‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 7 sur 168 · L'ÉLECTEUR FRÉDÉRIC V ET SES FILS · texte numérisé non relu

L'ÉLECTEUR FRÉDÉRIC V ET SES FILS

niennes, dont il avait fait une seconde Bourgogne pour la richesse et la civilisation. Les pays à demi barbares du nord-est le tentaient peu ; aussi vint-il rarement dans la Marche et continua-t-il à résider en Franconie, pour suivre de plus près les complications de la politique allemande, au milieu desquelles il jouait depuis un quart de siècle le rôle de champion attitré de l'empereur et de l'ordre de choses établi. Néanmoins son règne dans le Brandebourg- (1470- 1486) ne fut pas sans valoir à l'électorat quelques accroissements territoriaux : il étendit la Marche uckéranienne aux dépens de la Poméranie, par l'acquisition des cantons de Schwedt, Vierraden et Lœcknitz (1472); il reprit pied dans la Basse-Silésie, en revendiquant à la mort sans enfants du duc Henri de Glogau et Grossen (1476) le douaire de sa fille Barbe, veuve du défunt, ce qui lui valut après une guerre de six ans, à défaut d'une cession définitive, l'eng-agement de Grossen, Zullichaii, Sommerfeld et Bobersberg- (1482). D'autre part il améliora les finances de la Marche, en imposant à ses États les accises et les péages; et surtout il en assura l'unité politique par sa fameuse loi de succession de l'année 1473. La dispositio achUlea, comme on l'appelle, permettait, il est vrai, la séparation des principautés franconiennes d'avec l'électorat, et même leur division entre deux lignes, sauf les mines qui devaient rester en commun; mais la Marche elle-même, avec l'électoral, avec tous les territoires et droits qui pourraient y être joints dans l'avenir, était par elle déclarée une et indivisible, transmissible par droit de primog-éniture de màle en mâle, avec défense à jamais de tout eng-ag-ement ou vente, et chaque prince de la maison devait être tenu de signer, dès qu'il atteignait ses dix-huit ans, l'engagement solennel d'obéir à cette loi domestique. G'est à la fidèle exécution des clauses prudemment stipulées par le vieil électeur, que la maison de Ilohenzollern a dii d'échapper au danger des partages indéfinis, qui ont arrêté dans leur essor la plupart des dynasties princières de l'Allemagne.

Usant de la liberté qu'il s'était réservée, Albert l'Achille n'attribua à son fils aîné que le Brandebourg, et établit les cadets en Franconie. Quant à ces derniers, il suffira de dire que la descendance du margrave Frédéric régna à Anspacli et à Baireuth jusqu'en 4603, après avoir produit en Albert de Brandebourg-Anspach le fondateur de la maison ducale de Prusse, et en Albert l'Alcibiade de Brandebourg-Baireuth- Culmbach un chef de bandes qui a été la terreur de l'Allemagne pendant les dernières années du règne de Charles-Quint. Mais la branche aînée aussi, successivement représentée par les électeurs Jean le Cicéron (1486-1499), Joachim I" Nestor ou le Magicien (1499-1535), Joachim II Hector (1535-1571), Jean-George (1571-1598), et Joachim-Frédéric (1598-1608), n'a joué qu'un rôle fort effacé pendant toute la grande époque du xvf siècle. Politiques et guerriers médiocres, tous ces princes n'élargirent pas les frontières de leurs Etats, qu'ils consolidèrent seulement, d'un côté en ajoutant à leur domaine direct, par voie de déshérence ou d'achat, les seigneuries de Zossen (1490), de Storkow et de Beeskow (1575), au sud et au sud-est de Berlin, et le comté de Ruppin, intercalé entre la Priegnitz et l'Uckermark (1524), de l'autre en obtenant de l'ordre Teutonique l'abandon de la clause de rachat qui pesait sur la Nouvelle-Marche (1517), et du roi de Bohême Ferdinand I" l'investiture sans condition du duché de Crossen (1537). Mais ils les maintinrent intacts et réunis; la seule infraction sérieuse faite à la loi domestique d'Albert l'Achille par Joachim I" Nestor, qui attribua à son fils cadet Jean le Prudent le margraviat de Custrin, c'est-à-dire la Nouvelle- Marche, avec Sternberg, Crossen et Cottbus, n'eut pas de suites fâcheuses, grâce à la mort sans enfants mâles de ce prince (1571), et le testament de Jean-George par lequel il ordonnait le partage des Marches entre ses fils, fut annulé au lendemain de sa mort (1598) par l'aîné d'entre eux, Joachim- Frédéric, qui par la convention de Géra, confirmative de la dispositio achillea, n'accorda à ses frères consanguins que l'expectative sur les principautés franconienes, en jouis-

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sance desquelles ils entrèrent en effet quelques années plus tard (1G03), à rcxlinction de la ligne cadette issue d'Albert r Achille.

En même temps, comme la position géographique du Brandebourg leur permit de se tenir à l'écart des guerres étrangères et civiles de l'Allemagne, qu'ils eurent, en général du moins, l'esprit d'ordre, de régularité, d'économie que réclamait le peu de richesse du pays, ils purent en développer les ressources et surtout y établir de plus en plus solidement leur autorité princière. Cette autorité, on ne saurait assez le répéter, avait élé dès le début bien plus considérable dans ces contrées autrefois slaves que dans les régions de pure souche germanique; après son éclipse momentanée pendant les temps troublés du xiv° siècle, elle ne cessa de reprendre et de grandir entre les mains de Frédéric P"" et de ses successeurs. Les villes abdiquèrent les premières, dès le milieu du xv*" siècle, toute velléité d'indépendance; la noblesse, un peu plus longtemps récalcitrante, se résigna à son tour à l'obéissance, satisfaite de la domination à peu près absolue que le souverain lui laissait sur les cultivateurs du plat pays; quant au clergé, qui d'ailleurs à l'est de l'Elbe n'avait jamais pu parvenir à l'immédiateté d'empire et avait toujours continué à faire partie des principautés séculières, la Réforme lui enleva jusqu'à l'ombre d'un rôle politique. Les électeurs brandebourgeois ne s'engagèrent que tard et sans grand enthousiasme dans le mouvement de la rénovalion religieuse : Joachim P'' Nestor resta fidèle au catholicisme jusqu'à sa mort (1535) et en recommanda encore par testament le maintien à ses fils; si ceux-ci, gagnés par leur mère à la nouvelle doctrine, embrassèrent néanmoins le luthéranisme, Jean le Prudent presque immédiatement, Joachim II Hector le l*"" novembre 1539, ils accomplirent la révolution ecclésiastique très pacifiquement et avec une grande modération. Ce ne fut pas une raison cependant pour ne pas en profiter; les trois évôchés brandebourgeois de Brandebourg, Ilavelberg et Lébus furent placés sous l'admi

nistration princière, puis, en 1398, définitivement abolis et sécularisés; le grand bailliage {Herrenmeisterthum) de Sonnenburg' dans la Nouvelle-Marche, tout en g-ardant certains rapports avec l'ordre de Saint-Jean, qui y avait succédé à celui du Temple, passa du moins sous la haute autorité du domaine électoral, auquel les différentes commanderies n'ont été définitivement réunies qu'en 4 810.

Un autre prince de la maison de Hohenzollern, le grandmaître des chevaliers Teutoniques Albert de Brandebourg- Anspach, s'était décidé beaucoup plus promptement que ses cousins de la Marche à se jeter dans le mouvement de la Réforme, et y avait gagné de fonder aux dépens de l'ordre le duché héréditaire de Prusse, destiné à être réuni avec le temps au Brandebourg et à valoir à la dynastie électorale le titre roval. Le moment est venu de raconter les origines et le développement historique de ces nouveaux territoires qui, avec les Marches, ont fourni les deux éléments constitutifs principaux de la monarchie prussienne.

De toutes les régions de l'Europe, si l'on néglige les contrées glacées qui avoisinent le cercle arctique, ce sont les pays riverains de la Baltique méridionale et orientale qui se sont le plus longtemps soustraits à l'intluence civilisatrice du christianisme. Nous avons parlé à plusieurs reprises et nous aurons à reparler encore de la longue résistance opposée aux efforts combinés de l'Allemagne, du Danemark et de la Pologne par les populations slaves-wendes qui occupaient les pays entre l'Elbe et la Yistule inférieures; la lutte ne fut pas moins vive et se prolongea bien davantage encore dans les contrées qui s'étendent de la basse Vistule au golfe de Finlande. Là, au milieu de marécages et de forêts de pins presque inextricables, habitaient de nombreuses tribus, appartenant les unes à la race letto-lithuanienne, branche de la race slave plus ou moins mélangée d'éléments gothiques et finnois, les autres à la race demi-asiatique des Finnois ou Tchoudcs. Au premier groupe paraissent s'être rattachés

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les Borusses ou Porusses, entre la Vislule et le Prégel, puis les Lithuaniens, des deux côtés du Niémen et plus loin dans rintéricur des terres, en troisième lieu enfin les Lettons, dans la Courlande, la Sémigalle et la Livonie méridionale; le second était représenté, dans la Livonie septentrionale, dans FEstlionie et dans les îles voisines, par les Lives et les Estlies.

Toutes ces peuplades persistaient au commencement du xni° siècle dans leur vieille idolâtrie et leur farouche indépendance; les rares missionnaires qui à diverses reprises avaient pénétré chez eux, et dont le plus célèhre est le premier apôtre des Borusses, saint Adalbert, évêque de Prague (997), V avaient trouvé le martyre; les tentatives armées dirigées au xif siècle par les Piasts polonais de la Masovie sur les cantons borusses voisins, et les expéditions contemporaines des rois de Danemark sur le littoral des Cures, des Lives et des Esthes, où les avaient précédés d'aventureux marchands de Brème, avaient à peu près complètement échoué; et la fondation de l'ordre du Christ ou des chevaliers Porte-Glaive parle troisième évêque de Livonie Albert (1201), la prédication de la croisade contre les Borusses par leur évêque désigné Christian (1219), l'établissement sur la frontière sud-ouest du pays borusse des frères-chevaliers de Dobrin (1225), n'avaient guère eu de résultats plus notables. La mission historique de faire entrer dans la communauté chrétienne les habitants païens des bords de la Baltique orientale était réservée à l'ordre de Notre-Dame-de-Jérusalem ou des Marianites, plus connu sous le nom de chevaliers Teutoniques, qui, constitué définitivement en 1190 au camp devant Saint-Jean-d'Acre par Frédéric, duc de Souabe, le fils de Frédéric I" Barberousse, pour aider les ordres essentiellement français de Saint-Jean et du Temple dans la défense de la Terre Sainte, fut appelé par les circonstances à tourner ses armes contre les Sa^^rasins du Nord et à établir au milieu d'eux une grande domination, demi-ecclésiastique, demi-militaire.

Ce fut le duc polonais Conrad de Masovie qui, en l'année 1226, invoqua le concours de l'ordre contre les Borusses, eu lui offrant la cession de la contrée comprise entre la Drewenz et la Vistule inférieure, qu'on a depuis appelée le pays de Culm ; le quatrième grand maître des chevaliers Teutoniques, Hermann de Salza, un habile diplomate et un bon soldat, qui était fort avant dans la faveur tant de l'empereur Frédéric II que du pape Honorius III, accepta l'offre, en Italie où il résidait alors, et quelques années plus tard une première troupe de Marianites vint s'établir au château de Vogelsang, non loin du confluent de la Drewenz avec la Vistule, en face de l'emplacement qu'occupa bientôt après la ville de Thorn. A partir de ce moment s'engagea une g-uerre à outrance entre la chevalerie chrétienne et les païens de la Baltique; au sud les chevaliers Teutoniques, dans lesquels s'étaient fondus, dès 1234, les frères-chevaliers de Dobrin, au centre les chevaliers Porte-Glaive, annexés depuis 1237 aux Marianites comme une seconde langue de l'ordre, au nord enfin les rois danois, s'établissaient de plus en plus solidement sur le sol disputé; ils étaient soutenus les uns et les autres par une croisade continue qui fut prèchée sans interruption depuis le pontificat de Grégoire IX et qui amenait surtout des flots de croisés allemands, parmi lesquels nous signalerons le roi de Bohème Ottocar II, en l'honneur duquel fut baptisée Koenigsberg, la ville du mont royal, et les deux margraves brandebourg eois Otton et Jean, dont le souvenir se perpétue sur le F?*/sc/?-//rt/7" septentrional dans le nom de la petite ville de Brandenburg, à Tembouchure de la Frisching. Il n'est pas de notre sujet de nous arrêter à la conquête danoise de TEs- Ihonie, où Réwel eut un évêché suffragant de Lund, ni à la colonisation de la Livonie, de la Sémigalle et de la Courlande par les chevaliers Porte-Glaive et par leurs coopérateurs ecclésiastiques, l'archevêque de Riga et les évèques de Dorpal, de Courlande et d'Oesel; la prise de possession et l'organisation des pays qui ont formé le domaine propre des chevaliers Teutoniques et qui, à la différence de ceux que

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nous venons d'énumérer, obéissent tous aujourd'hui aux Hohenzollern, méritent seuls notre attention particulière.

Trois quarts de siècle durant, les Borusses opposèrent aux envahisseurs une résistance désespérée; les batailles, les massacres, les conspirations, les révoltes, continuèrent jusqu'à la fin du xni° siècle, principalement dans la Sambie maritime, le pays intermédiaire entre les deux Haff's; alors enfin la domination de l'Ordre se trouva hors de conteste, à la fois dans les huit grands cantons borusses du pays de Culm, de la Pomésanie, de la Pogésanie, de la Warmie [Ermeland), de la Galindie, de la Bartonie, de la Nattingie et de la Sambie, et dans les trois cantons lithuaniens limitrophes de Sudavie, de Nadruvie et de Scalovie; en d'autres mots, depuis le dernier grand coude de la Vistule jusqu'au delà du Niémen inférieur, et depuis les deux Haffs jusqu'au plateau couvert de lacs et de marais qui domine les bassins du Prégel, du Niémen et de la Narew. La conversion au christianisme avait marché de front avec la conquête : la vieille trinité borusse, Perkounos, le dieu de la foudre, Potrimpos, le protecteur des moissons, et le dieu de la destruction Pikollos, ne comptait plus que des adhérents cachés, et quatre évèchés, compris dans la province ecclésiastique de Riga, avaient été créés à Culm, à Marienwerder en Pomésanie, à Heilsberg en Warmie et à Fischhausen en Sambie. Enfin là, comme dans toutes les régions à l'est de l'Elbe subjuguées par les Allemands, s'était établi un grand courant d'immigration et de colonisation tudesques; à côté des châteaux forts de l'Ordre, avaient été bâties, placées sous le droit de Magdebourg ou de Lubeck et dotées de grands privilèges communaux, de nombreuses villes fermées allemandes, dont quelques-unes, comme par exemple Thorn, Culm, Marienwerder, Marienbourg, Elbing, Koenigsberg, avaient devant elles un avenir brillant; des paysans aile mands libres commençaient à gagner par l'endiguement, sur les marécages de la Yistule, les fertiles Werder qui font aujourd'hui l'admiration des agriculteurs ; des familles

nobles allemandes même venaient faire souche dans le pays.

Ce mouvement de colonisation se continua pendant tout le siècle suivant. La conquête sur les païens au contraire ne fit plus de nouveaux progrès, quoiqu'il ne cessât de venir de toutes les parties de l'Europe des chevaliers aventuriers qui, comme le roi de Bohême Jean l'Aveugle ou le héros de roman Jehan de Saintré, tenaient à prendre part à la croisade perpétuelle de l'Ordre contre les Lithuaniens; on les battait sans cesse, on ne parvenait ni à les convertir ni à les subjuguer. L'ordre Teutonique n'en fit pas moins des progrès territoriaux considérables pendant le cours du xiv® siècle, et même pendant les premières années du xv"; mais ce fut exclusivement par l'acquisition de pays déjà christianisés. La première en date et la plus importante de ces provinces adjointes à la Prusse fut la Pomerellie, c'est-à-dire la partie la plus orientale de la Poméranie, qui s'étendait au sud du Wiek de Putzig et à l'ouest de la Yistule inférieure, et avait Danzick pour capitale. Position maritime et militaire fort importante à l'embouchure de la Yistule proprement dite, la vieille cité wende de Gdansk, Gedanum ou Danzick, momentanément occupée au xn*" siècle par les Danois, était bientôt redevenue le siège des princes slaves indigènes qui avaient converti leurs sujets avec l'aide germanique, s'étaient faits les vassaux des puissants margraves ascaniens de Brandebourg et avaient appelé dans le pays des colons et des moines allemands; ce sont eux qui ont fondé l'illustre couvent d'OIiva au nord-ouest de Danzick. A la mort du dernier duc de Pomerellie, Mestwin, en 1295, sa succession fut revendiquée par tous les voisins; les chevaliers ïeutoniques prévalurent par les armes, légitimèrent leur usurpation par une cession des électeurs de Brandebourg suzerains du pays (1309), et se maintinrent en possession malgré les efîorts de la Pologne, qui, après avoir porté ses réclamations jusque devant la juridiction du saint-siège, fut obligée finalement, en 1343, de renoncer à ses prétentions. Quelques années

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plus tard, en 1347, le roi de Danemark AYaldemar IV vendait l'Eslhonie aux chevaliers Porte-Glaive; au renouvellement du siècle, sans compter Tile de Gottland qui ne resta que transitoirement sous la domination de l'Ordre (1398 à 1403), le grand maître Conrad de Jungingen se faisait engager en 1402 par l'électeur de Brandebourg, Sigismond de Luxembourg-, la Nouvelle-Marche, dont l'engagement fut changé en une vente définitive en 1429, et obtenait en 1405 des Lithuaniens la cession formelle de la Samogitie maritime, petit pays de peu de ressources, mais depuis longtemps convoité, parce qu'il s'interposait comme un coin entre les possessions des deux langues de l'Ordre.

Par suite de ces dernières acquisitions, les moines-soldats paraissaient arrivés au comble de la puissance ; leur domination souveraine touchait l'Oder par la Nouvelle-Marche, et s'étendait sans interruption, le long de la Baltique, depuis le golfe de Danzick jusqu'à celui de Finlande, par la Pomerellie, la Prusse, la Samogitie maritime, la Courlande, la Sémigalle, la Livonie et l'Esthonie. Ils reconnaissaient ofticiellement le pape et l'empereur comme leurs supérieurs; en réalité ils ne dépendaient que d'eux-mêmes. Du haut de la Marienbourg, où le treizième grand maître Sigefroi de Feuchtwangen avait en 1309, au moment même de la catastrophe de l'ordre du Temple, transféré sa résidence, et dont les magnificences architecturales, habilement restaurées en ce siècle, frappent aujourd'hui encore d'admiration le voyageur qui passe sur les bords de la Nogat, le grand maître et son conseil gouvernaient sans contrôle leurs vastes territoires; tout le pays conquis sur les païens avait été partagé en commanderies: les évêques prussiens eux-mêmes appartenaient plus ou moins à l'Ordre; il n'y avait que peu de couvents; la noblesse indigène et les villes ne comptaient politiquement guère plus que le peuple des campagnes. A la puissance militaire l'Ordre ajoutait celle que donne la richesse; ses villes entretenaient un commerce florissant avec les cités de la Baltique occidentale et de la mer du Nord, auxquelles les

reliait la Hanse teutonique, et une exploitation agricole intelligente remplissait incessamment ses coffres-forts.

Et cependant, malgré toutes ces apparences de prospérité, qui ne furent jamais plus brillantes que sous le préceptorat de Conrad de Jungingen (1394-1407), Tordre Teutonique était déjà, dès ce moment, sur le bord de la ruine; depuis longtemps l'institution entière était sourdement minée par des maux intérieurs; la première guerre sérieuse du xv" siècle fît éclater au grand jour sa réelle faiblesse. Les chevaliers n'avaient pas longtemps résisté aux séductions de la richesse et de la puissance; leurs mœurs s'étaient rapidement corrompues, leurs vœux monastiques étaient devenus de pures formalités; la désunion et l'hérésie s'étaient glissées parmi eux; il y avait eu des procès de wicléfitisme, on avait vu des grands maîtres obligés d'abdiquer. Chose non moins grave que ces dissensions intimes dans le sein de l'Ordre lui-même, la désaffection de ses sujets, loin de diminuer avec le temps, était devenue plus vive, et surtout plus générale, de génération en génération. Cela tenait à l'organisation même des chevaliers Teutoniques, qui se recrutaient exclusivement parmi la noblesse d'empire et ne recevaient dans leurs rangs aucun indigène, quel que fût son rang ou sa nationalité. Aussi, non seulement les serfs d'origine borusse ou lithuanienne qui, malgré leur conversion au christianisme et leur germanisation partielle, se transmettaient héréditairement la vieille haine contre les envahisseurs, mais même les riches bourgeois des villes allemandes, détestaient les orgueilleux détenteurs du pouvoir, et les descendants des Withinge, les anciens chefs indigènes, se rencontraient dans les mêmes associations séditieuses avec les représentants des familles nobles implantées par la conquête. Le plus grand danger néanmoins, doublé il est vrai par ces causes de faiblesse intérieure, c'était le changement profond apporté à la situation politique respective des puissances voisines par l'union de la Pologne et de la Lithuanie. Pour obtenir la main de la reine de Pologne, Iledwige d'Anjou, le grand-duc lithuanien

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Jagiel, que nous appelons Wladislas Jagellon, avait promis en 1386 de se convertir à la foi chrétienne avec son peuple entier, et il avait fidèlement tenu sa parole; de là un double résultat, également fâcheux pour l'Ordre : d'une part, sa vraie raison d'être, la croisade contre les Infidèles du Nord, dorénavant amenés dans le giron de l'Eglise, cessa d'exister; de l'autre, des deux grandes nations limitrophes, jusque-là hostiles entre elles autant et plus qu'elles ne l'étaient aux chevaliers, commencèrent à se rapprocher, en attendant qu'elles se fondissent en un seul et même État. Les diplomates de la Marienbourg-, qui comprenaient le péril auquel pouvait les exposer une attaque combinée, venant du sud et de l'est à la fois, s'efforcèrent de rallumer la vieille discorde entre Jagellon et son cousin Witold, le nouveau grand-duc de Lithuanie; mais ils n'y réussirent que momentanément, et lorsque, après la mort de Conrad de Jungingen, dont la prudence avait su maintenir une paix honorable, son frère Ulric, qu'on avait appelé à lui succéder malgré ses recommandations les plus expresses, provoqua follement la guerre, les deux princes réunirent leurs forces contre lui et portèrent à l'Ordre un coup dont il ne s'est jamais relevé.

A leur voix, non seulement les Polonais et les Lithuaniens, mais encore des troupes auxiliaires bohémiennes, moraves, silésiennes, tartares même, envahirent la Prusse, où les attendaient les sympathies non dissimulées du peuple borusse entier. Ulric de Jungingen mena à leur rencontre toute la puissance militaire de l'Ordre jusqu'au lieu appelé Tannenberg ou Grunvvald, au sud de Ilohenstein, non loin des confins de la Galindie, du pays de Culm et de la Masovie ; là fut livrée, le 15 juillet 1410, la grande bataille qui mit fin pour toujours à la prépondérance teutonique dans l'Europe orientale. Le grand maître et presque tous ses chevaliers restèrent parmi les morts dans cette journée néfaste; toute résistance ultérieure parut impossible; dans l'espace d'un mois, la noblesse, le clergé et les villes de la Prusse firent presque sans exception leur soumission aux vainqueurs. La

seule Marienbourg arrêta la marche victorieuse des Polonais, et son héroïque défense, dirigée par Henri Reuss de Plauen, valut à l'Ordre la paix comparativement heureuse de Thorn (1411) : il n'eut qu'à céder viag-èrement à Wilold et à Jagellon sa dernière acquisition, la Samogitie maritime. Mais son ascendant était compromis, sa force militaire brisée; une nouvelle prise d'armes l'obligea bientôt à céder définitivement cette province, qui assurait les communications entre les deux langues (1422), et surtout sa décomposition intérieure fit des progrès de plus en plus rapides. En vain l'Allemagne et rÉglise, ses deux protectrices naturelles, essayèrent-elles d'intervenir en sa faveur; ses finances étaient épuisées; dans son sein, où le hussilisme s'était introduit comme un nouveau ferment de discorde, ce n'étaient que conjurations et violences; parmi ses sujets, dont il avait essavé en vain de désarmer l'hostilité en leur accordant une part dans le gouvernement, la confédération des villes et de la noblesse prenait une attitude de plus en plus menaçante. La chute définitive, quelque peu retardée par la désunion momentanée de la Pologne et de la Lithuanie, arriva enfin sous le vingt-neuvième grand maître, Louis d'Erlichshausen (14S0-1467). Casimir IV reçut l'hommage de la confédération prussienne ouvertement révoltée (1454); pour avoir quelque argent, l'Ordre revendit au Brandebourg la Nouvelle- Marche, avec une clause illusoire de rachat (1455); mais ses mercenaires firent mal la guerre, livrèrent aux Polonais le boulevard du pays, la Marienbourg (1457), et après des dévastations horribles, après des années de peste et de famine, Louis d'Erlichshausen se résigna au deuxième traité de Thorn, du 19 octobre 14G6, par lequel il abandonnait au roi et à la république de Pologne la moitié du territoire de la langue teutonique et se déclarait leur vassal pour le reste. Toute la Pomerellie, avec Danzick, et la plus belle partie de la Prusse occidentale, avec Thorn, Culm, Graudenz, Marienbourg, Elbing, Braunsberg et Heilsberg, devenaient polonaises : cette Prusse royale ou polonaise fut divisée en trois

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woïwodies, de Pomerellie, de Culm et de Marienbourg-, auxquelles s'ajouta comme quatrième circonscription l'évèclié de Warmie; mais elle conserva les institutions particulières que lui avait assurées la grande charte de liberté de Casimir IV de l'année 1454, et qui restèrent en vigueur jusqu'à la prise de possession du pays par Frédéric II en 1772. Quant au grand maître, il gardait, en prêtant le serment d'allégeance, la Prusse orientale, tout à l'enlour de sa nouvelle capitale Kœnigsberg, plus une partie de la Prusse occidentale qui, contournant la Warmie, s'avançait vers l'ouest entre cette province et le pays de Culm, mais ne touchait la Vistule qu'en un seul point, à la hauteur de Marienwerder.

Dépouillé de ses possessions les plus anciennes et les plus riches, réduit au rang d'Etat vassal de la Pologne, l'Ordre ne put se résigner du coup à sa déchéance. Les successeurs de Louis d'Erlichshausen essayèrent à plusieurs reprises, mais en vain, de se débarrasser de l'hommage; on eut alors l'idée à Kœnigsberg de choisir des grands maîtres de race princière, afin de s'assurer l'appui d'une maison puissante dans l'empire. Le premier de ces précepteurs princiers fut le duc de Saxe Frédéric (1498); il eut pour successeur en 1511, comme trente-cinquième grand maître, le margrave Albert de Brandebourg-Anspach. Le margrave, qui était jeune et ambitieux (il était né en 1490), ne se contenta pas de refuser, à l'exemple de Frédéric de Saxe, le serment de vasselage; quoique neveu du roi Sigismond I" par sa mère Sophie de Pologne, il songea à reconquérir par les armes les territoires prussiens perdus. Pour mieux se préparer à la lutte, pour avoir des alliés et de l'argent, il changea (1517) en une cession irrévocable la vente conditionnelle de la Nouvellejyiarche, faite soixante ans auparavant au Brandebourg; il commença avec les Porte-Glaive et leur maître provincial, Gauthier de Plettenberg, des négociations qui aboutirent en 1521 à la complète indépendance de la seconde langue de l'Ordre et à la pleine souveraineté de son chef. L'établissement teutonique perdit à cet accord sa suprématie sur la

Courlande, la Séraigalle, la Livonie et TEsthonie, qui devinrent bientôt le théâtre et le prix des grandes guerres du Nord; la Pomerellie et la Prusse occidentale n'en restèrent pas moins perdues, et l'année même où il fut conclu, Albert se voyait dans la nécessité de demander à son oncle une trêve de quatre ans. Ce répit, il voulut le mettre à profit pour s'assurer l'aide de l'Allemagne contre les Polonais; il y avait droit comme prince de l'empire, de la création de Frédéric II déjà; il pouvait la réclamer avec quelque espoir de succès, non parce qu'il s'agissait de défendre le boulevard avancé de la nationalité germanique, mais parce que toute la noblesse allemande était essentiellement intéressée au maintien des commanderies prussiennes. Il ne tarda pas cependant à s'apercevoir à la diète de Nuremberg, où il vint siéger sur le banc des princes ecclésiastiques (1524), que les préoccupations de l'Allemagne étaient ailleurs, et alors, changeant de tactique, il se rapprocha de la Pologne, pour accomplir, avec son aide et en exploitant à son profit personnel le mouvement de la Réforme, un coup d'Etat à la fois politique et ecclésiastique.

Les doctrines de Luther, comme précédemment celles de Wiclef et de Huss, avaient de bonne heure pénétré parmi les chevaliers; ils avaient vivement apprécié son pamphlet de 1523 par lequel il les engageait publiquement à rompre leur vœu de célibat; l'évêque de Sambie, le premier prélat qui ait abjuré la communion avec Rome, protégeait ouvertement la prédication du luthéranisme. A son retour d'Allemagne, où il avait eu à Wittenberg une conférence avec Luther et Mélanchthon, Albert soumit au roi Sigismond et à son conseil ses projets de réforme et de sécularisation; ils furent favorablement accueillis par les Polonais, qui voyaient dans cette révolution intérieure de l'Ordre le plus sûr moyen de se mettre à tout jamais à l'abri de ses revendications; et ainsi fut conclu, le 8 avril 1525, le traité de Gracovie, qui faisait d'Albert un duc héréditaire de Prusse, sous la suzeraineté de la république polonaise. Les états provinciaux prussiens, les

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