‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 131 sur 168 · LA RÉPUBLIQUE DES SEPT PROVINCES-UNIES · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE DES SEPT PROVINCES-UNIES

au service de la Ligue, que Henri IV avait réduite aux abois ; la seconde fois il ne revint aux Pays-Bas que pour mourir à Arras (3 décembre 1592). Or, dans l'intervalle, avaient commencé à se révéler les talents militaires supérieurs de Maurice de Nassau, que dès 1585, au moment de l'appel de Leicester, les états de Hollande et de Zéelande avaient, par une mesure de haute précaution contre le nouveau gouverneur général, investi du stathoudérat et de la capitainerie générale de leurs forces de terre et de mer, et qui cinq ans plus tard y ajouta le stathoudérat de trois autres provinces, Utrecht, Gueldre et Overyssel. Du vivant même de Farnèse il surprit Bréda (1590), s'empara de Zutphen, Deventer et Nimègue (1591) et reconquit le pays de Drenthe par la prise de Coevorden (1592); sous ses deux successeurs, les archiducs Ernest et Albert, il enleva aux Espagnols leur dernière position militaire sur la frontière de la Hollande, Gertruidenberg (1593), reconstitua l'union des sept provinces septentrionales en y faisant rentrer celle de Groningue après une occupation ennemie prolongée (1594), et prit ou chassa en 1597 les dernières garnisons espagnoles établies au nord du Rhin, le long de la frontière allemande.

Ces succès répétés, les Provinces-Unies ne les devaient pas seulement à leurs propres efforts, elles en étaient redevables en bonne partie à l'alliance effective de la France et de l'Angleterre, comme elles en guerre ouverte avec l'Espagne; mais ils les fortifièrent assez pour que dorénavant elles n'eussent plus à craindre pour leur existence nationale, même privées de l'appui de leurs voisins. On le vit bien après la paix de Vervins que Philippe II mourant conclut en 1598 avec Henri IV; sa fille et son gendre, l'infante Claire- Eugénie-Isabelle et l'archiduc Albert, auxquels il avait légué les Pays-Bas sous la protection d'une armée espagnole, ne purent entamer les provinces septentrionales, et la continuation de la guerre pendant onze nouvelles années n'aboutit qu'à de brillantes passes d'armes entre Maurice et son digne rival, le grand tacticien Ambroise Spinola; si celui-ci prit

Ostende après un siège de trois ans (1602-1604), le slallioudor s'en dédommagea par l'occupation de Grave (ir)02) et de l'Écluse (1604), La conviction de l'impossibilité de réduire l'adversaire s'imposa enfin aux esprits d'un côté comme de l'autre, sous la pression surtout d'une égale détresse financière, et, à défaut d'une paix définitive, les négociations de la Haye, dirigées au nom de Henri IV par le président Jeannin, aboutirent le 9 avril 1609 à une trêve de douze ans signée à Anvers, par laquelle les archiducs reconnaissaient à la fois l'indépendance de fait des Provinces-Unies et leur état de possession présent. Par cet acte, la nouvelle république était définitivement introduite parmi les Etats européens.

C'était une république en efîet, mais une république de nature singulièrement complexe, qu'avait enfin de compte produite la guerre contre Philippe H, commencée trente-sept années auparavant par la Hollande et la Zéelande sous la conduite de Guillaume d'Orange. Les Sept Provinces Unies (qui d'après leurs anciens titres féodaux de duché, comtés ou seigneuries, se rangeaient dans l'ordre hiérarchique suivant : Gueldre, Hollande, Zéelande, Utrecht, Frise, Overyssel et Groningue) formaient autant de petites républiques, et leurs états provinciaux, d'oii la Réforme avait fait complètement disparaître le clergé, oii la noblesse ne jouait qu'un rôle très subordonné en face des députés beaucoup plus nombreux des villes, exerçaient dans chacune d'elles la souveraineté, au nom de leurs mandants principaux, les magistrats des villes privilégiées : à ce titre, l'union n'était donc qu'une fédération d'États indépendants dont chacun s'administrait à sa guise. Mais les Etats généraux, que constituait à la Haye la réunion d'un petit nombre de députés des différents états provinciaux, lui donnaient d'autre part le caractère d'une république fédérative; car ils n'étaient pas seulement une commission executive, ils négociaient pour leur propre compte avec les puissances étrangères, intervenaient dans les provinces, et se croyaient eux aussi les représentants de la souveraineté

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nationale. Enfin le statlioudérat confié à la maison d'Orange rapprochait plus ou moins la république néerlandaise des Etats monarchiques; stathouder et capitaine général des cinq provinces les plus importantes, Hollande, Zéelande, Utrecht, Gueldre et Overyssel, Maurice de Nassau (dont le cousin germain Guillaume-Louis de Nassau exerçait les mêmes fonctions en Frise et en Groningue) était de par les Etats généraux amiral de l'union, et à ces divers titres il réunissait entre ses mains la majeure partie des pouvoirs des anciens princes.

Villes, états provinciaux, États généraux, stathouder participaient par conséquent tous à la souveraineté, et comme leurs attributions respectives étaient peu ou point définies, que chaque pouvoir cherchait naturellement à étendre les siennes, on ne s'explique que trop bien les difficultés journalières de leurs rapports habituels, et la perpétuelle oscillation entre des principes constitutionnels contradictoires que présente l'histoire intérieure de la république des Provinces- Unies pendant toute la durée de son existence deux fois séculaire. Le détail de ces conflits est étranger à notre sujet; nous nous contenterons d'en indiquer en temps et lieu les crises les plus importantes, celles qui, en étendant le pouvoir du stalhoudérat ou en en supprimant les fonctions, ont tour à tour rapproché ou éloigné de la forme monarchique le gouvernement des Pays-Bas néerlandais.

La première eut lieu pendant la trêve de douze ans. La conclusion de la suspension d'armes avait été principalement l'œuvre du premier magistrat de la province prépondérante, l'avocat ou pensionnaire général de Hollande, Jean d'Oldenbarneveldt ; Maurice , qui aurait désiré continuer la guerre dans l'intérêt de son influence, lui en gardait rancune; mais surtout il détestait en lui le chef du parti aristocratique, sincèrement républicain, qui dominait dans toutes les villes de la Hollande, à la seule exception d'Amsterdam, et qui, par leur autorité dans la république, tenait en échec son propre

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parti, composé des classes populaires, de la grande ville d'Amsterdam, et de la majorité des Étals généraux. Pour perdre son adversaire, le stalhouder, qui à ce moment même devenait prince d'Orange par la mort de son frère aîné, exploita habilement les querelles dogmatiques des théologiens hollandais; il s'allia aux Gomaristes, zélateurs de la doctrine calviniste, contre les Arminiens plus modérés, que protégeaient les magistrats des villes de la Hollande, et put ainsi accomplir son coup d'État (1618); les magistratures opposantes furent cassées avec l'aide des soldats, et une commission prévôtale envoya à l'échafaud le vieil Oldenbarneveldt (24 mai 1619). Depuis ce moment jusqu'à sa mort (1625), Maurice exerça en réalité le pouvoir souverain aux Pays-Bas, et il établit si bien l'autorité de sa maison par une alliance intime avec les Etats généraux, que ses deux successeurs, son frère Frédéric-Henri, que Guillaume le Taciturne avait eu de sa quatrième femme Louise de Coligny, et le fils de celui-ci Guillaume II, purent, comme nous le verrons plus loin, songer à faire de l'union une vraie principauté.

Auparavant il nous faut parler des derniers agrandissements de la république des Sept Provinces aux dépens des Pays-Bas espagnols. Lorsque la trêve de douze ans vint à expirer en 1621, on était aux débuts de la guerre de Trente Ans et la fortune paraissait sourire à la maison de Habsbourg; l'infante Isabelle, que la mort de son époux laissait cette même année seule souveraine des provinces méridionales, envoya à la Haye une sommation de se soumettre, à laquelle Maurice et les Etats généraux répondirent naturellement par un refus, et la guerre recommença. Elle fut d'abord médiocrement heureuse pour l'union, et Spinola reprit Bréda (1625); mais la retraite de ce dernier grand capitaine espagnol rendit la tâche plus facile au nouveau stathouder Frédéric-Henri, qui assura définitivement la frontière méridionale de la république par la conquête successive de Bois-le-Duc (1629), de Maastricht (1632) et de Bréda (1637).

Gomme depuis 1635 les provinces du Sud, redevenues espagnoles par la mort de l'infante (1633), étaient en même temps attaquées par la France, avec laquelle les Etats généraux en avaient fait à Favance le partage, il y aurait même lieu de s'étonner que ses progrès n'aient pas été plus considérables, si la mollesse avec laquelle il poursuivit la guerre, une fois la lig-ne de défense hollandaise solidement établie depuis Maastricht et Bois-le-Duc jusqu'à Bergen-op-Zoom et l'Écluse, n'avait pas été le résultat d'un calcul : c'est que stathouder et Étals généraux commençaient à considérer la Belgique bien moins comme une ennemie que comme une barrière élevée entre eux et la France, et d'ailleurs Amsterdam ne se souciait pas de relever la prospérité d'Anvers en en faisant la conquête. Aussi, bien ditïérent de son frère, qui n'avait pas pardonné à Oldenbarneveldt la trêve de 1609, Frédéric-Henri poussait-il fortement à la paix, et elle aurait été conclue de son vivant sans les stipulations de l'alliance française de 1633, qui interdisaient aux Provinces-Unies de traiter à part; les conditions en étaient en efFet déjà arrêtées au moment de sa mort (14 mars 1647). A la fin cependant les Etats généraux perdirent patience, et le 30 janvier 1648 leurs plénipotentiaires signaient seuls le traité de Munster avec ceux de l'Espagne.

Par cet acte, le premier des instruments de la paix de Westphalie, et contre la ratification duquel vota la seule Zéelande, les Sept Provinces-Unies sortaient victorieusement de la guerre que depuis tantôt quatre-vingts ans elles soutenaient contre Philippe II et ses successeurs; leur autonomie pleine et entière était officiellement reconnue tant par la couronne de Castille que par l'empereur d'Allemagne, et si la partie la plus méridionale de l'ancien duché de Gueldre (avec Gueldre, Venlo et Roerinonde) restait à l'Espagne, il leur était abandonné en échange un territoire bien plus considérable, à savoir toute la partie septentrionale des provinces du Sud. C'était à l'ouest une lisière de la Flandre septentrionale, sur la rive gauche de l'Escaut occidental (avec

VÉcluse, Philippine, le Sas-de-Gand, Axel et Hulsl), dont la possession leur donnait la totalité des bouches du fleuve et colorait d'un prétexte spécieux sa fermeture diplomatique, destinée à ruiner à jamais le commerce maritime d'Anvers; au centre, près de la moitié du Brabant, avec les grandes forteresses de Bergen-op-Zoom, de Bréda, de Bois-le-Duc et de Grave; à l'est, la place d'armes non moins importante de Maastricht, avec une partie du Limbourg. Tous ces districts, appelés ;j«?/s cfélats ou patjs de généralilé, et dont l'analogie avec les bailliages communs des cantons suisses est frappante, restèrent, en leur qualité de territoires conquis, privés de droits politiques et sans représentation aux Etats généraux ; le culte officiel y était le calvinisme, mais il n'y comptait que peu d'adhérents, sauf dans la Flandre d'états en partie recolonisée par les réfugiés d'Ostende, et comme dans les provinces elles-mêmes l'exercice du culte catholique commençait à être toléré, il le fut à plus forte raison dans les pays de généralité.

En même temps qu'il accordait aux Provinces-Unies un règlement de leurs frontières européennes tout à leur avantage, le traité de Munster ratifia et consacra les grandes acquisitions coloniales qu'elles avaient faites depuis un demisiècle sur la couronne de Gaslille, et dont l'abandon coûtait d'autant moins à l'Espagne que la perte retombait presque exclusivement sur les Portugais, qui, après une annexion de soixante ans à la monarchie voisine, venaient de reconquérir leur indépendance (1G40). Elles comprenaient en première ligne un vaste empire mercantile dans l'extrême Asie, vers laquelle Philippe II avait pour ainsi dire lui-même dirigé ses sujets rebelles en leur fermant le port de Lisbonne (lo94), et où la Gompagnie hollandaise des Indes Orientales, privilégiée en 1602 par les Etats généraux, avait, autour du grand centre de Batavia (fondé en 1G18), groupé des comptoirs aussi nombreux que productifs dans les îles de la Sonde, dans les Moluques, dans les deux presqu'îles en deçà et au delà du Gange, et dans l'île de Geylan; puis en

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Afrique, sur la route des Indes, des stations à la Côte de l'Or et au cap de Bonne-Espérance; dans le Nouveau-Monde enfin, les principaux ports du Brésil, des plantations en Guyane et quelques iles de la mer des Antilles. A l'exception du Brésil, délivré par la révolte des colons portugais (16o4), le Portugal alTranclii ne parvint à récupérer aucune des possessions dont l'avaient laissé dépouiller ses rois castillans, et il reconnut à son tour la validité des conquêtes hollandaises, par les traités de la Haye de 1661 et de 1669. L'Angleterre y ajouta même par la paix de Bréda (1667) ses propres établissements en Guyane; mais quant à ceux-là, ils furent chèrement payés par l'abandon de la florissante colonie de la Nouvelle-Xéerlande, fondée cinquante ans auparavant sur les bords de l'Hudson, et appelée au plus brillant avenir sous ses nouveaux noms de New-York et New-Jersey.

En somme, comme puissance coloniale, la petite république néerlandaise ne le cédait au n)ilicu du xvii" siècle qu'à la seule Espagne. Pour ce qui est de la marine et du commerce, elle défiait, à cet àg-e d'or de son histoire, la rivalité de toutes les nations. Les nombreux ports de la Hollande et de la Zéelande s'enrichissaient à la fois par le trafic exclusif des épices, par la pêche de la baleine et du hareng-, et par le commerce de commission; le principal d'entre eux, Amsterdam, avait depuis long^temps supplanté Anvers comme marché universel et créé dans sa banque le type des grands établissements de crédit modernes. L'o|»ulence générale du pays permettait de porter facilement le poids d'une dette publique énorme pour le temps et d'en acquitter les intérêts avec une régularité inconnue ailleurs. Une marine militaire de premier ordre protégeait une innombrable flotte de commerce, et était capable, sous des chefs comme Tromp et liuyter, de lutter avec gloire, sinon toujours avec succès, contre les armements, même réunis, de l'Angleterre et de la France.

La paix de Westphalie avait sanctionné officiellement l'indépendance absolue des Provinces-Unies et fixé d'une façon à peu près définitive leurs limites pour l'avenir; deux ans

après la signature du trailé de Munster, leur constitution politique aussi fut sur le point de recevoir son achèvement dynastique, par l'élévation au rang souverain de la maison dOrange; mais la mort inopinée du principal intéressé fît avorter l'entreprise, et motiva même la suppression temporaire du statlîoudérat.

11 a été dit plus haut que Guillaume le Taciturne déjà avait été sur le point d'être proclamé comte de Hollande et de Zéelande; au titre plus modeste de stathouder dont s'était contenté Maurice, même après sa victoire sur Oldenbarneveldt, Frédéric-Henri avait ajouté la qualification d'altesse; son jeune fds, Guillaume II, qu'il avait marié à une princesse de sang royal, Marie, la fille aînée du roi d'Angleterre Charles I", et auquel il transmit en 1647 quasi héréditairement, en vertu d'une survivance, toutes ses charges et dignités, augmentées depuis 1640 du stathoudérat d'une sixième province, celle de Groningue, crut le moment venu d'accomplir la révolution monarchique. Comme ses deux prédécesseurs, il était maître des Etats généraux, où les votes des petites provinces lui étaient acquis; comme eux, il pouvait compter sur les sympathies populaires et sur l'appui des troupes; la seule résistance sérieuse qu'il eût à craindre, était celle des oligarchies municipales de la province de Hollande.

La question du droit de licenciement des troupes entretenues pendant la guerre par les états hollandais, que le stathouder disputait à ceux-ci , servit de prétexte à une rupture : Guillaume se fit charger par les Etats généraux de veiller sur l'union, ce qui impliquait une espèce de dictature, et le 30 juillet 16o0 il faisait arrêter à la Haye les six membres les plus influents des états de Hollande. Un coup de main sur Amsterdam, tenté le même jour, échoua, il est vrai, mais effraya assez le parti républicain pour qu'il entrât en pourparlers, et le coup d'État, qui des princes d'Orange devait faire des souverains, était en bonne voie de réussite, quanti, au milieu de ses machinations, Guillaume H fut brus-

quement enlevé par la petite vérole, avant même d'avoir atteint l'âge de vingt-cinq ans (6 novembre I60O).

Ce fut le signal d'une réaction générale : le fils posthume que sa veuve mit au monde une semaine plus tard et qui était dorénavant l'unique descendant mâle de Guillaume le Taciturne, ne fut pas admis à lui succéder dans le statlioudérat et dans la capitainerie générale d'aucune des six provinces dont Frédéric-Henri lui avait transmis le gouvernement à lui-même; Groningue retourna au stathouder de Frise, Guillaume-Frédéric de la ligue cadette de Nassau-Diez; dans les cinq autres, sans en excepter la Zéelande, la province orangiste par excellence, la charge de stathouder fut abolie et ses pouvoirs partagés entre les Etats généraux, les états provinciaux et les magistrats dos villes. Le parti aristocratique triomphait à son tour, faisait déclarer par la grande assemblée de la Haye de 16ol que la conduite du défunt avait été un attentat contre la liberté et la souveraineté des provinces, et remettait la principale direction des affaires au grand- pensionnaire de Hollande, Jean de Witt; il fallut l'invasion française de 1072 pour qu'une révolution populaire rendît à Guillaume HI la haute position de ses aïeux.

Nous voici, en effet, arrivés aux temps où la prépondérance française en Europe, inaugurée par RicheUeu et portée à son point culminant dans la première moitié du règne personnel de Louis XIV, mit en danger l'une et l'autre des deux moitiés des anciens Pays-Bas. Mais, tandis que les Pays-Bas espagnols se laissaient profondément entamer ])ar les envahissements de leur puissant voisin, et perdaient successivement contre lui tout ou partie de l'Artois, de la Flandre, du Hainaut, du Xamur et du Luxembourg, les Provinces-Unies luttèrent contre le grand roi avec une constance que couronna finalement le succès, et donnèrent à l'Europe le curieux spectacle de leurs hautes jouissances, les Etats généraux des provinces jadis révoltées contre Philippe H, qui, par leur protection intéressée, conservaient à l'Espagne ses dernières possessions néerlandaises, qu'elle n'était plus

capable de défendre elle-même. Toute cette histoire est on ne peut plus comme; si nous ne pouvons nous dispenser de la résumer rapidement, nous ne le ferons du moins qu'en nous plaçant au point de vue exclusif des modifications territoriales et constitutionnelles produites par les événements.

Dès l'époque où le stathouder Frédéric-Henri et le roi Louis XllI faisaient encore en commun la guerre à Philippe IV, Richelieu avait envahi l'Artois et pris Arras (1640); Mazarin continua les hostilités même après l'accommodement des Provinces-Unies avec l'Espagne, remplaça leur alliance par celle de Cromwell, et finit par imposer au roi de Castille le traité des Pyrénées du 7 novembre 1659, par lequel, sous le nom d'une dot constituée à sa fille, l'infante Marie-Thérèse, il cédait à son futur gendre, le roi de France, la majeure partie de l'Artois (avec Arras, Bapaume, Saint- Pol, Hesdin, Témuanne, Béthune), ainsi que Gravelines, Bourbourg et Saint- Venant en Flandre, le Quesnoy, Landrecies, Avesnes, Marienbourg- et Philippeville en Ilainaut, Montmédy et Thionville en Luxembourg; quant à Dunkerque, la clef de la mer du Nord, elle resta à l'Angleterre, jusqu'à ce qu'en 1662 Charles II la vendit à Louis XIV.

Les négociateurs espagnols de la paix des Pyrénées avaient formellement stipulé que l'infante renonçait à toute autre prétention sur la succession paternelle; mais, comme certaines conditions financières du traité n'avaient pas été remplies, le roi de France en prit prétexte pour revendiquer après la mort de Philippe IV la majeure partie des Pays-Bas espagnols, en vertu du droit de dévolution brabançon, qui, en fait de succession, assurait aux filles d'un premier lit la préférence sur un fils issu d'un mariage postérieur : c'était le cas de Marie-Thérèse vis-à-vis de son frère consanguin Charles II. La brillante armée avec laquelle Louis XIV envahit les provinces espagnoles (1667) lui aurait sans doute donné raison, sans lintervention des Provinces-Unies; il se laissa arrêter par la triple alliance conclue à la Haye le 23 janvier 1668 entre le grand-pensionnaire de Hollande

Jean de ^Yitt et l'ambassadeur anglais sir William Temple, avec l'approbation de l'envoyé suédois, et se contenta, au traité d'Aix-la-Chapelle (2 mai 1668), d'un certain nombre de villes de la Flandre et du Hainaut, Bergues-Saint-Winoc, Furnes, Armentièros, Courtrai, Lille, Douai, Tournai et Oudenarde d'une part, Condé, Ath, Binclie et Charleroi de l'autre.

Mais il s'était promis de châtier ces anciens clients de la France qui avaient eu l'audace d'entraver une conquête assurée, et après avoir, par une politique habile, isolé la petite république, il l'envahit avec la plus formidable des armées, en tournant par la Meuse et le Rhin allemand la ligne de ses grandes forteresses méridionales (juin 1672). Jamais, même aux plus mauvais jours de la guerre espagnole, les Provinces-Unies n'avaient couru un plus grand risque; pendant quelques semaines leur indépendance, leur existence politique même furent gravement compromises : maître des deux provinces de Gueldre et d'Utrecht, Louis XIV s'apprêtait à occuper de concert avec le roi d'xA.ngleterre celles de Hollande et de Zéelande, tandis que l'évêque de Munster et l'archevêque de Cologne envahissaient les provinces du nord-est et que le premier imposait déjà à celle d'Overyssel une capitulation par laquelle elle renonçait à l'union et se soumettait à sa souveraineté territoriale (juillet 1672). Dans les négociations engagées à ce moment au quartier général du roi à Utrecht, les plénipotentiaires hollandais ne reculaient pas devant l'idée d'abandonner à la France tous les pays de généralité; mais Louis exigeait, en outre, des Etats généraux le vasselage direct des Sept Provinces elles-mêmes, officiellement constaté par une ambassade annuelle; or, pendant ces pourparlers, la rupture des digues protégeait Amsterdam par l'inondation du pays; un mouvement populaire universel, en portant au stathoudérat le jeune prince d'Orange Guillaume III, donnait en sa personne un centre à la résistance ; et dès lors l'Europe eut le temps d'intervenir.

La guerre, en se généralisant, fut ramenée vers les frontières françaises; les forteresses néerlandaises furent successivement, à l'exception de Maastricht, évacuées ou reprises, et finalement les Provinces-Unies sortirent do cette terrible épreuve avec un territoire complètement intact : ni leurs traités avec leurs voisins ecclésiastiques (167 i), ni la paix qu'elles sig-nèrent à Nimègue avec Louis XIV, le 10 août 1678, ne leur coûtèrent même un seul village. L'Espagne, il est vrai, dut payer pour elles, et céder à la France par un autre instrument, signé à Nimègue le 17 septembre 1678, que commenta une convention supplémentaire du 28 avril 1679, non seulement la Franche-Comté qui depuis trois cents ans obéissait aux mêmes maîtres que la Flandre, mais encore les derniers bailliages de l'Artois (Saint-Omer et Aire) et toute une série de villes de la Flandre (Gassel, Poperinghe, Ypres, Bailleul, Warnelon), du Ilainaut (Cambrai, Bouchain, Valencicnnes, Bavai, Maubeuge) et du pays de Namur (Charlemont), en échange desquelles ne lui furent restituées que quelques-unes de ses pertes antérieures (Courtrai, Oudenarde, Alh, Binche et Gharleroi). Elle aurait dû aussi rentrer en possession do Maastricht, que lui avait promis son traité avec les Provinces-Unies, à l'époque où celles-ci cherchaient partout des alliés (1673); mais à la Haye on appréciait trop bien l'importance militaire de cette clef de la Meuse pour renoncer à y rétablir garnison hollandaise, et on la garda sous prétexte de se couvrir des grandes dépenses qu'on avait faites au compte de l'Espagne.

Deux mots, avant d'aller plus loin, sur la révolution qui, on rendant le stathoudérat à l'arrière-pctit-fils de Guillaume le Taciturne, rapprochait do nouveau la maison d'Orange de la souveraineté des Pays-Bas néerlandais.

Dans les années qui avaient suivi la tentative monarchique de Guillaume II, le parti aristocratique et son chef, le grandpensionnaire de Hollande Jean de Witt, s'étaient prémunis de leur mieux contre le retour d'éventualités pareilles; les états provinciaux hollandais, où leurs vues dominaient sans

conteste, s'étaient entendus avec Gromwell pour insérer dans le traité de paix de 1654 entre les deux républiques anglaise et néerlandaise, un article par lequel ils s'engageaient à ne jamais élire le jeune prince d'Orange ou quelqu'un de sa famille comme stathouder ou amiral de leur province, et à ne jamais donner leur voix à son élection comme capitaine général de l'union; et si, après la restauration de Charles II, cet acte d'exclusion international fut abandonné du consentement de Jean de Witt lui-même (1660), ils le renouvelèrent pour leur propre compte de la façon la plus formelle par VE dit perpétuel de 1667, qui supprimait à jamais le slathoudérat en Hollande. Mais le peuple était orangiste presque partout, et la grande majorité des états provinciaux penchait du même côté. Déjà en 1665, lors de la guerre avec l'Angleterre, cinq provinces avaient demandé la capitainerie générale pour Guillaume; l'influence delà Hollande, bien que son opposition ne fut soutenue que par Utrecht, empêcha le vote d'aboutir, et on se borna à déclarer le jeune prince enfant de VEtat. A l'approche de l'invasion française, la pression devint plus forte ; toutes les provinces, sauf la Hollande, réclamèrent pour Guillaume la capitainerie générale perpétuelle; Jean de Witt réussit encore à ne lui faire donner le commandement militaire que pour la campagne de l'année. Les désastres qui suivirent annulèrent cependant l'autorité du grand-pensionnaire; le 2 juillet 1672, la Zéelande proclamait tumultueusement le prince d'Orange stathouder, général et amiral à vie de la province; la Hollande l'imitait le surlendemain et quelques jours plus tard les Etats généraux le nommèrent capitaine et amiral général à vie de l'union.

Comme la Frise et Groningue avaient leur stathouder en la personne de Henri-Casimir de la branche de Nassau-Diez, et que les trois autres provinces étaient à ce moment entre les mains de l'ennemi, la restauration de la branche de Nassau- Orange en resta là pour le moment; mais, immédiatement après la retraite des Français, Guillaume, qui dans l'intervalle avait chargé sa mémoire d'une honte éternelle en laissant la

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populace de la Haye massacrer Jean de Wilt et son frère Corneille (20 août 1672), reçut le stathoudérat en Utrecht, Gueldre et Overyssel aussi, et bientôt après (1674) d'une part les états des cinq provinces, auxquelles cette fois-ci la Hollande elle-même donna l'exemple, d'autre part les Etats généraux déclarèrent héréditaires pour sa postérité masculine tant les stathoudérats provinciaux que la capitainerie générale de l'union. Les pouvoirs de ces charges étaient en même temps étendus et amplifiés, si bien qu'aussi longtemps qu'il vécut, Guillaume UI exerça une autorité incontestée, parfois même tyrannique, dans la république néerlandaise, dont les états généraux et particuliers étaient à son absolue dévotion; lorsque plus tard il fut appelé au trône britannique dans des conditions qui limitaient fortement sa prérogative, on l'appelait plaisamment, en renversant ses titres, roi des Pays-Bas et stathouder d'Angleterre.

La toule-puissance de Guillaume III dans les Provinces- Unies qui, à défaut d'une grande armée, avaient une marine redoutable et les meilleures finances de l'Europe, lui permit do faire de la république le boulevard de l'indépendance de l'Europe contre les velléités de monarchie universelle de Louis XIV. Il ne put, il est vrai, dans les années qui suivirent immédiatement la pacification de Nimègue, empêcher les usurpations que le roi de France se permit en pleine paix en Allemagne et en Italie, ni même mettre complètement à couvert de ses entreprises les Pays-Bas espagnols, où les intérêts de l'union étaient plus directement engagés; mais, exploitant la crainte universelle qu'inspirait le cabinet de Versailles, sa profonde politique réussit à réunir dans la ligue d'Augsbourg (1686) la majeure partie des puissances européennes, tant catholiques que protestantes, et à faciliter ainsi le succès de la révolution d'Angleterre de 1688, qui le substitua sur le trône des Iles Britanniques à son beau-père, Jacques II Stuart, le protégé de Louis XIV (1689). La partie dorénavant était plus qu'égale et les provinces belges en profitèrent : la paix de Ryswyk (1697) leur restitua tous les territoires que la

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France s'était annexés depuis 1680 en dehors des traités, comme Luxembourg et Ghiny, ou même au mépris des traités, comme Courtrai.

Quelques années à peine après ces restitutions, de peu d'importance d'ailleurs en comparaison de tout ce qu'elles avaient perdu, elles passèrent dans leur ensemble à une nouvelle dynastie. Charles II, le dernier descendant mâle de Philippe II, étant venu à mourir en 1700 sans laisser de postérité, son petit-neveu, le deuxième pelit-fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, lui succéda, sous le nom de Philippe V, dans ce qui restait du vieil héritage bourguignon comme dans toutes ses autres possessions d'Europe et d'Amérique. Les Provinces- Unies se trouvèrent ainsi momentanément les voisines immédiates, sinon de la France, du moins de la maison de Bourbon; mais cette dangereuse proximité ne fut pas de longue durée.

La guerrre de succession d'Espagne, engagée par les Habsbourg autrichiens avec l'aide d'une vaste coalition à la tète de laquelle se trouvaient les deux puissances maritimes, tourna peu à peu au désavantage de la France et de l'Espagne ; dès l'année 1706 la bataille de Ramillies livra à leurs adversaires tous les Pays-Bas méridionaux sauf Luxembourg et Namur, et les traités d'Ulrecht (1713), de Rastadt et de Baden (1714) en attribuèrent la totalité à l'empereur Charles VI, à l'exception de la Gueldre supérieure, dont il ne lui resta qu'un lambeau, tandis que la majeure partie (avec la ville de Gueldre) devenait prussienne, et que la forteresse de Venlo était adjointe aux pays de généralité hollandais; encore y réincorpora-t-on, en guise de dédommagement, Furnes, Ypres, Poperinghe, Warneton et Tournai, qui en avaient été distraits au profit de la France par les traités d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue. Les Pays-Bas espagnols, dont une cession non suivie d'effet faite par Philippe V à l'électeur dépossédé de Bavière Maximilien-Emmanuel (2 janvier 1712) avait manqué faire des Pays-Bas bavarois, devinrent de la sorte les

Pays-Bas autrichiens; mais ce fut sous certaines conditions stipulées au profit des Provinces-Unies. Celles-ci en efTet, en dehors de la cession de Venlo et de celle de quelques parcelles de territoire flamand nécessaires pour pouvoir mieux mettre sous eau en temps de guerre les abords des bouches de l'Escaut, furent par les négociateurs d'Utrecht investies du droit de garnison dans un certain nombre de forteresses belges, qui devaient leur constituer une première liene de défense contre la France; ce furent, en vertu du traité des barrières^ signé à Anvers le lo novembre 1745 et peu modifié par une convention postérieure de 1718, les places de Xamur, Tournai, Menin, Warneton, Ypres, Fort de Knocke, Furnes, partiellement aussi celle de Dendermonde. Depuis la paix d'Utrecht jusqu'aux guerres de la Révolution française, c'est-à-dire pendant la majeure partie du xvni'^ siècle, les Pays-Bas tant autrichiens que néerlandais conservèrent à peu près sans variation les limites ainsi fixées. La guerre de succession d'Autriche, la seule où les uns et les autres furent le théâtre des hostilités, n'y changea absolument rien, la paix d'Aix-la-Chapelle (1748) n'ayant rien laissé à la France de toutes ses conquêtes en Belgique et dans les pays de généralité; les querelles des Provinces- Unies avec Joseph II n'aboutirent qu'à des modifications de frontières fort insignifiantes. L'empereur supportait avec une impatience naturelle la présence de garnisons hollandaises dans les villes de la barrière, qui en grande partie étaient restées démantelées depuis la campagne de 1745, et pour lesquelles d'ailleurs sa propre puissance militaire ainsi que l'alliance intime qui l'unissait à la France étaient de bien meilleures garanties que la protection, dorénavant quelque peu dérisoire, de la république néerlandaise, singulièrement déchue de son ancienne importance; il s'en débarrassa par un coup d'autorité (1781), puis trancha non moins sommairement certaines contestations de frontières entre les deux Flandres, hollandaise et autrichienne. Les Provinces-Unies, alors engagées dans la guerre d'Amérique, s'exécutèrent;

mais lorsque leur remuant voisin, non content de leur demander de nouvelles concessions en Flandre, réclama même Maastricht en vertu de la convention de 1G73 dont il a été question plus haut, en ne leur laissant pas d'autre alternative pour échapper à ses exigences que celle de lui accorder la liberté de l'Escaut, dont il prétendait user immédiatement, elles tinrent bon au risque de s'attirer la guerre (1784). L'intervention amicale de la France les tira de ce mauvais pas : le traité de Fontainebleau du 8 novembre 1785 supprima définitivement les barrières hollandaises, laissa à la Belgique les forts de Lillo et de Liefkenshoek sur l'Escaut, et assigna à l'empereur une forte indemnité pécuniaire; mais il maintint la fermeture de l'Escaut telle que l'avait établie la paix de Westphalie et ruina ainsi le grand projet de Joseph II de faire d'Anvers un port de commerce rival de celui d'Amsterdam.

A côté de cette nullité presque complète de l'histoire territoriale des Pas-Bas pendant le xvni'' siècle, certains mouvements intérieurs qui successivement ont agité leurs deux moitiés, en en modifiant la constitution d'une façon plus ou moins durable, sont de nature à attirer d'autant plus l'attention. Au milieu du siècle, la république septentrionale s'achemine pour la troisième fois vers la monarchie, sous les auspices d'une nouvelle branche de la maison de Nassau; à la veille de la Révolution française, les provinces méridionales se réveillent d'un sommeil politique deux fois séculaire et manquent constituer à leur tour une république fédéralive analogue à celle des Sept Provinces.

Nous avons vu plus haut avec quel enthousiasme le peuple néerlandais avait, au milieu des terreurs de l'invasion française, acclamé le stalhoudérat de Guillaume III, et avec quelle autorité vraiment souveraine celui-ci l'avait exercé toute sa vie durant; mais il s'éteignit avec lui, quand il vint à mourir au commencement de la guerre de succession d'Espagne (1702), sans laisser de postérité de sa femme Marie d'Angleterre, la fille aînée de Jacques II, morte dès 1694. A

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défaut de descendant mâle appelé de droit à lui succéder, Guillaume aurait désiré assurer après lui le stathoudérat des cinq provinces de Hollande, Zéelande, Utrecht, Gueldre et Overyssel, et la capitainerie générale de l'union, à un sien cousin, le prince de Nassau-Diez Jean-Guillaume-Frison, de cette li£rne cadette issue du frère de Guillaume le Taciturne, Jean de Nassau, qui depuis un siècle exerçait héréditairement le stathoudérat en Frise, en y ajoutant le plus souvent celui de Groningue. Mais, bien que le jeune prince descendit également du fondateur de la république néerlandaise par sa grand'mère paternelle, qui était la seconde fille du prince d'Orang^e Frédéric-Henri, il ne fut ni agréé du vivant de Guillaume III comme son héritier présomptif, ni après sa mort appelé à le remplacer, sous prétexte que son jeune âge (il n'avait que dix ans en 1702) l'en rendait incapable, en réalité parce que le parti aristocratique, anliorangiste, qui était resté fort puissant en Hollande et dont le mécontentement causé par le gouvernement autocratique de Guillaume avait relevé le crédit dans les autres provinces, se voyait assez fort pour ressaisir le pouvoir. Les dignités de Guillaume restèrent donc vacantes et, comme au temps de Jean de Witt, le grand-pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui d'ailleurs dans la politique extérieure suivit fidèlement les errements du feu stathouder-roi, eut l'influence prépondérante dans les Étals généraux.

Il est probable cependant que, si Jean-Guillaume-Frison eût vécu, il eût à l'héritage patrimonial néerlandais et au titre de prince d'Orange de la branche aînée de sa famille ajouté son héritage politique aussi, parce que le courage brillant qu'il déploya, encore adolescent, dans la guerre de succession d'Espagne, lui assura promptement les sympathies populaires, même en dehors du parti orangiste proprement dit; l'accident qui le fit se noyer dans le Moerdyk (1711), au moment oii il allait conférer à la Haye avec son cousin le premier roi de Prusse, relativement à la succession personnelle de Guillaume III qu'ils revendiquaient tous les deux,

remit la restauration du slalhoudérat dans les provinces principales à une époque fort éloignée. Son fils Guillaume ne vint en effet au monde qu'après sa mort (1711), et si la Frise reconnut l'enfant au berceau comme son stathouder héréditaire, s'il devint peu d'années après stathouder de Groningue (1718) et même de Gueldre (1722), dans les quatre autres Etats les petites oligarchies municipales surent empêcher jusqu'en 1747 une résolution pareille. En cette année enfin l'invasion des Provinces-Unies par les armées de Louis XV, qui dans la seconde période de la guerre de succession d'Autriche venait de s'emparer de la Belgique entière, motiva une révolution analogue à celle qui jadis avait porté au pouvoir Guillaume III; elle fut même plus prompte et plus complète, quoique le danger fût beaucoup moindre. Cette fois-ci encore ce fut la Zéelande qui donna l'exemple (fin avril 1747); quelques jours après (2 mai), les états de Hollande proclamaient à l'unanimité le prince Guillaume stathouder, capitaine général et grand amiral de leur province, et étaient à leur tour imités par ceux d'Overyssel et d'Utrecht; puis les Etats généraux le mettaient à la tête de l'armée et de la flotte de l'union, le nommaient gouverneur général supérieur des Indes néerlandaises, et finissaient (octobre 1747) par déclarer le stathoudérat de toutes les Sept Provinces héréditaire dans sa descendance tant masculine que féminine : c'était la monarchie héréditaire, sauf le titre souverain.

Le nouvel établissement, qui ne fut cependant pas consolidé par des victoires comme celui de Guillaume III, car la proclamation de Guillaume IV n'empêcha pas le maréchal de Saxe de s'emparer de Bergen-op-Zoom et de Maastricht et les Provinces-Unies ne durent qu'à leurs alliés d'être restituées au traité d'Aix-la-Chapelle dans tous leurs territoires, se trouva assez solide pour résister aux embarras d'une longue minorité, quand dès 1751 Guillaume V succéda, à l'âge de trois ans seulement, à son père Guillaume IV ; le stathoudérat fut sans difficulté exercé en son nom, d'abord par sa mère Anne d'Angleterre, la fille de George II, puis, après la

mort de celle-ci, par son tuteur le duc Louis-Ernest de Brunswick-Wolfenbultel, auquel il en laissa le pouvoir longtemps encore après avoir atteint sa majorité. Plus tard, lorsque au lendemain de la révolution d'Amérique l'ancien parti républicain, tranformé en parti patriote, recommença les vieilles querelles et força même le stalhouder, en le privant de toute autorité militaire, à quitter la Haye et la province de Hollande, son triomphe fut de courte durée. Il avait trop compté sur la protection française que semblait lui assurer Talliance de Fontainebleau du 40 noA'embre 1783; l'Angleterre et la Prusse prirent fait et cause pour le stalhouder, qui appartenait à la maison de Hanovre par sa mère et qui avait épousé une nièce de Frédéric H ; et tandis que la France se contentait de réunir une armée d'observation à Givet, une armée prussienne sous les ordres de ce même duc de Brunswick Charles- Guillaume-Ferdinand, qui quelques années plus tard hâtait la chute du trône de Louis XVI en envahissant la Champagne, entrait sur le territoire hollandais sous prétexte de venger, au nom du roi Frédéric-Guillaume II, sa sœur la stathouderesse insultée par les patriotes, n'y trouvait presque pas de résistance, et facilitait la restauration pure et simple de Guillaume V dans tous ses pouvoirs (septembre 1787). Les choses restèrent en l'état jusqu'au bouleversement général de l'Europe occidentale par les progrès de la Révolution française; alors le stathoudérat sombra avec l'ancienne union elle-même; mais le résultat final des transformations successives que subirent les Provinces-Unies pendant les vingt années suivantes, fut, comme nous allons le voir dans le chapitre sui-. vaut, sa victoire définitive, par l'avènement du fils du dernier stathouder héréditaire comme roi constitutionnel des Pays-Bas. Le mouvement patriote des Provinces-Unies, dont il vient d'être question, se rattachait intimement aux tendances politiques générales de la fin du xvni" siècle; la révolution presque contemporaine des provinces du Sud fut d'une nature complètement différente : elle fut faite en effet au nom des idées politiques et religieuses du moyen âge contre un

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monarque philosophe et réformateur. Pour la comprendre, il faut se rappeler que lorsque Alexandre Farnèse regagna à l'Espagne les Pays-Bas méridionaux, il ne leur demanda qu'une seule chose, la restauration complète du catholicisme, et que pour tout le reste il leur laissa la pleine et entière jouissance de leurs privilèges politiques, administratifs et judiciaires, si imprudemment attaqués par Philippe II au début de son règne. Grâce à cette politique habile, depuis lors invariablement suivie par les rois castillans et par leurs premiers successeurs autrichiens, s'était établi et maintenu pendant deux siècles un accord fort rarement troublé entre les gouvernants et les gouvernés; la Belgique était devenue à la grande satisfaction de ses souverains habsbourgeois une citadelle de la foi catholique; par contre, chacun des pays qui en faisaient encore partie après les conquêtes néerlandaises et françaises du xvn" siècle, avait conservé, sous la garantie de ses états provinciaux, son existence autonome, et se gouvernait d'après la teneur de ses vieilles chartes et franchises, parmi lesquelles la. joyeuse entrée de Brabant tenait le premier rang. Les choses en étaient encore là à la mort de Marie-Thérèse, qui n'avait introduit dans ses États que les réformes les plus indispensables; elles changèrent complètement de face quand son fils aîné et successeur Joseph II, dans son ardeur de réorganiser de fond en comble la monarchie autrichienne, blessa profondément tous les sentiments religieux et toutes les affections patriotiques de ses sujets des Pays-Bas, en s'atlaquant à la fois à l'omnipotence du clergé et aux privilèges provinciaux. Il s'engageait ainsi dans la même voie que jadis Philippe II, quoique les motifs qui l'inspiraient fussent fort différents; le résultat aussi fut le même, à savoir un mécontentement universel d'abord, un soulèvement formel ensuite. Il put, sans rencontrer une résistance ouverte, supprimer un certain nombre de couvents, défendre les appels au saint-siège, réglementer l'enseignement théologique; mais lorsque, après avoir en vain essayé de se défaire des Pays- Bas en les échangeant contre la Bavière (1785), il entreprit

d'en bouleverser toute l'organisalion administrative et judiciaire par ses ordonnances de 1787, l'opposition fut assez vive pour l'engager à les reprendre au moins en partie; et quand, dans une nouvelle contestation à propos des subsides (1789), il crut pouvoir trancher dans le vif et supprimer les états de Hainaut et de Brabant qui les avaient refusés, il ne réussit qu'à provoquer dans le pays entier une explosion violente, que dirigeait en apparence l'avocat Van der Noot, en réalité le cardinal-archevêque de Matines.

Les troupes autrichiennes furent successivement chassées de toutes les provinces, à l'exception du Luxembourg, et quatre semaines après leur expulsion de Bruxelles (13 décembre 1789), les députés du Brabant, de la Flandre, du Hainaut, de Namur, de Matines, d'Anvers, de la Gueldre autrichienne et du Limbourg autrichien, réunis en congrès dans la capitale du pavs, signaient l'acte fédéral de la nouvelle république des Etats-Unis belgiques (11 janvier 1790). Bientôt cependant la faction cléricale et aristocratique, qui disposait des classes inférieures, se brouilla avec ses alliés d'un jour, les patriotes démocrates qui réclamaient la liberté comme à Paris; d'autre part, le rétablissement de l'ancienne constitution par l'empereur Léopold II qui venait de succéder à son frère Joseph II, et sa garantie par le congrès de La Haye où les plénipotentiaires de la Prusse et des deux puissances maritimes s'étaient réunis aux ministres autrichiens, enlevèrent à l'insurrection son principal prétexte; une dernière tentative de séparation faite par la proclamation de l'archiduc Charles, troisième fils de Léopold, comme grand-duc héréditaire des Pays-Bas, n'aboutit pas; les régiments autrichiens réoccupèrent sans coup férir les différentes provinces (novembre, décembre 1790); et de la sorte, après cet intermède tragi-comique qui avait duré juste une année, la Belgique revint, aux vieilles conditions, sous le sceptre des Habsbourg. Ce ne fut pas pour longtemps toutefois : déjà avait commencé la Révolution française, dont un des premiers résultats extérieurs allait être l'incorporation au territoire français de la totalité des Pays-Bas autrichiens.

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