LE GRAND-ÉLECTEUR
il avait été mûri avant l'âge par des études sérieuses, et plus encore par l'adversité. Son éducation scientifique et militaire s'était faite aux Pays-Bas, aux cours de l'université de Leyde et dans les camps du stathouder Frédéric- Henri; puis il avait dii vivre dans une position fort difficile entre son père et un ministre omnipotent, dont il désapprouvait la conduile, et il y avait gagné cette prudence précoce qui, mélangée d'une forte dose d'audace, est le trait caractéristique de son génie. Circonspection et hardiesse, souplesse et persévérance, telles sont en effet les grandes qualités, en apparence seulement contradictoires, qu'il déploya dès ses débuts et qui ne lui firent jamais défaut pendant un règne de quarante-huit ans (1640-1688); toujours il sut mesurer ses projets à ses forces, et jamais cependant il ne recula dans les occasions majeures devant les viriles résolutions. Le seul grand reproche qu'on puisse lui faire, à lui comme à son arrière-petit-fds, c'est d'avoir eu plus d'habileté que de probité dans ses relations extérieures; encore sa politique tortueuse entre l'empereur et la Suède, la Suède et la Pologne, la France et l'Autriche, si elle dénote une absence complète de scrupules moraux, peut-elle jusqu'à un certain point se justifier par les nécessités de la situation précaire d'un État de troisième ordre, beaucoup trop faible pour poursuivre une politique indépendante.
Arrivé au pouvoir dans les circonstances que nous connaissons, Frédéric-Guillaume commença par diminuer l'autorité du ministre Schwarzenberg, dont une mort subite le débarrassa d'ailleurs bientôt; il acheta à beaux deniers comptants, et en reconnaissant toutes les prétentions de la puissance suzeraine, l'investiture polonaise pour la Prusse ; il délivra à peu près les Marches des hordes indisciplinées qui les ravageaient et les épuisaient, au moyen de négociations habiles avec les Suédois et avec ses propres généraux, créa une petite armée permanente, premier noyau d'une des plus grandes forces militaires des temps modernes, et réussit,
grâce à elle, à maintenir sérieusement sa neutralité pendant les dernières années de la guerre de Trente Ans. En même temps il négociait à Osnabruck avec beaucoup de finesse et une ténacité sans égale, et quoiqu'il ne réussît pas à y faire accepter toutes ses prétentions, qu'il fût obligé à plus d'une concession douloureuse, en somme le succès couronna ses efforts : les traités de Westphalie du 24 octobre 1648, tout en légalisant la sécularisation depuis longtemps consommée des trois évêchés brandebourgeois de Brandebourg, de Havelberg et de Lébus, lui attribuèrent la majeure partie de la Poméranie et, comme indemnité pour le reste, quatre importantes principautés ecclésiastiques.
Deux mots d'abord de l'histoire antérieure de la Poméranie, c'est-à-dire du pays à côté de la mer, d'après l'étymologie slave déjà indiquée par Herbord, le biographe contemporain de l'apôtre des Poméraniens, Otton de Bamberg, Les populations wendes qui lui ont laissé leur nom paraissent avoir primitivement occupé le pays compris entre la basse Oder et la Vistule inférieure; à l'embouchure de l'Oder et dans l'île de Wollin en face de son Haff, elles avaient fondé les deux grandes cités commerçantes de Stettin et de Julin, et Danzick, l'antique port du delta vistulien, appartenait à la Poméranie orientale ou Pomerellie. Mais la Poméranie des temps historiques s'étend à la fois moins loin vers le levant et davantage vers le couchant; elle comprend, des deux côtés de l'Oder inférieure, qui la coupe presque par son milieu, la partie centrale de la grande plaine, parsemée de lacs et alternativement composée de sables arides ou de champs fertiles, que baigne la Baltique méridionale.
La cause de cette modification profonde opérée dans la configuration g-éographique du pays poméranien doit être cherchée dans les incidents de l'histoire de sa conversion au christianisme, laquelle fut entreprise depuis le xii*' siècle à la fois par les Polonais, les Saxons et les Danois. En effet, les tribus poméraniennes voisines de la basse Oder, après avoir