CHAPITRE V
M/^URTEMBERG, BADE, LIECHTENSTEIN
A rextrémité opposée de l'Allemagne et avec une config-uration géographique essentiellement différente de celle des basses contrées originairement saxonnes ou slaves que baignent les deux mers septentrionales, s'étendent, le long du Rhin supérieur et aux sources du Danube, les pays montueux et néanmoins fort fertiles qui correspondent à l'ancien duché national de Souabe ou d'AUemannie, la région prépondérante de la Germanie au temps des Hohenstaufen. Depuis l'époque de ses grands empereurs, le pays allemannique a été se rétrécissant sans cesse : dès le moyen âge, sa partie méridionale s'est constituée à part comme Confédération helvétique; au xvn" siècle, la France a conquis l'Alsace, son avancée occidentale; sa lisière orientale enfin fait depuis le commencement du xix'' siècle partie du royaume de Bavière. En même temps le particularisme tudesque y célébrait ses plus beaux triomphes : il n'y a pas cent ans, il se partageait entre des centaines d'États, et était incontestablement de toutes les régions du saint-empire la plus morcelée et la moins compacte au point de vue territorial. Il en est tout autrement aujourd'hui, où parmi les groupes géographiques de la Petite-Allemagne celui des États souabes est l'un des moins nombreux. En effet, si l'on fait abstraction de la principauté de Liechtenstein, annexe T. n. 19
tout à fait insignifiante de l'Autriche, et des principautés de HohenzoUern, qui depuis une quarantaine d'années ont fait retour à la Prusse, il n'existe plus de nos jours que deux États souabes, le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade, qu'on pourrait appeler l'un et l'autre des créations napoléoniennes, tant la proteclion intéressée que leur accorda le premier consul Bonaparte, puis l'empereur ISapoléon I", a eu d'influence sur leur agrandissement et sur leur constitution territoriale.
Le royaume de Wurtemberg, qui après la Bavière tient le premier rang parmi les Etats de la haute Allemagne, tire son nom du château aujourd'hui détruit de Wurtemberg, Wurttemberg ou Wirtemberg, qui s'élevait jadis sur la rive droite du Neckar, un peu en amont de Cannstadt, c'est-à-dire presque au milieu du cours du fleuve et à peu près à égale distance de la Rauhe-Alp et de la Forêt-Noire; il est sorti d'un petit comté souabe, dont les seigneurs, rattachés, probablement à tort, par les généalogistes aux comtes de Beulelsbach, sont nommés accidentellement depuis la tin du xi'^ siècle, mais ne prennent véritablement rang dans l'histoire qu'à partir du milieu du x^l^ Ce fut, en effet, alors que le comte Ulric au Pouce jeta les fondements de la puissance de sa maison. D'humeur batailleuse entre tous à une époque de guerre universelle, Ulric profita plus qu'aucun autre seigneur de la dissolution complète du duché de Souabe, qui accompagna et suivit la chute des Hohenslaufen. A sa mort en 126o, le Wurtemberg primitif était constitué et comprenait, dans le bassin central du Neckar, Stuttgart, Leonberg, Cannstadt, Waiblingen, Beulelsbach, Schorndorf, Urach, Munsingen.
Ses successeurs, qui fixèrent leur résidence à Stuttgart en 4320 et acquirent en 1336 la dignité de porte-bannière de l'empire, figurèrent avec gloire dans les guerres civiles de l'Allemagne. Eberhard I" l'Illustre, qui s'intitulait Vami de Dieu et Vennemi du monde entier, se mesura successivement avec quatre rois romains, Rodolphe de Habsbourg, Adolphe
de Nassau, Albert d'Autriche et Henri de Luxembourg. Eberhard II le Querelleur, l'adversaire implacable des villes souabes, gag-na sur elles à Doeffmg-en (1388) la grande victoire nobiliaire qui balança pour l'Allemagne méridionale les effets de la défaite de la chevalerie souabe à Sempach. Mais surtout les comtes de Wurtemberg tirèrent parti de l'anarchie universelle pour continuer à s'étendre dans la vallée du Neckar, sur la Rauhe-Alp et dans la Forêt-Noire aux dépens de tous leurs voisins, les ducs de Teck, les comtes palatins de Tubingue, les comtes de Galw, de Furstenberg, d'Urach, de Vaihingen, de Helfenstein, de Ilohenzollern; aussi économes que vaillants, ils acquirent un domaine après l'autre, par conquête ou par achat, partageant rarement, ne fondant aucun monastère. C'est ainsi qu'ils réunirent successivement à leur patrimoine, pendant le cours du xiv^ et dans la première moitié du xv^ siècle, Calw et Hohenasperg, Goeppingen, Teck etlvirchheim, Markgroeningen et Vaihingen, Tubingue, Boeblingen, Laufen, Tuttlingen, Balingen, Blaubeuren, sans compter l'avouerie sur un certain nombre de villes impériales et de couvents de la Souabe. Dès le commencement du xiv" siècle aussi, on les voit acquérir des seigneuries en Alsace, Horbourg, Reichenweiher ou Riquewihr; cent ans plus tard, ils devinrent comtes de Montbéliard.
Le comté de langue française de Montbéliard, que les Allemands appellent Mumpelgard, s'étendait au sud des Vosges, entre la Haute-Alsace, Févêché de Bàle et la Franche-Comté; on le rencontre depuis le xi'' siècle parmi les fiefs du royaume d'Arles ou de Bourgogne. Son dernier comte indigène, Etienne de Montfaucon, mourut en 1397 sans laisser de postérité mâle, son fils unique ayant péri l'année précédente à la bataille de Nicopolis; par suite, la fille de celui-ci, Henriette, lui succéda dans la seigneurie, et l'apporta en dot à Eberhard IV le Jeune, qui devint comte de Wurtemberg en 4417. Depuis lors, le comté-princier ou principauté de Montbéliard, qui donnait voix et séance aux diètes d'empire, tout en relevant de la Franche-Comté pour certaines de ses sei-
gneuries (Blamont, Héricourt), devint à trois reprises l'apanage de branches cadettes de la maison de Wurtemberg (1473, 1550, 1G08); mais les trois fois il fut réuni de nouveau à l'ensemble des possessions wurtembergeoises : la première et la seconde fois, parce que les princes apanages furent appelés à régner à Stuttgart à la place des lignes ainées éteintes, la troisième fois après l'extinction de la branche apanagée elle-même.
La première période de l'hisloire territoriale du ^yurtemberg, période d'agrandissements lents mais continus, linit avec le règne d'Éberhard V le Barbu, le fondateur de l'université de Tubingue (1477), le prince qui se vantait « de pouvoir dormir en sûreté sur les genoux de chacun de ses sujets ». Il eut la chance de réunir sous son gouvernement, par suite de la mort ou de l'abdication de ses corégents, tout le patrimoine souabe de la dynastie, qui avait été momentanément partagé, et il en assura l'indivisibilité future par la convention de Munsingen, qui, en même temps, fixa pour la première fois les droits respectifs du prince et des états (1482). De plus, il lui acquit le titre ducal, que l'empereur Maximilien I" lui conféra solennellement à la diète de Worms, le 21 juillet 1495. Dès cette époque, malgré son exiguïté, le Wurtemberg était l'Etat le plus considérable de la Souabe.
Les trois siècles suivants furent à la fois moins glorieux et moins profitables pour la maison de Wurtemberg; loin de faire des acquisitions de quelque importance, elle eut à plusieurs reprises grand'peine à se maintenir en possession de ses terres héréditaires.
Tout d'abord, les folies d'Ulric I"", qui prit le chapeau ducal en 1498, à l'âge de douze .ans, parurent devoir ruiner complètement la dynastie. Il profita de la guerre de succession de Bavière-Landshut pour s'attribuer, aux dépens des deux lignes de la maison de Wiltelsbach, Heidenheim, Kirchberg, Weinsberg, Bcsigheim, Maulbronn, qui arrondirent ses possessions à l'est et au nord; mais il se brouilla à la fois avec sa famille, avec ses voisins et avec ses sujets; jaloux de
sa femme, Sabine de Bavière, il tua et pendit à un arbre, sous prétexte de di'oitvéhmique, son prétendu amant, llans de Hutten (lolo). Les cris de vengeance du cousin de la victime, le fameux pamphlétaire Ulric de Hutten, finirent par mettre en mouvement la justice de l'empire; la ligue de Souabe, Bavière et Autriche en tête, le chassa de ses États (1519), et l'archiduc Ferdinand, nommé administrateur du\\ urtemberg dès 1520, en fut solennellement investi en 1530 par son frère, l'empereur Charles-Quint. Plusieurs tentatives faites par Ulric pour reconquérir son patrimoine, à la tète de mercenaires suisses ou allemands, échouèrent misérablement; il n'y rentra finalement que grâce aux combinaisons générales de la politique européenne. Le landgrave Philippe de Hesse, le vrai chef de la lig-ue de Smalcalde, à la tête d'une armée levée avec l'argent de la France, envahit le Wurtemberg- en 1534, battit à Laufen les lieutenants de Ferdinand, que ne soutenait plus la ligue de Souabe dissoute l'année précédente, et obligea le prince autrichien à signer le traité de Cadan en Bohème, qui rétablissait dans le duché Ulric et sa descendance, sous la seule condition de reconnaître la suzeraineté autrichienne. Ulric, qui se hâta d'établir la Réformation luthérienne dans ses Etats, sut s'y maintenir dans la guerre de Smalcalde, en faisant à temps sa soumission à Charles-Quint; et lorsque, à l'extinction de sa lignée directe en 1593, les clauses de la paix de Cadan rouvrirent les droits de la maison d'Autriche, l'empereur Rodolphe II ne fut pas de force à les faire valoir contre la seconde ligne apanagée de Monlbéliard. 11 conclut en conséquence avec elle le traité de Prague de 1599, par lequel non seulement il lui abandonna la possession du duché, mais renonça en outre , au nom de la famille de Habsbourg, à la suzeraineté sur les terres wurlembergeoises, en ne stipulant en échange qu'une grosse somme d'argent et la succession éventuelle, après l'extinction complète dans les mâles de la maison de Wurtemberg : ce droit de succession éventuelle, dernier vestige de la conquête autrichienne, a disparu à son tour à la paix de Presbourg de 1805.
Le xviie el le xviii'' siècle, le premier principalement, furent plus calamiteux encore que le xvf pour les princes et surtout pour les populations du Wurtemberg-. Pendant la guerre de Trente Ans, où le pays entier fut horriblement dévasté et presque complètement dépeuplé, le duc Eberhard III se trouva plus d'une fois réduit à ne plus appeler sien que le seul château de Hohentwiel, qui s'élève sur un rocher inaccessible dans le Hégau, au nord-ouest du lac de Constance, et que son prédécesseur Ulric P"" avait acquis en 1538. Puis, à l'époque de Louis XIV et de Louis XV, ce furent des guerres incessantes, habituellement désastreuses pour l'AUemag-ne en général, et plus particulièrement pour le AVurtemberg, que ses possessions en Alsace et en Franche-Comté mettaient doublement sous la main de la France; en même temps les ducs singeaient Versailles par un gouvernement de maîtresses et de ministres tout-puissants, et ne reculaient devant aucun moyen pour arracher ou pour soustraire subrepticement à leurs états le maniement des llnances du pays, qu'avait remis entre leurs mains une série d'actes solennels garantis par l'empire.
Pendant toute cette période trois fois séculaire, l'histoire territoriale du Wurtemberg fut à peu près nulle. Les limites du duché ne changèrent guère. Le comté de Montbéliard, déjà engagé à François V'^ par le duc Ulric I", puis incorporé à la France à l'époque des chambres de réunion, enfin mis sous séquestre français en 1723, à cause de la protestation élevée contre son retour à la ligne ducale par les barons de l'Espérance, issus par bâtardise du dernier comte apanage, revint chaque fois, après quelques années d'administration étrangère, à la dynastie wurtembcrgeoise. D'autre part, le duché d'Oels en Silésie, qu'un mariage donna à une branche cadette de la maison à la fin du xvii" siècle, repassa de la même façon à la maison de Brunswick cent ans plus tard (1792). En somme, au moment oii éclata la Révolution française, les possessions de la maison de AVurtemberg n'étaient pas beaucoup plus étendues qu'elles ne l'avaient été trois
cents ans auparavant à la mort du premier duc. On les évaluait à 9o00 kilomètres carrés et 650 000 habitants, dont 600 000 revenaient au duché de Wurtemberg et de Teck, principal État du cercle de Souabe (avec Stuttgart, Gannsladt, Waiblingen, Ludwigsburg, Asperg, Laufen, Weinsberg, Vaihingen, Maulbronn, Leonberg, Cahv, Wildbad, Freudenstadt, Hornberg, Tuttlingen, Hohentwiel, Tubinguo, Pfullingen, Munsingen, Urach, NeufTen, Blaubeuren, Kirchheim, Goeppingen, Schorndorf, etc.), et 50 000 aux annexes, c'està-dire au comté de Montbéliard (avec Monlbéliard, Audincourt, Blamont, Héricourt) et aux seigneuries alsaciennes de Horbourg et de Reichenweiher.
L'établissement d'un nouvel ordre de choses en France par l'Assemblée constituante impliquait la suppression des droits seigneuriaux wurtembergeois en Franche-Comté et en Alsace; la République française confisqua en outre le comté de Montbéliard (1793). La cour de Stuttgart se résigna de bonne heure à ces pertes : dès le 7 août 1796, le duc Frédéric I''^ renonçait par le traité de Paris à toutes ses possessions de la rive gauche du Rhin, contre une promesse secrète d'indemnité sur la rive droite au moyen de terres ecclésiastiques sécularisées. Cette indemnité, momentanément différée par la reprise de la guerre européenne, fut assignée dans les conditions les plus favorables à son fils Frédéric II qui lui avait succédé en 1797, par un second traité de Paris du 20 juin 1802, qu'enregistra le recez principal de la députalion d'empire du 25 février 1803. Le premier consul comprenait tout l'intérêt qu'avait la France à agrandir et à fortifier les États secondaires de l'Allemagne du Sud vis-à-vis de l'Autriche; il tenait d'ailleurs à être agréable à Alexandre I", dont la mère était une sœur du duc. Un certain nombre d'abbayes (Ellwangen, Zwiefalten, Rothenmunster, etc.), mais surtout les neuf villes libres d'Esslingen, Reutlingen, Schwaebisch-IIall, Rottweil, Heilbronn, Schwaebisch-Gmund, Weil, Giengen, Aalen, qui pendant si longtemps avaient réussi à se soustraire
aux désirs annexionnistes de leurs voisins wurtembergeois, formèrent par conséquent une masse de compensation double des territoires perdus, et qui arrondissait à merveille l'ancien duché. Frédéric II entra en outre dans le collège électoral, complètement remanié à la veille de sa disparition.
L'alliance napoléonienne lui fut bien plus profitable encore. Il la conclut le o octobre 1805, la cimenta par le mariage de sa fille Catherine avec le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte (22 août 1807), et ne la quitta que lorsqu'il ne put faire autrement, le 2 novembre 1813; elle lui valut la couronne royale et des accroissements successifs, qui doublèrent l'étendue et la population de l'ancien Wurtemberg.
Par le traité de Presbourgdu 26 décembre 180o, la maison de Habsbourg, dans ses deux branches d'Autriche et de Modène-Brisgau, dut lui céder la majeure partie de la Souabe autrichienne, à savoir les cinq villes du Danube (Munderkingen, Riedlingen, Mengen, Saulgau, Waldsée) et celle d'Ehingen sur le même fleuve, l'avouerie d'Altdorf ou Ravensburg à l'exception de la ville de Constance, le comté de Ilohenberg (avec Rottenburg et Ehingen-sur-le-Neckar) et le landgraviat de Psellenburg dans le Hégau (avec Slockach) tout à l'entour de Hohentwiel, plus une partie du Brisgau (avec Villingen et Braeunlingen), en tout 160 000 nouveaux sujets; un autre article de la même paix lui attribua le comté de Bondorf, ancien domaine de l'abbaye de Saint-Biaise, qui avait passé en 1803 à l'ordre de Malte; enfin il s'y fit assurer la pleine souveraineté et la libre disposition de ses États de la part de l'empereur François II et de la maison d Autriche, et y figura pour la première fois avec le titre royal, qu'il adopta officiellement le l*^""- janvier 1806.
L'acte constitutif de la Confédération du Rhin, dont le nouveau roi Frédéric I" fut un des membres primitifs (12 juillet 1806), se traduisit pour le Wurtemberg par des acquisitions plus considérables encore; les terres de la noblesse d'empire comprises dans son rayon et surtout les territoires, complets ou partiels, de nombreux princes et
comtes, jusque-là les égaux des ducs wurlembergeois, furent médiatisés par la décision souveraine de Napoléon P"" et incorporés au nouveau royaume : celui-ci s'enrichit ainsi gratuitement des possessions do la maison de ïruclisess- Waldbourg, de presque toutes celles des princes de Ilolienlolie, de la majeure partie de celles des princes de Tour-et- Taxis, dé celles de bien d'autres petits souverains, et avec elles des anciennes abbayes immédiates de Buchau, Weingarlen, Ochsenhausen, Roth, Weissenau, Schussenried, Marchlhal, Neresheim, Ilegbach, GuLlenzell, Baindl, et des anciennes villes libres d'Isny et de Buchau, qui avaient été sécularisées ou médiatisées en 1803 au profit de différents princes. En même temps s'opérait un apurement de frontières avec les deux voisins de l'est et de l'ouest; la Bavière cédait au AYurtemberg la seigneurie de Wiesensteig, Bade l'ancienne ville libre de Biberach; par contre, le Wurtemberg abandonnait à Bade, parmi les récentes acquisitions du traité de Presbourg, le comté de Bondorf et les territoires de Yillingen et de Braeunlingen : la convention première portait en outre la cession de la vieille possession wurtembergeoise de Tuttlingen, mais, quant à celle-ci, on trouva moyen de la garder, en la remplaçant par quelques villages. Enfin la guerre de 1809 et les virements territoriaux qui en furent la conséquence donnèrent au AYurtemberg sa configuration actuelle. Le décret napoléonien de Ralisbonne du 24 avril 1809, qui prononçait la suppression de l'Ordre teutonique dans les États de la Confédération du Rhin, attribua à la couronne de Wurtemberg j\Iergentlieim-sur-laïauber, centre de l'ordre et siège du grand maître; le traité de Paris, conclu avec la Bavière le 18 mai 1810, lui vaiut Ulm, Ravensburg, Wangen, Leutkirchen, Buchhorn qu'on appelle aujourd'hui Fricdrichshafen, Bopfingen, les gens libres de la Leutkircber-lleide, la seigneurie de Tettnang et quelques villages du margraviat d'Anspach ; et en échange de cette augmentation de 138 000 âmes, elle n'eut à en céder ou à en rétrocéder que 45 000, en abandonnant au grand-
duclié de Bade, par un autre traité de Paris du 2 octobre 1810, le landgraviat de Nellenburg' (avec Stockach) et la haute vallée de la Kinzig- (avec Hornberg- et Schiltach).
Frédéric I^"" était arrivé ainsi à constituer un royaume qui sur 19 500 kilomètres carrés comptait 1 350 000 habitants, et qu'il gouvernait sous le rég-ime du bon plaisir le plus absolu, sauf ses obligations militaires envers le tout-puissant protecteur de la Confédération du Rhin. 11 n'avait en effet tant insisté, pendant les négociations qui avaient abouti à la paix de Presbourg-, sur la proclamation de sa pleine et entière souveraineté, que pour pouvoir en agir à sa guise avec les vieilles libertés wurtembergeoises, et quatre jours s'étaient à peine écoulés depuis la signature du traité, qu'il avait supprimé les anciens états, la Landschaft, comme une institution surannée (30 décembre 1805). Quant aux princes médiatisés et à la ci-devant noblesse d'empire, il leur faisait durement sentir qu'ils avaient dorénavant, non plus un suzerain honorifique, mais un vrai souverain territorial.
Le premier roi de Wurtemberg-, qui avait largement profité des dispositions bienveillantes de Napoléon I'-'" pour sa personne, eut le talent de se tirer sans perte aucune de la catastrophe napoléonienne. Les choses avaient d'abord eu un aspect moins favorable : le traité d'accession de Frédéric P'' à la coalition, conclu avec l'Autriche à Fulde le 2 novembre 1813, tout en lui garantissant la souveraineté et la jouissance libre et paisible de ses Etats, contenait des articles secrets par lesquels il s'engageait à se prêter aux cessions nécessaires pour fixer les rapports géographiques, militaires et politiques des Etats allemands de manière à rétablir et à assurer l'indépendance et la liberté de l'Allemagne. Ces termes fort élastiques paraissaient avoir principalement en vue des revendications autrichiennes; on s'y attendait si bien à Stuttgart, que le cabinet wurtembergeois avait cru nécessaire de faire stipuler que les cessions à demander ne pourraient en aucun cas être étendues à d'anciennes possessions de la dynastie. Plus tard cependant,
lors des arrangements territoriaux du Congrès de Vienne, il se trouva que rAutriche, si décidée à reprendre à la Bavière Je Tyrol et les autres provinces qu'elle lui avait cédées, ne tenait pas à rentrer en possession de ses anciens domaines souabes. Par conséquent, tout resta en l'état pour le Wurtemberg, qui n'eut pas besoin d'invoquer un autre article de la convention du 2 novembre 1813, celui qui lui promettait, en cas de cessions de sa part, une indemnité aussi complète que possible, à fixer à sa convenance et de manière à former avec ses autres parties un contigu complet et non interrompu; quant à Montbéliard , le roi eut le bon goût de ne pas le réclamer à la France.
Le vieil autocrate célébra à Vienne un autre triomphe diplomatique encore : plus jaloux de sa souveraineté qu'aucun autre prince allemand, il fit échouer par son opposition invincible les projets d'une confédération germanique plus intime, d'abord mis en avant par les deux grandes puissances allemandes ; même les liens fédéraux beaucoup moins étroits qui furent finalement stipulés, lui paraissaient une entrave qu'il eut de la peine à subir; il accéda le dernier à l'acte fédéral du 8 juin 1815, qu'il ne signa que le 1" septembre de la même année. Par contre il fut des premiers à donner une constitution commune à ses Etats (15 février 1815), parce qu'il espérait écarter ainsi à jamais la résurrection des anciens états wurtembergeois; mais ses sujets, non moins obstinés que leur roi, refusèrent la nouvelle charte octroyée et revendiquèrent leur vieux droit politique; ce ne fut que sous le règne de son fils Guillaume P' (1816-1864) qu'on parvint enfin à concilier le différend par la constitution plus libérale du 26 septembre 1819.
Le demi-siècle qui suivit ne changea rien à l'assiette géographique et à la situation politique du Wurtemberg ; mais la dissolution de la Confédération germanique en 1866 rendit au troisième roi, Charles P"", cette souveraineté pleine et entière qui avait été la préoccupation constante de son grand-père : le Wurtemberg fut de nouveau, quelques années
durant, un royaume complètement autonome. Il paraissait en outre être de tous les États de l'Allemagne méridionale celui qui avait le plus d'antipathie pour une union politique plus intime avec la Confédération du .Nord, à en juger surtout d'après le langage de la double opposition, cléricale et démocratique; néanmoins, lorsque Napoléon III fut assez insensé pour déclarer de gaieté de cœur la guerre à la Prusse, c'està-dire à l'Allemagne, roi, gouvernement et peuple wurtembergeois se rangèrent sans hésiter du côté de la grande patrie, et le 23 novembre 1870, c'est-à-dire quelques jours seulement après Bade, Ilesse-Darmstadt et la Bavière, le Wurtemberg signait à son tour son accession à l'union du Nord, transformée en Empire allemand.
Le royaume de Wurtemberg, qui parmi les royaumes secondaires de l'Allemagne contemporaine est le deuxième en étendue et le troisième ou dernier en population, est un beau pays, généralement fertile, et renommé à bon droit pour l'intelligence et la veine poétique de ses enfants. Fort bien arrondi de tous les côtés, excepté au sud où la principauté prussienne de Hohenzollern l'échancre profondément, il s'étend depuis la Forêt-Noire à l'ouest jusqu'à la Tauber et à riller à l'est, et couvre une superficie de 19 504 kilomètres carrés, qui correspond à la fois au bassin du Neckar supérieur et moyen et à la partie du plateau danubien comprise entre la Rauhe-Alp et le lac de Constance; au recensement de 1890 il comptait une population de 2 037 000 âmes, distribuée dans les quatre cercles {Krei&e) du Neckar, de la Jagst, de la Forêt-Noire et du Danube. L'ancien duché de Wurtemberg, qui est complètement luthérien, n'en forme que la partie centrale; le reste, c'est-à-dire bien près de la moitié du pays, se compose soit de possessions ci-devant autrichiennes, soit de territoires sécularisés ou médiatisés, et est en grande majorité catholique. Tel que l'ont fait les remaniements territoriaux de l'époque napoléonienne, le Wurtemberg peut jusqu'à un certain point prétendre représenter sur la carte de l'Allemagne moderne l'ancien cercle de Souabe; il le représenterait bien
mieux encore si, en même temps que lui et sous l'influence (les mêmes événements politiques, n'avait grandi sur ses flancs un autre État, le grand-duché de Bade, qui l'enveloppe en un vaste demi-cercle au sud, à l'ouest et au nord, de façon à l'exclure complètement de la vallée du Rhin, sauf dans le voisinage du lac de Constance.
L'importance politique du grand-duché de Bade, à l'histoire territoriale duquel nous allons consacrer les pages suivantes, est beaucoup plus récente encore que celle du Wurtemberg, car elle ne date en réalité que du commencement du xix° siècle; mais sa dvnastie régnante n'en a pas moins une haute et illustre origine : elle est une branche cadette de la vieille maison ducale de Zœhringen, dont elle a relevé de nos jours le titre et le nom.
La race des BerchtoU ou Berthold, qui depuis la seconde moitié du xi" siècle s'appelle d'après le château de Zaehringen, dont les ruines subsistent à quelques lieues au nordest de Fribourg-en-Brisgau, est issue, au dire des généalogistes, ou bien des ducs nationaux de la Souabe contemporains des derniers Mérovingiens, ou bien des ducs d'Alsace de la même époque. La seconde hypothèse est la. plus ancienne et la plus accréditée : elle donne aux Zaihringen une commune origine avec les Habsbourg, dont ils se seraient détachés à la tin du x" siècle par un premier Berthold, frère à la fois de l'évêque de Strasbourg Werner, qui bâtit la Habsbourg, et du comte Radeboton ou Rodolphe, qui fut l'aïeul de la dynastie impériale de ce nom. Quelle que soit en réalité son origine, la maison de Zœhringen appartenait certainement dès le xi^ siècle à la haute noblesse féodale ; puissamment établie des deux côtés du Rhin, dans le Brisgau, dans l'Ortenau, dans la Forêt-Noire, sur la pente septentrionale de la Rauhe-Alp, comme dans le Thurgau et dans le Zurichgau, elle portait dès cette époque le titre ducal, en souvenir de la possession momentanée du duché de Cariiithie (1061-1073), et aussi grâce à ses prétentions sur
le duché de Souabe, qu'elle disputa longtemps aux Hohenstaufen. Auxii" siècle sa position grandit encore; investie par Lotliaire II du rectorat du royaume d'Arles, et plus spécialement de celui de laPetite-Bourgog-ne à l'est du Jura (1127), elle exerça pendant près d'un siècle l'autorité suprême dans la majeure partie delà Suisse, et y fonda, comme monuments les plus durables de son règ-ne, les deux villes de Fribourg-en- Uechtland et de Berne, munies des mêmes privilèges que leur autre création, Fribourg-en-Brisgau. Mais en 1218 la branche ainée, ducale, des Zadiringen s'éteignit dans les mâles avec Berthold V le Riche, et son héritage fut disséminé : les deux sœurs du dernier duc, Agnès et Anne, succédèrent aux alleux, et les portèrent, la première ceux du Brisgau et de la Forêt-Noire aux comtes d'L rach, ancêtres des comtes de Fribourg et des comtes deFurstenberg, la deuxième ceux de la Suisse aux comtes de Kybourg; quant aux fiefs, ils furent revendiqués par l'empereur Frédéric II, quoiqu'il subsistât deux branches collatérales de la maison, la ligne ducale de Teck et la ligne margraviale de Bade; les villes de Zurich, de Berne, de Soleure, de Rheinfelden, plus ou moins aussi celle de Fribourg-en-Uechtland, furent déclarées d'empire; la ville de Fribourg-en-Brisgau au contraire fut inféodée par l'empereur aux comtes d'Urach, et le landgraviat de Brisgau aux margraves de Bade-IIochberg ; les ducs de Teck se contentèrent de quelque argent en récompense de leurs droits. Cette ligne cadette de Teck, issue d'un frère du duc Berthold IV, avait été insignifiante dès le début, et n'a jamais réussi à sortir de sa position subalterne, mal dissimulée par son titre ducal; elle s'est éteinte au milieu du xv siècle, après avoir vendu aux comtes de Wurtemberg ses terres patrimoniales, situées dans la vallée du jNeckar et sur la pente septentrionale de la Rauhe-Alp, autour du château, voisin de Kirchheim, dont elle portait le nom. Il n'en fut pas de même de l'autre branche collatérale des Zœhringen, c'està-dire de la maison de Bade, qui, après avoir joué elle aussi pendant de longs siècles un rôle fort modeste, a au commen-