‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 40 sur 168 · LA PRUSSE APRÈS TILSIT · texte numérisé non relu

LA PRUSSE APRÈS TILSIT

déplaisir réel la tentative inconsidérée du major de Scliill qui, avec un régiment de cavalerie enlevé en plein jour à Berlin (29 avril 1809) et avec des volontaires accourus sous son drapeau, commença pour son compte la guerre contre Napoléon, et avant comme après la mort du malheureux, qui se fit bravement tuer, le 31 mai 1809, dans les rues de Stralsund, il s'efforça de désarmer la colère de l'empereur des Français par les plus humbles soumissions.

Néanmoins on n'était nullement rassuré à Berlin sur les intentions futures do Napoléon I"", et lorsque commencèrent les préparatifs de la campagne de Russie, on n'y fut pas sans craindre qu'il ne voulût détruire complètement la Prusse avant de s'engager dans la grande aventure d'envahir l'empire moscovite. Le traité d'alliance conclu à Paris le 24 février 1812 eut pour but principal d'écarter cette éventualité menaçante : Frédéric-Guillaume y obtint la garantie de l'intégrité de son royaume dans ses limites du moment et une promesse d'indemnité territoriale pour les services à rendre et les charges à supporter pendant la guerre, en échange du double engagement qu'il prit, d'une part d'ouvrir au passage et à l'occupation des Français la totalité de ses Etats sauf la Silésie supérieure et Potsdam, de l'autre de fournir à son puissant allié un corps auxiliaire de 20 000 hommes.

Ce contingent, placé à l'aile gauche de la grande armée, où il se trouvait sous le commandement supérieur d'un maréchal français, prit part en effet d'abord à l'invasion de la Russie, puis à la retraite générale des forces françaises; mais, revenu à la frontière prussienne, son chef immédiat, le général York, s'arrangea de façon à être entouré par l'armée russe et signa le 30 décembre 1812, au moulin de Poscherungen, près de Tauroggen, avec le général russe Diebitsch, une capitulation qui lui permettait d'attendre sur territoire prussien, sans être inquiété dans ses quartiers, les ordres de son souverain. En agissant ainsi de sa propre autorité, York jouait sa tête, il ne l'ignorait pas; mais il conservait à la libre disposition du roi, pour le cas que celui-ci osât se

décider à rompre avec la France, un noyau d'armée régulière. La perplexité fut grande à Berlin, où commandait un maréchal français; la crainte de Napoléon parut l'emporter d'abord, et un ordre de cabinet traduisit York devant un conseil de guerre; mais bientôt prévalurent des résolutions plus mâles; à la fin de janvier 1813 Frédéric-Guillaume III transférait sa résidence à Breslau, pour échapper au danger d'être séquestré par la garnison française de sa propre capitale, et quatre semaines plus tard, le 28 février 1813, il apposait sa signature au bas du traité d'alliance offensive et défensive que ses ministres avaient négocié à Kalisz avec le tsar Alexandre P' et qui faisait passer la Prusse dans les rangs de la sixième coalition.

Le traité de Kalisz est un fait d'une importance majeure pour l'histoire subséquente de la Prusse; c'est lui qui a inauguré l'alliance intime des deux grandes puissances du Nord, alliance qui a lourdement pesé jusqu'à nos jours sur la politique européenne; c'est lui aussi qui a posé quelques-uns des principes fondamentaux d'après lesquels s'est opérée la réorganisation territoriale de l'Europe après la chute de Napoléon P'. Il était stipulé, en effet, dans les articles secrets qu'on y avait annexés, que la Prusse serait reconstituée dans des proportions statistiques, géographiques et financières conformes à celles qu'elle avait à la veille de la guerre de 1806; que la Russie s'incorporerait la Pologne ci-devant prussienne, sauf le territoire nécessaire pour relier entre elles les provinces de Prusse et de Silésie sous les rapports tant militaires que géographiques; qu'elle appliquerait aux équivalents et à l'agrandissement de la Prusse toutes les acquisitions qu'on ferait dans l'Allemagne septentrionale, à la seule exception des anciennes possessions de la maison de Hanovre; enfin que, dans tous les arrangements à prendre, on conserverait entre les différentes provinces destinées à faire partie delà monarchie prussienne, l'ensemble et l'arrondissement nécessaires pour constituer un corps d'Etat indépendant.

Toutes ces stipulations, et chacune en particulier, supposaient la guerre, la guerre victorieuse, la guerre triomphante contre la France. Ce ne fut cependant que le 16 mars 1813 que les hostilités furent déclarées; mais dès le lendemain et le surlendemain (17.18 mars 1813) deux proclamations adressées, l'une au peuple prussien, l'autre à l'armée, à la Landloehr (réserve) et au Landsturm (levée en masse), appelèrent aux armes tout ce qui, d'un bout à l'autre du royaume, pouvait tenir un fusil; trois semaines plus tard (6 avril 1813), Frédéric-Guillaume III adressait le même appel aux habitants des provinces allemandes qu'il avait cédées à Tilsit. A ce triple cri de guerre, l'Allemagne du Nord, à la seule exception de la Saxe royale, se leva tout entière avec un élan inouï; parmi ces Jacobins du Nord, comme les appelait dédaigneusement Napoléon, les uns songeaient avant tout à la grande patrie allemande; l'enthousiasme des autres était plus particulièrement prussien; mais, quels que fussent les mobiles qui les poussaient en avant, la part qu'ils prirent aux campagnes de 1813 et de 1814 fut une part tout à fait exceptionnelle. Aux journées malheureuses de Lutzen et .de Bautzen, comme aux combats victorieux de Grossbeeren, de la Katzbach et de Dennewitz, ce furent les troupes prussiennes qui frappèrent les plus rudes coups; elles prirent une part glorieuse à la grande bataille autour de Leipzig, qui mit fin à la domination française en Allemagne (16 à 19 octobre 1813). Dans la campagne de France, leur ténacité, leur rage patriotique éclatèrent davantage encore, à Brienne, à la Rothière, à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à Vauchamps, à Craonne, à Laon, à Reims; presque toujours battu par le génie militaire supérieur de Napoléon, mais ne désespérant jamais, le vieux Blucher, le feld-maréchal En avant, comme l'appelaient ses soldats, força pour ainsi dire les souverains, les diplomates, les généraux de la coalition à continuer malgré eux leur marche sur Paris, oii il fut un des premiers à entrer le 31 mars 1814, trois mois après avoir passé le Rhin, que

lout d'abord les Prussiens avaient refusé de regarder comme une barrière infranchissable aux armées coalisées.

L'armée prussienne avait lavé la honte dléna; c'était dorénavant à la diplomatie prussienne qu'il appartenait de réclamer le prix du sang répandu à flots, et d'opérer la reconstruction de la monarchie sur une base solide : ce fut la grande affaire et aussi la difficulté capitale du congrès de Yienne. La Prusse, qui avait fait les efl'orts les plus considérables contre l'ennemi commun, prétendait être pour le moins rétablie dans la situation qu'elle avait occupée avant la catastrophe de l'année 1806 ; ses alliés s'y étaient d'ailleurs solennellement engagés : la Russie à Kalisz (28 février ISLS), l'Angleterre à Reichenbach (14 juin 1813), l'Autriche à Teplilz (9 septembre 1813). Mais, comme par les stipulations de Kalisz elle avait promis d'abandonner à la Russie la majeure partie de ses anciennes possessions polonaises, les équivalents nécessaires devaient être cherchés ailleurs, c'est-à-dire en Allemagne.

De l'avis unanime des hommes d'Etat prussiens, ces équivalents étaient tout naturellement offerts par le royaume de Saxe; aucun pays ne pouvait mieux arrondir la monarchie des Hohenzollern, lui donner une population plus analogue à la sienne; d'autre part, le malheureux souverain de la Saxe était retenu prisonnier à Berlin depuis la bataille de Leipzig, et on proclamait bien haut qu'il avait forfait son royaume, en restant jusqu'au dernier moment fidèle à Napoléon. La Russie ne trouvait rien à redire à l'argumentation de son alliée, et dès le mois de novembre 1814 le prince Repnin remettait le gouvernement du royaume séquestré aux commissaires prussiens chargés d'en préparer l'incorporation. Mais les trois autres grandes puissances, la France par intérêt de famille et par sentiment d'honneur, l'Autriche par crainte d'un voisinage incommode, l'Angleterre par fidélité au principe d'équilibre politique, refusèrent obstinément leur adhésion à cet arrangement et signèrent même, le 3 janvier 1813, une alliance secrète pour le cas où la Prusse et la Russie voulus-

sent faire prévaloir Je vive force leur manière de Aoir. On n'en arriva pas là cependant : après les discussions les plus orageuses, le cabinet de Berlin se résigna à abandonner une partie de ses prétentions, et par l'accord du 8 février 1815 il se contenta de la moitié de la Saxe, sauf à prendre sur le Rhin le reste de son indemnité. Le roi de Saxe violenté dut se soumettre à son tour (18 mai 1815), et l'acte final de Vienne du 9 juin 1815 put fixer dans ses traits principaux les limites nouvelles de la monarchie prussienne. Elles ne furent que peu modifiées par les événements militaires de l'année 1815; après les Gent-Jours, la Prusse n'aurait pas mieux demandé que d'ajouter à ses États l'Alsace et la Lorraine, comme récompense des exploits de ses soldats à Ligny et à Waterloo (16.18 juin 1815); mais elle ne put faire accepter par les autres cabinets l'idée d'un démembrement de la France des Bourbons, et le bénéfice territorial que lui attribua la seconde paix de Paris du 20 novembre 1815 se réduisit à quelques cantons des départements de la Moselle et de la Sarre, directement détachés du territoire français, comme Sarrelouis et Saarbruck, ou pris sur le lot austrobavarois, comme Merzig, Tholey et Oltweiler.

Il serait fastidieux d'analyser en détail chacun des nombreux traités particuliers que la Prusse conclut avec presque tous ses voisins, tant avant qu'après la signature de l'acte final du 9 juin 1815, et qui ne cessèrent de stipuler des cessions ou des échanges de toute nature, jusqu'à la clôture finale des négociations du congrès de Vienne par le recez général de Francfort du 20 juillet 1819. Nous nous contentons d'indiquer la date des plus importants de ces actes diplomatiques, — traités avec la Russie, Vienne 3 mai 1815; avec le Danemark, Vienne 4 juin 1815; avec la Suède, Vienne 7 juin 1815; avec la Saxe royale, Vienne 18 mai 1815; avec Saxe-Weimar, Vienne 1'' juin et Paris 22 septembre 1815; avec le Hanovre, Vienne 29 mai et Paris 23 septembre 1815; avec Oldenbourg, Francfort 9 avril 1817; avec la Hesse grand-ducale, Vienne 10 juin 1815 et Francfort 30 juin 1816; avec la Hesse élec-

torale, Cassel 16 octobre 1815; avec les deux lignes de la maison de Nassau, Vienne 31 mai 1813; avec Mecklembourg- Strélilz, Francfort 18 septembre 1816 et Berlin 21 mai 1819, — et nous passons immédiatement à l'examen d'ensemble du nouvel ordre de clioses territorial qu'ils inaugurèrent pour la monarchie prussienne. Voici en résumé, et en prenant comme points de repère l'état successif de la Prusse en 1786, à la mort de Frédéric II, en 4795, après la cession de la rive gauche du Rhin et le démembrement définitif de la Pologne, en 1806, au moment de l'acquisition éphémère du Hanovre, et en 1807, au lendemain du traité de Tilsit, les faits géographiques les plus notables de l'œuvre compliquée de sa reconstruction territoriale.

La Prusse renonçait de nouveau, en premier lieu à l'électoral de Hanovre entier, qui retournait à sa dynastie légitime; ensuite aux trois quarts environ de sa part dans les deux derniers partages de la Pologne, par l'abandon à la Russie, héritière du duché napoléonien de Varsovie, de toute la Nouvelle-Silésie, de la Psouvelle-Prusse Orientale à peu près entière et de la majeure partie de la Prusse Méridionale; troisièmement à un certain nombre de pays allemands, qui avaient fait partie de la monarchie pendant plus ou moins longtemps. Les principautés franconiennes d'Anspach et de Baireulh restaient incorporées à la Bavière; la principauté d'Ostfrise, le bas-comté de Lingen, une partie de la principauté de Munster, quelques districts de l'Eichsfeld, la ville de Goslar et la principauté de Hildesheim étaient cédés au Hanovre, une partie du duché de Gueldre aux Pays-Bas; enfin quelques parcelles insignifiantes étaient abandonnées à divers autres voisins.

Elle reprenait au contraire Dantzick et Thorn, qui étaient réincorporés à la Prusse Occidentale, et, sous le nom nouveau de grand-duché de Posen, l'ancien district de la Nelze (avec Bromberg) et la partie de la Prusse Méridionale (autour de Posen et de Gnesen) qui lui était indispensable pour établir une communication directe entre les provinces de Silésie et

de Prusse, et pour donner à la monarchie une frontière militaire, telle quelle, vis-à-vis de la Russie. Elle reprenait également la principauté de Neuchâtel, mais en qualité de canton helvétique. Elle reprenait enfm la totalité de ses possessions en Lusace, en Saxe, en Thuringe, en Westphalie et sur le Rhin, tant celles qui étaient antérieures aux guerres de la Révolution que celles qu'elle avait acquises en 1802, aux seules exceptions près que nous venons d'indiquer. C'étaient, pour les énumérer d'après l'ordre géographique, le cercle de Gottbus, la Vieille-Marche, le duché de Magdebourg sur la rive gauche de l'Elbe, la principauté de Halberstadt, le Mansfeld prussien, les villes et territoires de Quedlinbourg, Nordhausen, Muhlhausen et Erfurt, le comté de Ilohenstein, la majeure partie de l'Eichsfeld, les principautés de Minden et de Paderborn, le comté de Ravensberg, le chapitre sécularisé d'Herford, la majeure partie de la principauté de Munster, le haut-comté de Lingen, les comtés de Tecklenburg et de la Mark, la prévôté sécularisée de Cappenberg, les comtés d'Essen et de AVerden, le duché de Clèves, l'abbaye sécularisée d'Elten, la principauté de Meurs et la partie orientale du duché de Gueldre.

Quant à ses nouvelles acquisitions, elles étaient, en faisant abstraction de quelques rectifications de frontières insignifiantes, au nombre de trois.

La première et la moins importante, car on ne l'évaluait qu'à un peu plus de 4 000 kilomètres carrés et à 125 000 âmes, comprenait la Poméranie citérieure suédoise, c'est-àdire les pays de Stralsund, Greifswald, AVolgast et l'île de Rugen, que la Suède avait cédés au Danemark par le traité de Kiel (14 janvier 1814) et que le Danemark abandonnait à la Prusse contre le Lauenbourg, qui lui-même était le prix des cessions consenties par la Prusse au Hanovre. Réunis au reste de la Poméranie, ces territoires complétaient de nouveau, au bout de près de deux siècles, l'héritage de Bogislas XIV, qui dès l'année 1637 aurait dû passer en entier à la maison de Hohenzollern.

En second lieu venait, sous le titre commun de duché de Saxe, la moitié environ de la Saxe royale, à savoir une partie de la Haute-Lusace, la Basse-Lusace entière, le cercle électoral avec le comté de Barby et la principauté de Qaerfurt, le cercle de Thuringe, la majeure partie des cercles de Mersebouro- et de Naumbourg-Zeitz, des parties de ceux de Misnie et de Leipzig-, le Mansfeld et le Henneberg- saxons, en tout environ 20 000 kilomètres carrés et 860 000 âmes, avec les villes de Lauban, Goerlitz, Guben, Luckau, Juterbog-k, Wittenberg, Torgau, Morsebourg-, Weissenfels, Zeitz, Naumbourg", Eisleben, Sang'erhausen, Langensalza, Suhl, mais sans celle de Leipzig-, que la Saxe avait réussi à conserver. La cession de la Lusace, fief de la couronne de Bohême, avait nécessité l'assentiment de l'Autriche ; celle-ci l'avait donné par l'acte final de Vienne, par lequel elle renonçait à tous ses droits de suzeraineté sur la Lusace pour autant qu'elle passait à la Prusse, abandonnait même les quelques villages bohémiens enclavés dans la Haute-Lusace devenue prussienne, et ne se réservait qu'un droit de réversion pour le cas d'extinction de la dynastie brandebourgeoise.

Enfin de nombreux territoires sur le Rhin, la Moselle, la Sieg- et la Ruhr arrondissaient dans des proportions considérables la Westphalie prussienne telle qu'elle existait avant 1806, et formaient presque entièrement à neuf une province particulière, qu'on appela le grand-duché du Bas-Rhin. Ils arrivaient à la Prusse par l'intermédiaire de la domination napoléonienne, soit qu'ils eussent été incorporés à l'empire français, soit qu'ils eussent fait partie de ses Etats feudataires de Westphalie, de Berg-, de Hesse-Darmstadt ou de Nassau; mais leur origine historique était singulièrement complexe, et le roi de Prusse y succédait indirectement à une multitude d'anciens princes ou Etats, parmi lesquels nous ne citerons que les plus importants. A Sarrelouis il remplaçait les rois de France; à Simmern, Kreuznach, Bacharach, Juliers, Dusseldorf, Elberfeld et Barmen, les électeurs palatins, ducs de Juliers et de Berg; à Andernach, Bonn, Neuss, Arnsberg et

Recklinghausen, les électeurs de Cologne, ducs de Westplialie et comtes de Recklinghausen ; à Trêves, Coblence et Prum, les électeurs de Trêves, abbés de Prum; à Coesfeld et à Bochold, les évêques de Munster; à Hoexter, ceux de Corvey ; à Saarbruck et à Siegen, les deux lignes de la maison de Nassau. La majeure partie ou la totalité des anciennes possessions des maisons de Sayn-Wittgenstein, de Wicd, de Solms, de Salm, d'Arenberg, et les villes jadis libres do Cologne, d'Aix-la-Chapelle, de Dortmund et de Wetzlar se trouvaient également comprises dans le lot rhénan de la Prusse.

A la suite de toutes ces mutations, la Prusse du congrès de Vienne présentait une superficie d'environ 278 000 kilomètres carrés, soit à peu près la moitié de celle de la France d'alors. Deux masses territoriales séparées, entre lesquelles s'interposaient le Hanovre, le Brunswick, les deux Hesses et le Nassau, s'en partageaient fort inégalement l'étendue presque entière. D'un côté, à l'orient, la grande ou vieille Prusse, avec 231 000 kilomètres carrés, comprenait les six provinces de Brandebourg, de Poméranie, de Prusse, de Posnanie, de Silésie et de Saxe, anciens pays de la couronne ou nouvelles acquisitions réunies à des pierres d'attente antérieures; de l'autre, à l'occident, une petite ou nouvelle Prusse, avec 47 000 kilomètres carrés seulement, était formée par les deux provinces de Westphalie et du Bas-Rhin, en majeure partie composées d'éléments jusque-là étrangers au royaume. Quelques enclaves disséminées au centre de l'Allemagne, comme Wetzlar, Schleusingcn et Subi, étaient complètement insignifiantes; la petite principauté-canton de Neuchâtel, bien plus éloignée encore du centre de la monarchie, n'y était réunie que par des liens dynastiques. Ajoutons enfin que par l'acte fédéral du 8 juin 1815 Frédéric-Guillaume III était entré dans la Confédération germanique pour tous ses États, cà l'exception des provinces de Prusse et de Posen et du pays de Neuchâtel : la Prusse y figurait pour environ 186 000 kilomètres carrés.

Le remaniement complet de la monarchie prussienne par les traités de Vienne était, en somme, favorable à sa consistance nationale. Si sa superficie territoriale, qu'on évaluait à 340 000 kilomètres carrés au printemps de 1806, n'était plus, comme nous venons de le dire, que de 278 000 environ, elle avait de nouveau les dix millions d'habitants qu'elle comptait à la veille de la bataille d'Iéna, et surtout elle avait eu la bonne fortune de se débarrasser de la majeure partie de ses provinces polonaises : il lui en restait, il est vrai, assez pour qu'elle ne pût se dégager de la complicité dans l'oppression perpétuelle de la Pologne, mais elle n'en était pas moins redevenue une puissance essentiellement allemande. Pour le reste, les avantages et les inconvénients des innombrables échanges qu'elle avait opérés avec ses voisins se balançaient à peu près. L'acquisition de la Poméranie suédoise achevait de lui assurer la domination de la Baltique allemande; mais la cession de l'Ostfrise au Hanovre l'excluait de la mer du Nord. Les pays saxons et thuringiens nouvellement incorporés étaient protestants comme les principautés franconiennes abandonnées à la Bavière, et de plus limitrophes des anciennes provinces; mais sur le Rhin, si on avait acquis des villes riches et populeuses, des provinces industrieuses et commerçantes, on avait aussi sensiblement renforcé l'élément catholique du royaume, et on avait à compter avec les traces profondes qu'avait laissées l'occupation française. Enfin, et c'était là le point le plus grave, elle avait sans doute moins de petites dépendances perdues au loin et noyées pour ainsi dire au milieu de territoires étrangers; mais le royaume entier était dorénavant coupé en deux, inconvénient que ne rachetaient que fort imparfaitement les conventions d'étapes conclues avec les États intermédiaires, et de plus il s'était allongé encore dans le sens de l'équateur : étendu depuis la Moselle jusqu'au Niémen, des frontières de la France à celles de la Russie, il avoisinait directement trois des autres grandes puissances européennes, et était exposé sur sa limite maritime aux attaques de la quatrième. Der-

nière venue parmi les grandes monarchies de l'Europe, la Prusse demeurait donc, comme par le passé, la moins bien délimitée de toutes, la plus faible aussi en étendue et en population, et il lui fallait continuer à faire les plus grands sacrifices pour maintenir sa position de cinquième grande puissance par un état militaire presque au-dessus de ses moyens.

Pendant le demi-siècle de paix qui a suivi les grandes guerres de la République et du premier Empire, la Prusse, comme presque tous les États européens d'ailleurs, ne changea guère au point de vue territorial, et durant cinquante ans ses frontières restèrent à peu près ce que les traités de 1815 et les conventions subséquentes les avaient faites. Il n'y a à noter pendant ce long laps de temps que des modifications géographiques fort secondaires. En 1834, par un traité en date du 31 mai, le duc de Saxe-Cobourg vendit à Frédéric- Guillaume in la principauté de Lichtenberg-sur-la-Nahe, dont les SOO kilomètres carrés formèrent le cercle de Saint- AVendel dans la Prusse rhénane. En 1848, le mouvement révolutionnaire qui agita toute l'Europe coûta à son successeur Frédéric-Guillaume IV la principauté de Neuchàtel : le peuple de ce pays demi-monarchique, demi-républicain, se sépara de la Prusse le 1" mars 1848 et se donna une constitution complètement républicaine, que lui garantit la Confédération helvétique. Le roi ne songea à faire valoir ses droits qu'à la suite d'une tentative avortée de contre-révolution, faite par l'aristocratie ncuchàteloise le 2 septembre 1856; mais alors la Suisse arma, la France offrit sa médiation, et une renonciation formelle, dont n'était excepté que le titre de prince de Neuchàtel, mit fin, le 26 mai 1857, à une union contre nature. Un autre contre-coup de la même révolution de 1848 ramena par contre les Hohenzollern du Brandebourg comme souverains dans la contrée qui était le berceau de leur race : les deux princes de Hohenzollern-Hechingen et de Hohenzollern-Sigmaringen, sous l'influence des vœux de

l'Allemagne en faveur de runification germanique, sous celle aussi des victoires remportées dans leur voisinage immédiat par les armes prussiennes sur les républicains badois, traitèrent le 7 décembre 1849 de leur abdication avec leur cousin le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, qui entra en possession de leurs États au commencement de l'année 1850, et prit ainsi pied dans l'Allemagne méridionale, entre le Wurtemberg et Bade, tout en augmentant la monarchie prussienne de 1 loO kilomètres carrés et de 60 000 âmes. Enfin en 1853 et en 1854 l'achat d'un petit territoire des deux côtés de la Jahde, fait en vue de favoriser les progrès de la marine de guerre naissante de la Prusse, fit passer un millier de sujets oldenbourgeois et une douzaine de kilomètres carrés sous le sceptre prussien, et permit au pavillon noir et blanc de reparaître à demeure sur les côtes de la mer du Nord, d'où il se trouvait exclu depuis la perte de l'Ostfrise. Ces différentes petites réunions, contre-balancées d'ailleurs eu partie par l'abandon de Neuchàtel, n'étaient pas de nature à changer sensiblement l'assiette territoriale de la monarchie prussienne : en 1864, elle était officiellement évaluée à 279 000 kilomètres carrés.

Mais si de 1815 à 1865 l'accroissement territorial de la Prusse fut à peu près nul, ce serait une grave erreur que de croire que sa puissance soit restée stationnaire durant cette période demi-séculaire; bien au contraire, elle diminua graduellement l'écart qui existait entre elle et les autres grandes monarchies européennes. D'une part, par des raisons physiologiques et économiques, l'augmentation annuelle de la population y fut sensiblement plus forte que dans aucune autre contrée du continent européen, et se trouva assez considérable pour que le chiffre des habitants du royaume arrivât presque à doubler, rien que par l'excès des naissances sur les décès : le recensement de 1816 avait donné un chiffre de dix millions et demi d'àmes; on en compta treize et demi en 1834, seize un tiers en 1849, dix-neuf un quart en 1864. D'autre part, le gouvernement prussien exploita habilement sa situa-

tion comme seule grande puissance vraiment allemande pour s'attacher peu à peu la Petite-Allemagne par des liens qui, pour ne pas être officiels, n'étaient que plus solides, et qui de plus défiaient les mauvais vouloirs de l'Autriche. La vieille rivalité, supposé qu'elle eût jamais complètement cessé, avait en effet repris dès le lendemain de la victoire commune sur Napoléon I" ; mais, éloignée du terrain politique par la prudence des deux cabinets, elle s'était portée principalement du côté de l'activité intellectuelle et commerciale de la nation allemande. Or sur ce terrain la Prusse avait pour elle tous les avantages : tandis que sa rivale, placée à l'extrémité sud-est du monde germanique, était géographiquement et économiquement presque étrangère à la grande patrie allemande, elle, qui s'étendait sur la majeure partie de l'Allemagne septentrionale et centrale, elle confinait avec presque tous les Etats de la Confédération germanique; et surtout, au lieu d'être comme l'Autriche un composé bizarre de toutes sortes de nationalités, elle était, sinon par le sang et par l'origine, du moins par la langue et par la civilisation, avant tout et essentiellement allemande.

Comme c'est là un point capital, arrêtons-nous-y un instant avant d'aller plus loin, et fixons mieux, par quelques chiffres empruntés à la statistique, la nationalité presque exclusivement germanique de la monarchie prussienne de I8I0; nous aurons donné ainsi à l'avance la clef de certains grands événements de l'histoire contemporaine. Des huit provinces de la Prusse reconstituée par le traité de Vienne, sept étaient (et sont) totalement ou du moins en grande majorité allemandes, la W^estphalie et la Saxe sans exception aucune, le Bas-Rhin, le Brandebourg et la Poméranic complètement sauf quelques milliers de Wallons, de Wendes et de Cassubes, la Silésie aux trois quarts, la province de Prusse enfin à plus des deux tiers; dans le seul grand -duché de Posen, la population allemande ne représentait (et ne représente) que le tiers environ de la population totale. La classification générale par nationalités présente des chiffres

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tout aussi concluants : au recensement de décembre 1861, sur dix-huit millions et demi d'habitants on comptait quinze millions trois quarts, soit les six septièmes, d'Allemands; à coté d'eux ne pouvaient guère figurer que pour mémoire un quart de million de Juifs répandus à travers tout le royaume, un nombre plus restreint encore (on l'évaluait entre 140 et 2o0 000 âmes) de Lettons ou de Lithuaniens dans la province de Prusse, et 10 000 Wallons dans le grand-duché du Bas- Rhin; le seul groupe ethnographique étranger à la nationalité tudesque qui eût une importance réelle était le groupe slave, comprenant un million trois quarts de Polonais en Posnanie, en Prusse et en Silésie, 500 000 Masures en Prusse , 80 000 Wendes en Brandebourg et en Silésie , 60 000 Tchèques en Silésie et 5 000 Cassubes dans la Poméranie orientale; ensemble pas même deux millions et demi de Slaves.

Ajoutons immédiatement, pour en finir avec ces considérations ethnographiques, que l'élément germanique est partout en plein progrès sur l'élément slave : le dialecte wende de la Lusace est en train de disparaître; les Masures de la Prusse, quoique restés fidèles à leur patois polonais, sont protestants et bons Prussiens : au fond, il n'y a de résistance sérieuse à l'assimilation tudesque que dans la Posnanie. Là elle est d'autant plus vive; la province de Posen a été le berceau du royaume de Pologne, elle contient ses premières capitales politiques et religieuses, Posen la plus ancienne ville polonaise, Gnesen dont la cathédrale fut érigée dès l'an 1000 en église métropolitaine pour le peuple polonais; une population polonaise compacte s'y cramponne à sa nationalité, et ne manque aucune occasion de rappeler aux monarques prussiens la promesse royale, solennellement consignée par Frédéric-Guillaume III dans ses lettres patentes de prise de possession du 15 mai 1815 : « Vous êtes incorporés à ma monarchie, sans avoir à renier votre nationalité ». Mais même là les Allemands gagnent du terrain; l'immigration tudesque dans le bassin de la Warta, qui remonte au moyen

âge, est devenue de plus en plus considérable depuis la fin du xvni" siècle; les villes, sauf Posen, sont plus allemandes que polonaises; le grand commerce, l'industrie, une partie notable même des domaines seigneuriaux sont entre les mains des Allemands; déjà plus d'un tiers de la population est de souche ou, du moins, de langue germanique; lorsqu'en 1848 on songea un instant à donner au pays une administration nationale, on dut le diviser en une part allemande et une part polonaise.

Revenons cependant en arrière, pour suivre de plus près les progrès que fît pendant la première moitié du xix" siècle l'influence prussienne en Allemagne, grâce principalement à cette nationalité en grande majorité germanique, sur laquelle nous voilà pleinement édifiés. Comme la Prusse était presque aussi complètement allemande que les moyens et les petits États de la Confédération, qu'elle avait en plus sa masse, sa puissance, sa haute culture, elle ne tarda pas à exercer sur eux une attraction naturelle, à les habituer à recevoir son impulsion morale et économique, en attendant qu'elle leur imposât sa direction politique. Les universités prussiennes, en première ligne celle de Berlin, qui avait été fondée en 1810, à l'époque même du plus grand abaissement de la monarchie, puis aussi le journalisme et la littérature des grands centres intellectuels du royaume, fondèrent l'autorité prépondérante de la Prusse dans les choses de l'esprit et de la science, tout en inclinant puissamment l'opinion publique vers une union plus intime entre toutes les tribus germaniques. heZoUverein ou union douanière allemande, en lui assurant la direction des intérêts matériels de l'Allemagne presque entière, fut un instrument plus actif et plus puissant encore dans le sens du groupement autour d'elle des Etats allemands- Ebauché depuis 1819 par des traités conclus avec les petits Etats enclavés dans les provinces prussiennes , il s'étendit depuis 1828 à des États plus considérables, à la Hesse grandducale en 1828, à la Hesse électorale en 1832, et prit à partir de 1834 les proportions d'une vraie institution nationale par

l'adjonction successive de la Bavière, du Wurtemberg, de la Saxe royale et des États tliuringiens en 1834, de Bade, Nassau et Francfort en 183G, du Brunswick et du Luxembourg en 1842, du Hanovre et de l'Oldenbourg- en 1854. L'iVutriche essaya en vain à plusieurs reprises d'y entrer ou de le rompre, en s'aidant des jalousies des princes et des peuples de l'Allemagne méridionale contre la prépondérance prussienne; les intérêts se trouvèrent toujours plus forts que les passions, et, au moment de la dissolution de la Confédération germanique, le ZoUverein la comprenait tout entière, à l'exception de l'Autriche, du Holstein et du Lauenbourg, des deux Mecklembourg, des trois villes hanséatiques et de la principauté de Liechtenstein. Grâce à lui, toutes les provinces de la monarchie prussienne, même les provinces non fédérales, formaient commercialement et industriellement un seul et même tout, avec la Petite-Allemagne à peu près complète.

Sur le terrain politique, l'Autriche résista mieux, pendant le demi-siècle écoulé depuis 1815, à l'envahissement de l'Allemagne par la Prusse. Les deux puissances étaient entrées dans la Confédération germanique sur un pied presque complet d'égalité comme territoire et comme population; mais l'Autriche avait été investie de la présidence de la diète, et sans compter l'ascendant que lui donnaient naturellement sa population totale et son importance européenne beaucoup plus grandes, elle avait pour elle le respect traditionnel des princes allemands à l'endroit de la maison de Habsbourg; aussi, pendant le long règne de M. de Metternich, la Prusse ne joua-t-elle qu'un rôle efTacé à la diète de Francfort comme dans les conseils de l'Europe, et parut-elle le plus souvent n'être que le satellite de son alliée. Elle aurait pu grandir sa situation, en se remettant comme en 1813 à la tête du mouvement national allemand, qui, après l'afFranchissement de la patrie du joug étranger, s'était porté sur le développement des libertés intérieures; mais, fidèle jusqu'au bout aux principes de la Sainte-Alliance, Frédéric-Guillaume HI ne donna

pas à son peuple la conslilution qu'il lui avait promise, et son fils aîné et successeur Frédéric-Guillaume IV (1840-1861), dont l'esprit orné et l'imagination érudite se sentaient attirés bien plus par les souvenirs du temps passé que par les exigences de l'époque présente, inaugura son règne en déclarant qu'il n'y aurait jamais une feuille de papie?' entre son peuple et lui.

Il en résulta que la réunion des diètes provinciales ( Vereinigter Landtag) à Berlin en 1847 ne fut qu'un simulacre d'assemblée constitutionnelle, et que la révolution de 18 48 trouva la Prusse fort mal préparée au g-rand rôle que les circonstances lui offrirent momentanément, au milieu du bouleversement général de l'Allemag-ne et en présence d'une Autriche dont l'existence même était g-ravement compromise; les aspirations libérales à l'intérieur de la monarchie, en agitant bruyamment le pays, ne permirent pas de saisir le moment favorable où la prépondérance prussienne en Allemagne aurait pu être pacifiquement établie. D'ailleurs, pour se saisir de l'autorité suprême sur les princes et les peuples de l'Allemagne efTarés par la tourmente révolutionnaire, il eût fallu un homme de génie, et Frédéric-Guillaume IV n'avait pas l'étofTe d'un Frédéric II; aussi agit-il prudemment lorsque, le 28 avril 1849, il refusa l'empire allemand que lui offrait, avec une constitution presque républicaine, la majorité du parlement de Francfort, à un moment où l'Autriche se relevait, où les princes secondaires reprenaient courage, où la réaction triomphait partout en Europe. Du moins, comme prix des services rendus à la cause commune de l'ordre par la compression militaire des mouvements révolutionnaires en Saxe, dans le Palatinat, dans le pays de Bade (été 1849), le roi et son ministre, M. de Radowitz, espéraient-ils réunir plus intimement autour de la Prusse les États de l'Allemagne du Nord; mais Vunion resti^einte et son parlement d'Erfurt échouèrent par suite des intrigues de l'Autriche (18S0), et la Prusse, qui déjà n'avait cueilli que de fort douteux lauriers dans la guerre des duchés de l'Elbe, faite au Danemark au

nom de rAllemagne (1848.1849), n'osa pas en appeler aux armes contre l'empire d'Autriche restauré; elle signa son humiliation aux conférences d'Olmutz (28.29 novembre 1850), et rentra honteusement (mai 18ol) à la diète de Francfort purement et simplement rétablie, en abandonnant définitivement la cause du Schleswick-Holslein, qu'elle avait si mal défendue.

Au dedans la période révolutionnaire de 4848 ne fut guère plus glorieuse pour la Prusse, et offrit d'abord des analogies frappantes avec ce qui se passait en Autriche. Il y eut des troubles à Berlin, comme à Vienne; le mouvement polonais en Posnanie reproduisit sur une petite échelle la guerre de races qui au môme moment ébranlait jusque dans ses fondements la monarchie des Habsbourg; une assemblée nationale prussienne réunie à Berlin débattit tumultueusement les bases d'un pacte fondamental, puis se vit tout à coup transférée et dissoute, tandis qu'une Constitution, octroyée le o décembre 1848, créait une diète générale de la monarchie, formée de deux chambres. Mais là s'arrête la ressemblance; la Prusse resta un royaume constitutionnel, même après que la tourmente fut passée. La diète, où la chambre des députés, produit de l'élection, était toute ministérielle, tandis que la chambre des seigneurs, composée de membres héréditaires ou à vie, était plus réactionnaire que le gouvernement luimême, eut beau reviser elle-même dans un sens plus autoritaire la Constitution octroyée (31 janvier 1850); le maintien d'une constitution, quelle qu'elle fût, était un fait d'importance majeure pour l'avenir.

La politique prussienne, réactionnaire à l'intérieur, subordonnée à la direction autrichienne dans les affaires extérieures, ne se démentit pas aussi longtemps que régna Frédéric-Guillaume IV. Son frère et successeur, Guillaume I", régent le 8 octobre 1858, roi le 2 janvier 1861, annonça en prenant le pouvoir une politique plus libérale au dedans, plus indépendante au dehors; il choisit son premier minis-

tère dans l'opposition et prétendit, lors des complications de la guerre d'Italie en 1839, exercer le commandement des armées allemandes, sans avoir à en rendre compte à la diète ; mais la guerre finit avant que la question fût vidée, et bientôt la lutte de la royauté prussienne avec sa chambre des députés, à propos de la réorganisation de l'armée, parut la négation de tout gouvernement constitutionnel. Cette réorganisation, Guillaume I*"" la regardait comme l'œuvre capitale de son règne, et nulle part en effet les institutions militaires n'ont joué de tout temps un rôle plus considérable que dans la monarchie des Hohenzollern. Nous avons vu dans ce qui précède que la Prusse, depuis qu'elle avait commencé à faire figure dans le monde, avait dû faire des efforts extraordinaires pour avoir une armée capable de se mesurer avec celles des autres puissances; jusqu'au commencement du xix'^ siècle, on l'avait recrutée par la conscription et le racolage à l'étranger; depuis la paix de Tilsit, le service obligatoire universel et le système de la Landivehr ou réserve avec cadres permanents, inventés pour déjouer la politique soupçonneuse de Napoléon I", étaient devenus les bases d'une nouvelle organisation militaire du pays, exactement superposée à sa constitution territoriale : chacune des huit provinces de la monarchie, sauf compensations motivées par leur population trop différente, fournissait un corps d'armée, et la garde ou neuvième corps formait à la fois une élite et une réserve. Mais la mise sur pied de toute l'armée prussienne en 1850, lorsqu'on avait un instant eu la velléité de se mesurer avec l'Autriche, puis de nouveau la mobilisation de 1839, avaient montré les imperfections du système; sans l'abandonner, le nouveau monarque entendait le perfectionner, lui faire rendre tout ce qu'on pouvait en tirer, et constituer une armée qui, réduite sur le pied de paix à 200 000 hommes seulement, put sur le pied de guerre en mettre en ligne 600 000, et cela bien plutôt par l'incorporation des réserves que par l'appel de la Lanchvehr. Il se mit à l'œuvre dès 1860; la chambre des députés voulut l'arrêter

par le refus des crédits nécessaires, puis par celui du budget entier; il n'en continua pas moins dans la voie où il s'était engagé, sans que le pays protestât, autrement que par des votes, contre cette violation manifeste de la Constitution.

Ce n'était pas seulement de l'obstination, comme on le croyait alors; c'était aussi, de la part surtout du principal ministre du roi Guillaume, prévision d'événements futurs, poursuite secrète d'un but encore caché, préparatifs pour une crise suprême. Othon, baron de Bismarck-Schœnhausen, le nouveau président (22 septembre 18G2) du conseil, voyait dans la réorganisation militaire le moyen d'arriver à la réalisation de son idée fixe, l'établissement de l'hégémonie prussienne en Allemagne; il savait, et le disait sans ambages, que <( les Etats grandissent, non par des discours, mais par le sang et le fer > ; on pouvait à la rigueur par des moyens pacifiques, par des conventions militaires librement consenties, rattacher à la Prusse quelques petits Etats, comme on le fit successivement, depuis 1861, pour Cobourg, Altenbourg, Waldeck; pour subordonner à la direction prussienne les États de moyenne grandeur et ruiner l'influence de l'Autriche en Allemagne, une lutte armée était inévitable. 11 continuait donc imperturbablement cette réforme de l'armée prussienne, en même temps que, par une politique aussi audacieuse qu'indifférente sur le choix des moyens, il compromettait l'Autriche, sauf à se retourner plus tard contre elle.

La vieille affaire des duchés de l'Elbe lui fournit l'occasion désirée de faire l'essai de la nouvelle armée, et d'expérimenter en même temps jusqu'oii l'Europe le laisserait aller. A la fin de 1863, la diète de Francfort, sous la pression d'une opinion publique surexcitée en faveur du Schleswick-Holstein, avait décrété l'exécution fédérale contre le Danemark. M. de Bismarck, sous prétexte d'empêcher les Etats secondaires de la Confédération d'aller trop loin, sut persuader à l'Autriche de se joindre à lui pour enlever à la diète la direction de l'affaire et sauvegarder l'intégrité de la monarchie danoise; une armée austro-prussienne envahit le Schleswick,

le l""" février 1864; on poussa la guerre vivement, et quand la conférence de Londres eut prouvé que les autres grandes puissances n'interviendraient pas, le traité de Vienne du 30 octobre 1864 imposa au Danemark l'abandon de tous ses droits sur les trois duchés de Sclileswick, de Holstein et de Lauenbourg, en faveur de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse.

Cette fraternité d'armes et cette conquête faite en commun par les deux grandes puissances allemandes au nom des intérêts de l'Allemagne allaient, par une pente insensible, conduire à une guerre acharnée entre les deux alliées de la veille, et amener le déchirement de la Confédération germanique, le tout au profit de la Prusse. M. de Bismarck, après avoir déclaré nettement que le sang prussien ne pouvait pas avoir coulé pour rien, posa au prince d'Augustenbourg, le candidat aux duchés protégé par la diète, des conditions qui en faisaient le vassal de la Prusse (22 février 1865); celui-ci les refusa, parce qu'il comptait sur l'appui de la Petite-Allemagne et même sur celui de l'Autriche. Mais déjà le cabinet de Berlin faisait des démonstrations menaçantes, et l'Autriche intimidée consentit, par la convention de Gastein du 14 août 1865, à un règlement provisoire de leur condominium, par lequel la Prusse acquérait en toute propriété le Lauenbourg contre une somme d'argent payée à son alliée, prenait le gouvernement provisoire du Schleswick, et se réservait en outre dans le Holstein, laissé sous l'administration autrichienne, le droit de garnison à Kiel et à Rendsbourg, le port militaire et la forteresse du pays. Ces avantages cependant ne paraissaient pas suffisants à M. de Bismarck; les négociations pour un règlement définitif, plus favorable encore aux intérêts prussiens, continuèrent pendant tout l'hiver de 186.J à 1866, plus difficiles de jour en jour; en même temps il mettait sur le tapis la question tout autrement ardue de la réorganisation de l'Allemagne dans le sens prussien : par la note du 9 avril 1866, il demanda la convocation d'un parlement allemand, élu directement par T. II. y

le suffrage universel et chargé de la réforme du pacte fédéral. En réponse aux provocations de plus en plus accentuées de la Prusse, l'Autriche et les Etats secondaires, avec lesquels celle-ci s'était réconciliée, voulurent enfin à leur tour frapper un g-rand coup : les troupes prussiennes ayant expulsé les Autrichiens du Ilolstcin (7 juin 18G6), la diète décréta, le 14 juin 1866, la mobilisation des contingents fédéraux contre la Prusse. C'était ce qu'attendait le ministre prussien; à l'issue du scrutin, son représentant à Francfort déclara la Confédération dissoute, sauf à la reconstituer sur de nouvelles hases; quatre jours plus tard, le 18 juin 1866, la guerre était déclarée à l'Autriche; dans l'intervalle, les armées prussiennes avaient envahi la Saxe, le Hanovre et la Hesse électorale (16 juin 1866).

La Prusse, en entrant dans cette phase décisive de son existence politique, n'avait, en fait d'alliés allemands, que quelques petits Étals du Nord ; mais l'action combinée de l'Italie, qu'elle s'était assurée par l'alliance offensive et défensive signée à Berlin le 28 mars 1866, allait partager les forces de l'Autriche; la neutralité bienveillante de la France, l'abstention de la Russie et de l'Angleterre, lui laissaient libre jeu; et avant tout elle était prête elle-même, matériellement et moralement : son armée était admirablement organisée et outillée; ses finances, quoique le pays soit relativement peu riche, se trouvaient dans un ordre parfait; la nation entière enfin, après un court moment de stupéfaction et d'hésitation, se montra prête à oublier ses griefs parlementaires et disposée aux derniers sacrifices, en vue du grand but qu'on lui proposait. Néanmoins les succès foudroyants remportés par les armées prussiennes sur l'Autriche et ses alliés firent l'étonnement de l'Europe, du roi de Prusse luimême; après une série de combats heureux sur la frontière septentrionale de la Bohême, la grande victoire de Sadowa près Koeniggraetz (3 juillet 1S66) leur ouvrit le chemin de Vieime, en même temps qu'elles forçaient l'armée hanovrienne à capituler, occupaient Francfort et envahissaient

rAllemag^nc du Sud. L'Autriche, à bout de forces après cinq semaines de guerre, dut, malgré la médiation trop tard invoquée de la France, se résigner à laisser le champ libre à l'ambition prussienne, par les préliminaires de A'ikolsburg en Moravie (26 juillet 1866), qui furent ratifiés quatre semaines plus tard par la paix de Prague du 23 août 1866. Ces deux actes stipulaient en effet la dissolution de la Confédération germanique, i exclusion de rAulriche de l'Allemagne et la libre réorganisation territorale et politique de l'Allemagne, au nord de la ligne du Moin, au gré des convenances de la Prusse; les seules réserves que la diplomatie française eût réussi à y faire insérer, portaient que le royaume de Saxe serait maintenu dans son intégrité territoriale, et que les districts septentrionaux du Schleswick pourraient se réunir de nouveau au Danemark s'ils en exprimaient le vœu par un vote librement émis.

Avant môme la conclusion définitive de la paix, la Prusse, s'autorisant « de la décision do la guerre et des nécessités de la réorganisation politique de la commune patrie allemande », avait annoncé sa résolution de s'annexer los États qui contribuaient le plus à séparer la monarchie en deux tronçons, à savoir le Hanovre, la Hesse électorale, Nassau et Francfort : « Ils avaient », disait le message royal du 16 août aux chambres prussiennes, « décliné la neutralité et l'alliance qu'on leur avait offertes avec garantie de leurs territoires; et surtout ils pouvaient par suite de leur situation géographique, au cas 011 leur autonomie serait maintenue, préparer à l'avenir, par une attitude hostile ou équivoque, de graves obstacles à la politique et à l'action militaire de la Prusse ». Quelques jours plus tard avait été faite une notification analogue relativement au Scbleswick et au Ilolstein; la seule restriction qu'elle contînt portait sur une portion de territoire qui devait être cédée au grand-duc d'Oldenbourg, en échange d'un agrandissement consenti par lui en faveur de l'établissement maritime de la Jahde, et aussi de sa renonciation aux prétentions qu'il avait sur los deux duchés, en sa qualité

132 LA MOxXARCHIE PRUSSIENNE.

de représentant attitré de la maison de Holslein-Gottorp. Les lois d'incorporation des six Etats furent votées par les chambres prussiennes en septembre et en décembre 1866, et la prise de possession eut lieu par lettres patentes du 3 octobre 1866 et du 12 janvier 186", lesquelles, tout en promettant aux différents pays le maintien dans les limites du possible de leurs lois et institutions particulières, les eng-agèrent à « se résigner à la perte de leur autonomie sacrifiée au développement des intérêts nationaux, en se rappelant que l'Allemagne avait gagné tout ce que la Prusse avait conquis! » Ainsi furent absorbés dans la monarchie prussienne, par le simple droit de conquête, cinq Etats de l'ancienne Confédération germanique, et de plus le duché de Schlcswick; le territoire cédé au grand-duc d'Oldenbourg' par traité du 27 septembre 1866 s'était réduit, parce qu'on avait renoncé à l'extension projetée de la station de la Jahde, au bailliage holsteinois d'Ahrensboek et à quelques villages voisins, c'està-dire à une centaine de kilomètres carrés avec 13 000 habitants; quant au vote du Schleswick septentrional, qui eût été à peu près unanime en faveur d'un retour au Danemark, la Prusse sut l'empêcher par toutes sortes de moyens dilatoires, malgré les protestations de la population et les réclamations de la diplomatie danoise, et finalement le traité de Vienne du 11 octobre 1878, qui cimenta la réconciliation de l'Allemagne avec l'Autriche-Hongrie, abrogea purement et simplement Varticle cinq de la paix de Prague qui l'avait stipulé.

Les Etats de rAllemagne méridionale, protégés par leur position géographique, eurent à faire des sacriliccs beaucoup moins considérables pour acheter leur paix de la Prusse victorieuse. AVurtemberg- et Bade en furent quittes, par les traités de Berlin du 13 et du 17 août 1866, pour payer des frais de guerre; les rectificalions de frontières imposées, en dehors d'une indemnité pécuniaire, à la Bavière et à la Hesse grand-ducale furent de peu d'importance et dictées principalement par des convenances stratégiques ou administratives. La Bavière n'eut à céder, par le traité de Berlin

du 22 août 18G6, que quelques districts de la Basse-Franconie (Orb près Gelnliauson et Gcrsfeld près Fulde), destinés à arrondir au sud la Hesse électorale, plus l'enclave de Caulsdorf près Saalfeld, en tout 33 000 âmes sur SoO kilomètres carrés; quant à la Hesse grand-ducale, un instant fort compromise, au moins dans sa partie septentrionale, le traité de Berlin du 3 septembre 186G ne lui coûta en lin de compte que Hombourg- près Francfort et Meisenheim prèsKreuznach, avec quelques parcelles de la Hesse supérieure (Biedenkopf, etc.), au nord-ouest de Giessen, soit 1 100 kilomètres carrés et 75 000 habitants; encore la Prusse, à laquelle elle concéda d'ailleurs le droit exclusif de garnison à Mayence, lui abandonna-t-elle quelques parcelles nassoviennes, francfortoises et casseloises, jusqu'à concurrence d'une centaine de kilomètres carrés et de 11 000 âmes.

Nous parlerons plus tard, à mesure que nous les rencontrerons dans leurs groupes d'Etats respectifs, de l'histoire territoriale des différents pays annexés à la Prusse dans les années d865 et 1866; pour le moment nous nous bornons à apprécier la transformation que subit la monarchie prussienne par suite de leur incorporation. Sa superficie fut portée de 279 000 à 332 000 kilomètres carrés, sa population de dix-neuf millions un quart à vingt-trois millions et demi d'âmes'; la création des trois nouvelles circonscriptions administra-

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