LES TURCS MAITRES DE LÀ HONGRIE DANUBIENNE
lières ou irréj^ulières, et par les partisans musulmans qui avaient fait île la Hongrie leur champ de course habituel, et ils songèrent à s'arranger sr-ricusement ; un accommodement, conclu en io3tj, renouvelé en i;)î{8, leur reconnut à tous deux lo titre royal et attribua à chacun d'eux la portioa du territoire hongrois dont il était on possession. Zapoly gardait ainsi, avec la capitale Bude, la majeure partie du royaume proprement dit ainsi que la TVansylvanie, tandis que la part de Ferdinand se réduisait à quelques comitats occidentaux, à la Croatie et à TEsclavonie; mais par contre on stipulait expressément la survivance de Ferdinand ou de ses héritiers m;\les, même pour le cas qu'il survint encore un fds à Jean Zapoly.
Le malheur voulut que cette dernière prévision se réalisât par la naissance de Jean-Sigismond Zapoly, quinze jours avant la mort de son père (laiO); au lieu de respecter le traité juré, la reine- veuve Isabelle de Pologne et son principal conseiller, le moine George Martinuzzi, invoquèrent Tappui de la Porte pour le royal enfant. Ferdinand essaya en vain de désarmer le sultan, ou du moins de prendre Bude avant l'arrivée de Tarmée ottomane ; Soliman vint camper sous les murs de la ville, y entra comme protecteur, et, aussitôt jetant le masque, s'y élalilil comme souverain (i.'lU). Jean-Sigismond dut se contenter de la Transylvanie comme sandjak turc; un beylerbeg ottoman gouverna directement au nom de la Porte, depuis la résidence royale de Bude, la meilleure part de la Hongrie danubienne, qu'une nouvelle campagne du sultan étendit en 1543 jusqu'à Stuhlweissenburg et à Gran. Ferdinand, à bout de ressources, se résigna à négocier à son tour (iS47) et obtint un répit momentané en s*engageant à payer un tribut annuel de trente mille ducats pour les lambeaux du royaume qui lui demeuraient, et à ne [)as inquiéter les Zapoly dans la possession de la Transylvanie. La dernière condition fut fort mal respectée par le prince autrichien; une intrigue nuuée avec l'ambitieux Martinuzzi lui livra les places fortes des
LA MO.NÂUCUifi AUTHlCUlENNIi;
Zapoly, ayec rinsigne de la royauté, la couronne de saint
Klienne, et la Transylvanie lui prêta le serment de fidélité ;1.")*')1); il se trouva donc momentanément inailre de tout rc qui en Hongrie n'était pas encore con(juis par les Ottomans. Mais sa politique, aussi violente qu'astucieuse, n*aboutit qu*à de nouveaux désastres; les généraux allemands qui» pour se débarrasser de Martinuzzî, Favaient fait assassiner dès le mois de décembre 1554» tout cardinal qu'il fùi devenu comme prix de sa trahison, indisposèrent à tel point les populations par Thorrible indiscipline de leurs troupes, que la Transylvanie et la Haute-Hongrie avoisinante ne tardèrent pas à revenir à Jean-Sigismond; et d'autre part, Soliman, qui était en droit do voir une infraction à la paix dans les cun<|uétos niunientanéos de Ferdinand, reprenait ses usurpations, s'emparait de Temesvar après une défense héroïque (l*i52), et joignait à ses États le Banat entier.
Les choses en restèrent à peu près à ce point jusqu*à la fin du règne de Ferdinand (i564); elles ne changèrent même pas grandement pendant les cent vingt années suivantes, malgré des guerres fréquentes entre les deux monarchies, turque et autrichienne, et un état d'hostilité permauL-nl sur la frontière, qui contribua plus encore que celles-ci à clianger en désert une partie notable de la Hongrie. Ni la dernière invasion du vieux Soliman II, que la morl atteignit sous les murs de Szigeth (l.^itîG), ni les luUes opiniâtres qui sous le règne de l'empereur Rodolphe II se continuèrent pendant quatorze ans (1592 à 1606) entre Raab et Bude, ne modifièrent sensiblement la ligne de frontière entre la domination musulmane et la domination chrétienne, qui resta à peu près invariable depuis le milieu du xvi" jusque vers la fin du tlvu* siècle. Elle quittait l'Adriatique au sud de Zeng et so dirigeait d'abord au nord, avec une lém'Te inclinaison à l'est, de façon à franchir la Save en aval d'Agram, la Drave au-dessous de Warasdin, le Danube dans le voisinage immédiat de Comorn, portait
L*INS'nïUTION DES FRONTIÈRES.
ensuite à Test, depuis Neuhaeusel vers Erlau et Debreczin, et rejoignait le Danube à Orsova, après avoir longé la frontière occidentale de la Transylvanie. Toute la rég^ion comprise dans l'intérieur de celle ligne demi-circulaire, el qui correspond approximaliveinenl à la plaine hongroise, apparlenail au sultan; les successeurs do Ferdinand préleudaient être les maîtres du reste du royaume, mais n'y exerpaient en réalité qu'une autorité singulièrement contestée. Sans même parler du tribut à la Porte, tantôt payé et tantôt refusé, ju8qu*à ce que la trêve de 1606 mit fin à cette honteuse obligation, ils avaient à compter sans cesse avec le vieil esprit d'indépendance hongrois, auquel les progrès de la réforme religieuse avaient fourni un nouvel aliment; dans la Transylvanie, à laquelle se rattachait intimement la partie orientale de la llonj^rie montucuse ou karpatliienne, les princes ou woïicodes successeurs des Zapoly étaient, malgré la cession faite à Rodolphe II par Sigismond fiathory (1597. 1606), bien plus souvcnl les chefs des tnaleontents hongrois que des vassaux autrichiens, el ils étaient toujours sûrs de trouver un appui auprès des Turcs, qui les regardaient comme des tributaires de leur empire, absolument au même titre que leurs voisins de la Valachie et de la Moldavie.
Ayant de quitter le terrain restreint de la llonL'rie, sur lequel pendant toute la durée du xvi" siècle se concentre l'intérêt principal de l'histoire territoriale de la maison de Habsbourg, il nous faut dire quelques mots d'une institution à la fois militaire, politique et géographique, donl les origines remontent aux premiers temps de l'invasion turque, qui s*est développée avec les progrès de la puissance autrichienne dans le royaume de saint Étienne, et qui hier encore subsistait intacte dans l'Autriche régénérée; nous voulons parler des colonies militaires ou, pour employer le terme consacré, de Y institution des fronltt'res. Il est [)ussihle que Matlàias Corviu déjà ait songé à établir un cordon de
LA M0T9ARCHIB AUTRICHIENNE.
gardes-frontières sur la lisière du royaume exposée aux incursions ottomanes; mais ce ne sont que les princes autrichiens qui, pour garantir leurs possessions allemandes contre les coups de main incessants des coureurs musulmans, ont organisé régulièrement la milice des confîns, dont le premier cenlre fut Warasdiii sur la Drave, ville croate siliiée dans le voisinafro jirosijue immédiat de la Styrie; ufliciellemenl il en esl «jneslion pour la première fois dans les actes de la dièle de Hruck, tenue en 1578 par Tarchiduc Charles de Styrie. Demi-soidals, demi-paysans, les hommes de la frontière (Graenzer) recevaient chacun en fief un fonds de terre qu*ils avaient à faire valoir; ils n*obéissaient qu & leurs chefs militaires et étaient tenus à la fois à la surveillance continue de la firontière et au service actif en temps de guerre. L*utilité d*une institution qui d'une part fournissait à peu de frais un cordon non seulement militaire, mais aussi douanier rl sanitaire, tandis que (le l'autre elle formait une excellente pépinière de suidais, fit qu'après la conquête de la Hongrie entière sur les Turcs, le gouvernement autrichien la développa dans les plus larges proportions; le système des conGns fut appliqué sur toute la firontière austro-turque, depuis la mer Adriatique jusqu*à la Moldavie, et réorganisé par la loi des confins de 1704, qui dans ses principes essentiels est restée en vigueur jusqu'à ces derniers temps»
En vertu de cette législation particulière, la longue et étroite bande de pays qui bordait la Croatie, TEsclavonie, la Ihui^'rie et la Transylvanie, était un territoire exclusivement militaire, découpé «'U divisions, brigades, régiments et compagnies, dont les chefs concentraient entre leurs mains tous les pouvoirs, militaire, administratif et judiciaire; une population de plus d'un million d*àmes, principalement Croates et Serhes, mais aussi Madgyars, Szeklers et Roumains, soumise à une stricte discipline et pauvrement récompensée de ses services par les produits de ses petits liefs, surveillait la frontière, dans les maré-
LES HAUSBULKG AU XVir SIECLE.
cages de la Save comme dans les gorges de la Transylyanie, et surtout recrutait les fameux régiments des confins, plus connus sous les noms de Croates, de Pandours ou de
Manloaux-Rouges, qui à certains moments critiques de la monarchie ont présenté un efTectif de cent mille lionimes et au delà. Les progrès de la civilisation contemporaine ont enfin sapé par la base l'institution féodale des confins, el elle vient de iinir sous nos yeux. Les régiments szeklers des confîns moldo-valaques se sont dissous eux-mêmes en 1848, et n'ont pas été rétablis; le 19 août 1869, une lettre de l*empereur François-Joseph I*% qui alléguait avec raison que les charges imposées aux hommes de la frontière étaient trop lourdes et que le régime exceptionnel auquel ils étaient soumis était incompatible avec les nouveaux principes de la monarchie aulricliieiine, annonçait la dissolution de deux régiments de la frontière croate et la remise entre les mains des autorités civiles des districts militaires de Warasdin, Belovar, Ivanich, Sisek et Zeng; un nouveau manifeste du 9 juin 1872 décrétait in provincia- Usaiion de quatre autres régiments; enfin le rescrit du 8 août 1873 licenciait les derniers régiments-frontières, croates et esclavons, maintenus jusque-là, et changeait leurs circonscriptions régimentaires en districts-frontières, soumis à Tadministration civile. Aujourd'hui, en vertu du rescrit du 15 juillet 1881, les ci-devant confins militaires de la Croatie et de l'Esclavonie font partie intégrante des deux royaumes; leur incor|)oralioQ pure et simple a été proclamée en 1884.
Nous revenons maintenant à Tensemble des Etats habsbourgeois, dont nous avons mené précédemment Thistoire territoriale jusqu*au milieu du xyi** siècle. Pendant que Philippe II, le chef de la ligne ainée ou espagnole de la maison» reprenait pour son propre compte les hautes visées de son père Charles-Quint, les princes de la ligne cadette ou allemande, issue de Ferdinand P*", ne jouèrent dans les
LA MONAHCUIË AUTRICUIËNNË.
affaires européennes qu*an r61e fort effacé, et laissèrent
même péricliter leur puissance domestique. Des trois fils «le FeriliiKind 1"', l'aîné, Maximilien II, lui succéda, soit par éh'clioii, soit par liroil hérédilairo. dans rcmpire, aux couronnes royales <le Bohème et «le Hongrie, et dans Tarchiduché d'Autriche; les deux autres, Ferdinand et Charles, fondèrent à Innsbruck et à (Iratz les deux rameaux de Tyrol- Alsace et de Styrie-Carintliie-Garniole (1564). Mais cette division de Théritage habsbourgeois allemand ne se perpétua pas au delà d'une génération ou deux; Ferdinand de Tyrol, qui préférait le bonheur domestique à Thonneur de foire souche de princes, avait épousé la charmante Philippine Welser, «le la famille «les riches banquiers d'Augsbour^, et à sa mort (l.*)05) ses fils durent se cunUMiler de rester l'un le car«linal d'Autriche, l'autre le margrav«» de Burgau; quant à la ligne secondaire de Styrie, elle fut a[) pelée au commencement du wii** siècle à la succession de la branche principale, et continua seule la maison, dont elle était destinée à relever l'ascendant, singulièrement compromis par un demi-siècle de mauvais gouvernement.
En effet, si déjà Maximilien II, peu actif de son naturel, et d'ailleurs assez indifférent entre le catholicisme et le protestantisme, n'avait rien fait pour fortifier l'autorité souveraine, meuac«';«', sinun dans le présent, au niuinsdans l'avenir, par 1.1 rivalité dos doux confessions, son fils aîné Rodolphe II, seul héritier dt; ses couronnes {1;)76), faillit, j»ar son incapacité politique, la ruiner complètement et permottre à la noblesse de ses £tats d'y établir, à l'ombre de la réforme religieuse, un ordre de choses fort semblable à celui qui depuis des siècles était celui de l'empire germanique. Les nouvelles doctrines étaient partout en plein progrès : en Bohème, vieux foyer d'hérésie, malgré l'expulsion des derniers Taborites décrétée par Ferdinand au lendemain de la Lalaillo de Muhlberg (1547), la majeure partie de la popu- . lalion tchiMjue continuait à appartenir à la secte hussite modérée des Utraquistes ou Galixtins, qui se rapprochaient
LES HABSBOURG AU XYir SiEULË. 427
de plus en plus des luthériens allemands, et le luthéranisme
lui-même prédominait parmi les Allemands du royaume; dans les pays de la couronne de Hongrie, les Madt.'^vars étaient en majorité calvinistes, les Allenian<ls luthériens, el la Transylvanie avait même otïert un asile aux Sociniens ou Unitaires, traqués dans tout le reste de TËurope; en Autriche enfin, une grande partie de la noblesse professait le luthéranisme et le faisait prêcher à ses paysans. Or, tout en rendant pleine justice à rintensité du mouvement religieux en lui-même, il faut constater en même temps les tendances essentiellement aristocratiques auxquelles il serrait de prétexte : la noblesse des trois pays prétendait imposer à Tempcreur, non seulement la liberté de conscience, mais encore son indépendance à peu près absolue. C'est ainsi que les Malcontents hongrois, dirigés par le prince de Transylvanie Etienne Hocskai, arrachèrent à Rodolphe 11 [lar la paix de Vienne (IGOG), en dehors du libre exercice du protestantisme, les droits les plus étendus pour la diète et la cession d*une partie du pays à leur protecteur; que la grande leUre de majesté en faveur des Ëvangéliques bohémiens (1609) dut leur accorder le droit de nommer des défenseurs^ chefs tout indiqués d*une révolte future. Pour comble de malheur, la désunion régnait dans la famille impériale; Fambition inquiète de l'archiduc Mathias, qui déjà l'avait poussé jeune homme à se poser en compétiteur impuissant de Philii)pe II dans h's Pays-Bas (K)77- 1581), ne lui permit pas d'attendre la mort sans héritiers directs de son frère Rodolplie (1012), pour lui succéder; il le détrôna successivement en Autriche, en Hongrie et en Moravie (1608), puis en Bohème, en Silésie et enLusace (1611), en faisant cause commune avec Faristocratie, qui lui imposa en retour de nouvelles concessions, une capitulation royale extrêmement restrictive en Hongrie (1608) et la liberté du culte des états évaugéliques dans la Haute et la Basse-Autriche (1G09 .
Le règne de Mathias, commencé sous ces tristes auspices, se continua au milieu de tergiversations et de mesures cou-
LA MdNAUCHIE AlTUlCillENNE.
tradictoires, trop faciles à comprendre au milieu des embarras d'une situation politique faussée dès le début; la désorganisation de la monarchie autrichienne faisait chaqiu jour de
nouveaux j)rogTès. (le fut alors que l'empereur, d'accord avec ses deux fri'res survivants, comme lui sans enfants, Tarcliiduc Maximilicn, qui avait jadis brigué la couronne de Pologne (l 587-1 588j, et l'archiduc Albert, qui gouvernait les Pays-Bas conjointement avec son épouse, l'infante Ciaire- Eugénie-Isabelle, se décida k chercher un appui dans un rejeton plus énergique de la famiUe, leur cousin germain Tarchiduc Ferdinand de Styrie; il fut en 1616 déclaré seul héritier de la ligne allemande des Habsbourg. C'était revenir franchement à la vieille politique catholique de Charles^uint et de Ferdinand I"; car la ligne de Slyrie n'avait pas varié un seul instant dans son allachement à l'ancienne foi. Son fondateur, l'archiduc Charles, avait, il est vrai, été forcé, bien malgré lui, d'accorder la tolérance religieuse à sa noblesse et à ses villes; mais, plus énergique et plus conséquent que lui, Ferdinand, tout imbu des doctrines que sous les auspices de sa mère, la pieuse Marie de Bavière, lui avaient inculquées les jésuites italiens, et au triomphe desquelles il 8*était voué lui-même, à peine adolescent, par un serment solennel prêté devant la Vierge de Lorette, avait, avec une fermeté que rien n'avait pu ébranler, travaillé sans relâche à rexlirpalion de l'hérésie dans ses Etats. Un succès complot avait couronné ses elVoi ls : tous les prédicanls avaient été expulsés, malgré les protestations des étals, el la conversion ou Texpalriation de toutes les familles protestantes avait rétabli l'unité de la foi eu Styrie et dans les provinces qui y étaient adjointes. De pareils débuts étaient peu propres à rassurer les partisans des nouvelles doctrines, qui, nous Pavons vu, formaient la majorité dans les pays à la succession desquels il se trouvait appelé maintenant; néanmoins, comme il promettait de respecter les engagements pris par Rodolphe et .par Mathias, il fut reconnu en Autriche, et couronné, k Prague et à Presbourg, comme roi futur de Bohème et de Hongrie; mais une