires (1568) ; mais elle fut repoussée par le duc d'Albe» et plusieurs années durant il ne put que poursuivre de vaines négociations, en France et ailleurs, pendant que les plus intrépides de ses partisans, changés en brigands et en corsaires, tenaient les bois de la Flandre ou infestaient les côtes zéelandaises et hollandaises. Enfin le l''' avril 1372, au moment même où des impôts écrasants, nécessités par les besoins de la guerre, poussaient au désespoir jusqu'à la partie la plus timide et la plus éloignée du protestantisme de la population des Pays-Bas, la prise par les Gueux marins de la ville de Brielle, sise à l'embouchure de la Meuse dans l'île de Voorne qui fait partie de la Hollande méridionale, donna un premier point d'appui solide à l'insurrection; aussitôt, dans le nord, Flessingue d'abord, puis la plupart des autres villes zéelandaises et hollandaises (pas Amsterdam toutefois) se soulevèrent contre les Espagnols, et furent imitées, en partie du moins, par celles de la Gueldre, d'Overyssel, d'Utrecht et de la Frise; en même temps le frère du prince d'Orange, Louis de Nassau, forçait le duc

d'Albe à se préoccuper aussi du midi, en surprenant Mons en Hainaut avec l'aide des huguenots français. Guillaume marchait au secours des siens avec une armée allemande, quand la nouvelle de la Saint-Barthélémy l'obligea à battre en retraite; Mons dut se rendre, et bientôt les Espag'nols, envahissant en masse les provinces septentrionales, les réduisirent toutes, à l'exception de la Hollande et de la Zéelande.

Là la résistance avait eu le temps de s'org'aniser, en différentes réunions des états provinciaux, dont la première et la plus célèbre est celle des états hollandais à Dordrocht (1,372); le prince d'Orange, ^adis stathouder ou gouverneur au nom du roi en Hollande, Zéelande et Utrecht, était de nouveau reconnu comme tel par les villes insurgées, et centralisait entre ses mains toutes leurs ressources; le fanatisme religieux d'une population en majeure partie ardemment calviniste ne permettait pas de rétléchir à la disproportion des forces. Celle-ci était telle cependant que, malgré l'héroïsme des Hollandais et des Zéelandais (nous ne mentionnerons que la défense désespérée de Leyde en 1574, que le prince et les états récompensèrent l'année suivante par la création d'une université), leur ruine paraissait inévitable, lorsque, au lendemain de la prise de Zierikzée dans File zéelandaise de Schouwen, la mort subite de Requesens, qui avait succédé dans le commandement au duc d'Albe, la révolte de ses troupes contre un gouvernement qui leur devait vingt-deux mois de solde, et l'anarchie complète qui s'en suivit, vinrent inopinément changer la face des choses, en entraînant pour un moment dans le mouvement de la révolution l'ensemble des dix-sept provinces (1376).

En présence des déprédations commises en Brabant et en Flandre par les vainqueurs de Zierikzée, qui prétendaient se payer eux-mêmes, les états des provinces méridionales se rapprochèrent en effet de ceux des pays insurgés, et. au lendemain des horreurs du pillage d'Anvers par une soldatesque effrénée, la. Pacificaton de Gand établit un accord complet entre les deux parties (8 novembre 1376). Cet acte, fait au

nom du roi, stipulait en première ligne l'expulsion des Espagnols et des autres troupes étrangères, ainsi que la réunion <les États généraux; il maintenait, il est vrai, le règne du catholicisme dans toutes les provinces, sauf en Hollande et en Zéelande, où la décision était réservée aux Etats généraux, mais il amnistiait d'autre part et rappelait dans leur patrie tous les émigrés; il reconnaissait enfin le prince d'Orange comme gouverneur royal des deux provinces de Hollande et ■de Zéelande, qui venaient l'une et l'autre de lui concéder librement (1574-1575), avec le titre de régent, une espèce de souveraineté constitutionnelle. C'étaient là des bases acceptables pour une réorganisation politique commune des dixsept provinces; si l'ensemble de la nation néerlandaise n'a pas réussi à se constituer d'après ce programme, il faut l'attribuer principalement à la scission religieuse qui déjà séparait profondément le Nord du Midi. Malgré les vues tolérantes de Guillaume le Taciturne, toutes les villes de son obédience n'admettaient que l'exercice du calvinisme; les populations méridionales, purgées par une persécution d'un derai-siècle du venin de l'hérésie, n'étaient guère moins exclusivement attachées au catholicisme, et ne pouvaient voir qu'avec indignation les émigrés, qui revenaient au milieu d'eux, réclamer, non seulement la liberté, mais la suprématie de leur culte. Qu'on ajoute aux haines religieuses, les vieilles rivalités provinciales et la jalousie des grandes familles du Sud, les Croy en tête, contre le rôle prépondérant que les circonstances attribuaient au prince d'Orange, et l'on se rendra facilement compte de l'impossibilité d'une entente durable entre les deux moitiés des Pays-Bas.

Elle parut cependant d'abord s'affermir, grâce à la conduite déloyale du nouveau gouverneur général envoyé par Philippe n. Don Juan d'Autriche, le fils illégitime de Charles- Quint, le héros de la bataille de Lépante, était arrivé dans 1c Luxembourg, la seule des dix-sept provinces qui fût restée fidèle au roi, pendant les négociations de Gand, et il s'était promptement convaincu de la nécessité de faire les conces-

sioiis les plus larges; il promit par conséquent, par son Édit perpétuel, le respect scrupuleux des privilèges, le départ des Espagnols et la réunion des États généraux (17 février 'lo"7), ce qui lui valut une entrée triomphale à Bruxelles; mais, à peine installé, il dévoila son double jeu en mettant la main sur la forteresse de Namur, et fît ainsi la partie belle au prince d'Orang-e. Celui-ci le fît déclarer ennemi public et le réduisit aux deux villes de Luxembourg- et de Namur, en éloignant par ruse ou à prix d'argent les garnisons allemandes qui occupaient encore au nom du roi Anvers, Bergenop-Zoom, Bréda et Bois-le-Duc; en même temps il augmentait son propre pouvoir en se faisant nommer, au nord, statlîoudcr d'Utrecht, au sud, ruward de Brabant. Le désir de se concilier un puissant protecteur étranger détermina, il est vrai, les provinces à lui donner un supérieur nominal, par Fappel comme gouverneur général pour le roi du frère de l'empereur Rodolphe II, Mathias; mais il devint le lieutenant général du jeune archiduc, que la voix populaire n'appelait que le greffier du prince d'Orange, et son influence à ce moment était telle, que les Etats généraux de Bruxelles accordèrent à ses instances un édit de tolérance religieuse (18 décembre 1377).

Il était plus facile toutefois de faire décréter la tolérance que de la faire respecter, et les coreligionnaires de Guillaume n'étaient pas les moins intolérants. A peine Amsterdam, depuis longtemps bloquée, se fut-elle enfin soumise au stathouder, qu'une révolution communale y proscrivit le culte catholique ; en Flandre, le parti calviniste révolutionnaire recommençait le sac des églises et trouvait un appui dans le comte palatin Jean-Casimir, qu'avait envoyé aux Pays-Bas la reine Elisabeth, invoquée par les états. De son côté, le parti catholique de l'union appelait le frère de Henri III, le duc d'Alençon et d'Anjou François, comme protecteur de la liberté néerlandaise, et les malcontents catholiques du Sud faisaient la guerre pour leur propre compte aux villes calvinistes voisines. Au milieu de ces dissensions et de ces compé- T. II. 32

titions sans nombre, la cause presque perdue de Philippe II ne pouvait que regagner du terrain. Les troupes espagnoles qu'avait éloignées don Juan et que lui ramenait le prince héréditaire de Parme, Alexandre Farnèse, débutaient par la victoire de Gembloux (31 janvier 1578) et la conquête d'une partie du Brabant méridional et du Hainaut; avant la fin de l'année, leur chef, devenu gouverneur général à la mort de l'infant (1"' octobre 1578), commençait l'habile campagne diplomatique qui, secondée par son génie militaire, allait peu à peu faire rentrer tous les Pays-Bas méridionaux sous la domination espagnole, et offrait aux provinces wallonnes, à peu près exclusivement catholiques, le maintien de tous leurs privilèges, en échange de la réconciliation avec le roi et de la proscription de l'hérésie. Le marché fut accepté, et l'accord particulier signé le 17 mai 1579; en vertu de ses stipulations empruntées à l'édit perpétuel, Farnèse renvoya encore une fois les Espagnols ; mais ses nouveaux alliés euxmêmes ne tardèrent pas à demander leur rappel. Déjà à la veille de ce grand succès dû à la persuasion, il avait repris d'assaut la forte place de Maastricht; le Limbourg, le Brabant oriental, la Gueldre supérieure furent occupés peu après; Malines et Bois-le-Duc lui furent livrés par les catholiques, sans que cependant il pût conserver la première des deux villes; un peu plus tard ce fut le tour de Bréda et de Tournai (1581).

Avant même qu'eussent commencé les négociations du prince de Parme avec les provinces wallonnes, Guillaume le Taciturne, qui ne se faisait pas illusion sur le peu de solidité de l'alliance de la totalité des provinces, avait de son coté entrepris de créer entre les provinces du Nord, sans préjudice cependant de la pacification de Gand, une union plus intime et plus homogène, et en effet dès le 23 janvier 1579 avait été signé à Ulrecht un acle de confédération et de protection mutuelle entre les trois provinces de Hollande, de Zéelande et d'Utrecht, dont il était lui-même stathouder, celle de

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