‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 55 sur 168 · LA SAXE ANCIENNE · texte numérisé non relu

LA SAXE ANCIENNE

tage avait échappé à la fois aux Ascaniens de Saxe et aux Ascaniens d'Anhalt : ni les uns, ni les autres n'avaient, en effet, réussi en 1320 à succéder dans l'électorat de Brandebourg- à leurs cousins, issus du fils aîné d'Albert l'Ours.

Quand la ligne aînée des Ascaniens saxons vint à s'éteindre à son tour, au mois de novembre 1422, dans la personne du duc de Saxe-Wittenberg Albert III, ses possessions et l'électorat paraissaient revenir de droit à la ligne cadette. Le duc de Saxe-Lauenbourg- Eric IV les réclama en efï'et comme agnat du défunt; mais il eut beau fatiguer de ses doléances l'empereur et la diète, le pape et le concile de Bâle : le marquis de Misnie de la maison de Weltin, Frédéric le Belliqueux, que l'empereur Sigismond avait investi dès 1423 de la Saxe éleclorale, se maintint en possession pour lui et pour sa descendance. Les ducs de Saxe-Lauenbourg- se continuèrent obscurément pendant plus de deux siècles encore, jusqu'à ce qu'en 1689 la mort du dernier Ascanien saxon, Jules- François, fit passer son héritage aux Welfs du Brunswick, du droit de Henri le Lion et aussi de celui du plus fort; mais à partir de 1423 le vieux nom historique de Saxe se fixa de préférence sur les vastes domaines de la nouvelle maison électorale, qui, en joignant de nombreuses terres au petit cercle de Wittenberg, restitua au duché saxon une partie du moins de son ancien éclat.

La maison de Wettin, qui avec Frédéric le Belliqueux devint la maison électorale de Saxe, était en etTet depuis des siècles une des grandes dynasties princières de l'Allemagne. Son nom lui vient d'un château situé sur la Saale, en aval de Halle. Les généalogistes l'ont rattachée, tantôt au Saxon Wittikind, le grand adversaire de Charlemagne, tantôt au duc thuringien Bourcard, qui trouva la mort contre les Hongrois en 008 ; un aïeul un peu moins problématique est le noble homme Thierry, qui vivait au milieu du x'^ siècle et fut père des deux comtes Dédo et Frédéric. A partir du xi° siècle, les \\'ettin figurent dans les guerres civiles de l'Allemagne;

vers le même temps on rencontre plusieurs d'entre eux comme marquis de Misnie. La date de leur avènement au rang- princier a été oftîciellement fixée à l'année 1089 par un huitième centenaire célébré à Dresde le 15 juin 1889; mais le vrai fondateur de leur puissance n'apparaît qu'au xiP siècle, dans la personne de Conrad le Grand, qui établit sa domination héréditaire sur les marches slaves aux confins de la Saxe, de la Thuringe et de la Bohême, en s'imposant à Henri V comme margrave de Misnie après la mort de son cousin Henri le Jeune d'Eilenburg (1 123), et en obtenant de Lothaire H le margraviat deLusace à l'exlinction des comtes de Groitzsch (1136). La Lusace depuis lors a souvent changé de maîtres, les ^Vettin l'ayant tour à tour perdue, récupérée, perdue encore, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire à propos de l'histoire territoriale de la Bohème et de la Prusse; la Misnie au contraire n'a pas cessé d'appartenir aux descendants de Conrad le Grand et elle forme aujourd'hui encore la partie la plus importante de leurs territoires.

La création de la marche de Misnie remonte à l'époque oii Olton le Grand et son iidèle Géro essayèrent pour la première fois de germaniser et de christianiser les Slaves de la moyenne Elbe. Le château de Meissen, bâti sur la rive gauche du fleuve là où il sort de l'entonnoir de Dresde pour gagner la plaine septentrionale, en fut le centre, longtemps exposé aux attaques des Bohémiens. L'ascendant germanique prévalut à la longue et l'autorité des marquis de Misnie s'établit solidement sur toutes les pentes septentrionales des monts des Mines, des deux côtés de l'Elbe. Déjà les prédécesseurs de Conrad le Grand y avaient joint à VonesiV Osterland ou territoire oriental, compris entre la Mulde et la Saale; il y réunit à l'est la marche de Lusace, et se trouva de la sorte presque aussi puissant que son voisin septentrional, l'autre grand mar(juis de la frontière slave, Albert l'Ours de Brandebourg, dont les successeurs ont élé depuis lors les rivaux séculaires de sa propre descendance.

Lorsque Conrad le Grand, après avoir rempli du bruit de

ses hauts faits l'Allemagne, l'Italie et la Palestine, se retira en II06 dans le couvent de sa maison, le Mons Serenus ou Pctersberg dans le voisinage de Weltin, où il mourut l'année suivante, son ample succession, Misnie, Lusace, Osterland, Wettin, avec Favouerie sur les évêchés de Meissen, de Mersebourg- et de Naumbourg-Zeilz, fut partagée entre ses lils; la majeure partie cependant resta à l'aîné, Otton le Riche, sous le règ-ne duquel on exploita pour la première fois les mines d'argent de Freiberg-, en même temps que l'autre ville wettinienne de Leipzig commençait à s'enrichir par ses deux foires annuelles. Le reste aussi de l'héritage, à l'exception cependant de la Haute-Lusace, qui dès la fin du xu'^ siècle avait passé à la Bohème, revint au fils d'Otton, ïhierrv l'Exilé, qui, après avoir été chassé par un frère aîné, puis dépouillé par l'empereur Henri VI (1195-1197), rentra en possession à la mort prématurée de ce prince, et prépara par son mariage avec Judith de Thuringe un nouvel accroissement de puissance pour sa maison, l'enfant issu de cette union, et qu'on appelle Henri l'Illustre ou le Clément, ayant dans le cours du xni^ siècle succédé à la majeure partie des possessions de la dynastie à laquelle appartenait sa mère.

Deux mots d'abord de cette dynastie thuringienne, dans laquelle on voulait voir autrefois la descendance mâle de nos Carlovingiens français, disparus de la scène de l'histoire depuis la victoire de Hugues Capet sur Charles de Basse- Lorraine, mais qui probablement a dû son élévation à une commune origine ou à une alliance de famille avec les empereurs de la maison franconienne. Dès le milieu du xr siècle elle possédait de nombreux alleux dans la Thuringe occidentale, où Louis le Barbu bâtit la Schauenburg, et où son fils Louis le Sauteur (auquel la tradition prête un saut téméraire du haut de sa prison de Giebichenstein) édifia le couvent de Reinhardsbrunn, la ville d'Eisenach et le château de la AVarlbourg. Puis un troisième Louis obtint en 1130 de l'empereur Lothaire II le landgraviat de Saxe, dont le titre transporté sur ses possessions Ihuringiennes lui assigna dans la hiérar-

chie féodale de Fempire un rang- presque égal à celui des ducs; c'est lui qui figure comme Louis P'" en lête de la liste des landgraves de Thuringe. Ce nom de comte provincial ou régionnaire de tous les Thuringiens ne doit cependant pas faire illusion ; s'il donnait aux landgraves une certaine prééminence sur l'ensemble des comtés situés entre la Werra et la Saale, la forêt de Thuringe et le Harz, il ne leur assurait pas une autorité bien effective dans toute l'étendue de ces limites, et même, après qu'ils eurent acquis, à la chute de Henri le Lion (1180), la dignité de comtes palatins de Saxe, avec les terres du côté de la Helme qui s'y rattachaient, ils ne possédaient à vrai dire qu'une assez mince bande de pays qui traversait la Thuringe depuis Eisenach jusqu'à \V"eissenfels ; leurs alleux en Hesse, où différents héritages leur avaient donné entre autres Gudensberg, Cassel etMarbourg, étaient presque aussi considérables. Aussi n'ont-ils joué qu'un rôle assez effacé dans les grandes luttes des Guelfes et des Gibelins; leur nom est d'autant plus illustre dans l'histoire des croisades, dans celle des lettres, dans celle de l'Eglise; plusieurs d'entre eux allèrent à Jérusalem pour combattre, à Paris pouf étudier; la protection qu'ils accordèrent aux Minnesinger a donné naissance à la légende de \d,. guerre poétique de la Wartbourg; c'est la Wartbourg aussi qui fut le théâtre des miracles de la femme de Louis IV le Saint, sainte Elisabeth de Hongrie. La race fondée par Louis le Barbu s'éteignit dans les mâles en 1247, dans la personne du beau-frère de sainte Elisabeth, Henri Raspon, que le saint-siège avait opposé l'année précédente comme roi des Romains à Frédéric H et que le peuple pour cette raison appelait le roi des prêtres. Avant même que, selon l'usage du temps, on l'eût enterré avec son casque et son bouclier, commença la querelle pour sa succession, qui devait se continuer dix-sept ans durant, au milieu de l'anarchie du grand interrègne. Deux prétendants surtout lirent valoir avec énergie des droits presque égaux : le margrave de Misnie, Henri rilluslre, qui était le fils de sa sœur Judith et qui de plus avait obtenu en 4242 de l'empereur

Frédéric II un diplôme de succession éventuelle, rencontra un adversaire redoutable dans la personne de Théroïque fille de Louis IV et de sainte Elisabeth, Sophie, duchesse de Brabant, qui défendit à outrance contre lui la cause de son fils Henri, connu sous le nom de V Enfant de Brabant. iVprès une longue série de guerres et de nég-ocialions, la surprise des principaux partisans du jeune prince par Rodolphe de Vargula amena enfin en 1264 un accommodement définitif: TEufant de Brabant se contenta des terres allodiales qui ont donné naissance au landg-raviat de Hesse; le reste demeura au marquis de Misnie. C'est ainsi que la maison de Wettin arriva à la possession du landgraviat de Thuring-e et du comté palatin de Saxe.

Henri l'Illustre avait précédemment aspiré, mais sans succès, à un autre héritage encore : à celui de son beau-frère Frédéric le Belliqueux, le dernier Babenberg- autrichien, mort en 1246. Par contre il avait obtenu de l'empereur Frédéric II, vers l'année 1245, l'engagement du P/e/ssner/anrf, c'est-à-dire des terres d'empire du pays de la Pleisse. Il se trouvait donc en 1264 margrave de Misnie et de Basse-Lusace, landgrave de Thuringe et comte palatin de Saxe, seigneur de TOsterland et du Pleissnerland; en d'autres mots, sa domination allait de la Werra à l'Oder et de l'Erzgebirg au Ilarz; aucune seigneurie allemande, sauf l'ensemble des pays autrichiens, n'était plus étendue et plus peuplée que la sienne, et, en Misnie et en Lusace du moins, ç'cst-à-dire dans les pays d'origine slave, son autorité princière était presque illimitée. La puissance de la maison de Wetlin paraissait établie sur les bases les plus solides; ce fut à ce moment que les fautes et les vices des princes compromirent leurs intérêts de la façon la plus grave, et pendant de longues années menacèrent la dynastie misnienne d'une ruine complète.

Le premier tort fut à Henri l'Illustre lui-même, qui en 1265 partagea ses Etats entre ses fils et les leur livra en partie, si bien qu'avant sa mort, arrivée en 1288 seulement, il eut tout le loisir de les voir en guerre tour à tour entre eux.

coulrc lui-même et contre leurs propres enfants; mais bien plus criminel fut son tîls aîné, le landg^rave Albert, que les contemporains et la postérité ont flétri du surnom de Dénaturé. Complètement subjugué par sa maîtresse, la belle Cunégonde d'Eisenberg-, qu'il épousa après la mort de sa femme Marguerite de Souabe, la malheureuse fille de l'empereur Frédéric II, il voulut à tout prix avantager son bâtard Apicius aux dépens de ses deux fils légitimes, Frédéric et Thierry, et finalement, pour mieux arriver à ses fins, il vendit la Thuringe et la Misnie à l'empereur Adolphe de Nassau (1294). De là la guerre étrangère jointe à la guerre civile, et une série d'invasions des mercenaires d'Adolphe d'abord, de ceux de son successeur Albert d'Autriche plus tard. Si la maison de Wettin ne sombra pas complètement au milieu de cet épouvantable désordre, trop tentant pour tous les princes voisins, elle le dut à l'énergie du premier-né d'Albert le Dénaturé, Frédéric le Mordu, sur la joue duquel l'étreinte désespérée de sa mère, au moment où elle fuyait la W artbourg, avait laissé l'empreinte ineffaçable dont témoigne son surnom.

Pendant près d'un demi-siècle, Frédéric eut presque continuellement les armes à la main, contre son père, contre deux empereurs, contre les princes voisins, contre des vassaux rebelles; il gagna sur les troupes de l'empereur Albert la bataille décisive de Lucka près d'Altenbourg (130"); il fit reconnaître ses droits héréditaires par l'empereur Henri VII au traité de Prague de 1310; et lorsque en 1324 il descendit dans la tombe après des alternatives inouïes de succès et de revers, il laissa à sa descendance la presque totalité des possessions de sa race, dont la mort successive de son frère, de ses oncles et de ses cousins l'avait constitué le seul représentant. Le comté originaire de Wettin, il est vrai, avait été aliéné entre les mains de l'archevêque de Magdebourg (1288); la Lusace inférieure, que son frère Thierry avait en 1303 vendue aux margraves brandebourgcois, leur avait dû être cédée par lui-même en 1312 et n'avait pu être récupérée lors de l'extinction de la lignée ascanienne du

Brandebourg (1320); mais toutes les autres pertes de quelque importance de cette période néfaste, celle de la marche de Landsberg- au nord de Leipzig, celle du palatinat de Saxe, celle d'une grande partie de la Misnie proprement dite, étaient réparées, et les territoires qui demeuraient aux Wettin, le landgraviat de Thuringe avec le comté palatin de Saxe (capitale Eisenach), le marquisat de Misnie (capitale Dresde), l'Osterland (capitale Leipzig) et le Pleissnerland (capitale Altenbourg), ce dernier définitivement acquis de l'empire en 1311, formaient encore un fort bel ensemble.

Ils restèrent sans grands changements pendant le siècle suivant. On fit des partages, comme dans toutes les maisons princières de l'Allemagne du temps, mais sans qu'ils aient eu de suites durables. Quant aux acquisitions nouvelles, elles ne furent que secondaires. Il n'y a guère à citer que certains arrondissements en Misnie et en Thuriuge, opérés par achat, héritage, retrait féodal ou conquête (par exemple Kœnigstein, Pirna, Orlamunde, le comté de Kœfernburg) ; puis quelques progrès du côté de la Franconie (Cobourg, Sonneberg, Rodach, Hildburghausen), dus à des alliances de famille avec la riche maison de Henneberg; ajoutons pour mémoire, quoiqu'il n'ait pas profité à la maison de Wettin, le pacte de confraternité conclu en 1373 avec la maison de Hesse pour toutes leurs possessions présentes et futures, pacte auquel accéda plus tard la maison de Brandebourg, lorsqu'il fut renouvelé pour la troisième fois en 14r37. Mais cent ans environ après la mort de Frédéric le Mordu, en l'année 1423, son arrière-petit-fils, le quatrième margrave wettinien de Misnie du nom de Frédéric, fit franchir à sa maison le dernier échelon dans la hiérarchie du saint-empire, en obtenant de l'empereur Sigismond de Luxembourg, avec ce qu'on appelait encore le duché de Saxe, le chapeau d'électeur et les deux épées d'archimaréchal de l'empire.

Frédéric le Belliqueux, le premier de son nom comme électeur de Saxe, ne possédait qu'une partie de l'héritage wettinien; mais depuis longtemps il avait pris un ascen-

dant incontestable sur toute sa famille et fait sentir la force de son bras à ses vassaux, à ses voisins, en même temps qu'il se montrait protecteur des lettres et des sciences par la fondation de l'université de Leipzig (1409); seul aussi parmi les princes allemands il avait tenu tête, sans les vaincre il est vrai, aux Hussites bohémiens. Ce fut à raison des services qu'il lui avait rendus déjà, plus encore à raison de ceux qu'il pouvait lui rendre encore contre ces farouches fanatiques, que l'empereur lui conféra, à l'exclusion de leurs agnals les ducs de Saxe-Lauenbourg, l'héritage des électeurs de Saxe ascaniens, c'est-à-dire le cercle électoral de Wittenberg, le titre de duc de Saxe et la dignité électorale. L'accroissement territorial était peu considérable ; l'élévation comme rang d'autant plus grande. Les Wettin, qui figuraient depuis longtemps par l'étendue de leurs domaines au premier rang des dynasties allemandes, se trouvèrent par leur introduction dans le collège électoral, placés hors de pair. Pendant les siècles suivants, malgré leurs partages, ils n'ont eu au-dessus d'eux que la maison impériale des Habsbourg; leurs voisins, les IlolienzoUern du Brandebourg, qui étaient arrivés à l'électorat six ans avant eux, leur étaient inférieurs comme puissance et comme influence dans l'empire.

Frédéric le Belliqueux est l'aïeul commun de tous les princes qui aujourd'hui portent le nom de Saxe et représentent la race wetlinienne. Ce n'est même qu'entre ses deux petits-fils, Ernest et Albert, ceux-là mêmes que dans leur enfance le chevalier Kunz de Kaufungen avait enlevés à Altenbourg dans la nuit du 7 au 8 juillet 1435, que s'est opéré le partage, historiquement si im[»ortant, qui a constitué les deux grandes lignes wettiniennes, la branche ernestine et la branche albertine. Ils le conclurent à Leipzig en 1483, après que la mort successive de leur père, l'électeur Frédéric II (146 i), et de leur oncle le landgrave Guillaume (1482), qui eux-mêmes avaient succédé à leur cousin de Thuringe, les eût mis en possession de tout l'héritage de la famille.

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