‹ Histoire de la formation territoriale des états de l'Europe centraleChapitre 18 sur 134 · CHEMINS DE PER ALPESTRES · texte numérisé non relu

CHEMINS DE PER ALPESTRES

zooa, la ligne du Saiot-Gothard, dont Tcxéculion a comblé une des lacunes les plus sensibles du réseau des chemins de fer européens. Le tracé par le col du Saint-Gothard n*a pas été adopté sans soulever des réclamations passionnées, les populations de la Suisse française et des Grisons tenant naturellement, les unes pour 1(; col du Simplon, les autres pour celui du Lucmanierou pour celui du Splugcn ; il a été préféré commi' j)lus central par les gouvernements intéressés d'Italie, de Suisse et d'Allemagne. De même que la roule carrossable qu'elle dédouble, cette ligne emprunte les vallées de la Reuss et du Tessin, de Tune à l'autre desquelles elle passe par un tunnel de 15 kilomètres de long, en s'élevant à Taltitude de i 154 mètres.

Les chemins de fer alpestres ont sur les routes parallèles l'énorme avantage de permettre en toute saison, avec une rapidité beaucoup plus grande, le transport en masse des marchandises et des passagers; ils étonnent, en outre, davantage parla niuUipli<ité et la majesté de leurs œuvres d'art; mais, d'autre part, ils participent moins intimement qu'elles à la nature particulière des Alpes, s'y élèvent beaucoup moins haut et donnent au voyageur une idée moins précise, moins complète de la structure du massif alpestre. Gomme les routes, ils relient deux vallées transversales accouplées par un col; mais déjà dans la vallée ils ne s'assujettissent pas comme elles à suivre docilement le cours de la rivière conductrice et labourent les lianes de la montagne de leurs tunnels répétés; arrivés au pied du col, s'il est trop élevé, ils renoncent à le franchir el se creusent un passage souterrain à travers les profondeurs de la chaîne. Ëuz aussi offrent des beautés admirables de la nature, vallées resserrées, rivières mugissantes, cascades latérales par-dessus des parois de roc, encadrement de champs de neige, échappées de vue ravissantes depuis des hauteurs vertigineuses, et ces beautés naturelles sont rehaussées encore par le contraste saisissant des travaux de l'homme, endiguements, snbstructions, ponts et tunnels; néanmoins leurs merveilles les plus grandes se fout sentir bien moins 4

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68 GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DE L ElAOPE CENTiULE.

la vue qu*à la réflexion, lorsqu'on ealcule la somme de travail

et l'effort d'intelligence qu'ils ont nécessités. Tel est plus particulièrement le cas des j,nganlesques galeries qui, entre Modane en Savoie cl lîardonnèche en Piémont pour la route dite du mont Cenis, entre Goeschenen en l'ri et Airolo en Tessin pour la roule du Sainl-Golhard, se proiongent sur i3 et 15 kilomètres : ce ne sont pour le passant que des tunnels plus longs que d^autres; pour celui qui réfléchit, ces obscurs souterrains représentent d'une part treize, de l'autre huit ans de travail, et, dans l'un comme dans Tautre cas, des prodiges de science et de sagacité de la part de ceux qui ont projeté, prépart', exécuté ces cliefs-d a'uvre de Tari de l'ingénieur avec une précision telle, que ni le creusement lui-même, ni l'aération, ni l'écoulement des eaux n'ont donné lieu à aucune erreur ni à aucun mécompte!

Il ne nous reste plus, pour achever cette esquisse des Alpes, qu'à jeter un coup d*œil sur les populations qui, au nombre de huit millions d'Ames environ, en occupent les pentes et les vaUées,'depuis les bords du golfe de Gènes jusque dans le

voisinage de la plaine hongroise. Chez toutes on rencontre un fond de caractère commun, qui est niolivé par la nature du sol et se rapproche plus ou moins de ce qui s'ohserve chez la plupart des populations de montagnes; mais d'autre part la région alpestre est de toutes les contrées européennes celle qui réunit dans les limites les plus restreintes la plus grande variété ethnographique, politique et sociale. Un premier trait de mœurs commun aux habitants des Alpes, c'est la fidélité traditionnelle à l'ordre de choses établi : déjà le paysan a, beaucoup plus que le citadin, parce qu'il vit en communion plus intime avec la terre, un respect inné pour la tradition et pour la règle transmise de génération en génération ; mais, hien plus que le paysan encore, le montagnard, à qui la nature dicte d'une façon tout autrement impérieuse les lois auxquelles il ne peut se soustraire sans péril, persiste instinctivement dans ses habitudes séculaires et conserve

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palriarcaloment sa langue, ses mœurs, ses inslitulions poliliqucs el civiles. Ininié(liatenient à côté de cet esprit conser- Yaleur se place l'amour passionné delà patrie, ou pour mieux dire du sol natal; car si rhomme civilisé, qu'entraîne le tourbillon du mouvement moderne, ne devient que trop facilement cosmopolite, le montagnard, qui, comme pâtre, chasseur, bûcheron ou pécheur, vit en rapport constant avec la nature, ne comprend pas Texistence en dehors du milieu dans lequel il agrandi, quelque pénible que puisse ôlre son sort: de là ce fameux mal du pays commun aux Suisses ot aux Tyroliens, cet esprit de retour qui anime le plus pauvre Savoyard. Mais la vie dans la montagne demande de la force et de l'adresse, du sanc-froid et du courage, Tintrépidité du moment et la persévérance de tous les jours : l'habilant des Alpes est naturellement soldat, quoiqu'il n*aime guëre quitter ses vallées pour la vie de garnison, et ceux qui sont allés Taltaquer chez lui ont de tout temps éprouvé la vigueur de son bras et la sûreté de son coup d'œil. Le montagnard alpestre sait de plus quelles forces supérieures peuvent <à tout moment ruiner sa modeste aisance et l'écraser lui-même; aussi est-il religieux, à quelque confession qu'il appartienne; au pied du col est la chapelle, eu haut la croix, et il ne manque pas en passant de se recommander à Dieu, entre les mains duquel il se sent bien plus directement placé que le voisin de la plaine. Néanmoins il est loin d'être morose, il aime le chant et la danse; son Jodel et son Ranz des vaches existent sous une forme ou sous une autre depuis les vallées françaises jusqu'aux confins de la Hongrie, et sa sauterie primitive a, en se perfeclionuanl, donné la valse à nos salons.

Ces traits de ressemMance et bien d'autres encore, (jne I on retrouve d'un bout de la chaîne à l'autre, constituent <-o qu'on peut appeler la physionomie générale des populations alpestres; mais àcûté d'eux se font valoir, de groupe à groupe et même de canton à canton, des différences extrêmement * sensibles, qui portent à la fois sur l'origine, la langue, la nationalité, la constitution politique et sociale. Les trois

grandes races européennes, Néo-Lalins, Allemands et Slaves, 86 rencontrent en eiïct au cœur des Âlpes; leur superficie se partage entre cinq États modernes, Italie, France, Suisse, Bavière et Autriche; et de plus leurs vallées, où les géographes anciens déjà énuméraient une cinquantaine de peuples, où le moyen ftge a donné naissance à une multitude de petites sociétés plus on moins autonomes, sont restées jusqu'aujourd'hui le refuge du particularisme le plus accentué. De Tune à l'autre, ce sont des phénomènes toujours nouveaux, qui s'expliquent tour à tour par des raisons géogra[)hiques et par des raisons historiques. Ici un ilot de vallées bieu protégé par la nature a obstinément conservé sa nationalité au milieu d'une race étrangère; là, au contraire, une population dont les traits et les mœurs démontrent d*une manière irrécusable la vraie origine, a abdiqué sa langue pour accepter celle de ses vainqueurs; ici le développement divers des différents cantons d*une même nationalité, là Timmigration et la conquête ont varié à l'infini les situations.

C'est au point de vue cttmographiijue que nous nous placerons pour grouper et décrire les diverses populations alpestres. £n admettant la langue comme indice principal de la race, on trouve qu'elles comprennent de trois à quatre millions d'Allemands, près de deux millions de Français, un million dltaliens, un million de Slaves et environ 50000 Romans ou Rhéiiens; mais comme les Romans ne forment qu*une enclave au milieu des Alpes allemandes, et que les Slaves se sont entremêlés aux populations germaniques des Alpes orientales, de façon à défier toute délimitation précise, il n'y a à fixer que les frontières respectives des trois grandes races française, italienne et allemande pour esquisser la distribution géographique des différentes nationalités alpestres. Entre les populations françaises et tudesques d*une part, italiennes de Tautre, la frontière ethnographique correspond en général à la ligne de fdte du système; mais, abstraction faite des tlots de langue que des circonstances particulières, plus ou moins bien connues, ont semés par-ci par-là

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au milieu d'un domaine étranger, il y a lieu de mentionner

immédiatement certains em{)iétements qui se sont opérés le lon^ (le la ligne ili' faîte elle-inôme, et dont le plus intéressant est l'usurpation par la race allemande de la vallée supérieure de FAdige. Quant à la déiimilaiioii entre la race française et la race germanique, transalpines toutes les deux, elle est formée par une ligne capricieuse, suite des hasards des invasions et des colonisations, que nous étudierons dans ses détails à propos de rethnograpliie de la Confédération helvétique; pour le moment il suffira d*indiquer que le même mont Rose, qui présente à la fois le massif le plus considérable et les champs de neige et de i:lu o les plus étendus des Alpes, est aussi la grande l)orne ethnographique où se rencontrent l'italien, le français et rallemand.

En fixant la limite des populations alpestres italiennes à la ligne de faite du système, nous leur avons implicitement attribué toutes les pentes qui correspondent à sa courbe concave autour de la vallée du P6. Il y a cependant, comme nous Tavons déjà dit, des dérogations à cette règle ; mais ces exceptions sont d*ane valeur secondaire, et, de plus, chose importante à noter, elles tendent à disparaître. Ainsi les populations italiemies ont empiété sur les populations françaises en s'avaneant jusqu'au Yar; ailleurs, du cMé de Piguerol, de Suze, d'Ivrée, de Trente et de Trieste, elles sont séparées de la ligne de faite par des populations françaises, allemandes ou slaves; mais, dans toutes les directions, ridiome italien tend à rentrer dans ses frontières naturelles : il perd du terrain dans l'ancien comté de Nice, et il est en progrès marqué dans les hautes vallées piémontaises du Pellice, de la Doire Ripairc et de la Doire Baltée, comme dans le Tyrol méridional et sur le littoral nord-est de l'Adriatique.

Quant à la physionomie individuelle des dilTérenles populations alpestres de race italienne, elle est en général moins prononcée que celle de leurs voisines d'au delà des monts; la structure du relief alpestre, qui s'abaisse brusquement sur la grande dépression lombarde, n*a guère laissé aux cantons de

la montatrno un développement assez considérable pour y motiver des formations politiques [particulières; ils uni » lé de tout temps soumis aux grands centres de la plaine, Tuho, Milan, Venise, quand ils n'ont pas été conquis, par-dessus les cols, par les peuples transalpins. A i*esl, où les Alpes Gadoriques et Vénitiennes ne s*élèvent qu*à des hauteurs assez médiocres, ils se rapprochent fort, pour les mœurs comme pour rhistoire, du plat pays environnant; à Touest, les Li^riens, (jui appartiennent, du moins en partie, aux Alpes Liguriennes, continuent à fournir h Tltalie, comme autrefois à la République (lénoise, ses meilleurs matelots, et les montagnards piémoûlais sont trop souvent forcés, par la misère, à s'expatrier comme moissonneurs, terrassiers ou mineurs, parce que les prairies sont rares dans les hautes vallées, et que la vigne, Tolivier et le mûrier ne réussissent que dans quelques vallées inférieures hien exposées au soleil.

Si les terrasses centrales sont plus larges, plus riches, plus peuplées, elles n'ont dû à ces avantages naturels que le triste honneur d ùlre ambitionnées et occupées j»ar des conquérants de race étrangère. Ainsi le Tyrol italien n'est pas seulement de vieille date subordonné politiquement au Tyrol allemand, mais il a même été ethnographiquement entamé par lui. L'immigration germanique du moyen âge avait pris possession de la moitié supérieure de la vallée de la haute Adige jusqu'à un endroit situé à peu près à mi-chemin entre Botzen et Trente, et qui porte encore le nom significatif de Mezzo tedesco, c'est-à-dire la borne tudesque. Depuis lors, il est vrai, il s'est produit un mouvement en sens contraire, et les colons italiens qui en nombre croissant remontent la vallée de r Adige ont de nouveau romanisé Botzen, qu'ils appellent Bolzano, en attendant qu'ils en fassent autant de Méran; mais ces progrès récents de la nationalité italienne sont loin de contre-halancer les anciennes pertes; et d*ailleurs, au point de vue politique, rien n'a été changé : malgré ses sympathies non dissimulées pour le nouveau royaume dltalie, le Tyrol italien continue à faire partie de la monarchie des

POPULATIONS ALPBSTRB8.

Habsbourg- Sous ce rapporl, les vallées [)Ius occidentales de l'Adda et de la Maira, en d'autres termes les pays de Bormio, Valteline et Chiavenaa, ont été plus heureuses. Conquises par les Grisons sur le Milanais au commencement du XVI* siècle, maintenues sous leur dure domination par la politique anti-espagnole de Richelieu, elles furent incorporées à la République Cisalpine par le général Bonaparte, et suivent depuis lors les destinées de la Lombardie, dont elles forment la région al|ieslre, conjoiiilcment avec les U'i rasscs de nH>inc nature qui leur fontsuile au sud, enlre les lacs de Garde et de Cônie. Autre encore a été le sort des vallées qui aboutissent au lac Majeur septentrional, et qui, do même que les précédentes, appartiennent géographiquement au Milanais : elles en furent séparées au xv* et au xvi* siècle par les confédérés helvétiques, qui les réduisirent en bailliages sujets; mais la reconstitution politique de la Suisse à la fin du dernier siècle les appela à la liberté, et elles forment aujourd'hui le canton souverain de Ticino ou du Tessin, la seule parmi les petites répul)ii<iues suisses qui soit de langue italienne.

Voilà donc trois pays alpestres italiens, Tyrol, Valteline et Tessin, qui, à divers titres, ont leur individualité historique. 11 faut y ajouter un petit groupe de vallées piémontaises, auquel la résistance invincible qu'il a opposée pendant de longs siècles à la tyrannie religieuse a assuré sa place dans Thistoire et mérité Tappellation caractéristique de VIsraêl des Alpes, La secte des Vaudois, dont le nom rappelle leurs vaux ou vallées, est née, disent-ils, dès le ix" siècle, dans les montagnes aljruples qui s'élèvent au-dessus de Pignerol; là, au nord du niunt Viso, dans le bassin du l'ellicc et du (^bisone, babile jusqu'à nos jours, dans les vallées presque inaccessibles de Luseme, Angrognc et Saint-Martin, on pauvre peuple de bergers, de vingt à trente mille âmes an plus, dont rattachement à sa foi a lassé toutes les persécutions.

A peu près abandonnés à eux-mêmes par la hiérarchie ecclésiastique du moyen âge, qui se contentait de sévir

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contre leurs missionnaires, les Vaudois alpestres virent leurs plus mauvais jours >lo[)uis répoquc où Farol les rallia à la Réforuie du xvi" siècle; leurs colunies provenc'ales furent d'abord exterminées, du consentement sinon par ordre de François 1"*; puis ce fui le lour des hautes vallées. L'intervention de Cromwell arrêta une première grande persécution^ signalée parles Pâques piémoniaises de 1655; mais, après la révocation de l'édit de Nantes» Louis XIV, pour en finir plu» vite avec les calvinistes du Dauphiné, contraignit son allié» le duc de Savoie Victor-Amédée II, à les expulser sans miséricorde. Ils se retirèrent en Suisse; mais bientôt, ne pouvant vivre loin de leurs vallées natales, ils revinrent au mois d'août i()89, leurs bar/n's ou pasteurs en lète, et l'épée à la main ; c'est la ylorieuse rentrée^ décrite par Henri Arnaud,, qui s'intitule lui-même colonel et pasteur des vallées. Ils commencèrent alors une lutte héroïque contre leurs adversaires français et piémontais, en répondant à Câlinât, qui leur offrait le libre départ : « Tirez votre canon, nos rochers n'en seront pas épouvantés. » Et en effet on ne réussit pas à les déloger de leurs montagnesi, d'autant plus que les puissances protestantes intervinrent en leur faveur auprès du duc de Savoie. Leurs treize communes continuèrent donc à subsister, opprimées et méprisées il est vrai ; ce n'est qu'en 1848, quand un nouvel ordre de choses fut inauguré en Fié* mont, que les Vaudois obtinrent les droits des autres citoyens. Mais alors aussi la réparation fut complète : lors de la fête de la Constitution, on leur assigna la première place; ils avaient tant souffert pour la liberté que cet honneur paraissait leur revenir de droit.

De l'autre côté de la liyne de faîte, eu face des poi»ulation» alpestres italiennes de l'ouest, on rencontre depuis le Var, jusqu'à la hauteur du mont Rose, les populations alpestres de race fran(;aise qui, sur les pentes nord-ouest de la chaîne, habitent soit des départements français» soit des canton» suisses : les premières sont depuis longtemps agrégées ou ont été récemment annexées à la puissante unité nationale

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de la Trance, tandis que les autres jouissent de toute Taulonomie «|uo comporte une république tÏMlcrative.

Les vallées de la haute Provence, du Dauphiné et de la Savoie, oii s'étendait autrefois la grande peuplade des Allobrogos et où aujourd'hui encore on parle des paloia fortement imprégnés d^élémenta celtiques, soot habitées par une belle race de cuItiTateurs, de pâtres et de chasseurs. C'est à partir du mont Genèvre, à la hauteur de Briançon, que commence la YÎe de chalet, inconnue plus au sud; mais, comme le nombre des prairies et celui des pontes cultivables sont également restreints, la population de la montagne est loin d'être heureuse. La récolle, (|ui ne mûrit (|u'en septembre, quelquefois sous la neige, est trop souvent insuflisante pour nourrir les habitants, fort clairsemés cependant, des hautes vallées; et si Ton tient compte en outre des horreurs d'un hiver extrêmement long, pendant lequel le soleil reste pendant plus de trois mois absent de certains villages, on ne comprend que trop bien Témigration en masse qui les dépeuple de plus en plus. Cependant là aussi, comme dans les autres contrres alpestres, persistent l'esprit de famille cl l'amour du sol natal; le Savoyard émii^ré envoie aux siens ses petites économies, et son plus ardent désir est de revenir plus tard dans les tristes hameaux qui l'ont vu naitre. Une seule peut-être parmi les hautes vallées de langue française échappe à cette pénible nécessité de l'expatriation, parce que chaque été Taffluence des étrangers répand une aisance relative parmi ses habitants, aubergistes et guides, chasseurs^ et collectionneurs de cristaux ou de plantes rares : c*est la vallée de Chamouny au pied du mont Blanc, qui, après être restée à peu près ignorée du reste du monde jusqu'au jour do Tannée 1741 où y pénétrèrent les An^^lais Windham el Pororke, est devenue de nos jours le rendez-vous générai de tous les touristes deTËurope et du Nouveau-Monde.

Autant les vallées alpestres de la Provence, du Dauphiné et de la Savoie sont pauvres et peu peuplées, autant les trois cantons de la Suisse françabe, Genève, Yaud et Neuch&tel,

qui sï'londont entre les Alj>e.s el le Jura, se (lislini,nienl à la fois par leur prospérité inalérieile cl par la part qu'ils ont prise au mouvement inteliecluel des derniers siècles. Là la culture la plus savante se rencontre avec une Industrie réputée dans toute l'Europe; les sciences et les lettres y ont eu de nombreux et illustres représentants, et Thistoire s'arrête avec intérêt sur des contrées où se sont débattues autrefois les plus graves questions religieuses. De toutes les villes (le la réui(Ui des Al[»es aucune u n joué un rôle plus universel <|ue rancieniie cité libre de Gonbyejla I{(jme protestante de Calvin et de Théodore d(; Bèze; son caractère exceptionnel, rigoriste et puritain, s'est sans doute fort eilacé au contact des événements de ce siècle, mais sa place reste marquée parmi les centres littéraires et scientifiques du monde civilisé. Le canton voisin du Valais, qui n*a jamais aspiré à de si hautes destinées, n*est français qu*en partie; car quoiqu'il ne corresponde qu'à une seule et même vallée, celle du Rhdne supérieur, il appartient h deux nationalités, qui se touchent vers le centre du pays : le Bas-Valais parle français comme la Savoie et le pays de Vaud, entre lesquels il se prolonge Jusqu'au lac de Genève; le Haul-Valais au contraire est de race tudcsque comme les cantons de Berne et d'Lri, avec lesquels il communique par les cols de la Gemmi, de la Grimsel et de la Furca.

Par le Haut- Valais nous atteignons le domaine des populations alpestres allemandes, qui occupent toutes les pentes septentrionales et orientales du massif, sauf un ilot roman el de nombreuses enclaves slaves.

Parmi elles, les cantons de la Suisse allemande, qui au moyen âge se sont constitués en républiques et ont victorieusement défendu leur indépendance contre les princes autrichiens et bourguignons, forment le groupe le plus célèbre du système alpestre entier, grftce à la fois à la beauté du pays et à la liberté de ses habitants ; aucun pays de l'Europe ne voit plus de visiteurs que le leur, et les histoires de Jean de Muller comme les vers de Schiller ont rendu leurs hauts faits popu-

POPULATIONS ALPESTilES.

laires parmi toutes les nations civilisées. Chacun de ces cantons a son individualité et son histoire; ils ont dft faire à rintérêl commun le sacrifice d'une partie de leur autonomie locale, mais par contre, seuls en Europe, ils ont, à l'abri de leurs AljK's, fnonll/jus jiro tnun's circu)nd(ilt\ comme dit le vieux cliruniijueur Je.in <Je Winterlliur, toujours conservé leur liberté républicaine, en face de la concentration monarchique des grandes nations voisines. La rr>pul)lique des Grisons, ancienne sœur des républiques helvétiques et aujourd'hui un des vingt-deux cantons de leur confédération, mérite une mention spéciale dans cette revue ethnogra» pliique, parce que, en dehors d*une population germanique qui remonte la vallée du Uliin au delà de Coire, et d'une population italienne (jui occupe (juclques vallées du versant méridional de la chaîne principale des Alpes, elle contient une race particulière, qui s'étend môme au delà de ses limites jusque dans le Tyrol et dans la Valteline. Les Rhétiens ou Romans, dont les traits accentués et les cheveux foncés forment un contraste frappant avec la physiononde des populations allemandes, prétendent être les descendants de cette race étrusque ou rasène que les Gaulois refoulèrent jadis de la plaine du Pô dans les vallées des Alpes, et h laquelle les Romains auraient imposé leur lan<?ue en même temps que leur domination. Quoiqu'il en soit de cette origine fort controversée, ils forment au milieu des Allemands, qui depuis la grande migration des peuples les pressent de toute part, un Ilot linguistique, dont la langue, sœur du latin, le rhétique, romansch on ehurwaeUch, parait, comme celle des Roumains du bas Danube, ne pas être autre chose que la langue romaine rustique, de plus en plus détériorée et corrompue. Ses deux dialectes, le ramouniquey qu*on parle dans les hautes vallées du Rhin, et le ladin, qui règne dans l'Engadine et dans une ()artie des vallées de la liante Adige et de la liante Adda, sont l'un et l'autre devenus des langues littéraires depuis la Uéformation, qui les a dotés de traductions de la Bible, de catéchismes et de livres de prières. Les

Rhcliens y lieunent (idèiemenl, comme à loulcs les traditions du passé; depuis des siècles ils ont la s[^r>cialité de fournir des conOseurs à une bonne partie de l'Europe; mais presque toujours, quand ils ont fait fortune, ces fidèles enfants de la montagne reviennent bAtir une nouvelle maison à côté des autres dans la vallée paternelle.

Le même attachement aux vieilles habitudes qui caractérise les Suisses et les (irisons se retrouve chez les habitants du Tvrol septentrional ou allemand, et c'est lui qui, bien plus que la fidélité dynastique à la maison de HabsluHirg, explique l'héroïsme local qu'ils ont déployé en maintes occasions, mais surtout dans les sanglantes luttes de 1809, quand sous Ândré Hofer ils renouvelèrent, tout à lentour du Brenner, les miracles de notre Vendée. C est une forte race que cette race tyrolienne, qu'on la prenne de Tun ou de Tau Ire côté de la ligne de faite, dans le Zillerthal, dans la vallée de Passeyer ou dans le Yintschgau ; au moral, ils sont honnêtes et braves, tranquilles et patients, excellents catholiques d'ailleurs et fort amis des fêtes, rcHg:ieuses et autres; au physique, ils représentent les vrais héritiers des anciens Germains, hauts i'[ élancés, àlalar^e poitrine et aux épaules puissantes. Leurs vêtements, dont la coupe et les couleurs se transmettent fidèlement de génération eu génération, habits bruns, gilets rouges, larges bretelles vertes, grands chapeaux verts pour les garçons et noirs pour les hommes mariés, ont Tair d'un uniforme militaire, et lorsque aux réunions de tir on les voit fièrement défiler, un bouquet au chapeau, un bouquet à la carabine, drapeaux et musique en tête, on comprend ce que de tels hommes ont pu faire, dans leurs montagnes natives, contre les meilleurs soldats de TEurope. Au point de vue etlino^Ma[diique et politi(|ue, les plus curieux à étudier sont les eolides paysans du VintsçhjL^au et du liurf/gra fctunnt, (]in, sur les bords de la haute Adige et de l'Ëisack, occupent les environs de Méran, de Brixen et de Botzen; ils ont en effet dépassé les limites naturelles de leur race en allant s'établir au midi de la ligne de faite alpestre; seuls de tous les conqué-

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rants germains établis sous le ciel italien ils ont maintenn leur nationalité et leur langue; ils couvrent, précieuse avantgarde des Habsbourg sur le versant méridional de la chaîne,

les cols facilement accessibles et les grandes routes de leurs Alpes, qui naguère encore offraient aux armées aud ichicnnes un pa^^saire rapide el sûr vers les grandes eiladelles de Vérone et de Manloue. Aujourd'hui (|ue l'Autriche a dû renoncer au royaume lombard-vénitien et à son quadrilatère de forteresses, Timportance stratégique de leurs vallées a fort diminué; eux-mêmes d'ailleurs commencent à être ébranlés dans leur possession séculaire : Timmigration con* linue dont nous avons parlé plus haut amène chaque année au milieu d'eux un plus grand nombre de colons italiens.

Les Alpes de la Bavière et du pays aujourd'hui autrichien de Salzhourg, qui font suite au nord et à l'est aux Alpes du Tyrol, se distiniiiienl plus par les heautés pittorescjues de la nature que par des particularités ethnographiques, politiijucs ou sociales. Contentons-nous donc de noter que leurs habitants, dont ceux du Pinzgau sont célèbres par leur taille gigantesque, tandis que le Salzhammergut voisin a ses crétins tout comme le Valais, partagent avec les Tyroliens la spécialité de rinduslrie des jouets et des objets d*art en bois ; qu'en de nombreux endroits ils exploitent de riches mines de sel, dont les vastes galeries et les glissades vertigineuses s'enfoncent profondément sous le sol; et que dans un village bavarois ils continuent, à la lin du xix* siècle, à représenter les mystères du moyen Age, dont les vestiges ont disparu partout ailleurs, même dans la catholique Espagne. Ce jeu de la Passion d'Oberammergau, qui est la curiosité par excellence de la haute Bavière, revient tous les dix ans en vertu d'un vœu fût en 4633 pour éloigner du pays l'invasion de la peste, et alors non seulement toute la population des environs, mais aussi de nombreux étrangers avides de voir ce dernier souvenir de la foi naïve d'un autre Age, accourent pour assister à une série de représentations, où plusieurs centaines d'acteurs jouent eu plein air, au milieu des prairies

d'urie vallée alpeslre, lo dranio de la passion, que coupent tour à tour des chœurs religieux et des tableaux plastiques ou mimiques tirés de l'Ancien Testament.

La nationalité allemande est également prépondérante dans le vaste réseau des Alpes orientales, qui couvre Farchiduché d'Autriche, la Styrie, la Garinthie et la Garniole; mais, à mesure qu'on avance vers le sud-est de la chaîne, les éléments slaves se mêlent aux éléments tudesques en proportions toujours croissantes, si bien qu'en Garniole ils les éclipsent j)rosquc complètement. Ce curieux aiiialgamo de races, et par suite de langues el de mœurs, s'explique par le passé de la contrée. Lorsque, à la suite de la grande migration, les populations germaniques qui dans les premières attaques dirigées contre l'empire romain avaient non seulement conquis, mais complètement ruiné Tancienne Norique, se furent portées plus vers l'ouest, la branche méridionale des Slaves envahit la fourche orientale des Alpes restée à peu près déserte, et s'établit en masse dans les vallées de TEnns, de la Mur, de la Drave, de la Save et de la Kulpa. Mais plus tard eut lieu dans tous ces pays un mouvement de reprise de la race germanique, analogue à celui qui s'opéra, avec une intensité plus grande encore, le long de la Balti(jue, contre les Slaves septentrionaux; les marquis de la Marche orientale ou autrichienne, les ducs de Carinlhic el les marquis de Styrie reconquirent au nom du royaume de Germanie les vallées des Alpes orientales, et pour aiïermir leur conquête ils établirent au milieu des populations slaves de nombreuses colonies tudesques. Dans lo bassin de TEnns et le long du cours supérieur de la Mur et de la Drave, ces colons allemands ont avec le temps complètement germanisé les Slaves ; plus au sud-est ils ont du moins réussi à maintenir leur nationalité, el leurs descendants constituent aujourd'hui des îlots germaniques en pays slave : c'est ainsi que le petit jiays de Goltschée dans la (larniole orientale, sur les conlius de la Croatie, a depuis cinq cents ans conservé intactes sa langue et ses mœurs allemandes au milieu d'une race étrangère.

POPULATIONS ALPESTRES. 81

D'autres enclaves tudesques, moins considérables, subsistent ilans les pays alpestres italiens. Telles sont les vallées de (iressoney et de Challand au pied méridional du mont Rose, dans le bassin de la Doire Baltée, et les fameuses .be/Ze Comuni, les sept communes allemandes du bassin supérieur de la Brenta, au nord-ouest de Bassano. Les premières ont sans doute reçu leurs habitants depuis le haut Valais, par le col du Matterjoch, et parlent encore lallemand; les autres, qui se rattachent elles-mêmes aux Gimbres vaincus par Marins, mais doivent probablement leur origine à des mineurs allemands appelés jadis par les Scaliger de Vérone pour exploiter les pentes méridionales des Alpes de Trente et de Cadore, sont en train de perdre leur caractère etlinoLTaphique par suite de l'envahissement pro|L,n'essif de l italien. l'ne dernière colonie allemande enlin, établie parmi les Welches aussi, mais parmi les Welches ramouniques des Grisons, a mieux maintenu sa nationalité : ce sont les Libres du Bhin dans le Rheinwald, qui occupent les villages de Splugen et de Hinterrhein aux sources du Rhin postérieur. Ils prétendent descendre des gardiens du passage établis par Frédéric Barberousse au pied du col du Splugen ; ce qui est positif, c^est que dès le xv* siècle ils ont juré, avec leurs voisins de langue romane, une ligrue qui devait durer autant que subsisteraient la vallée et la montagne, et que jusqu'ici ils n'ont pas failli à leur serment.

Après avoir ainsi successivement étudié les dimensions horizontales et verticales, la structure et les zones d*altitude, les neiges et les glaces, les vallées et les fleuves, les routes et les populations du système alpestre, nous pouvons conclure en a€Brmant hardiment qu*au point de vue géographique autant qu'à celui du pittoresque, les Alpes sont une des plus grandes merveilles de la création. Tout touriste qui, du Rigi ou du Faulhom, du d6me de Milan ou d*une des cimes du Jura, a vu, le malin ou le soir, se dérouler devant lui leur chaîne d'une éternelle blancheur, sait que l'océan lui-même, avec toute son immensité, n'ofl're pas un spectacle plus gran- T. I. 6

diose et plus admirable; mais le naturaliste, le géographe, rhistorien, après avoir étudié leur conformation physique et leur rôle dans les annales de Thumanité, sont pris à leur endroit d'une admiration pout-ôtrc plus profonde encore. En leur sein, en cffot, elles proclament les révolutions géologiques du globe; sur leurs pentes, elles accumulent les |)liénomènes naturels répandus ailleurs h des distances prodigieuses, car à leur pied poussent les productions des pays du raidi, tandis que leurs cimes reproduisent la nature des régions polaires. La majeure partie des chaînes de montagnes de TEurope se groupe autour d'elles : les Pyrénées et les Baikhans ne sont que leurs deux.ailes, et Tarmée innombrable des montagnes françaises, allemandes et italiennes se compose de leurs satellites. Les bassins des plus importants parmi nos fleuves européens dépendent de leur relief et lui doivent la variété toujours nouvelle de leurs vallées, de leurs terrasses et de leurs plateaux. D'après elles aussi, se sont délimilées les races et les nations, et les Etals en ont reçu leurs frontières. Leur richesse en loul ce qui est nécessaire à la vie civilisée leur a donné une population qui, en nombre et en culture, dépasse celle des autres massifs; elles ne connaissent pas les horribles déserts de THimalaya et des Cordillères; leurs sommets, il est vrai, bravent Timpuissance humaine, mais aussi loin que montent leurs vallées cultivables et leurs terrasses couvertes d'une herbe nourrissante, a pénétré Thomme avec ses villages et ses chalets, et riiisloire multiple de leurs habitants a droit à une large et honorable place dans les annales du monde civilisé. Victor Jacquemont a écrit en face de l'Himalaya : « Ahî que les Alpes sont belles! » il aurait pu ajouter : « et grandes dans l'histoire de la civilisation humaine! »

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