‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 39 sur 168 · LA PRUSSE APRES TILSIT · texte numérisé non relu

LA PRUSSE APRES TILSIT

L'énorme rançon territoriale dont le vainqueur prit immédiatement possession, ne délivra même pas ce qui restait de la monarchie de l'occupation ennemie; comme le gouvernement prussien était dans l'impossibilité absolue de payer les contributions de guerre auxquelles il avait été en outre condamné, le royaume resta entre les mains des généraux et des intendants français; son évacuation, même alors incomplète, n'eut lieu qu'en vertu de la convention de Paris du 8 septembre 4808, destinée à régler définitivement les rapports des deux puissances. Les conditions déjà si dures de Tilsit y furent aggravées encore : la Prusse dut renoncer à la citadelle de Magdebourg, qui appartenait nécessairement au système de défense de cette clef de l'Elbe, mais qu'on avait oublié de mentionner spécialement dans les stipulations de 1807, « parce qu'on avait supposé par erreur que la place tout entière était sur la rive gauche du fleuve » ; elle laissa entre les mains de garnisons françaises ses trois grandes forteresses de l'Oder, Gîogau en Silésie, Custrin dans la Marche, Slettin en Poméranie ; elle s'engagea enfin à ne pas avoir plus de 42 000 liommes sous les armes. Le grand Etat militaire créé par Frédéric II paraissait ainsi ruiné à jamais; la Prusse, placée complètement sous la tutelle napoléonienne, descendait au rang de puissance de troisième ou de quatrième ordre.

On a souvent et avec raison signalé la faute politique que commit Napoléon 1" en humiliant à ce point la Prusse sans la rayer entièrement de la liste des États européens; il était impossible, en effet, qu'elle ne songeât pas à prendre sa revanche à la première occasion. Mais il y a plus : on peut dire que ce fut la domination étrangère qui, en la régénérant de fond en comble, fit définitivement de la Prusse une vraie nation. Jusque-là il y avait eu une royauté, une armée, une bureaucratie prussiennes; sous l'influence du malheur commun se révéla un peuple prussien. Un patriotisme ardent, qui chez les adeptes exaltés du Tugendbund ou ligue de la vertu ne reculait pas devant l'idée du tyrannicide, se développa avec une intensité d'autant plus vive, qu'il était plus dange-

reux de le produire au grand jour, et entoura comme d'une conspiration permanente, universelle, le régime napoléonien entier. En même temps des hommes d'Etat et des militaires d'une capacité rare, un Stein, un Scharnhorst, un Guillaume de Humboldt, rompant résolument avec les vieilles traditions gouvernementales, inauguraient la réorganisation de la monarchie prussienne sur le double principe de l'égalité civile et du service militaire universel : grâce au premier, ils effaçaient, en majeure partie du moins, les différences de castes qui jusque-là, même au point de vue législatif, régnaient en souveraines en Prusse ; par le second, ils assuraient à leur pays pour un temps assez prochain, à défaut d'une armée permanente considérable, qu'interdisaient les traités, une Landwehr ou réserve à cadres permanents très nombreuse et suffisamment exercée. Dans cette œuvre de reconstitution et de transformation, à accomplir sous la surveillance jalouse d'un voisin qui était presque un maître, le secret et la prudence étaient les premières qualités nécessaires à un ministre prussien; pour en avoir manqué, le baron de Stein dut quitter en toute hâte Berlin et le royaume pour échapper à la vengeance napoléonienne, qui menaçait de s'appesantir sur le )iommé Stein (décembre 1808); son successeur, M. de Hardenberg, que Frédéric-Guillaume III éleva en 1810 à la dignité de chancelier d'État, fut d'autant plus réservé et plus caché, tout en poursuivant le même but que lui.

La succession presque continue des guerres de l'Empire devait tôt ou tard offrir à la Prusse l'occasion favorable pour secouer un joug abhorré. Les impatients la crurent venue dès l'année 1809, alors que l'Autriche rentrait en lice en formant avec l'Angleterre la cinquième coalition, et qu'une notable partie des forces françaises était retenue en Espagne ; mais le gouvernement prussien n'osa pas risquer dans une lutte à outrance l'existence même de la monarchie, sitôt après léna et Friedland; il l'osa d'autant moins que la Russie était à ce moment l'alliée de la France. Il vit donc avec un

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