FIN DU REGNE DE FREDERIC II
g-eoises, poméraniennes, saxonnes et silésiennes, et formait avec elles un ensemble continu qui, comme superficie et comme population, représentait environ les neuf dixièmes de la monarchie. Seuls les territoires d'empire du cercle de Westphalie et les petites terres souveraines de Gueldre et de Neuchâtel ne se rattachaient pas au tronc du royaume. C'étaient là des résultats inappréciables; néanmoins, quelle que fût leur portée, ils laissaient toujours la monarchie prussienne à une distance énorme de l'Autriche, de la France, de la Russie, comme superficie géographique, comme chiffre de la population et comme assiette territoriale. En outre, la Prusse, par cela même qu'elle était limitrophe des trois autres grandes puissances militaires du continent, avait à se prémunir contre des attaques possibles venant de trois côtés; pour la mettre à l'abri de toute insulte et pour maintenir son rang en Europe, Frédéric II avait jugé indispensable l'entretien d'une armée permanente de 200 000 hommes : or cet état militaire était exorbitant, étant données les ressources du pays en hommes et en argent; on a pu comparer la Prusse du grand-roi à un soldat au port d'arme perpétuel, tant était grande la tension qu'il avait dû exercer sur toutes les forces vives de son peuple. Et encore ce peuple commençait-il à peine à se sentir lui-même; son unique rôle paraissait être de fournir des recrues et des impôts; l'Etat prussien ne se composait guère que de l'armée et de la bureaucratie royales.
Toutes ces causes de faiblesse organique éclatèrent au grand jour une génération plus tard; pour le moment elles étaient voilées par le prestige attaché au nom du grand capitaine et par la minutieuse régularité que son génie administratif avait établie dans le mécanisme savant du gouvernement prussien. La machine montée par Frédéric II continua à fonctionner après sa mort d'une manière en apparence irréprochable; le règne entier de son neveu et successeur Frédéric-Guillaume II (1786-1797), les premières
années même du règne de son petit-neveu Frédéric-Guillaume III (1797-1840), parurent, malgré la médiocrité politique des deux princes, une continuation, affaiblie mais fidèle, de Fépoque glorieuse du grand Frédéric. Le mysticisme débauché du premier, l'honnêteté débonnaire du second ne portèrent pendant vingt ans que de faibles atteintes à la considération européenne de la Prusse : elle ne cessa pas d'être comptée parmi les grandes puissances; sa prudence à déserter promptement la guerre contre la Révolution française parut améliorer encore sa position politique en Allemagne; et surtout les complications des affaires européennes lui permirent d'effectuer, presque sans coup férir, une série d'acquisitions territoriales, en partie fort importantes.
La plus modeste, et la moins dangereuse aussi, fut celle des possessions de la ligne cadette des Hohenzollern brandebourgeois, que lui valut l'abdication du dernier margrave franconien, Clirétien-Frédéric-Charles-Alexandre. Nous avons parlé en son temps de l'établissement à Baireuth et à Anspach des deux frères puînés de l'électeur Joachim-Frédéric (1G03); nous avons dit aussi qu'en 1723 le roi Frédéric- Guillaume I" avait renoncé au profit de la branche d'Anspach à la succession éventuelle de Baireuth, que son père le roi Frédéric I" avait voulu s'assurer en 1703; Chrétien-Frédéric- Charles-Alexandre, des margraves d'Anspach, avait ainsi succédé en 1769 à son cousin éloigné Frédéric-Chrétien, en qui prit fin la branche de Baireuth. Se voyant sans enfants l-ii aussi, et décidé depuis la mort de sa femme (1791) à épouser morganatiquement lady Craven pour mener avec elle une existence paisible, il céda le 2 décembre 1791 les deux margraviats au roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, son légitime héritier; car une convention, conclue en 1752 par Frédéric II avec les cadets de sa maison et sanctionnée en 17 79 par la paix de Teschen, avait stipulé le retour des principautés franconiennes au prince régnant de la ligne électorale et leur incorporation à la monarchie prussienne, nonobstant les clauses de la loi domestique d'Albert l'Achille,
LES PRINCIPAUTES FRANCONIENNES. 91
qui auraient permis, si elles ne l'ordonnaient pas, la fondation d'une nouvelle ligne cadette en Franconie.
En vertu de celte cession, la Prusse prit possession le 2S janvier 1792 de toutes les terres margraviales du cercle de Franconie, c'est-à-dire des principautés .de Culmbach- Baireuth (avec Baireuth, Culmbach, Ilof, Erlangen) et d'Onolzbach ou Anspach (avec Anspach, Furth, Schwabacli), ainsi que des seigneuries de Gaildorf, Speckfeld et Ilausen, dont les deux premières provenaient de l'héritage de Limburg et avaient déjà appartenu à la Prusse de 1713 à 1729; quant au comté de Sayn-Altenkirchen dans le cercle de Westphalie, le margrave s'en était réservé la jouissance viagère, et il fut assigné quelques années plus tard, de son vivant encore, à la maison de Nassau, lors du remaniement territorial de 1803. Les territoires acquis à la Prusse ne contenaient que 7 000 kilomètres carrés; mais leur population fort dense, de 400 000 habitants, était allemande de race, protestante de confession; ils étaient attachés à la maison de Hohenzollern, à laquelle ils appartenaient en grande partie depuis des siècles, et leur situation intermédiaire entre la Franconie, la Souabe et la Bavière promettait à la royauté prussienne un nouveau champ d'influence et d'envahis- •sements, du côté de l'Allemagne méridionale.
Le cabinet de Berlin ne tarda pas à faire sentir le danger de son voisinage, tout à l'entour de sa nouvelle acquisition; il éleva presque immédiatement des prétentions territoriales sur les enclaves de la noblesse d'empire, sur celles de la ville libre de Nuremberg et de quelques autres membres sans défense du corps germanique ; puis, l'usurpation des domaines convoités s'étant opérée en 1796 sans soulever autre chose que des réclamations impuissantes, il s'enhardit et occupa en 1798, du droit de l'antique burgraviat, le territoire entier de Nuremberg; en 1801 enfin, il fît un dernier pas et confîsqua la ville elle-même. Cette dernière usurpation seule ne put pas passer au rang de fait accompli : Nuremberg fut rétablie dans son autonomie pour quelques
années encore, par le recez principal de la dépulation d'empire du 25 février 1803.
Presque au même moment où une succession légitime restituait à la dynastie royale des Hohenzollern les pays franconiens qui avaient été son second berceau et d'où elle avait fait jadis la conquête de Télectorat de Brandebourg^, une politique odieuse lui permit de s'étendre du côté de la Prusse dans des proportions beaucoup plus considérables : les deux derniers démembrements de la Pologne lui livrèrent des territoires assez nombreux pour que la Prusse proprement dite s'en trouvât plus que doublée.
L'iiistoire de ces nouvelles spoliations de la malheureuse république est beaucoup plus honteuse encore que celle du premier partage; car on y vit la fourbe et la trahison se joindre à la violence et au brigandage. Les ministres de Frédéric-Guillaume II, élevés dans le respect superstitieux de l'équilibre européen, et de plus fort désireux d'enlever à l'Autriche des dédommagements qu'ils pussent offrir aux Polonais en échange de Thorn et de Danzick, objet de leur convoitise, conclurent au commencement de l'année 1790 une alliance avec la Turquie et la Pologne, dans le but avoué de faire contrepoids à l'alliance austro-russe; et en effet, non contents de promettre à la république une armée auxiliaire de 44 000 hommes, ils massèrent de nombreuses troupes sur les frontières autrichiennes. Mais au fond ils ne se souciaient guère d'agir sérieusement, en face surtout des progrès de la Révolution française; ils consentirent donc à laisser l'Angleterre réconcilier la Prusse avec l'Autriche au congrès de Reichenbach (27 juillet 1790), et lorsque en 1792 Catherine II arma les confédérés de Targowice contre la nouvelle constitution polonaise de 1791, ils ne vinrent pas au secours de la république menacée, mais firent cause commune avec la tsarine contre les Jacobins polonais, et laissèrent écraser par les Russes l'armée patriote commandée par Poniatowski et Kosciuszko.