‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centraleChapitre 108 sur 134 · ET L'EMPIRE · texte numérisé non relu

ET L'EMPIRE

Depuis la mémorable journée du 20 avril 1792, où le malheureux Louis XVI vint, bien à contre-cœur, à l'Assemblée législative, pour y déclarer à sou neveu François II une guerre qui devait puissamment contribuer à renverser son trône chancelant, l'Autriche a pendant vingt-trois ans lutté presque sans interruption avec la France républicaine et impériale. G*est une phase toute nouvelle do la vieille rivalité des deux empires : il ne s*agil plus seulement de la suprématie en Europe; des deux cAlés, sinon l'existence, du moins l'indépendance p()liU(iue est en jeu. D'autre part il sOpèii! à vue d'œil des chaiijyemenls lerriloriaux Iniil autrement t:rîives que ceux qu'avaient motivés les guerres des siècles passés; chaque traité de paix, on pourrait dire chaque trêve, remanie profondément la carte de l'Europe. Fendant longtemps l'avantage resta à la France; à l'époque de la plus grande splendeur extérieure de l'empire napoléonien, la monarchie autrichienne se trouvait réduite à n'être qu'une puissance de second ordre, complètement coupée de la mer, presque vassale de la France; mais la. fortune, qui tant de fois déjà lui était venue en aide dans les crises les plus redoutables, ne l'abandonna pas davantage en cette nouvelle épreuve; tjuelques années à peine après cette époque d'abaissemcnl pro-

LA MONARCHIB AUTRICHIENNE.

fond, elle était reconstituée, plus puissante et surtout plus compacte qu'elle ne l'avait jamais été.

Âu momeat où commencèrent ces guerres gigantesques, Teropire des Habsbourg, abstraction £ûte de la Toscane el de Modène, où des branches cadettes de la dynastie régnaient déjà ou avaient Texpeclative do la succession, 8*étendait sur une superficie de H 600 lieues d'Allemagne carrées, soit environ (iiOOOO Uihimètres carrés, et comptait, d'afirès les slatisliques plus ou moins exactes du temps, plus de vinglquatrt; millions d'hahitanls. D'apri'^s la nalurt; de ses lerri- I toires, il se divisait en deux grandes moitiés d^iaégale j étendue : les pays qui appartenaient de plus ou moins près à Tempire germanique avaient une population de plus de dii ' millions et demi d'àmes, sur 220000 kilomètres carrés; les provinces en dehors de Tempire y ajoutaient un peu moins | de quatorze millions d*habitants, sur près de 420 000 kilomètres carrés. Chacune de ces deux grandes divisions compre- i nait trois groupes de pays, historiquement et politiquement i distincts : d'un coté, c'étaient los deux cercles d'Autriche et de liuurgogne, et les territoires de la couronne de Bohème, qui, nous le savons, étaient étrangers lï la division en cercles; de l'autre, les possessions hongroises, polonaises et ita- | tiennes de la monarchie. '

De ces six ensembles de territoires, nous en connaissons déjà de près trois, la Bohème, la Hongrie et la Galtcie; nous aurons à examiner plus tard la composition territoriale des | Pays-Bas autrichiens ou cercle de Bourgogne ; nous n*avons ^ pas à nous occuper spécialement des provinces italiennes, | étrangères à l'Europe centrale : pour tous les pays par consé- (jiient qui apparlieinieiit à l'un ou à l'autre des irroupes que nous venons de mentionner, il suffira d'indiquer les données statistiques les plus essentielles. Constatons donc que la couronne de saint Etieime, c'est-à-dire les royaumes de Hongrie, d'Ësclavonie, de Croatie et de Dalmatie (hongroise), avec le grand-duché de Transylvanie, était évaluée & elle seule à | 322 000 kilomètres carrés et à 9 100 000 âmes; que les deux

LA MONARCHIE AUTRICHIENNE EN 1792

autres grandes masses territoriales, d*une part le royaume de Bohème, avec ses annexes, le margraviat de Moravie et le dacbé de Sîlésie (ce dernier réduit à la principauté de Teschen

et à (les jiarlips de celles de Troppau, de Jaep^erndorf et de Neisse), d'autre part le royaume de Cialicie et dr Lodnmérie, avec la Bukovine vuisiue, avaient respetiiveraeul, dil-on, 4 300 000 et 3 :100 000 hahilants sur 71)000 et 80 000 kilomètres carrés; et que les deux groupes, italien el néerlandais, qui étaient restreints dans des limites beaucoup plus étroites, mais qui en revanche appartenaient aux régions les plus peuplées de TEurope, étaient évalués, les duchés de Milan et de Mantoue, avec les fiefs impériaux en Ligurie, à i2 000 kilomètres carrés et à i 350 000 âmes, les Pays-Bas autrichiens à 2000 000 dMiabitants sur 26 000 kilomètres carrés. Quant au sixième el dernier groupe, (jui eomprenail les pays lialishourgeois réellement d'enipire, c"esl-à-dire la lolalité du cerclr <rAutriche et qnel(|ues seijLineuries de peu d'imj)orlance ae(|uis('s postérieurement à la division en cercles et restées parties intégrantes des cercles de Souabe et du ilaut-Hhin, il était évalué à 115 000 kilomètres carrés et à i 300 000 âmes; mais là il nous faut entrer dans un détail plus circonstancié, pour faciliter Tintelligence des virements territoriaux postérieurs.

Les géographes du xvm* siècle, qui ne faisaient que reproduire une vieille terminologie officielle, répartissaient tous les pays habsbourgeois réellement d'empire entre une Autriche inférieure, une Autriche intérieure, une Aulriche supérieure et une Autriche antérieure. L'Autriche iiiféiieure ou archiduché d Aulriche proprement dit se divisait en Pays au-dessous de l'Enns (avec Vienne) et en Pays au-dessus de l'iùins (avec Linz); le second comprenait d'ancienne date le Salzkammergut (avec Hallstadt) et depuis 1779 le quartier de l'inn (avec Braunau). Le terme d'Autriche intérieure correspondait aux quatre duchés de Styrie, de Carinthie, de Garniole et de Frioul; nous avons précédemment parlé des trois premiers, dont les capitales étaient Gratz, Klagenfurt et Laibach, et au troisième desquels avait été rattachée llslrie

LA MONARCHIE AUTRICHIENNE

autrichienne ou intérieure (avec Millerburg ou Pisino}; le quatrième réunissait sous une dénomination commune, plutôt géographique que politique ou administrative, les pa3r8 autrichiens du fond de l'Adriatique, à savoir les comtés de Gorice et de Gradisca, les territoires d'Aquiiée et dldria, les capitaineries de Flitsch et de Tolmein, et les territoires de Trîeste et de Fiume, aulremonl appelés le Littoral allemand et le Littoral Iicjumois. L'Autriche supériourc contenait le comtéprincier de Tyrol {avec Innslinick) et les seijjMicuries <îu Vorarlber^' (avec Felilkircli) ; au Tyrol étaient unis par les liens de riioraraagc les évêchés de Trente et de BrLxen, les bailliages teutoniques sur TAdige et en Autriche et la seigneurie de Tarasp en Engadine; au Vorarlberg proprement dit, qui se composait des seigneuries de Feldkirch ou Hontfort, de Sonnenberg, de Bludenz avec le Yal-Montafon, de Bregenz et de Uoheneck, se rattachaient directement le comté de Ilohenembs dans le Rheinthal, et, plus loin dans les Alpes, la seiiinenrie de Rlia'zwns dans le pays grison. Enfin TAutriclie anl(''rieure avait éy^aicinent dtMix parties conslilulivcs principales : d'une part le hris^au i avec Fribouri,^, \\ aldkirch, Trihcrg, Villingen, Brisacli) et ses annexes, les quatre villes forestières du Rhin (Rheinfelden, Sseckingen, Laufeobourg, Waldshut) et le Frickthal sur la rive gauche du fleuve; de Tautre la Souabe autrichienne, composée d'une multitude de territoires isolés, parmi lesquels nous citerons le margraviat de Bureau (avec Burgau, Gunzburg et Ehingen-sur-le-Danube), les cinq villes du Danube (Munderkingen, Riedlingen, Mengen, Saulgau, Waldsée), Tavouerie d'Altdorf ou Ravensburg (à la(|uelle avaient été ajout('es au xvr siècle l'ancienne ville libre de Constance et tout récemment les seigneuries de Teltnang et de Latigenaii^en), le landi;riiviat de Nellenburg (avec Stockacli), le comté de lloheuberg (avec Rottenburg et Ehingen-sur-le-Neckar) et l'avouerie de TOrtenau (avec Appenweîer et Achern). Ce dernier territoire touchait le Rhin moyen ; de l'autre côté du fleuve, à mi-chemin entre la Souabc autrichienne et les Pays-Bas autrichiens, le petit comté de

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Falkenstein dans le mont Tonnerre était le seul lambeau de ses anciens domaines lorrains qui restât à la dynastie de Habsbourg-Lorraine.

En somme, la monarclue autrichienne de 1702, dont la population était pou inférieuce à celle de la France et de la Russie, et beaucoup plus considérable que crllo do tous les autres Èlats. euro[)éens, couvrait une superficie quelque peu supérieure à celle de TAutrichc actuelle; mais son lotissement territorial était, en partie du moins, détestable, et par suite sa position militaire des plus mauvaises. Si la Hongrie, la Galicie et la Bohème formaient avec l'Autriche inférieure, intérieure et supérieure une seule et même masse d'Etats, le Milanais et le Mantouan étaient séparés des Stats héréditaires par le Vénitien, qui s'avançait jusque vers le lac de Côme, et par la Valleline, qui donnait ;uix Ligues Grises la possession du bassin supérieur de l'Adda: le Brisgau et la Souabe autrichienne étaient bizarrement entremêlés avec les innombrables Etats souverains du cercle de Souabe; plus éloignée encore et plus aventurée était la Belgique, qui de plus était coupée en deux tronçons par i evôché de Liège et se refusait à recevoir des troupes autrichiennes. Toutes ces possessions avancées étaient bien difficiles à défendre contre un ennemi entreprenant : elles furent les premières envahies par les armées victorieuses de la France régénérée; les premières, elles furent séparées de la monarchie habsbourgeoise par les traités de lu lin du xvm" et des premières années du xix" siècle.

Gomme le reste de l'Europe, l'Autriche assista d'abord avec plus d'étonnement que de colère aux débuts de la Révotion français^, malgré les liens intimes qui unissaient les deux cours depuis Talliance de Louis XV et de Marie-Thérèse, et surtout depuis le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette. Bientôt cependant les excitations venues de Paris, jointes aux craintes quinspirait la propagande révolutionnaire, furent assez puissantes pour que Léopold II se rappro-

LÀ MONARGUIË ALTHICHIENNË.

chàt de la Prusse non moins effrayée que lui, et commençât des armements, destinés tout autant à faciliter une contre*

révolution en France qu'à soutenir les réclamations qu'en sa qualité d'oniporeur romain il avait élevées au nom des princes d'em|>ire, possossionnés en Alsare et tléj>ouillés de leurs droits féodaux par l'Assemblée natiunale. Le ministère girondin y répondit le 20 avril 1792 par une déclaration de guerre au nouveau roi de Hongrie et futur empereur François II, et les hostilités commencèrent immédiatement en Belgique, pour s^étendre bientôt sur la France, puis sur FAllemagne et sur lltalie. Pas plus pour cette première guerre que pour les suivantes, nous ne saurions entrer dans le récit des faits militaires; nous n*avons qu à en exposer les résultats territoriaux. Rappelons cependant auparavant que si rAulriche, quoique unie à l'Europe presque entière par les liens de la première coalition (1793), non seulement lïL' réussit pas à entamer la France, mais fut chassée par elle des Pays-Bas el de la Lombardie, il ne faut pas attribuer exclusivement ses échecs à la vigueur déployée par la Convention nationale et au génie militaire du grand capitaine que lui opposa le Directoire; l'abstention calculée de la Russie, les préoccupations maritimes de l'Angleterre^ la faiblesse déplorable de TEmpire, et avant tout Tincurable jalousie de la Prusse qui, après s*èfre beaucoup plus préoccupée, lors des succès momentanés des coalisés dans la campagne de 1793, d'enqtèclier l'Alsace de redevenir autrichienne que de l'enlever à la France, conclut dès le prinlenqts de 1795 une paix particulière avec la Hépubli(|ue française, laissèrent peser presque tout le fardeau de la guerre sur le cabinet de Vienne, incapable de défendre à la longue, avec ses seules ressources, des provinces pour ainsi dire sacrifiées à Favance. La victoire de Jourdan à Fleurus (26 juin 1794) mit fin à la domination autrichienne en Belgique, une première fois déjà compromise dix-huit mois auparavant par la bataille de Jemmapes; la merveilleuse campagne de Bonaparte en lUilie, marquée par la destruction successive de trois armées

LB8 STIPULATIONS DE GAMPU-FOKMIU.

impériales» entraiaa la perle da Milanais et du Mantouan (4196-4797). Et alors les États héréditaires allemands furent

eux-mêmes sérieusemenl menacés; peiulant que Moreau s'avaut^ait par la vallée du Danube, liouaparle poussait devant lui l'archiduc Charles sur la njule de Vienne (marsavril 1797); les ministres autrichiens durent se juger heureux de ce que le jeune conquérant, plus modéré dans ses exigences que le Directoire, leur accordât, dans les préliminaires de Léoben (18 avril 4797) et dans la paix de Gampo- Formio (47-48 octobre 4797), des conditions qui augmeu;taient, il est vrai, démesurément la puissance de la France» mais qui du moins ne diminuaient pas celle de TAutriche.

Le traité de Gampo-Formio n'imposait en effet aux Habsbourg qu'un échange de territoires, presque égaux on importance. L'Autriche abandonnait aux républiques française, cisal[>iiie et ligurienne les province?, belges, le Milanais, le Mantouan et les fiefs impériaux italiens; elle dédommageait de plus par le Brisgau le duc de Modène, dépossédé de ses Ëtats en Italie au profit de la république cisalpine; mais comme compensation la France lui cédait la majeure partie du territoire ci-devant vénitien, avec la ville des lagunes elle-même.

La sérénissime république, au moment où Bonaparte mit fin à soih existence douze fois séculaire pour faire de ses possessions un objet d'échange avec la cour de Vienne, était bien déchue de son ancienne splendeur: mais la <lomi[ialion du lion ailé de saint Marc s'étendait encore sur de nombreux et riches territoires des deux côtés de l'Adriatique. C'étaient, au levant, les îles Ioniennes, les Bouches de (latlaro, la longue lisière de la Dalmatie continentale et insulaire depuis Temboucbure de la Narenta jusqu'au nord de Zara, et l'Istrie maritime; c'était surtout, au nord et au couchant, la Terreferme vénitienne qui, entre les Alpes et le Pô, le lac de Côme et le fond du golfe de Venise, couvrait la plus belle partie de la Lombardie et du Frioul, avec des villes comme Bergame, Crème, Broscia, Vérone, Vicence, Padoue, Ilovigo, Trévise, liellune et Udine.

LA MONAUCUIl!; AUTRICHIENNE.

L*Aufriche ii*eat pas cette dépouille entière, car Bonaparte

réserva aux républiques française et cisalpine les îles Ioniennes, les deux rives de l'Adige et tojis les territoires à l'ouest de ce lîeuve; mais sa pail se monta néanmoins à près de 40 000 kilomètres carrés et à 3 00UOOO d'âmes, ce qui représentait une superficie un peu plus considérable et une population de quelques centaines de mille âmes moins nombreuse que celle des pays cédés; encore cette légère diminution de population était-elle largement compensée par la proximité plus grande des nouvelles provinces, limitrophes du Tyrol, de la Carinthie, de la Garniole et de la Croatie, ainsi que par leur importance maritime. Des aKicles secrets annexés au trailé de Campo-Furiiiio permettaient d'ailleurs aux ministres autrichiens d'espérer en outre des avantages considérables pour l'époque de la pacification générale; la France s'engageait à récompenser le consentement de l'empereur à la cession de la rive gauche allemande du Rhin par un dédommagement usuraire pour le comté de Falkenstein, seule perte personnelle qui dût en résulter pour lui; ce n*était rien moins que l'archevêché de Salzbourg, ce coin intercalé entre FArchiduché et le Tyrol, peut-être même Teztrémité sud-est de la Bavière, comprise entre la Salza et Tlnn, qu'on se flattait d'obtenir comme prix de l'abandon des intérêts de l'empire.

Deux ans avant cette paix de Campo Formio, qui arrondissait mieux le territoire autrichien sans en changer sensiblement Tétcndue et la population, le cabinet de Vienne avait procuré à la monarchie des Habsbourg un accroissement complètement gratuit, en prenant part au troisième et dernier partage de la Pologne. Le traité de Saint-Pétersbourg du 24 octobre i795 et les conventions postérieures avec la Prusse lui avaient abandonné les woTwodies de Sandomir et de Luhlin, avec des parties de celles de Gracovie, de Masovie, de Pudlachie et de Hrzesc, ainsi que le pays de Chelm; en d'autres mots, la majeure partie de la Petite-Pologne pro-

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