VALLÉES ET COURS D EAU ALPESTRES
considérable de leur massif central et le fleuve le plus majestueux de la chaîne entière. Toutes les veines d*eau qui
découlent des pentes septentrionales des Alpes de lîi Suisse et du Vorarllierg;, depuis le voisinage de Lausann»- jusqu'au delà de Brei^enz, sont tributaires du Rhin; il en absorbe directement le groupe oriental, soit dans sou double cours de Rhin antérieur ou occidental et de Rhin postérieur on oriental à travers les Alpes Grises, soit comme fleuve unique après la réunion des deux rivières au-dessus de Goire; les autres lui arrivent par les trois grandes artères latérales de TAar, de la Reuss et de la Limmat, qui, nées an Finsteraarhorn, au Saint-Golhard et au Tœdi, se réunissent dans le lit de TAar et anièneul au ilcuve principal les eaux d'un bassin phis consi(l«''rable que ne l'est le sien. Mais si le Hbin ii.iît au cœur même des Alpes, il leur devient promptemenL inliflMe. Tandis que le Tù, le Rhône et le Danube accompagnent et hmitent le système alpestre sur de longues distances, sinon jusqu'à leur terminaison, le Rhin, après avoir rompu les obstacles que lui oppose le système subordonné du Jura, prend brusquement congé des Alpes par le coude à angle droit qu'il fait à Bàle, presque à égale distance entre les sources fie la Saône et celles du Danube, et coule dorénavant au nord, perpendiculairement à lu dirccliou normale de la chaîne.
Le second des grands fleuves alpestres, le Pô, prend sa source clans Taile sud-ouest du système, au mont Viso; mais il quitte bientôt le massif et en est avant tout la limite longitudinale du sud : son développement fluvial, de 600 kilomètres environ, est presque d'un bout à Tautre une ligne droite parallèle aux Alpes centrales, tracée à travers la plaine lombarde, que ses eaux savamment canalisées ont chang^éo en un vaste jardin. Les Alpes lui fournissent se[>t jj^rands affluents, à savoir : au sud le Tauaro, originaire des Alpes Liguriennes; au nord-ouest la Dora Riparia, la Dora Ballea et laSésia, qui descendent du mont Genis, du mont Blanc et du mont Rose ; au nord enlin le Ticino, Tessin ou Tésin, l'Adda
6É0GRAPHIB PHYSIOUB DB L*BUROPB CBNTRALB.
et le Mincio, déversoirs des trois grands lacs subalpins. Majeur, de G^me et de Garde, qu'alimentent leurs cours supérieurs ou des rivières de nom différent; de plus on peut considérer comme une huitième artère latérale du bassin FÂdigo, (]ui est un fleuve autonome parce qu^elle se jette directement dans la mer Adriatique, mais que des lagunes d'cnihoucliure communes rallachent à son voisin plus puissant. C'est l'Adifirc qui, dans le système tluvial du Pô, représente le plus complètement l'élément alpestre, en reproduisant sur une échelle plus petite les phénomènes caractéristiques du cours supérieur du Rhin ; comme lui, elle sort des hautes Alpes centrales par une vaUée transversale; elle brise comme lui des verrous formés par les chaînes avancées, et Tanglc droit que le Rhin fait à Bàle pour quitter le massif alpestre, elle le répète en amont de Vérone. Seulement, tandis que le Rhin n'arrive en plaine que bien loin <les Alpes, après de longues étapes à Lraveis les réiîions niontneuses de TAllemairne méridionale, l'Adiire entre directement, pres(juc sans transition, de la région alpestre dans la dépression lombarde, et, par suite, si son cours supérieur n'est guère moins grandiose que celui du Rhin, elle est bien plus dévastatrice dans sa partie inférieure.
Au Pô, limite méridionale des Alpes, correspond, sur Tantre versant du système, le Danube, qui leur sert de limite au nord et au nord-est, et en longe les dernières ramifications septentiiniialcs sur au moins 700 kilomètres. Par son artère [)rincipale, il est plus étranger enrore (jue le Pô au massif alpestre, où il n'a même pas son origine première; mais il en tire, lui aussi, un grand nombre d affluents considérables, qui lui arrivent en trois groupes distincts. Le premier de ces groupes, composé de llUer, du Lech, de risar, de llnn (grossi de la Salza) et de TEnns, a ses eaux inclinées dans le sens du sud au nord ou du sud-ouest au nord-est; le second, moins important, ne comprend que les deux rivièrr's accouph^'es de la Leilba <'l do la Haal», (jui suivent à peu près la même direction; dans le troisième entin,
YALLÉBS BT COURS D'BAU ALPBSTRBS.
quatre cours d'eau réunis deux à deax, la Mur et la Drave, la Save et la Kalpa» lui arrivent par des lits dirigés d'ouest en est. De tous ces affluents, le plus importaut au point de vue de Thydrographie alpestre est Tlnn, qui au pied du Septimer interpose ses sources entre celles du Rhin et de l'Adda, réunit entre eux les petits lacs de l'En^adine supérieure et parcourt, depuis Saint-Maurice jusqu'à Kufstcin, une vallée longitudinale de près de 300 kilomètres de long. Lorsque à Ptissau il rejoint le Danube et lance à angle droit ses eaux rapides dans le lit où celui-ci coule avec une lenteur majestueuse, il lui est presque égal comme largeur et comme masse d*eau; néanmoins le Danube lui impose son nom, moins peut-être parce que son bassin est le bassin normal quant à la direction, que parce que son cours supérieur a eu de tout temps, comme il Ta aujourd'hui encore, une importance ethnographique et historique, politique et commerciale, qui laisse bien loin en arrière celle de la rivière tyrolienne.
Dans le quatrième et dernier i^ rand bassin alpestre, qui par sa combinaison avec ceux du Pô et du Danube achève de circonscrire la région des Alpes, en côtoyant à l'ouest sur une longueur de plus de 800 kilomètres leur aile sud-ouest et la chaîne subordonnée du Jura, la Saône et le Rhône reproduisent d*une manière frappante la situation respective du Danube et de Tlnn. Gomme le Danube, la Saône naît en dehors du massif alpestre et occupe la valléo normale du système hydrographique; comme l'Inn, le Rhône sort des hautes Alpes par une vallée longitudinale des plus étendues et entre par un angle droit dans la rigole caractéristique du bassin. Mais, tandis que Tlnn a été subordonné au Danube, le Rhône a dépossédé la Saône de Thonneor de donner son nom à la masse réunie de leurs eaux. C'est que le Rhône est plus que Téquivalenl de Tlnn, et que sa puissance, son volume d*eau, sa beauté en font le rival du Rhin lui-même. Lui aussi naît au cœur des Alpes, dans le même massif du Saint-Gothard qui alimente le Uhin antérieur ; lui aussi,
après avoir épuré ses eaux dans un des plus i^rainlï» lacs do la Suisse, brise la cliaîue subordonnée du Jura; lui aussi enûa reçoit de puissants aflluenls alpestres : par Tisère et par la Durance, qui découlent de Tlseran et du mont Genèvre, il recneille en effet toutes les eaux des pentes occidentales de Taîle sud-ouest de la chaîne, dont le versant opposé déverse les siennes dans le bassin du Pô.
Déjà en dénombrant, comme nous venons de le faire, les grandes artères lluviales qui conslilueni le système hydrogra[)lii(|ue des Alpes, nous avons ét»' amon«''s à établir certains rapprocbenients entre les quatre bassins dans les(|uels elles se réunissent; insistons un instant encore sur la façon extrêmement diverse dont ceux-ci se groupent d'après leurs analogies et leurs dissemblances. La courbe concave de la chaîne est occupée dans son entier par Tunique bassin du Pô; à sa convexité extérieure correspondent à la fois ceux du Rhône, du Rhin et du Danube. Le Danube et le Pô coulent dans le sens de Téquateur; le Rhin et le Rhône danjs celui du méridien. Le Hliiii, \r Hbùrio et le Pô descendent des liantes Alpes; le L)anul>e nail en debors du massif, à une altitude relativement fort médiocre. Le Ubin et le Hljùue sont des fleuves do terrasses; le Danube et le Pô, des fleuves de plateaux et de plaines. Le Rhône et le Pô restent jusqu'à leur embouchure attachés aux flancs des Alpes, et, malgré leur rôle important dans le développement historique de la France et de l'Italie, ils ne dominent géograpbiquement ni l'un ni l'autre le pays auquel ils appartiennent; le Rhin et le Danube, en debors de leur domaine alpesire, arrosent de vastes ré*5nons de formation et de nature dilTérentes et ruil un rayon bistorique, politiijue et etbnograpbiqiie beaucoup plus considérable. Enfin, si les quatre fleuves ilnissent également par des deltas, le Ubin seul gagne une mer océanique à flux et à reflux ; le Rhône, le Pô et le Danube sont tributaires de mers intérieures, plus fermées à mesure qu'on avance d*occident en orient. Les combinaisons sont, on le voit, incessamment variables, selon le point de vue qu on choisit pour
VOnS DE COMMUNICATION ALPESTRES. 55
comparer entre eux les quatre bassins; nouvelle preuve de rinfinie variété qui caractérise dans tous ses phénomènes le massif central de TËurope.
Les voies de communication alpestres auxquelles nous arrivons maintenant sont dans un rapport de dépendance
directe vis-à-vis des vallées et des rivières du système; comme dans tous les pays de montagnes, en effet, elles suivent à peu jtrrs invarialdcment la pente inclinée des vallées, en s'attachanl au cours des rivières. Leur nombre est fort considérable, si Ton a égard surtout aux difficultés et aux obstacles de toute espèce que la nature opposait à leur établissement; mais cela s'explique par une double raison : d'une party la population relativement dense de la région alpestre a motivé sur chacun des deux versants la création de nombreuses rouies charjrées de desservir les relations de vallée à vallée, de canton à canton; de l'autre, l'inlerposilion de la chaîne des Alpes entre Tllalie et TEurope centrale a nécessité tout un ensemble de voies qui, franchissant la ligne de faite principale, missent en communication la plaine lombarde avec les contrées qui Tentourent à Touest, au nord et à Test. Les uns et les autres de ces chemins portent également le cachet alpestre; le premier groupe en compte quelques-uns qui ne sont inférieurs à ceux du second ni par Taltitude des cols qu*ils surmontent, ni par l'importance des liassins qu'ils unissent; néanmoins Fintérôt se concentre davantage sur ceux qui traversent le massif et ouvrent des relations internationales entre deux ji('U|)]es (h? race et de langue différentes. Les autres ont une valeur plutôt locale : eux ils représentent les grandes voies de la conquête et de la civilisation, par lesquelles passent et repassent depuis de longs siècles le soldat et le pèlerin, le marchand et le voyageur. Aussi est-ce à eux que Ton songe de préférence quand on parle des routes des Alpes, pour vanter leur beauté ou pour constater le grand rôle qu elles ont joué dans Thisloire; nous aussi nous les aurons particulièrement eu vue dans les
indications que nous allons donner sur les voies de communication alpestres.
£n plaine, un chemin se trace à peu près arbitrairement, selon les convenances de ceux qui doivent s'en servir; il n'en est pas do même dans la montagne, dans la haute montagne surtout : Ik le plus souvent la configuration du relief règle impérieusement les conditions du tracé, en indiquant avec précision la ligne la moins difficile à suivre entre les deux points qu'il s'agit de relier. Cette ligne, l'instinct des populations la saisit d'iiabitude du premier coup ; une fois adoptée, on ne saurait songer à l'ahandonner ; et voilà comment, (juanL à la direction, on peut parler de la perpétuité des routes de montagnes. Le fait est extrêmement sensible dans les Alpes : les mêmes vallées que traversent aujourd'hui les voies modernes ont servi de passages dès l'antiquité, et les mêmes cols sont foulés depuis vingt siècles par les générations successives de voyageurs, avec une régularité presque égale à celle des nuées d'oiseaux qui deux fois l'an franchissent à tire d'aile les passages les moins élevés et les plus directs de la chaîne centrale, |)our pragner le midi et en revenir vers le nord. Mais si le tracé général des roules alpestres n'a guère varié, parce qu'il était dicté par les conditions naturelles de la chaîne, leur construction s'est singulièrement modiliée dans la suite des temps. Primitivement c'étaient sans doute de simples sentiers, pareils à ceux qu'on trouve aujourd'hui encore en grand nombre, d'un bout à l'autre des Alpis, à l'usage des pâtres, des chasseurs et des touristes; peu à peu, dans les traversées les plus fréquentées, ces sentiers se changèrent eu chemins battus, parfois pavés, qui allèrent s'améliorant d'âge en Aq-c; ce fut le tour ensuite des routes carrossables, et enfin les chemins de fer eux-mêmes ont commencé k percer le massif. Aujourd'hui les moyens de locomotion de la plaine, diligences et wagons, servent à franchir une quinzaine de passages alpestres; mais c'est là une révolution bien récente. La première voie ferrée menée d'un versant à l'autre, celle du Semmerîng, a été ouverte en
R0OTB8 ALPESTRES. S7
4 853; les routes carrossables elles-mêmes ne datent presque toutes que du siècle présent : il y a cent ans, il n'y en avait que deux, la vieille voie du Brenner et la route du Semmering ouverte sous Tempereur Charles YI; à tous les autres passages, depuis Nice jusqu'en Hongrie, il fallait au pied de la montagne mettre en pièces les voitures, pour les transporter do l'autre côté à dos de cheval ou de mulet.
Malgré rapparition des chemins de fer dans les Alpes, les routes carrossables tiennent encore le premier rang parmi leurs voies de communication, comme nombre sinon comme importance du transit; pour ce qui est de la richesse en beautés pittoresques et de la variété des aspects, elles restoront toujours égales ou même supérieures aux voies ferrées. Chacune d*eI1es a sa physionomie particulière, selon la structure des vallées qu'elle parcourt et riiUiludo du col qu'elle franchit; néanuioins elles présenlt nt toutes certains caractères communs qui permettent d'en escjuisser une vue d'ensemble, hos débuts en sont généralement faciles, principalement sur le versant extérieur, convexe, de la chaîne; la voie s*élève modérément, à travers une vallée laige, riche et fertile, qui est peuplée de bourgs et de villages, et oii dans quelques défilés seulement il a fallu faire sauter des rochers ou élever des digues. Mais à mesure qu'on s*engage dans la région moyenne de la vallée, la plus pittoresque par ses défiles et ses cluses^ mais aussi la plus exposée aux dévastations des eaux, les travaux d'art deviennent j)lus nombreux; la route, qui suit alternativement l'une ou l'autre rive de la rivière parsemée de rochers et blanche d'écume qui lui sert de guide, quitte fréquemment, pour éviter les montées trop rapides, le fond de la vallée, s'élève en méandres sur le flanc de la montagne, franchit les torrents qui descendent en cascades des vallons latéraux, surmonte par des tunnels les obstacles que la poudre n*a pu écarter et ne revient au niveau de son eau conductrice que pour recommencer les mêmes détours et gagner lentement une nouvelle terrasse.
GEÛGHAPillË PUYSIQUR DE L'BUaOPE CËNTUÂLË.
De gradin en gradin elle arrive ainsi à une zone nouvelle, où les arbros dispuraissenl, où les rorliers cux-mômcs deviennent plus rares et à l'entrée de laquelle est bàli d'iiabitude un dernier village. Dorénavant elle s'avance plus régulièreuKînt et gravit en zigzags superposés la pente nue de la montagne; là elle est en plein dans la région des avalanches; aussi aux endroits les plus exposés est-elle couverte de gahries^ vraies casemates en pierre taillée qu'éclairent des fenêtres rondes semblables à des embrasures de canon. Enfin elle gagne la vallée supérieure du col, un entonnoir presque [)lat, large de 1 à 2 kilomètres, long de 4 à 10, que surplombent d'un millier do mètres les cimes voisines; c'est à col endroit culminant (le son parcours, où, dans une dépression de la Hirne de faite, se rencontrent les fonds de deux vallées opposées, qu'on trouve les hospices et les auberges des cols, bâtis au milieu d'une nature morne et désolée comme autant de précieux ports de refuge. De l'autre c6té du coi recommence la suite des mêmes phénomènes naturels et des mêmes œuvres d'art; la seule différence est que sur le versant italien, plus rapide, plus abrupt, les beautés naturelles sont peut-Atre plus saisissantes et les travaux de l'ingénieur plus étonnanls. Les vallées y sont plus à pic, les gorges plus horribles, les cascades plus considérables, les galeries plus fréquentes, les ponts plus rapprochés, les détours plus nombreux; et le voyageur est d'autant plus frappé du contraste, quand au bout de quelques heures il entre dans un pays tout nouveau oik d*autre8 mœurs annoncent une autre race, oiii s'élèvent des maisons et des églises d'une construction toute différente, et où, alternant avec des forêts de chAtaigniers, s'étalent les berceaux de la vigne italienne.
l^n grand mouvement d'Iiommes, d'animaux et de marchandises a lieu par les routes alpestres pendant la majeure partie de Tannée. Il y passe en automne les nombreuses tètes de bétail qui vont aux marchés d'Italie; les .chevaux et les mulets de bAt, qui au temps des anciens chemins avaient le monopole du transport, s'y rencontrent encore en quantités