FRÉDÉRIC II
son futur héritier. D'autre part, on aurait le plus grand tort de se représenter Frédéric à la veille de son avènement comme le bel esprit français, sans goût pour les occupations sérieuses, ennemi de la profession militaire, qui dix ans auparavant avait excité le courroux du rigide Frédéric-Guillaume; il continuait à plaisanter la religion, à jouer de la flûte et à composer de mauvais vers, comme il n'a cessé de le faire jusqu'à sa mort; mais, moitié condescendance pour son père, moitié sentiment de ses devoirs futurs, il avait depuis sa captivité de Custrin commencé à s'initier aux mystères de l'armée et de l'administration. Si de Rheinsberg ou de Berlin il correspondait avec Yoltaire, s'il réfutait Machiavel dans un livre où le futur conquérant de la Silésie condamnait toute conquête au nom de la justice absolue et faisait de Marc- Aurèle l'idéal des monarques, il se préparait aussi par les études les plus sérieuses à son rôle de roi, suivait avec une attention passionnée les complications de la politique européenne et méditait à l'avance sur le meilleur parti qu'il pourrait tirer de l'armée et du trésor paternels, quand il aurait eu le bonheur cV avoir le malheur de perdre son père!
Aussi se trouva-t-il prêt à l'heure voulue, et put-il prendre immédiatement, au grand étonnement des généraux et des ministres du feu roi, la direction minutieuse des affaires civiles et militaires, dont il ne devait pas se dessaisir un seul jour pendant un règne de quarante-six ans (n40-n86). La monarchie prussienne, telle que la lui laissait Frédéric- Guillaume I", ne comprenait guère que deux millions et demi d'habitants, répartis sur environ 120 000 kilomètres carrés; encore le mauvais lotissement des provinces, qui faisait que le grand railleur Yoltaire appelait son royal ami le roi des lisières, diminuait-il singulièrement, au point de vue militaire, la valeur de l'héritage. Elles ne formaient un groupe un peu compact que sur l'Elbe et sur l'Oder, où la Marche, la Poméranie, Magdebourg et Halberstadt se suivaient sans interruption depuis le Ilarz jusqu'à la Baltique; la Prusse prussienne, qui ne commençait qu'à la Yistule pour finir au
-il LA MONARCHIE PRUSSIENNE.
delà du iXiémen, était non seulement coupée de la Poméranie, mais aussi profondément échancréc par la Prusse polonaise; les pays westphaliens du Weser, de TEms et du Rhin, iMinden, Ravensberg, ïecklenburg, Lingen, la Mark, Clèves, Meurs, Gueldre, étaient comme perdus au milieu d'une foule de territoires étrangers; Neuchàlel et Vallengin ne pouvaient compter que pour mémoire. Mais le trésor de Frédéric-Guillaume P"" contenait neuf millions d'écus; dans les casernes il y avait plus de 80 000 soldats, que Frédéric augmenta immédiatement de 20 000 recrues, en remplaçant les géants paternels par des hommes moins grands et moins chers; et de plus le nouveau roi avait, ce qui avait manqué à son prédécesseur, l'envie de se servir de son argent et de son armée, et le talent pour le faire avec succès.
Les visées ambitieuses de Frédéric II parurent d'abord dirigées sur les pays rhénans. Là la question de la succession de Juliers, Berg et Ravenstein, qui avait préoccupé son père pendant toute la seconde moitié de son règne, restait en suspens; il dirigea de ce côté ses premières négociations, tout en cachant peu son intention de faire valoir ses droits par les armes, le cas échéant. En attendant il fit sentir énergiquement à l'évèque de Liège que le temps était passé où l'on s'attaquait impunément aux possessions prussiennes; le prélat prétendait que la seigneurie d'Héristal, que Frédéric I" avait acquise dans la succession d'Orange, était de sa souveraineté; le jeune roi entra en armes dans l'évèché (septembre 1740), désarma l'évèque, et puis lui vendit le territoire, qui n'avait aucune valeur pour la Prusse, au prix qu'il fixa lui-même. Bientôt cependant ses vues conquérantes furent ramenées des bords du Rhin à ceux de l'Oder; la mort inopinée de l'empereur Charles VI, arrivée le 20 octobre 1740, moins de cinq mois après son propre avènement, lui ouvrait la perspective tout autrement séduisante de l'acquisition de la Silésie.
Nous avons parlé ailleurs, à propos de l'histoire territoriale
de la monarchie autrichienne, des origines polonaises et de la réunion à la couronne de Bohême de cette vaste et fertile province, qui correspond à toute la moitié supérieure du bassin de l'Oder; il a été question aussi, dans ces mêmes chapitres consacrés à l'Autriche, de sa germanisation partielle et des vicissitudes qu'y avait subies l'établissement de la Réforme. D'autre part, nous avons dit dans les pages précédentes les tentatives faites à plusieurs reprises par les électeurs de Brandebourg, maîtres du cours moyen de l'Oder, pour pénétrer dans la vallée supérieure du fleuve. Nous avons vu que déjà les souverains ascaniens de la Marche avaient momentanément conquis une partie de la Basse-Silésie, et que leur politique envahissante avait été reprise par leurs successeurs <le la maison de llohenzollern, mais aussi que la puissance supérieure de la maison de Habsbourg, maîtresse depuis 1526 de la Silésie comme de tous les autres pays de la couronne de Bohême, leur avait promptement opposé une barrière infranchissable. Il n'était resté au Brandebourg que le pays de Crossen, Zullichau, Sommerfeld et Bobersberg, conquis en 1482 par Albert l'Achille et solennellement inféodé en 1537 par Ferdinand P"" à Joachim II Hector; le duché de Jaegerndorf au contraire et les seigneuries d'Oderberg et de Beuthcn, que les margraves d'Anspach avaient acquis en 1523 et dans les années suivantes, et qui à leur extinction en 1603 étaient devenus l'apanage du second fils de l'électeur Joachim-Frédéric, le margrave Jean-George, avaient été confisqués sur celui-ci en 1621 par l'empereur Ferdinand II, en sa qualité de souverain-duc de la Silésie; quant aux duchés de Brieg, Licgnitz et Wohlau, sur lesquels la maison de Hohenzollern alTectait des droits en vertu du pacte de confraternité conclu en 1537 pour leurs possessions silésiennes respectives entre le Piast Frédéric et l'électeur Joachim I! Hector, ils avaient été, malgré les réserves brandebourgeoises, réunis à la couronne de Bohême à l'extinction de la dynastie piaste en 1675, l'empereur Léopold I" alléguant avec raison que son aïeul Ferdinand I", roi de Bohême et
duc suprême en Silésie, loin de ratifier le pacte de confraternité de 1537, avait dès loi" forcé le duc Frédéric et ses états à y renoncer authentiquement. Le grand-électeur, après avoir songé un instant à faire valoir ses prétentions silésiennes avec l'aide de Louis XIV, les avait formellement abandonnées, par le traité secret de Berlin de l'année 1686, en échange du petit cercle de Schwiebus, et ce cercle lui-même avait été rétrocédé à l'empereur par l'électeur Frédéric III dans le cours des négociations pour la couronne royale.
C'étaient cependant ces droits surannés et problématiques de sa maison, sur Jaegerndorf, Oderberg et Beulhen d'un côté, sur Brieg, Liegnitz et Wolilau de l'autre, que Frédéric II allait mettre en avant à son tour, en profitant de ce que, par négligence ou intentionnellement, l'acte de rétrocession de Schwiebus de l'année 1693 n'avait pas reproduit en termes formels la renonciation aux duchés silésiens, consentie en 1686 par le grand-électeur. Sans doute il ignorait moins que personne que par l'alliance éternelle de Berlin du 23 décembre 1728 son père avait garanti, avec la Pragmatique sanction, la succession intégrale des filles de Charles YI dans l'héritage autrichien; mais son esprit subtil avait réponse à tout : on n'avait pu ni assurer, ni garantir à l'empereur ce qui ne lui appartenait pas, et Charles VI lui-même avait d'ailleurs délié la Prusse de ses engagements, en ne remplissant pas les siens relativement au duché de Berg. Tous ces arguments diplomatiques et historiques, que la chancellerie de Berlin délaya en de longs mémoires, n'étaient au demeurant, on le pense bien, que des prétextes plus ou moins spécieux ; au fond, il ne s'agissait pour le nouveau roi de Prusse que de s'agrandir et de s'arrondir, au milieu des embarras de l'avènement de Marie-Thérèse.
Autant la conduite de Frédéric II fut peu loyale dans l'aiïaire de la Silésie, autant il s'y montra habile et prudent. Lui-même s'est complu à initier la postérité aux moyens peu scrupuleux qu'il employa pour prévenir les autres, pour s arrêter à temps et pour trouver toujours ses avantages; rien de
plus curieux, et de plus immoral aussi, que la souplesse qu'il déploya pour marcher sûrement à son but et satisfaire son seul intérêt dans la compétition de tant d'intérêts divergents. Il débuta par envoyer à Marie-Thérèse un ambassadeur cliarg-é de lui proposer la cession de la Silésie contre la promesse de défendre la Pragmatique envers et contre tous et de fournir immédiatement deux millions d'écus à la reine de Hongrie; mais déjà, la veille du jour où les négociations s'ouvrirent à Vienne, l'armée prussienne avait franchi le Riibicon, c'est-à-dire la frontière (16 décembre 1740), et pendant qu'elles se continuaient, la province entière, où les sympathies des protestants étaient à l'avance acquises aux envahisseurs, passait entre leurs mains, à l'exception de quelques forteresses. Frédéric avait demandé le plus pour avoir le moins et se serait volontiers contenté de la Basse- Silésie, limitrophe de la Marche; mais l'altière et honnête héritière des Habsbourg ne put se faire à l'idée de céder même un pouce de terrain, alors surtout que les hésitations de Flcury permettaient encore d'espérer que la France ne prendrait pas part à la guerre; elle refusa avec hauteur les ouvertures prussiennes, et offrit seulement de ne pas réclamer des dommages-intérêts pour une agression injustifiable!
Dans l'intervalle, les troupes autrichiennes s'étaient réunies, et la première bataille de la guerre fut livrée le 10 avril 1741 à Molhvitz près do Brieg : d'abord assez incertaine pour qu'on éloignât le roi du champ de bataille, elle se termina par une victoire complète de l'infanterie prussienne. La position de Frédéric s'en trouva d'autant affermie; cependant à ce moment encore il hésitait sur l'étendue à donner à ses exigences et retint quelque temps dans son camp les envoyés de la France et de l'Angleterre, qui lui offraient l'un l'alliance, l'autre la médiation de son souverain ; ce ne fut qu'après s'être convaincu que le ministre britannique n'était pas autorisé à lui proposer une cession quelconque, qu'il signa avec le représentant de Louis XV le traité de Breslau du 5 juin 1741, qui lui garantissait, au
nom de la France, la possession de la Basse-Silésie, avec celle de la capitale silésienne, Breslau. Bientôt la cour de Vienne, vigoureusement attaquée du côté de FAutriche et de la Bohême par l'électeur de Bavière et ses auxiliaires français, fut obligée de reconnaître qu'elle avait eu tort de ne pas désarmer à temps le roi de Prusse par quelques duchés silésiens, et, obsédée par le ministère anglais, Marie- Thérèse se résigna à la convention secrète de Klein-Schnellendorf (9 octobre 1741), par laquelle, contre une simple promesse de neutralité, elle s'engageait à son tour à laisser à Frédéric la Basse-Silésie et Breslau.
Était-elle de bonne foi en signant cet engagement? 11 est permis d'en douter; en tout cas, le roi de Prusse, qui jugeait les autres d'après lui-même, ne le crut pas; d'ailleurs il se persuadait de plus en plus qu'il lui fallait la Silésie entière et même le comté bohémien de Glatz pour pouvoir défendre sa nouvelle acquisition ; aussi, sous prétexte que la reine de Hongrie avait violé leur accord en publiant la convention occulte de Klein-Schnellendorf, il reprit les armes au bout de quelques semaines, se lit céder Glatz par l'électeur de Bavière en sa qualité de roi de Bohême, en prit possession, et envahit pendant l'hiver de 1741 à 1742 la Bohême et la Moravie, afin de dégager les Franco-Bavarois. Les négociations avec Marie-Thérèse n'étaient pas interrompues pour cela; elles furent amenées à une conclusion complètement favorable à la Prusse par la bataille de Chotusilz ou Czaslau, à l'est de Prague, celle-ci gagnée par le roi en personne (17 mai 1742); les préliminaires de Breslau, signés sous la médiation et la garantie anglaises le 11 juin 1742 et confirmés par le traité de Berlin du 28 juillet 1742, lui abandonnèrent solennellement la Silésie entière, haute et basse, à la seule exception du pays de montagnes aux sources de la Vistule, de l'Oder et de FOppa, et de plus le comté bohémien de Glatz et la seigneurie moravienne de Katscher : le tout en dehors d'une dépendance féodale quelconque vis-àvis de la couronne de Bohême, dont les droits suzerains
étaient en même temps abolis pour toute terre brandebourgeoise, quelle qu'elle fût.
Cette cession si complète ne désarma pas la méfiance du monarque prussien; non seulement il refusa de prendre l'engagement de venir en aide à la reine de Hongrie contre ses autres ennemis, mais à mesure que la fortune lui revint, il se rapprocha de l'empereur Charles VII et de la France, et quand les succès des armes autrichiennes dans la campagne de 1744 lui parurent menacer la stabilité de sa conquête, il se hâta de rentrer en lice, sans pouvoir donner d'autre excuse à cette reprise des hostilités que le désir de mieux s'assurer la possession de la Silésie par l'adjonction de quelques cercles bohémiens. Cette seconde guerre de Silésie manqua lui être fatale; il débuta, il est vrai, par la prise de Prague, mais bientôt il fut chassé de la capitale bohémienne, puis menacé jusque dans ses Etats héréditaires par une coalition austro-saxonne; il fallut trois nouvelles batailles rangées, à Hohenfriedberg en Silésie (4 juin i~io), à Soor en Haute-Bohême (30 septembre 1745) et à Kesselsdorf en Saxe (lo décembre 174o), pour que Marie-Thérèse renonçât à l'espoir, trop vite conçu, de reconquérir le joyau de sa couronne de Bohême qu'on lui avait ravi : ce ne fut qu'après la troisième qu'elle consentit à se rendre aux instances britanniques et à renouveler, par le traité de Dresde du 2o décembre 1745, la cession de la Silésie dans les termes mêmes de la paix de 1742. Trois ans plus tard, la paix d'Aix-la-Chapelle (18 octobre 1748) mit cette cession sous la garantie de la France et des puissances maritimes.
L'adjonction de la Silésie à la monarchie prussienne fut pour celle-ci un événement d'une importance tout à fait capitale. Ce n'étaient pas en effet les quelques petits duchés et seigneuries, sur lesquels il réclamait des droits douteux, que Frédéric II avait conquis; c'était une vaste province, riche et peuplée, qu'il s'était fait attribuer, sous le prétexte dérisoire de se rembourser des intérêts depuis si longtemps détenus illégalement à sa maison ! Par l'acquisition de près
d'un million et demi de nouveaux sujets et d'un territoire de plus de 33 000 kilomètres carrés, il augmentait son petit royaume dans des proportions inouïes dans l'histoire des conquêtes modernes; l'Oder devenait un fleuve prussien depuis sa sortie des Sudètes jusqu'à son embouchure dans la Baltique; les territoires souverains de la dynastie des HohenzoUern, jusque-là circonscrits dans les limites étroites du duché de Prusse, du duché de Gueldre et de la principauté de Neuchâtel, commençaient à égaler en importance les fiefs d'empire de l'électoral de Brandebourg. La Silésie en effet, pays originairement polonais, n'avait jamais fait partie du corps germanique, auquel ne la rattachait qu'indirectement son union à la couronne de Bohême; Frédéric II prit possession de sa conquête comme duc et comte souverain de Silésie eL de Glatz, et le premier usage qu'il fît de sa souveraineté fut de supprimer les états silésiens, à l'administration financière desquels il avait mis fin dès le début de la guerre.
Les préoccupations plus graves de la conquête de la Silésie décidèrent Frédéric à renoncer (24 décembre 1741) aux droits que la maison de Brandebourg prétendait avoir sur la part palatine de la succession de Juliers, Clèves et Berg, et que lui-même il avait énergiquement affirmés dans les premiers mois de son règne, après que son père en eut fait l'objet principal de son activité diplomatique : lorsque, un an plus tard (31 décembre 1742), la ligne directe des comtes palatins de Neubourg vint enfin à s'éteindre, il laissa sans réclamer le rameau cadet de Neubourg-Sulzbach se mettre en possession, non seulement de l'électoral du Rhin, mais aussi de Juliers, Berg et Ravenstein. L'occasion perdue alors ne s'est jamais retrouvée pour la seigneurie de Ravenstein; quant aux deux duchés de Juliers et de Berg, ils ont depuis été attribués à son second successeur par les traités de 1813.
Par contre, en 1744, c'est-à-dire entre les deux guerres de
Silésie, il réunit à ses Etais la principauté d'Ostfrisc, et prit ainsi pied sur le littoral de la mer du Nord. La nation frisonne, qui depuis le commencement des temps liislori(pios apparaît des deux côtés de la basse Ems et qui dans le cours du moyen âge s'était peu à peu étendue le long de l'océan Germanique depuis le Zuiderzée jusqu'au delà de l'Eider, s'est toujours distinguée parmi les tribus allemandes par un esprit d'indépendance locale extrêmement prononcé; mais, tandis que dans la plupart des cantons occupés par elle l'esprit républicain des paysans et des marins frisons s'opposa avec succès à l'introduction du système féodal, il n'en fut pas de même sur la rive orientale de la basse Ems. Là s'élevèrent au-dessus des cultivateurs, sans cependant les réduire à la servitude, de nombreux seigneurs, dont les capitaineries ou Herrlichkeiten devinrent avec le temps des dignités patrimoniales, héréditaires même pour les femmes. La plus puissante de ces dynasties, celle des chefs de Greetsyhl entre Emden et Norden, se mit à son tour hors de pair avec ses égales de la veille et finit par constituer dans l'Ostfrise proprement dite, c'est-à-dire dans le pays d'Aurich, Emden, Leer, Norden, et dans le pays de Harrlingen (à l'entour d'Esens) qui la continue à l'est, une vraie principauté d'empire : Edzard Cirkséna de Greetsyhl se fit dans la première moitié du xv" siècle reconnaître comme chef suprême de la majeure partie de la contrée, sous prétexte de mieux en défendre les libertés; Ulric Y' entra dans la hiérarchie féodale du saint-empire, en se faisant investir de l'Ostfrise (1434), puis élever au rang de comte d'empire (1464) par l'empereur Frédéric III; Enno IV enfin obtint en 1654 de l'empereur Ferdinand III le titre princier pour lui et ses héritiers.
L'autorité des comtes et princes ostfrisiens n'arriva jamais cependant à être absolue; leurs états limitaient fortement leur puissance. De là des querelles incessantes et par suite des interventions continuelles de tous les voisins : l'une d'entre elles fraya le chemin à l'acquisition de l'Ostfrise par
les Hohenzollern. Le grand-électeur rétablit momentanément l'ordre dans le pays, en sa qualité de directeur du cercle de Westphalie; son fils, l'électeur Frédéric III, argua de ce service pour obtenir de l'empereur Léopold I" l'assurance de la succession éventuelle dans la principauté. C'est celte expectative impériale de 1G94, confirmée à plusieurs reprises, qui permit à Frédéric II de mettre la main sur TOstfrise, lorsque le 23 mai 1744 la famille de Greelsyhl vint à s'éteindre en la personne du prince Charles-Edzard, dont le règne n'avait été qu'une longue succession de troubles; les troupes brandebourg-eoises qui se trouvaient déjà dans le pays en prirent possession au nom de leur maître, et la maison de Brunswick-Lunebourg-, qui avait conclu en 1691 un pacte de confraternité et de succession avec la maison princière, en fut pour ses réclamations et pour le procès qu'elle intenla à la Prusse. L'acquisition de TOstfrise se traduisit pour la monarchie prussienne par une nouvelle augmentation de près de 100 000 âmes; mais le roi n'osa pas procéder à l'ég-ard des libres Frisons comme il l'avait fait en Silésie : il confirma les privilèg-es des états et, chose plus étonnante, il les respecta en effet; seule des provinces prussiennes, l'Ostfrise resta exempte du recrutement militaire.
Les vingt-huit années qui suivirent la conquête de la Silésie et la réunion de l'Ostfrise ne furent marquées par aucun nouvel accroissement de territoire; Frédéric II rétrocéda même en 1748 le comté souabe de Limburg- aux héritiers allodiaux de la famille, dont l'extinction dans les mâles avait valu ce petit territoire à son père, et vendit en 1753 à l'Autriche la lointaine seigneurie de Turnhout, provenant de la succession d'Orange. Cette période de son règne ne fut pas néanmoins, tant s'en faut, perdue pour le développement et la consolidation de la monarchie prussienne; avant et après la guerre de Sept Ans, il travailla sans relâche à mieux l'organiser, à la peupler davantage, à y créer de nouvelles sources de richesse, afin de pouvoir entretenir un