‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centrale (volume 2)Chapitre 85 sur 168 · LES MARGRAVES DE BADE · texte numérisé non relu

LES MARGRAVES DE BADE

brigand, empoisonneur et faux monnayeur Edouard, que par un singulier euphémisme on appelle le Fortuné; mais le triomphe des armes catholiques dans la première moitié de la guerre de Trente Ans fut à son tour fatal à la branche protestante : après la défaite que Tilly infligea à VVimpfen (1622) au margrave George-Frédéric, elle fut obligée de restituer le pays usurpé; elle fut même dans la suite momentanément dépouillée de ses possessions héréditaires; et il fallut la paix de Westphalie pour la rétablir définitivement dans son patrimoine. Pour le siècle suivant il suffira de rappeler un seul nom, celui du margrave Louis-Guillaume de Bade-Bade, le défenseur de Vienne, le vainqueur de Salankemen, qui mourut en 1707 après avoir pris part à vingt-six campagnes et assisté à treize batailles rangées; c'est avec son deuxième fils, le margrave Auguste-George, que s'éteignit la ligne aînée, en 1771. La ligne cadette ou de Bade-Durlach, qui résidait à Carlsruhe depuis la création de cette ville par le margrave Charles-Guillaume (1715), lui succéda sans opposition dans la personne du margrave Charles-Frédéric, en vertu de ses droits héréditaires, corroborés par une convention spéciale conclue entre les deux branches en 1765.

Ce margrave, puis électeur et grand-duc do Bade, Charles- Frédéric, qui vécut quatre-vingt-trois ans et en régna soixante -treize, vit pendant les dix dernières années de ce long règne grandir singulièrement la situation de sa maison, sans avoir fait personnellement grand'chosc pour motiver l'accroissement inouï de ses Etats. Margrave de Bade-Durlach à dix ans en 1738, il était devenu en 1771, comme nous venons de le dire, margrave de Bade-Bade aussi, et par suite seul et unique margrave de Bade; néanmoins, au moment où éclata la Révolution française, il n'occupait qu'un rang fort modeste parmi les princes allemands. Ses possessions, qui comprenaient dans le cercle de Souabe le triple margraviat, supérieur ou de Hochberg (avec Emmendingen, Kandern, Schopfheim, Lœrrach, Badenweiler, MuUheim, Sulzburg), moyen ou de Bade (avec Bade, Rastadt, Ettlingen,

Steinbach, Stollhofen, Gernsbach, Kehl, Mahlberg, Staufenberg) et inférieur ou de Durlach (avec Carlsruhe, Durlach, Pforzheim), dans le cercle du Haut-Rhin la partie badoise du comté de Sponheim (avec Birkenfeld et Kirchberg), et en outre quelques seigneuries dans le Luxembourg (Rodemachern, Hespringen) et en Alsace (Beinheim), n'étaient en effet évaluées à ce moment qu'à 3 600 kilomètres carrés, avec un nombre de sujets qui ne dépassait pas 200 000 âmes. La protection intéressée de la France les fît quadrupler ou quintupler dans l'espace de dix ans.

La conquête de la rive gauche du Rhin par la République française coûta, il est vrai, tout d'abord au margrave Charles- Frédéric sa part de Sponheim et les seigneuries luxembourgeoises et alsaciennes; mais il fut richement récompensé de ses pertes. Déjà le Directoire lui avait promis, par les articles secrets du traité de Paris du 22 août 1796, les bons offices de la République pour une indemnité en territoires sécularisés assez considérable, pour qu'il n'hésitât pas à s'engager à abandonner en plus à la France, sur la rive droite du fleuve, la petite ville de Kehl en face de Strasbourg et le territoire en face de Huningue. Cette indemnité, le recez de 1803 la lui attribua tout entière, et la porta même à des proportions vraiment exagérées, en lui assurant, avec la dignité électorale, 240 ou 250 000 âmes en échange des 38 000 auxquelles il renonçait. Les négociateurs de Ratisbonne et de Paris parlèrent à ce propos beaucoup de ses vertus, d'ailleurs incontestables; ils n'oubliaient pas non plus que sa petitefille était la femme du tsar Alexandre 1"; mais il s'agissait surtout, ainsi que M. de Talleyrand le disait en toutes lettres dans son rapport au premier consul, de fortifier un Etat intermédiaire entre la France et l'Autriche.

Pour obtenir ce résultat, on ne se contenta pas d'assigner au nouvel électeur des terres ecclésiastiques sécularisées et des villes libres médiatisées; les princes laïques voisins furent également mis à contribution. En effet, en dehors

de l'évêché de Constance (avec Meersburg et Reichenau) et des parties situées sur la rive droite du Rhin des évêchés de Spire (avec Bruchsal), de Strasbourg (avec Oberkirch, Oppenau, Ettenheim) et de Bâle (avec Scliliengen), en dehors d'abbayes nombreuses (Salmansweiler, Petershausen, Gengenbach, etc.), et de sept villes libres (Ueberlingen, Biberach, Pfullendorf, Offenbourg, AYimpfcn, Gengenbach, Zell), Tindemnité de Bade comprenait aussi la partie du Palatinat du Rhin à la droite du fleuve (avec Mannheim, Heidelberg, Weinheim , Neckargemund, Bretten), que lui cédait la Bavière, et Lahr, abandonné par Nassau. Toutes ces acquisitions, auxquelles il faut ajouter celle de la partie du comté de Hanau-Lichtenberg située dansl'Ortenau (avec Wildstett), que Bade se fît céder par Hesse-Darmstadt en échange de Wimpfen, avaient, outre leur valeur propre, le mérite de réunir à peu près entre elles les parties éparses de l'ancien margraviat, sauf la grande interruption que le Brisgau autrichien continuait à maintenir entre les seigneuries du hautpays et le reste des Etats badois.

Cette lacune aussi ne tarda pas à être comblée à la suite de la guerre victorieuse de I8O0, à laquelle les troupes badoises avaient pris part en vertu de l'alliance conclue entre leur souverain et Napoléon I" en octobre 1805. Le traité de Presbourg du 26 décembre 1805 attribua à l'électeur la majeure partie des possessions rhénanes de la maison de Habsbourg, où l'archiduc Ferdinand venait de succéder à son beau-père, l'ancien duc de Modène : c'était le Brisgau presque entier, l'Ortenau autrichienne, les villes de Constance, de Saeckingen, de Waldshut, en tout 160 000 âmes, dont l'acquisition faisait revenir à la branche cadette des Zaîhringen, après un laps de temps cinq ou six fois séculaire, une partie des plus anciens domaines de leur maison. Par contre l'électeur avait dès le 20 décembre 1805 cédé à son puissant allié la tête de pont de Kehl, qui fut officiellement incorporée à l'empire français en janvier 1808 et ne revint à Bade qu'en 1814.

L'année 1806, au printemps de laquelle eut lieu le mariage du petit-fils de l'électeur, le prince héréditaire Charles, avec la fille adoptive de Napoléon P', Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais (7 avril 1806), amena des accroissements plus notables encore pour le jeune Etat qui se développait si rapidement. La constitution de la nouvelle Confédération du Rhin (12 juillet 1806), dans laquelle Charles-Frédéric entra avec le titre de grand-duc parce qu'il avait modestement refusé la couronne royale que l'empereur des Français lui offrait dès le mois de décembre 180o, lui fut de tout point favorable. Par un apurement de frontières avec le AVurtemberg-, il obtint, en échange de Biberach acquis en 1803, le comté de Bondorf, le reste du Brisgau autrichien (avec Villingen et Braeunlingen) et, à défaut de Tuttlingen, un certain nombre de villages dans la Forêt-Noire; une dernière sécularisation lui valut la principauté de Heitersheim-en- Brisgau, c'est-à-dire le grand-prieuré de Malte de la langue d'Allemagne, dont le chef était prince d'empire depuis 1346; mais principalement l'œuvre de médiatisation des petits princes laïques et de la noblesse d'empire fut pour lui la cause d'un agrandissement hors de toute proportion avec celui qu'obtinrent les autres confédérés, à l'exception du Wurtemberg tout au plus : on estime que le grand-duché de Bade actuel se compose pour près d'un tiers de terres médiatisées! Parmi les souverains de la veille, devenus ainsi sujets badois par un simple trait de plume, il faut citer les Auersperg pour le comté de Thengen dans le Hégau, les Schwarzenberg pour le landgraviat de Klettgau, les Leiningen, les Loewenstein-Wertheim, les Salm-Reifferscheid, pour tout ou partie tant de leurs domaines anciens que des dédommagements que leur avait assignés le recez de 1803; en première ligne cependant doivent figurer les Furstenberg, pour la presque totalité de leurs possessions. Cette maison, de la plus illustre origine, car elle est la ligne cadette de ces comtes d'Lrach et de Fribourg des mains desquels le Brisgau passa à l'Autriche, étendait sa domination sur une bonne

partie de la Forèt-Noire méridionale et n'avait pas moins de six Yoix, princières ou comtales, dans l'ancien cercle de Souabe, pour Heiligenberg-, Stuhlingen, Baar, Kinzigerthal, Moesskirch et Gundelfnigen; sa médiatisation seule incorpora 74 000 habitants au grand-duché. En y ajoutant les autres acquisitions de l'année 1806, on constate un total de 270 000 nouveaux sujets.

Une dernière aug-mentation territoriale fut le résultat des traités de rectification de frontières entre les princes de la Confédération du Rhin que leur dicta Napoléon P"" après la campagne de 1809. Bade céda à Darmstadt, par le traité de Paris du 8 septembre 1810, une de ses plus récentes acquisitions, le territoire autrefois mayençais de Miltenberg et Amorbach sur le Mein, avec 13 000 habitants, et reçut par contre du Wurtenberg-, par le traité de Paris du 2 octobre 1810, 43 000 âmes dans la Forêt-Noire, à savoir le landg-raviat de Nellenburg- (avec Stockach) et la vallée supérieure de la Kinzig- (avec Schiltach et Hornberg) .

Grâce à toutes ces largesses, le grand-duché de Bade au moment de la mort de Charles-Frédéric en 1811 comprenait, dans ses six cercles de Lac-et-Danube, de la Dreisam, de la Kinzig-, de Murg'-et-Pfinz, du Neckar et de Mein-et-Tauber, environ un million d'habitants et plus de 13 000 kilomètres carrés. Plus qu'aucun autre État allemand il avait g'agné à la domination napoléonienne en Europe; la chute du premier empire français manqua lui être d'autant plus fatale, et quoique le second grand-duc, Charles, fût le beau-frère d'Alexandre I", il eut fort à faire pour défendre l'intégrité de ses États contre les reA'endicodions austro -bavaroises.

Après avoir essayé en vain de faire reconnaître sa neutralité, il avait été admis, à Francfort, le 20 novembre 1813, à la grande alliance contre la France, dans des termes qui différaient peu de ceux des actes analogues passés avec ses voisins : les coalisés lui garantissaient sa souveraineté et ses possessions, contre l'engagement pris par lui de se conformer, à cet égard et en général, aux exigences de l'ordre de

3d2 LA PETITE-ALLEMAGNE.

choses qui serait définitivement établi pour le maintien de l'indépendance de rAllemagne : ce qui, dans des articles séparés et secrets, était mieux spécifié par la double stipulation, qu'il se prêterait à toutes les cessions qu'exigeraient les arrangements futurs en Allemagne calculés pour le maintien de la force et de l'indépendance de ce pays, et que de leur côté les g-randes puissances lui procureraient comme compensation une indemnité compatible avec la masse des objets disponibles et aussi rappi'ochée que possible des dimensions existantes du grand-duché. Mais la position diplomatique de Bade était beaucoup plus mauvaise que celle du Wurtemberget de la Hesse : l'Autriche tenait à indemniser à ses dépens la Bavière pour les provinces qu'elle lui réclamait; la possession, par le grand-duc, du Brisgau ci-devant autrichien et du Palatinat de la rive droite ci -devant bavarois motivait suffisamment des réclamations territoriales de la part des deux puissances; enfin la situation domestique de la maison grand-ducale faisait une fâcheuse complication de plus. A côté du grand-duc Charles, qui coup sur coup, avec une sinistre régularité, perdit tous ses enfants mâles, il n'y avait comme héritier incontestable de la dynastie que son oncle Louis, qui ne fut jamais marié; car, quant aux comtes de Hochberg, issus du deuxième mariage du margrave, depuis électeur et grand-duc Charles-Frédéric avec Louise-Caroline Geyer de Geyersberg, comme le diplôme impérial de l'année 1796 qui élevait leur mère au rang princier ne datait que d'une époque postérieure à leur naissance, leur droit de succession était d'après le droit public de l'ancien empire extrêmement problématiqift, malgré les dispositions paternelles de 1796 et de 1806.

Le Congrès de Vienne parut vouloir trancher la question au détriment du grand-duché; le 23 avril 1813, l'Autriche, la Russie, la Prusse et l'Angleterre signèrent un accord qui, sauf indemnité à assigner à Bade sur la rive gauche du Rhin, attribuait au roi de Bavière le cercle de Mein-et-Tauber entier et une partie de celui du Neckar, en lui garantissant en outre

]e retour de toute la partie badoise de l'ancien Palatinat du Rhin à défaut d'héritiers mâles de la dynastie régnante ; mais en présence de la protestation énergique du grand-duc, qui dans l'intervalle était entré dans la Confédération germanique, cette convention ne fut pas insérée dans l'acte final du 9 juin 1815, et l'affaire fut renvoyée pour plus ample informé à la commission territoriale de Francfort. Les cabinets de Vienne et de Munich tenaient bon cependant, et faisant fond sur les promesses formelles des g-randes puissances de faciliter la réversion à l'Autriche, c'est-à-dire à la Bavière, du Palatinat badois et du Brisgau, ils signèrent entre eux à Munich, le 14 avril 181G, un nouveau traité, qui garantissait à la Bavière la cession immédiate du cercle de Mein-et- Tauber et la réversion de celui du Neckar à l'extinction de la ligne mâle directe du grand-duc Charles. Celui-ci eut alors recours aux grands moyens : par ses lettres patentes du 4 octobre 1817, il déclara toutes ses possessions indissolublement unies et inaliénables, et appela à la succession les comtes de liochberg-, titrés dès lors margraves de Bade et princes grand-ducaux; il donna le 22 août 1818 à son peuple une constitution, dont ces lettres patentes faisaient partie intég'rante, et en même temps il mettait sur pied une armée de 30 000 hommes.

Ces mesures énergiques, et aussi la protection tacite d'Alexandre I", donnèrent finalement gain de cause à Bade, tant sur la question territoriale que sur la question dynastique; le 10 juillet 1819,1e nouveau g-rand-duc Louis I"'", qui avait succédé à son neveu le 8 décembre 1818, fut admis à signer à Francfort deux traités, insérés l'un et l'autre le 20 juillet suivant dans le recez général do la commission territoriale : par le premier, les quatre grandes puissances reconnaissaient à la fois l'état de possession du grand-duché et le droit de succession des comtes de Hochberg; par le second, l'Autriche se contentait, non pour elle mais pour la Bavière, du demi-bailliage de Wertheim (avec Steinfeld), et cédait en retour à Bade le comté de Hohengeroldseck dans

rOrtenau, ancien patrimoine de la maison de la Leyen, qui lui avait été adjugé en 181S. La Bavière, battue sur ce terrain, ne fut pas plus heureuse quelques années plus tard (1827), quand elle réclama une indemnité à Bade k propos du comté de Sponheim, autrefois commun aux deux maisons et qui depuis la conquête française n'appartenait plus ni à l'une ni à l'autre. En 1830, la ligne de Hochberg- arriva sans difficulté à la succession du grand-duché entier dans la personne de Léopold I", et les limites du pays de Bade n'ont été modifiées ni alors, ni depuis.

Il aurait pu en être autrement, si les chances de la grande g-uerre allemande de 1866 avaient été difîérenles. Le grandduc de Bade Frédéric P% deuxième fils et second successeur de Léopold P% y prit part comme allié de l'Autriche; néanmoins, il paraît que la Bavière songeait à profiter de l'occasion pour faire revivre ses anciennes prétentions, et que déjà elle avait négocié en vue de compensations éventuelles avec le cabinet de Vienne, leur commun allié; la victoire complète du roi de Prusse, son adversaire et son beau-père, mit le grand-duc Frédéric à l'abri de toute proposition de ce genre, et ne lui coûta pas un pouce de terrain. Elle lui rendit de plus, par la dissolution de la Confédération germanique, la souveraineté complète dans ses Etats; mais ni lui ni son pays ne se montrèrent très désireux de la conserver; ils se rapprochèrent immédiatement de la Prusse, et, seuls parmi les princes et les peuples de TAllemagne du Sud, ils exprimèrent, dans les années suivantes, le désir de s'adjoindre à l'union du Nord. Aussi fut-ce sans aucun des regrets particularistes qui se manifestèrent en Bavière et en Wurtemberg que Bade opéra en novembre 1870 son accession au nouvel empire allemand.

Le grand-duché de Bade avait, au recensement de 1890, une population de 4 658 000 habitants sur 15 081 kilomètres carrés. Sa constitution territoriale se ressent de sa croissance rapide et artificielle : sur une longueur de 300 kilomètres, il a une largeur extrêmement variable, qui, au sud, va jusqu'à

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