‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 33 sur 168 · SECOND ET TROISIEME PARTAGE DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

SECOND ET TROISIEME PARTAGE DE LA POLOGNE

On comprend les embarras de la Prusse, exposée à faire la guerre en même temps à la France et à la Russie; mais prendre sa part des dépouilles d'un allié qu'on s'est solennellement engagé à défendre, c'est le pire des scandales politiques, et c'est de ce scandale que le cabinet de Berlin se rendit coupable par le second partage de la Pologne. Il accepta en effet des mains de Catherine II, comme prix de sa trahison, un morceau de Pologne jusqu'à concurrence de 50 000 kilomètres carrés et de 1200 000 âmes; l'affaire fut réglée entre les deux cours par la convention du 23 janvier 1793, et diplomatiquement régularisée par une ratification arrachée à la diète de Grodno, le 23 septembre 1793. Contre la cession à la Russie de la petite seigneurie samogitienne de Taurog-gen, jadis acquise par l'électeur Frédéric III, le roi de Prusse prenait possession des deux villes de Thorn et de Danzick, incorporées à la Prusse Occidentale, et, sous la dénomination nouvelle de Prusse Méridionale, de la Cujavie, de la Grande-Pologne presque entière et de portions plus ou moins considérables de la Masovie et de la Petite-Pologne, avec les villes de Posen, Gnesen, Kalisz, CzensLochowa, Piotrkow, Lodz, Rawa, Lowicz et Plock. Cette fois-ci il ne s'agissait plus, comme au premier démembrement, de provinces d'une nationalité en grande partie douteuse : c'était le pays d'orig-ine de la nation polonaise, c'étaient ses plus anciennes capitales qu'on incorporait insolemment à cette Prusse qui cent cinquante ans auparavant était un humble fief de la république.

Tout ce qui restait de patriotes en Pologne essaya de protester par les armes contre ce nouvel outrage, et se réunit sous le drapeau insurrectionnel, déployé par Kosciuszko; mais sa défaite parles Russes à Macieowice (10 octobre 1794) fut suivie trois semaines plus lard de la prise d'assaut de Praga (4 novembre 1794), et alors les dernières provinces polonaises furent à leur tour partagées entre les trois grandes puissances, Russie, Autriche et Prusse, qui avaient simultanément fait marcher leurs troupes contre les fauteurs -de

désordre. Ce troisième et dernier partage de la Pologne fut loin de donner à la Prusse tout ce qu'elle désirait; comme les deux cours impériales s'étaient entendues secrètement dès le 3 janvier 179o, sa diplomatie eut fort à faire pour lui faire assigner une part à peu près proportionnelle, au traité de Saint-Pétersbourg du 24 octobre 179o, et même, après la signature de l'acte, elle dut se quereller toute une année encore avec l'Autricbe pour la fixation défmitive de leurs frontières respectives; ce ne fut que la convention du 21 octobre 1796 qui acheva de déterminer ses nouvelles limites orientales. Elle lui assignait encore une fois environ 50 000 kilomètres carrés de terre polonaise, avec un million d'âmes : au nord, quelques cantons de laLilhuanie en deçà du moyen Niémen et la majeure partie de la Podlachie et de la Masovie, en d'autres termes les pays circonvoisins de Suwalki; Augustowo, Bialystok, Lomza et Pultusk, formèrent, avec le pays de Plock distrait de la Prusse Méridionale, une quatrième province prussienne, appelée Nouvelle-Prusse Orientale; au centre, la ville de Varsovie et la portion de la Masovie qui l'entoure furent réunies à la Prusse Méridionale; au sud, le duché de Siewierz, district de la Petite-Pologne, fut adjoint à la Silésie prussienne sous le nom de Nouvelle- Silésie.

Par suite de ces arrangements, la frontière orientale de la Prusse se trouva reportée jusqu'au cœur de la Pologne; elle remontait en effet le Niémen depuis son entrée dans l'ancienne Prusse ducale jusqu'à son coude à Grodno, gagnait depuis Grodno le Bug vistulien par une ligne presque droite dirigée du nord au sud, descendait ensuite cette rivière jusqu'à quelques lieues de sa jonction avec la Yistule, rejoignait le fleuve principal par une autre ligne dans le sens du méridien, qui laissait à la Prusse, comme rayon militaire autour de Praga, la langue de terre formée par les deux cours d'eau, et finissait par rejoindre la Haute-Silésie en remontant la Pilica depuis son confluent avec la Vistule jusqu'à sa source. A ne regarder que la carte, l'arrondissement

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était admirable : pour la première fois les terres prussiennes et brandebourgeoises formaient un ensemble bien compact, de Halberstadt à Tilsit, d'Anclam à Ratibor, de Salzwedel à Varsovie, Mais, même en faisant abstraction du crime d'assassinat d'une nation commis par la Prusse avec circonstance aggravante de trahison et de guet-apens, et que ni les Polonais ni l'opinion publique de l'Europe ne pouvaient lui pardonner, il y avait les inconvénients politiques les plus graves à cette augmentation purement matérielle du royaume, qu'avaient procurée les deux derniers démembrements de la Pologne. Les nouvelles acquisitions, à la différence de celles qu'avait faites Frédéric II au premier partage, déplaçaient le centre de gravité de la monarchie, lui incorporaient beaucoup trop d'éléments hostiles, slaves et catholiques, et lui donnaient pour voisin direct l'empire russe, ami douteux et protecteur peu sur contre les dangers qui bientôt allaient surgir du côté de la France.

Pour le moment, il est vrai, et pendant une dizaine d'années encore, la Prusse put jouir en paix des fruits de son odieuse politique polonaise. La République française, désireuse de compter un allié pour le moins parmi les grands Etats européens, se rapprocha d'elle promplement après une guerre peu acharnée, la ménagea constamment, et lui facilita même dans l'Allemagne 'centrale de nouveaux accroissements qui ne manquaient pas d'importance.

Ce fut, on le sait, l'armée prussienne qui la première entra en lice contre la Révolution, dans le but de restaurer en France l'ancienne monarchie, dont son intervention ne fît que hâter la chute; mais l'insuccès de l'invasion de la Champagne, brusquement arrêtée par la bataille de Valniy (20 septembre 1792), refroidit presque immédiatement l'ardeur du cabinet de Berlin pour une guerre où il n'y avait d'ailleurs de profit possible que pour l'Autriche; il ménagea soigneusement ses troupes pendant les campagnes de 1793 et de 1794, et se retira complètement de la première coalition dès

le o avril 1795, en signant la paix de Bâle avec la Convention nationale. Par ce traité, qui mettait à l'ubri des hostilités, derrière une ligne de démarcation impliquant neutralité, non seulement la Prusse, mais toute l'Allemagne du Nord, qu'elle s'habituait de plus en plus à regarder comme étant placée sous son protectorat, Frédéric-Guillaume II consentait à l'annexion au territoire français des pays prussiens situés sur la rive gauche du Rhin; la République française lui garantissait en retour des dédommagements à sa convenance sur la rive droite du fleuve.

La nature et la quotité de ces dédommagements fournirent matière à des négociations longues et compliquées, qui à un certain moment furent même complètement interrompues; en effet, après qu'une convention secrète conclue à Berlin le 5 août 1796 eut désigné l'évèché de Munster comme l'indemnité éventuelle, un des articles secrets du traité de Campo-Formio entre la France et l'Autriche (17.18 octobre 1797) porta qu'il ne serait question d'aucune acquisition nouvelle pour le roi de Prusse , la République française ne voyant pas d'inconvénient à lui restituer ses possessions sur la rive gauche du Rhin. Mais la France et l'Autriche s'étant brouillées de nouveau, le premier consul se montra mieux disposé pour la Prusse que ne l'avait été le général Bonaparte, et le traité de Paris du 23 mai 1802 lui assigna un dédommagement exorbitant, dont elle se hâta de prendre possession (3 août 1802), avant même que son arrangement particulier eût été ratifié par le recez final de la députation d'empire du 25 février 1803. Ce n'étaient pas, il est vrai, les deux grands évêchés franconiens de Wurzbourg et de Bamberg, qu'à une certaine phase des négociations les diplomates prussiens s'étaient flattés d'obtenir et qui auraient arrondi à merveille les principautés d'Anspach et de Bairculh : de ce côté, il fallut se contenter d'acquérir par un traité d'échange avec la Bavière, du 30 juin 1803, les petites villes, ci-devant libres, de W indsheim, D^ikelsbuhl et Weissenburg-im-Nordgau; mais l'indemnité de la Prusse n'en

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