LE DUALISME AUSTRO-HONGROIS
listes de la nalionalité croate s'affirment à tout propos dans le parlemeot local de Zag-reb (Agram), en même temps qu'on y revendique liautement la constitution d'un royaume triunitairc jougo-slave par radjonction de la Dalmatie à la Croatie et à rEsclavonie. Ces embarras cepeadant sont bien moindres que ceux dont souffre Tautre moitié de Tempire, TËtat autrichien proprement dit. Moins heureux que les Madgyars, les Allemands n'ont pas réussi à y conserver intacte leur vieille su[tréiiialie sur les pojHilalions slaves; au conseil de rcLiipiro (dont la secoiule cliainbre se recrute depuis 1873 par dos élections directes) comme dans la plupart des diètes provinciales, les différentes nationalités réclament avec une vivacité croissante le respect de leurs droits historiques, de leur langue, de leurs institutions particulières; en face de tant de prétentions contradictoires, le gouvernement ne parvient à maintenir un équilibre instable qu*au prix de perpétuelles transactions. L'exemple le [dus saisissant des difficultés à peu près inextricables au milieu desquelles se débat la politique intérieure autrichienne est fourni par la Bohême, où les prétentions autonomistes de la majorité tchèque se compli(|ueiit de ses querelles avec une forte minorité liidesque. Au début de l'ère nouvelle, le ministJ're lloheiiwart se montrait assez dispose à accorder à la Bohème une position privilégiée analogue à celle que venait d'obtenir la Hongrie. Le cabinet Auersperg, centraliste et germaniste, qui lui succéda en 1871, s*étant refusé à persévérer dans cette voie, lea députés tchèques s'abstinrent pendant six années de paraître au conseil de l'empire. Ils y sont revenus en 1879 lorsque le comte Taaffe proclama une politique de conciliation, qui s'est traduite par l'ordonnance de l'égalité des deux langues et par le dédoublement de l'université de Prague. Alors ce furent les Allemands qui protestèrent, et, n'ayant pu obtenir la séparai ion administrative du royaume en une lîohème allemande et une Bohème tchèque, à leur tour ils désertèrent la diète provinciale (1886). Le compromis de 18!)0, négocié par le gouvernement entre eux et les plus modérés de leurs adversaires,
LA MONARCHIE AUTRICHIBNNB.
les Vieux Tchèques, les y a fait ronlrer, en leur pronu llaiit la délimitalion des districls selon la nationalité et un droit de veto pour chacune des curies nationales; mais la mise en pratique de cet accord se trouve indéfiniment ajournée à cause des récriminations passionnées qu*il a soulevées, et le parti avancé des Jeunes Tchèques réclame avec plus d*ar* deur que jamais Tautonomie absolue du royaume, symbolisée par le couronnement de Tempereur comme roi de Bohême.
Malgré lanl el ilc si ^aves (lifficullés de sa {lolitiijiH* intérietiro, la monarchie {uistro-hnii<.Moise n'a depuis 1800 suhi aucune nouvelle perle terriloriale; elle a même pu, en 1878, grâce à un concours particulier de circonstances, à la suite d'une guerre à laquelle elle était restée étrangère et en vertu d'un mandat européen, occuper une partie notable de la péninsule des Balkhans et s'annexer en fait la grande province ottomane de Bosnie, avec sa dépendance méridionale, THerzégovîne. Les péripéties militaires et diplomatiques qui ont amené ce résultat imprévu sont encore présentes à toutes les inéinoires. Une insurrection des paysans herzégovinions (juillet 187")i avait provcxjué à la guerre cnntre la l*orto les Serbes d'abord (mai 187ti), les Husses ensuite (mai 1877); ceux-ci, après une campagne laborieuse, avaient pénétré jusqu'aux portes de Constantinople et y avaient dicté au sultan le traité de San Stefano (3 mars 1878), qui, par la création d'une principauté de Bulgarie étendue jusqu*à la mer Égée, isolait sa capitale des possessions européennes qui lui restaient. Mais alors TAngleterre s*était émue, avait protesté, menacé; le prince de Bismarck était intervenu, et un congrès des grandes puissances réuni à Berlin aboutissait au traité du \'A juillet 1878 qui, en réduisant en de fortes proportions la Bulgarie du traité de San Stefano, restituait à la Turcjuie son unité territoriale dans la partie centrale de la péninsule, mais en même temps lui imposait ailleurs de nouveaux sacrifices et, par mesure de poUce européenne, substituait plus ou moins complètement, dans ses provinces du nord-ouest,
ANi\£X10i!< Dfi LA BOSNIE.
l'aulorilé de rempercar (l'Autriche-Hongrie à ct'llt' du sultan.
Les stipulations pai- lesipu lk'S le cong^rès de IJcrIin a opéré celte translation do pouvoirs, la seule de sus décisiDUs dont nous ayoDS à nous occuper ici, sont de nature diverse et d'importance fort inégale. L'unique cession proprement dite exigée de la Turquie a été celle du petit canton maritime de Spica ou Spizza, justifiée par la nécessité de mettre les autorités autrichiennes à même de veiller à ce que le port d*Antivari, devenu monténégrin, conservât son caractère exclusivement commercial; elle n*a augmenté la Dalmatie que d'une quarantaine de kilomètres carrés et d*une population de moins de 1700 âmes. Tour tous les autres territoires visés, le congrès a expressément maintenu la souveraineté du sultan, et il s'est borné à investir rAutriche-llon^rie pour un temps indéterminé du droit d'occuper et d'administrer la Bosnie et l'Herzégovine^ et de celui d'occuper militairement le sandjak de Novi Bazar, Tancicnne Rascie, qui continue la Bosnie au sud-est; mais, du moins en ce qui concerne les deux premières provinces, cette délégation d*autorité s'est proniptement transformée, comme il était facile de le prévoir, en une véritable prise de possession. Quinze jours seulement après la signature du traité de Berlin, le 29 juillet 1878, l'armée auslro-liougroise franchissait la frontière, et avant la lin de l'année, malgré des résisliinct's locales acharnées, elle était maîtresse de la D()srii(î et de Tllcrzégoviae; un peu plus tard, en 1879, elle s'établissait également dans les forteresses rasciennes de Novi Bazar et de Mitrovitza. De ce côté on s'en est tenu là, et le sandjak de Novi Bazar reste pour TAutriche-Hongrie une simple position militaire avancée, intercalée entre la Serbie et le Monténégro ; en Bosnie et en Herzégovine, au contraire, les homnies d'Etat de Vienne et de Pesth, tout en respectant jusqu^ici la fiction de la souveraineté ottomane sur les provinces admi' nistnh's, ont si largement usé de leur droit d'adiniiuslr;ili«jn, en reconstituant tous les services puhlirs, en éluhlissanl le régime douanier de l'empire, en introduisant la conscription
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LA MONAHCUIE AUTRICBIENNB.
militaire, que les deux pays peuvent et doivent être consid('rés dès aujourd'hui comme des parlics intégrantes de la inonarcliie. Leur annexion a valu à rAulriche-ïlonirrie un accroissement de 51 100 kilonièlres carrrs cl d'un million un tiers de sujets; elle a comblé la large trouée qui séparait la Dalmatie de rEsclavonie; elle a rivé la Serbie à la politique autrichienne; mais d'autre part aussi elle a introduit de nouvelles populations slaves dans un Étal qui déjà en comptait une trop forte proportion, et surtout elle a profondément irrité la Russie, déçue dans son espoir d*ètre l'arbitre unique des destinées futures de ta péninsule des Balkhans. Pour le moment, le parle austro-allemand, que le comte Andrassy a sitrné à Vioniiclo 7 octobre 1S79 avec le prince de Hismarek et (jui s'est foriifié en ISS'2 par Fai cession de l'ilalie, lient en échec les rancunes nioscnviles; reste à savoir si, en s'alliant inlinienient aux puissances (]ui Tout spoliée en 18o9 et en 18G6, rAutriche-Hongrie s'est suffisamment prémunie contre un retour offensif de son formidable voisin de TËst.
Après avoir ainsi mené jusqu'au moment présent Texposé des révolutions territoriales de Tempire des Habsbourg, nous
n'avons plus, pour finir, qu'à jeter un rapide coup d'oeil sur sa composition actuelle, comme territoires et comme populations.
Prise dans son enscniblo, la monarchie auslro-honaroise couvre aujourd'hui plus de G70 000 kilomètres carrés, sur lesquels les derniers recensements officiels ont compté près de 43 millions d'habitants. Politiquement elle se divise en pays représentés dans le conseil de l'empire ou cisleithaniens, en pays de la couronne de Hongrie ou transleithaniens» et en pa} s administrés, dont les autorités sont subordonnées au ministre des finances communes de Tempire : les premiers, dont la superficie est de 300 000 kilomètres carrés, oui été recensés le 31 décembre 181)0 à près <le 24 millions; les seconds n valent à la m«''nie date, sur un lerriioirc plus grand (chiilre ofticiei 322 000, chiffre réel
32." 000 kilomètres carrés), une poi)iilation sensiblement moindre (environ 17 millions et demi); aux troisièmes enliu le recensemenl du 1" mai 1885 a atlribué 1336 000 habitants, répartis sur 51 000 kilomètres carrés. Au point de vue religieux elle se partage, dans des proportions fort inégales, entre les différentes confessions chrétiennes, le judaïsme et rislamisme : le recensement de 1890, complété pour la Bosnie par celui de 1885, y accuse près do 28 millions de catholiques romains, environ 4 millions et demi de fidëles du rite grecuni, près de 4 millions de [>r()t«'stants tant calviiiislcs que luthériens et unitaires, jiresqne autant d'orlhodoxes-giecs, pas loin de 2 millions de juifs, un demi-million de musulmans, et quelques milliers d'arméniens, unis ou non-unis; la grande majorité, on le voit, est catiiolique, et cVst à bon droit que Tempereur s'intitule majesté apostolique. Ethnographiquement enfin elle comprend, abstraction faite des Israélites, lesquels ne forment pas un corps de nation, cinq grandes nationalités, qui sont, par ordre d'importance numérique, les Slaves, les Allemands, les Madgyars, les Roumains et les Italiens : le contingent respectif que chacune d'elles apporte à la population totale de l'empire ne saurait être lixé d uiu^ façon précise, le recensement de 1890 n'ayant tenu iuin[)le que de la langue habilueliemenl parlée, qui est loin de s'identiûer toujours (rexcmpie des Israélites le prouve) avec la race, et étant de plus accusé par les Slaves et les Roumains d'inexactitudes voulues au profit des Allemands et des Hongrois; néanmoins nous croyons que l'on se rapprochera assez de la vérité en attribuant 20 millions aux Slaves, 10 aux Allemands, 7 aux Madgyars, 3 aux Roumains, deux tiers de million seulement aux Italiens; c'est dire qu'il n'y a de majorité absolue en faveur d'aucune des nationalités rivales, mais que les Slaves en ap[»roclu'nt de fort près.
Déjà ces chilTres sont de nature à (ixer les caractî'res essentiels de la grande linlx-l auslro-hon,i:r()ise, complication de son mécanisme constitutionnel, diversité de ses confessions religieuses, multiplicité de ses nationalités et de ses lan-
LA MUNARCUiE AUÏRICUIENNK.
gues; nous allons lAcher do mieux les préciser, en entrant dans (ju»'l(|iK's détails géographiques sur son organisation territoriale et sur la répartition deb cultes et des races eutre ses parties constitutives.
Tandis que les autres grands Étals du continent européen découpent leur territoire en circonscriptions administratives à peu près uniformes qui portent la qualification commune de départements, de proYÎnces ou de gouvernements, on en est resté dans Tempire habsbourgeois aux vieilles divisiom» historiques, et il en résulte que ses unités administratives, les paijs de la couronne, comme on les appelle d'habitude, diffèrent élonnaninient les unes dos autres, inoins encore par les titi-es variés (ju'elles portent ijue par l'étendue de leur superlicie et le chilVre de leur postulation. Dans le vaste domaine de la couronne de saint Etienne, il n'y eu a plus que deux, depuis que les confins militaires ont été rendus aux pays dont ils avaient été distraits et que la grande-principauté de Transylvanie a été absorbée par la Hongrie : ce sont les deux royaumes de Hongrie et de Groatie-Esdavonie. L*autre moitié de la monarchie au contraire, celle qui est représentée dans le conseil de Tempire, en contient quatorze, qu*on peut réunir en quatre groupes : les deux premiers comprenant, l'un les huit pays allemands ou illyrieus, à savoir les deux archiduchés d'Autriche au-dessous et audessus de l'Enns, les quatre duchés de Salzhourg, de Styrie, de Carinlhie et de Garniole, le Littoral austro-illyrien (c'està-dire la ville de Irieste, le comté-princier de Gorice et Gradisca et le margraviat d'Istrie) et le comté-princier de Tyrol (avec le pays de Vorarlberg), Tautre les trois pays bohémiens, royaume de Bohème, margraviat de Moravie et duché de Silésie; le troisième et le quatrième formés d'une part par le royaume de Galieie et Lodomérie (avec le grand-duché de Cracovie et les duchés d'Auschwitz et Zator) et le duché de IJiikoviiie, d'autre part |)ar l'unique royaume de Dalmatio. Cela fait ensemble seize pays de la couronne, auxcjuels les provinces administrées ajouleal comme dix-septième circon-
scription territomle la Bosnie-Henégoyine. Les chiffres de
superficie et de population de chacun de ces territoires, que Ton trouvora indiqués dans la note permettent de les classer facilement par ordre d'im[)ortance : en tète se place la Iloiiirrie-ïransylvanie, avec une avance énorme sur la Galicie et la Bohème, qui occupent le second et le troisième rang:; la Basse-Au triche, la Moravie, la Groatie-Ësclavonie, la Bosnie-HerzégOTÎne et la Slyrie font encore assez bonne ligure; aucun des neuf autres pays nVteint le chiffre d*uu million d'habitants; le Salzhourg n*en a même que 173000.
La géographie confessionnelle de la monarchie austrohongroise se résume pour ainsi dire tout entière dans ce fait capital, que l'uniformité religieuse y va en dimiimanl à mesure qu'on avance de l'ouest vers Test. Les pays allemands et illyriens sont à peu près exclusivement catholiques romains, et les pays bohémiens ne le sont guère moins : ensemble les
l. Dans le tableau suivant nous donnons, avec la superficie des différents pays austro-hongrois, les chiffres officiels de leur population, d'après le recensement du 31 décembre 1890 pour la monarchie proprement dite, d'après celui du 1* mai 188S pour les proTînces «dminislrées :
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