‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 20 sur 168 · ADMINISTRATION DU GRAND-ÉLECTEUR · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DU GRAND-ÉLECTEUR

de la Basse-Silésie, Brieg, Liegnilz et Wohlau : à cette date en effet était mort, sans laisser d'héritiers de son sang, leur dernier souverain parliculier, le Piast George-Guillaume, dont l'un des prédécesseurs, le duc Frédéric, avait en 1537 conclu avec l'électeur de Brandebourg Joacliim II Hector un pacte de confraternité pour leurs possessions silésiennes respectives. Sans doute le pacte en question avait été annulé au lendemain de la guerre de Smalcakle (lo47) par le roi de Bohême et duc suprême de la Silésie, Ferdinand P'' de Habsbourg; mais là, comme à Jaegerndorf, la maison de Brandebourg avait toujours réservé ses droits, et Frédéric-Guillaume fit mine de vouloir les revendiquer contre l'empereur Léopold I" qui, après la mort du dernier duc, avait réuni les trois duchés à la couronne de Bohême, en leur qualité de fiefs vacants. Ce sont les mêmes droits qui furent opposés plus tard à Marie-Thérèse, avec l'énergie et le succès que chacun sait, par l'arrière-petit-fils du grand-électeur; quant à lui, il n'employa que les voies diplomatiques, et finit par se contenter du plus mince des résultats. Bientôt, en effet, dégoûté de l'alliance française par la révocation de l'édit de Nantes, désireux d'ailleurs de gagner la cour de Vienne en faveur de ses stipulations testamentaires, dont nous parlerons tout à l'heure, il revint à l'alliance impériale et accepta par le traité secret de Berlin (1686), comme récompense unique à toutes ses prétentions, le cercle de Schwiebus, petit territoire de la Basse-Silésie, enclavé entre la Nouvelle-Marche, le duché brandebourgeois de Grossen et la Grande-Pologne; encore son fils aîné, le prince électoral Frédéric, s'engageaitil au même moment à le restituer plus tard, afin d'empêcher la cour impériale de ratifier le testament paternel.

Les négociations relatives aux duchés silésiens sont les dernières qui aient marqué le long et laborieux règne de Frédéric-Guillaume 1"; l'appréciation de l'activité multiple dugrand-électeurserait cependant incomplète, si nous n'ajoutions quelques mots sur l'organisation toute nouvelle qu'il

donna à ses États. Contemporain de Louis XIV, lui aussi il aurait pu dire : « L'État, c'est moi », car il établit son autocratie sur l'humiliation des états provinciaux dans tous ses territoires, brandebourgeois, prussiens, poméraniens, saxons et westphaliens. Mais ce ne fut que pour déployer plus librement les ressources d'un talent administratif supérieur, grâce auquel il développa toutes les forces vives de son peuple et créa tous les ressorts qui constituent le mécanisme savant des États modernes. Il activa l'agriculture par l'appel de colons allemands et hollandais, fonda des manufactures avec l'aide des réfugiés français de la révocation de l'édit de Nantes, profita de sa position comme directeur du cercle de Westplialie pour créer une société de commerce maritime à Emden en Ostfrise; et d'autre part il quadrupla ses revenus, porta son armée permanente à 24 000 hommes, et, fait unique dans l'histoire des Hohenzollern avant l'époque contemporaine, voulut avoir des vaisseaux de g;-uerre et des colonies : le nom du Grand-Frédéricsbourg- sur la Côte d'Or en Guinée rappelle jusqu'aujourd'hui le souvenir de cette tentative prématurée.

En résumé, et pour ne faire ressortir que les résultats obtenus (nous avons fait nos réserves relativement aux moyens employés pour les atteindre), le grand-électeur a relevé le Brandebourg- d'une ruine presque complète et l'a agrandi assez notablement pour en faire le territoire allemand le plus important après les terres héréditaires impériales; il a acquis à sa maison la souveraineté en Prusse et a réuni en un même Etat, sous un g-ouvernement commun, des provinces qui jusqu'à lui manquaient de toute cohésion; il a, en intervenant dans les g-randes alTaires du temps, fait pour la première fois connaître à l'Europe entière le nom de sa dynastie. Il est le premier fondateur de la monarchie prussienne moderne, le précurseur par excellence du grand-roi, et celui-ci n'a fait que lui rendre justice, quand devant son cercueil il disait aux officiers qui l'entouraient : « Messieurs, celui-ci a fait beaucoup ! »

La prudence et la sagacité de Frédéric-Guillaume I"

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s'étaient cependant démenties en une occasion importante, sur la fin de ses jours : sa faiblesse paternelle pour les enfants qu'il avait eus d'un second lit lui avait dicté en 1686 un testament qui leur assurait des apanages indépendants; c'était même, nous l'avons dit, pour assurer l'appui de la cour de Vienne à cette infraction à Tordre de succession établi par Albert l'Achille, qu'il s'était montré de si facile composition dans l'arrangement relatif à ses prétentions silésiennes. Par bonheur pour l'intégrité de la monarchie à peine constituée, son fils aîné était bien décidé à ne pas partager avec ses frères; lui aussi il avait négocié avec les hommes d'État autrichiens et, sans crainte de ce côté, il annula au lendemain de la mort du grand-électeur le testament paternel, en invoquant les lois domestiques de la maison de Brandebourg, seules capables de maintenir la grandeur et l'éclat de la dynastie. Les princes cadets se résignèrent à une renonciation pure et simple (1692), et leur descendance a subsisté un siècle entier sans jamais causer d'embarras à la ligne régnante.

Le règne de Frédéric III, qui succéda ainsi seul à tout l'héritage paternel, pivote pour ainsi dire pendant les vingtcinq années qu'il a duré (1688-1713) autour d'un seul et même événement, l'acquisition du titre royal pour la maison de Hohenzollern. Fastueux et magnifique, admirateur passionné de la pompe et de l'étiquette, Frédéric, qu'on a surnommé le Fat, ne songea depuis le jour de son avènement qu'à échanger son chapeau électoral contre une couronne de roi, puis, la dignité royale obtenue, à la faire reconnaitre par l'Europe entière. Sa vanité personnelle, surexcitée par l'avènement successif de ses parents et voisins Guillaume de Nassau et Auguste de Saxe aux trônes d'Angleterre et de Pologne, fut le mobile principal auquel il obéit dans cette poursuite acharnée de la royauté; on ne saurait nier cependant que la politique y a largement trouvé son compte : si ce titre royal a coûté cher au premier roi de Prusse, il a rapporté bien davantage à ses successeurs.

A défaut du pape, qu'un prince hérétique et spoliateur de l'Église ne pouvait guère songer à invoquer, l'empereur seul avait qualité, comme chef suprême de la chrétienté, pour élever un État au rang de royaume; telle était du moins la théorie transmise par le moyen âge aux temps modernes. Ce fut donc du côté de Vienne que, dès le début du règne, furent diriaées les intrigues et les complaisances des ministres brandebourgeois et de l'électeur lui-même; le cabinet de Berlin ne refusa aucune demande de l'empereur et multiplia pendant des années les subsides en hommes et en argent pour les deux guerres que l'Autriche soutenait à la fois contre Louis XIV et contre les Ottomans. La grande affaire n'en fut cependant que médiocrement avancée; les négociations poursuivies entre les deux cours en 1694 et en 1695 n'aboutirent, en dehors de la rétrocession du cercle de Schwiebus par l'électeur et de l'ouverture en sa faveur d'une expectative impériale sur la principauté d'Ostfrise et sur divers comtés ou seigneuries en Souabe et en Franconie, qu'à la reconnaissance du titre ducal en Prusse, et encore avec des réserves relatives aux droits de l'ordre Teutonique. Puis vinrent la paix de Ryswyk et la bataille de Zenta; l'Autriche respira plus librement, et se montra d'autant moins disposée à conclure. Il fallut, comme le prouvent éloquemment les dates, les graves préoccupations causées par la question de la succession espagnole, pour faire taire enfin tous les scrupules et vaincre les dernières hésitations; c est en mars i"00 que fut signé entre la France et les puissances maritimes le traité de partage de la monarchie espagnole; en juillet 1700, la conférence des ministres impériaux admettait en principe la royauté prussienne; la mort de Charles II est du 1" novembre 1700 et ne fut même connue à Vienne que le 18; mais elle était prévue, et dès le 16 avait été conclu lé traité secret par lequel l'empereur Léopold I" s'engageait, pour le cas que l'électeur se fît couronner roi pour la Prusse, à le reconnaître comme tel dans et hors l'empire.

Frédéric III n'attendit que le temps strictement réclamé

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par les préparatifs de la fête pour procéder à un couronnement si longtemps et si ardemment désiré. Le 15 janvier 1701, les hérauts d'armes parcouraient les rues et les places de sa capitale prussienne, Koenigsberg-, en proclamant le nouveau roi Frédéric P""; trois jours après, le 18 janvier 1701, il plaçait lui-même la couronne sur sa tête et recevait ensuite le sacre des mains de deux évoques, qu'il venait de nommer à cette intention. La nouvelle royauté, à l'avance reconnue par l'empereur, le fut, immédiatement ou peu de temps après le couronnement, par toutes les puissances engagées dans l'une ou l'autre des deux coalitions qui s'étaient formées contre Louis XIV et contre Charles XII, c'est-à-dire d'une part par l'Angleterre, la Hollande et l'empire, de l'autre par le Danemark, la Pologne et la Russie; et comme la Confédération helvétique et la Suède ne tardèrent pas à imiter leur exemple, Frédéric I" se trouva au bout de peu d'années reconnu comme roi par la majeure partie de l'Europe. Ce n'était pas comme roi de Prusse cependant, ce n'était que comme roi en Prusse; car le titre royal n'avait été appliqué qu'au duché souverain de Prusse, non aux possessions d'empire, qui restaient sous la suzeraineté de l'empereur.

En dehors de cette concession d'étiquette faite aux susceptibilités de la cour impériale, le nouveau roi en avait consenti bien d'autres, plus sérieuses, pour arracher son consentement au cabinet de Vienne. Il avait renoncé à ses créances sur l'empereur, jusqu'à concurrence de six millions d'écus; il s'était engagé à fournir un corps auxiliaire de 10 000 hommes pour soutenir les droits de l'Autriche à la succession espagnole; il avait prodigué les promesses d'obédience perpétuelle vis-à-vis de Sa Majesté Césarienne. Peutêtre était-il sincère dans ces protestations de dévouement éternel; mais par la force des choses l'acquisition d'une couronne royale par les Ilohenzollern préparait leur antagonisme avec les Habsbourg. Comme situation politique, sinon comme importance réelle, le royaume en Prusse prima promptement

l'électorat de Brandebourg; la monarchie entière des HohenzoUern tendit naturellement à se constituer en dehors des vieilles formes du saint-empire. Le prince Eugène voyait bien et loin dans l'avenir si, comme on le prétend, il a dit, en parlant du traité secret de 1700, que « l'empereur devrait faire pendre les ministres qui lui avaient donné un conseil si perfide »; il est incontestable, en effet, que la vanité de Frédéric I" a singulièrement contribué à frayer le chemin au génie de son petit-fils.

Pour le moment cependant rien ne paraissait changé dans les relations du suzerain impérial et de son royal vassal. Pendant toute la durée de la guerre de la succession d'Espagne, le cabinet de Berlin montra une dévotion entière à la personne de l'empereur et une subordination complète à la politique autrichienne; l'infanterie prussienne^ que commençait déjà à diriger le prince Léopold de Dessau, prit une part active et glorieuse aux campagnes dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Italie même. Cette union étroite avec l'Autriche ne fut pas d'ailleurs sans profit : elle permit à Frédéric I" de recueillir la majeure partie de la succession personnelle du stathouder des Pays-Bas et roi d'Angleterre Guillaume de Nassau-Orange, et assura à son fils Frédéric- Guillaume l" un dédommagement suffisant pour le reste.

Le premier roi de Prusse était le cousin germain de Guillaume III par sa mère Louise-Henriette d'Orange, fille aînée du stathouder Frédéric-Henri, et par suite son plus proche parent. A la mort du roi d'Angleterre (19 mars 1702), il prit par conséquent le litre de prince d'Orange; mais il trouva en face de lui une double compétition. Louis XIV revendiqua comme suzerain la principauté d'Orange, qu'il avait déjà séquestrée comme terre ennemie, et les propriétés néerlandaises furent, en vertu du testament du feu roi, occupées, avec l'assentiment des Etats-Généraux, au nom du jeune prince Jean-Guillaume-Frison de Nassau-Diez, stathouder de Frise, le petit-fils d'une fille cadette de Frédéric-

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