GUERRE DE SEPT ANS
état militaire plus considérable; et surtout cette guerre ellemême, qui fut comme le baptême du feu de la Prusse nouvelle, contribua plus que toute autre chose à lui donner rang" parmà les grandes puissances européennes. Frédéric y défendit en effet sa conquête silésienne contre la majeure partie du continent et sortit de la lutte sans avoir perdu un village; les contemporains éblouis oublièrent les péripéties et les circonstances particulières d'une guerre qui bien des fois plaça la Prusse et son roi sur le bord de l'abîme, pour n'en voir que le résultat final; l'opinion publique se trouva d'accord avec les ministres et les diplomates pour admirer le monarque qui avait victorieusement affronté l'orage, et la gloire militaire de la Prusse lui assura dès lors une place incontestée dans les conseils de l'Europe.
Ce fut Frédéric II lui-même qui provoqua imprudemment les hostilités. Il savait que Marie-Thérèse ne lui avait pas pardonné l'usurpation de la Silésie, et quoique le traité de neutralité et d'alliance signé le 1" mai 1756 à Versailles entre l'impératrice et le roi Louis XV fût formulé en des termes irréprochables, il sentait que le rapprochement des deux grandes puissances, dont la rivalité avait fait jusquelà l'équihbre de l'Europe, suspendait sur sa tête une terrible menace. Il voulut donc cette fois-ci encore payer d'audace et prévenir ses ennemis, envahit sous des prétextes peu sérieux la Saxe, dont il voulait faire sa base d'opérations militaires (septembre 1756), et se donna ainsi incontestablement les premiers torts. Il s'en trouva bientôt sévèrement puni : contre le perturbateur du repos européen, il se forma une coalition, oii à côté de la France et de l'Autriche figuraient la Russie, la Suède et la majorité du corps germanique. Sa perte paraissait inévitable; les traités de Marie- Thérèse avec la tsarine Elisabeth (22 janvier 1757) et avec Louis XV (l*"" mai 1757) prévoyaient, s'ils ne la stipulaient pas, sa ruine complète. Tous les voisins de la jeune et remuante monarchie devaient avoir leur part de la curée : l'impératrice comptait reprendre la Silésie, avec Glalz et
Crossen; elle deslinait Magdebourg- et Halberstadt à la Saxe, la Poméranie de Stetlin à la Suède, Clèves et Gueldre au Palatinat; la Prusse ducale était ofTerte à la Russie; Frédéric était menacé de redevenir un simple margrave de Brandebourg.
Contre des adversaires si nombreux et en partie si redoutables, le roi de Prusse ne pouvait compter, en dehors des ressources fort disproportionnées de ses propres.Etats, que sur les subsides de l'Angleterre et sur le concours armé de quelques Etats secondaires de l'Allemagne septentrionale, Hanovre, Brunswick, Hesse, Saxe thuringienne. Mais il avait son génie militaire, qui ne fut jamais plus étonnant qu'après ses défaites; il avait surtout son invincible opiniâtreté, qui lui permit d'attendre sans désespérer un nouveau sourire de la fortune. Il y eut cependant un moment oii luimême se crut perdu : ce fut lorsque, à peu près abandonné par le cabinet anglais que ne dirigeait plus son admirateur William Pitt, incapable de recruter de nouvelles armées dans un pays épuisé, il vit le cabinet de Saint-Pétersbourg s'acharner à son tour contre lui, avec plus d'animosité presque que ceux de Vienne et de Versailles. Dans cette crise suprême, un coup de hasard, dont sa constance l'avait rendu digne, le sauva par un revirement subit : la tsarine vint à mourir; son successeur Pierre III lui offrit son alliance, et Catherine II qui remplaça son mari au bout de quelques mois refusa du moins de continuer à lui faire la guerre; en même temps les Français quittaient l'Allemagne, par suite de la conclusion de leur paix avec l'Angleterre; et l'implacable Marie-Thérèse dut se résigner à lui laisser une troisième fois la Silésie par la paix d'Hubertsbourg du 15 février 1763, qui rétablissait les choses dans l'état dans lequel elles avaient été avant la guerre. Toutes les provinces prussiennes étaient horriblement ravagées; un quart de million d'hommes valides y avait péri par la guerre, au compte de Frédéric lui-même ; mais l'honneur était sauf, la monarchie intacte, et la gloire immense !